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critique du goût, à l'occasion de laquelle on découvre une espèce de principes à priori différente des précédents. Car les facultés de l'esprit sont au nombre de trois : faculté de connaître, sentiment du plaisir et de la douleur, et faculté de rechercher [begehren). J'ai trouvé des principes à priori, pour la première dans la critique de la raison pure (théorétique), pour la troisième dans la critique de la raison pratique. J'en ai cherché aussi pour la seconde, et, bien que j'aie tenu autrefois pour impossible d'en découvrir, le caractère systématique que l'analyse des facultés étudiées m'avait fait découvrir dans l'esprit humain.... m'a mis sur la voie; je reconnais donc maintenant dans la philosophie trois parties dont chacune a ses principes à priori... philosophie théorétique, téléologie, et philosophie pratique ; la seconde est d'ailleurs la plus pauvre en principes de détermination à priori. J'espère avoir fini à Pâques le manuscrit de cette dernière, qui portera le titre de Critique du goût ' ».
C'est donc, on peut l'affirmer, pendant l'été de l'année 1787, q[u'une extension inattendue de la Critique aux idées de beauté et de finalité parut indispensable à notre philosophe Mais la tâche ne tarda pas à s'enfler sous ses doigts; l'ouvrage ne parut point à la date annoncée; la raison en est que la Critique du goût a fait place à « la Critique de la faculté de juger, dont la critique du goût est une partie », ainsi qu'il ressort d'une lettre à Reinhold du 12 mai 1789 2. Kant annonce à cette date
l'apparition de son livre pour la prochaine foire d'automne. Mais déjà les « recherches subtiles » devenaient plus laborieuses pour ce vieillard de soixante-six ans; il se plaint à Reinhold, le l*"" décembre, de cet appesantissement de l'âge et se contente d'espérer que la Critique de la faculté de juger verra le jour à Pâques de l'année 1790 ^. Cet espoir ne fut pas trompé.
Ainsi l'aveu de Kant est formel : la critique du goût et de la téléologie n'avait pas été prévue dans le plan primitif de son système; mais, d'autre part, il maintient énergiquement que la logique même du système l'a conduit à cette extension. C'est ce qu'il affirme expressément dans la lettre à Reinhold du 18 décembre 1787 dont nous avons cité déjà un long fragment : non seulement il se croit assuré qu'aucune contradiction interne ne saurait surgir au sein de son système, mais encore la distinction qu'il a établie entre les modes de connaissance et entre les facultés de l'âme le conduit à des résultats imprévus, mais rigoureusement conformes aux conclusions générales du système; l'idée d'une troisième critique est ainsi le fruit spontané des deux autres ^ . C'est cette parenté qu'établit laborieusement l'Introduction de la Critique de la faculté de juger et qu'il nous aut brièvement établir ^.
3. Kant avait écrit deux Introductions pour cet ouvrage. L'une, la première sans doute, fut laissée de côté à cause de son étendue excessive. Mais l'auteur en confia le manuscrit à Beck qui en publia des extraits ans son Extrait des ouvrages critiques de Kant, 1794. Ces extraits ont
Le principal résultat des deux premières critiques a été de séparer profondément la nature et la liberté, l'ordre de la connaissance et celui de Faction, l'entendement et la raison. Les principes de la nature sont ceux de l'entendement sans lesquels aucune connaissance objective n'est possible, le principe de la vie pratique est le concept rationnel de liberté. Entre les deux domaines, aucune communication, aucun échange ne semble possible. Cependant le sujet de la connaissance est, au fond, le même que celui de l'action. C'est la raison même de l'homme qui, dans son double usage, spéculatif et pratique, ne peut être qu'une seule et même faculté. Bien plus, l'ordre naturel et l'ordre moral ne sont pas simplement juxtaposés et parallèles. Celui-ci doit exercer une influence sur le premier. En efïet l'impératif catégorique oblige la volonté à réaliser dans la nature les lois de la liberté et l'on est contraint de concevoir la nature de telle façon que la rigueur des lois expérimentales admette au moins la « possibilité » d'une réalisation des fins de la liberté, La primauté de la raison pratique, déjà proclamée dans la seconde Critique, implique l'existence d'un « principe d'unité », d'un moyen terme établissant un passage de l'ordre de la liberté à celui de la nature' .
été publiés dans les éditions générales postérieures sous le titre : Veber Philosophie uberhaupt{t. I, p. 137-172), et traduits par Tissot à la suite des Prolégomènes {Sur la Philosophie en général, p. 433-480). Le reste de cette préface a disparu. Barni n'a traduit que la seconde. Les idées sont sensiblement identiques de part et d'autre.
1. Crit. de la fac. de juger, t. VII, p. 13-14. (trad. Barni, 1. 1, p. 20-21). Cf. Introd., g IX, note.
Les lois naturelles sont des lois causales, celles de l'ordre moral des lois de finalité. La question revient donc à se demander comment la causalité peut être subordonnée par la pensée à la finalité. Or un pareil acte de pensée est un jugement; car jug-er, c'est toujours concevoir la subordination d'une idée par rapport à une autre, et l'on comprend dès lors pourquoi la recherche d'un moyen terme entre la nature et la liberté implique une critique approfondie de la faculté de juger. Mais il ne saurait s'agir ici du jugement tel que l'a étudié la critique de la raison pure et que Kant appelle déterminant. Un pareil jugement, celui de causalité par exemple, consistait à subsumer un cas particulier sous un concept général donné. Il n'en est pas de même du jugement de finalité, ou jugement réfléchissant; dans ce cas, c'est le particulier qui est donné et le jugement consiste à y trouver le général. La première sorte de jugements peut bien établir à priori les lois les plus générales du monde de l'expérience et fonder une métaphysique de la nature; la seconde seule peut déterminer les lois particulières, telles que celles, infiniment complexes, de la nature vivante, en s'élevant du fait concret à la règle générale. Cette nouvelle classe de jugements avait été laissée de côté par la critique de la raison pure; et cependant quelle valeur objective et nécessaire aurait-elle, si elle n'était, comme celle des jugements déterminants, fondée sur un principe transcendantal et à priori. A quelles conditions les jugements réfléchissants, ou de finalité, sont-ils possibles?
Tel est le problème propre de la troisième Critique *.
Or le jugement de finalité est double. Tantôt l'entendement découvre un accord entre le détail de la nature et ses propres facultés; cette découverte est accompagnée d'un sentiment de plaisir très spécial, tandis que nous éprouverions un grand déplaisir à nous heurter à des lois hétérogènes et, par suite, impénétrables à notre entendement. Cet accord, envisagé à. un point de vue purement formel et subjectif, provoque de notre part un jugement sur la beauté de la nature, un jugement esthétique^ au sens usuel de ce terme.
D'autres fois, au contraire, c'est l'accord même des parties de la nature entre elles que nous cherchons à découvrir ; nous arrivons alors à énoncer des jugements sur les fins réelles, objectives de la nature, des jugements téléologiques.
D'où la division de la Critique de la faculté de juger en critique du jugement esthétique, — et critique du jugement téléologique^.
A. Critique du jugement esthétique.
La distinction du beau et du sublime remonte, dans l'esprit de Kant, à la période antécritique. Mais tandis que, dans les Observations de 1764.3, ji g' est contenté de dé-