‹ KantChapitre 112 sur 139 · T. V, supra, p · texte numérisé non relu

T. V, supra, p

crire les efïets de ces deux formes du sentiment esthétique et d'énumérer les objets capables de le provoquer, il va reprendre, approfondir cette distinction et la fonder en raison.

SI. — Analytique du beau.

Le jugement esthétique, comme toute affirmation, peut être envisagé au quadruple point de vue de la qualité, de la quantité, de la relation et de la modalité.

Plaçons-nous d'abord au point de vue de la qualité. Le jugement porté sur la beauté est toujours l'affirmation d'une satisfaction [Wohlgefallen). Mais cette satisfaction diffère de celle que procurent l'agréable, le bien ou l'utile. L'agréable n'est que le plaisir ressenti par nos sens; il est purement subjectif. L'utile et le bien ont sans doute une valeur objective : le bien une valeur en soi, l'utile la valeur de la fin qu'il permet de réaliser. Mais ces trois formes de satisfaction offrent ce caractère commun d'être liées à un certain intérêt, à une fin de notre nature; il ne nous suffit pas de nous représenter l'agréable, l'utile, le bien; nous cherchons [begchren) à jouir du premier, à nous servir du second, à réaliser le troisième. Tel est, au contraire, le caractère de la satisfaction esthétique de n'être liée à aucun intérêt. Je dois, pour juger de la beauté d'un palais, faire abstraction de tout jugement sur le plaisir qu'il procure à mes sens, sur sa commodité ou sur la vanité des

grands qui gaspillent en édifices somptueux la richesse publique. « Il ne faut pas avoir à s'inquiéter le moins du monde de l'existence de la chose, mais rester tout à fait indifférent à cet égard, pour jouer le rôle de juge en matière de goût^ »

De ce point de vue nous passons, par une transition facile, à celui de la quantité. Tandis que les hommes se divisent, d'après la diversité des tempéraments, sur ce qui leur offre un intérêt, un jugement désintéressé ne peut être qu'universel. Un homme de goût ne peut vouloir sans absurdité qu'une chose soit belle -pour lui. Mais cette universalité est bien distincte de l'universalité logique du jugement. En logique, c'est l'universalité du concept qui constitue et impose à tous les esprits celle du jugement. Or on ne peut concevoir que d'un concept, c'est-à-dire d'un produit de Tentendement, on puisse passer au plaisir esthétique, c'est-à-dire, en définitive, à un état de la sensibilité. D'ailleurs, si le jugement esthétique était réductible à un jugement logique, il aurait pour fin la connaissance, il cesserait d'être libre et désintéressé. Au reste, comme toute affirmation, le jugement esthétique est soumis à la loi logique de la quantité; à ce point de vue, tout jugement porté sur la beauté est singulier, puisqu'il exprime un sentiment du sujet. Comment donc un jugement peut-il être à la fois singulier et universel, valable pour le sujet seul et pour tous les esprits ? C'est à la condition d'entendre ici l'uni-

versalité en un sens purement subjectif. Logiquement, le jugement par lequel j'affirme qu'une rose est belle est singulier; mais, en l'énonçant, je suis convaincu que mon sentiment, soumis au jugement d'autrui, obtiendrait une adhésion universelle i. L'universalité affirmée par le jugement du goût n'est pas celle d'un concept, mais celle d'une disposition subjective ; et l'on peut ainsi définir le beau « ce qui plaît universellement sans concept 1, »

Sur quoi donc repose cette conviction qu'un plaisir peut être « communiqué universellement »? La solution de ce problème, « clef de la critique du goût », résulte de la distinction établie entre l'agréable et le beau. Le plaisir provoqué par un objet agréable procède immédiatement de la perception de cet objet; tout jugement porté sur l'agrément de l'objet suit le plaisir et en dérive ; aussi ce jugement reste-il individuel, incommunicable comme le plaisir même des sens. Au contraire, le jugement esthétique précède le plaisir et Je détermine. Et, puisque ce jugement est « désintéressé », puisqu'il ne doit pas même énoncer une connaissance et n'exprime qu'une disposition purement subjective, les deux facultés qui concourent à former tout jugement, l'imagination et l'entendement, « y sont dans un libre jeu, parce que nul concept déterminé ne les astreint à une règle particulière de connaissance 3. » En d'autres

termes, dans le jugement du goût nous sentons {empfinden) un accord, une harmonie entre notre faculté sensible de connaitre et notre faculté intellectuelle, mais un accord spontané « dans une relation qui n'a point de concept pour fondement i. » Nous appelons beaux les objets en présence desquels, sans affirmer aucune liaison objective par concepts, nous sentons notre imagination s'harmoniser d'elle-même avec notre entendement. Or, si le sentiment de plaisir que suscite en nous ce rapport est subjectif, nous avons conscience que ce « libre jeu » est possible pour tous les esprits ; notre plaisir peut être universellement partagé, puisqu'il procède d'une relation entre deux facultés communes à tous les esprits. Quelle est, en troisième lieu, au point de vue de la relation, la nature du jugement esthétique? Tout plaisir suppose la direction d'une tendance vers une fin; le jugement du goût est donc essentiellement un jugement de finalité; mais, à ce point de vue encore, il diffère des jugements provoqués par l'agréable. Car la recherche de l'agréable suppose le concept d'un objet que l'activité se propose d'atteindre; c'est, en ce cas, la matière même de l'objet, son attrait sensible qui suscite le désir. Or nous savons que le jugement du goût doit être pur de tout intérêt, c'est-à-dire de toute fin subjective, et que, d'autre part, il ne peut se rapporter à aucun concept, partant à aucune fin objective. Le concept même de la perfection d'un objet, que les métaphysiciens croient découvrir dans

le jugement esthétique, est un concept purement intellectuel et ne saurait provoquer un plaisir sensible. Le beau ne saurait donc plaire par sa matière, mais uniquement par sa forme; il n'a que la forme de la finalité, sans dépendre d'aucune fin déterminée ; il n'est subordonné ni à l'attrait sensible, ni à aucun concept d'utilité ou de perfection. La beauté de la fleur n'a pour nous rien à faire avec sa fonction physiologique; de même, un thème musical sans paroles plait par sa seule forme. On arrive ainsi à cette nouvelle définition : La beauté est la forme de la finalité à' MU objet, entant qu'elle y est perçue sans représentation de fîn'^.

Si l'on considère enfin que toute affirmation universelle est nécessaire, on en conclura la nécessité du jugement du goût, nécessité toute subjective d'ailleurs, comme l'universalité. Nous « supposons » entre tous les esprits un « sens commun » qui doit rendre possible l'échange des impressions esthétiques. Nous ne pouvons admettre que les jugements de notre goût soient purement contingents. De là cette dernière définition qui répond au point de vue de la modalité : Le beau est ce qui est reconnu sans concept comme l'objet d'une satisfaction nécessaire^.

S 2. — Analytique du sublime.

Comme le beau, le sublime provoque en nous une satisfaction désintéressée, universelle et nécessaire ; mais

l.P. 62-82 (94-123), noiani. g? 10. 11, 14, 15.

il en diffère profondément par ses caractères spécifiques. Le beau concerne la forme d'un objet et suppose que cet objet est défini; le sublime n'est conçu qu'en présence d'un objet illimité, tel que l'infini; — l'un est lié à la représentation de la qualité, l'autre à celle de la quantité; — le premier, par le jeu libre et agréable des facultés, produit une excitation des forces vitales, l'autre, dénué de charme sensible, suspend momentanément ces mêmes forces; — enfin et surtout « la beauté naturelle... renferme une finalité de forme, par laquelle l'objet parait avoir été prédéterminé pour notre imagination », c'est-à-dire que le jugement que nous portons sur un objet beau est parfaitement d'accord avec la représentation que l'imagination nous fournit de cet objet; au contraire, le sublime fait violence à l'imagination; il dépasse tout ce que nous pouvons nous représenter mentalement ^.

Mais il faut préciser et expliquer cette différence. La satisfaction de beauté provient, nous le savons, de l'accord harmonieux de l'imagination et de l'entendement. Il en résulte, — puisque l'entendement est la faculté de connaître des objets d'expérience, — que la beauté nous semble réalisée hors de nous, dans la nature, où nous découvrons une « technique » harmonieuse et croyons trouver un « art », et non pas seulement un « mécanisme sansbut^)). Dans le sublime, ce n'est plus l'entendement qui entre en rapport avec l'imagination, mais la raison,

impuissante, il est vrai, à saisir le réel, mais susceptible d'étendre à l'infini ses « idées » au delà du phénomène. Ainsi la vue d' « une mer sombre et orageuse » donnera bien le branle à mon imagination, mais ma raison va bien au delà de ces conceptions; elle entrevoit l'horizon infini , la puissance incommensurable de l'Océan ; devant elle, « toutes les grandeurs de la nature paraissent petites^. » Il en résulte que la véritable sublimité doit être cherchée, non dans la nature, mais dans l'esprit. « Le vaste Océan, soulevé par la tempête, ne peut être appelé sublime » ; il est seulement pour nous une occasion de confondre notre imagination en concevant l'infini. Aussi le sublime ne révèle-t-il, au contraire du beau, aucune finalité dans la nature; « le chaos, le désordre, la dévastation » peuvent provoquer ce sentiment 2. De là vient encore que l'émotion du sublime est à la fois une peine et un plaisir : une peine, causée par la discordance intime de notre imagination et de notre raison, — un plaisir, parce que, en même temps, cette émotion nous révèle la grandeur de notre nature et de notre destinée 3. En présence des forces redoutables de la nature, d'un orage, d'une cataracte, ce plaisir et cette peine se compliquent d'émotions nouvelles. Nous soufl'rons du sentiment de notre impuissance physique, mais du même coup, du moins si nous sommes en sécurité, nous prenons conscience en nous d'un « pouvoir de résistance d'une

tout autre espèce », d'une force morale contre laquelle ne prévaudra aucune force naturelle. La guerre même « a quelque chose de sublime » , quand l'énergie d'un peuple grandit avec la gravité du péril. La religion est sublime quand elle n'éveille chez l'homme de conscience droite qu'une confiante admiration; c'est au contraire en dégrader la beauté que de trembler devant la colère divine et d'adorer la divinité le front dans la poussière i.

§ 3. — Déduction et dialectique du goût.

Tel est, sous la double forme qu'il comporte, le jugement esthétique. Mais, après la question de fait, se pose, comme dans la critique de la connaissance et de la moralité, la question de droit : comment de pareils jugements sont-ils possibles? Problème particulièrement embarrassant, semble-t-il, en matière de goût, car il s'agit d'expliquer comment des jugements, qu'on vient de déclarer purement subjectifs, peuvent prétendre à un caractère d'universalité et de nécessité. Ce problème se rattache à celui de la Critique en général. Car le jugement esthétique est synthétique, puisqu'il ajoute au concept d'un objet un prédicat qui n'appartient pas à l'ordre de la connaissance, à savoir le sentiment de plaisir ou de peine ; et il est à priori, puisqu'il se pose comme universel et nécessaire. Le problème fondamental de l'esthétique peut donc s'énoncer en termes critiques : comment sont possibles,

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