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Programme du semestre d'hiver 1765-66, t. I, p

2. Briefe zur Beforderung der Humaniiat, œuvres de Hekder, Ed. Suphan, Berlin, 1877-89, t. XVII, p. 404.

l'université, jusqu'alors obscure, de Kœnigsberg, Tattention de toute FAlleniagne lettrée. En 1778, le ministre prussien Zedlitz, qui le tenait en haute estime, lui ofTrit une chaire à l'université de Halle, la plus importante du royaume, aux honoraires, considérables pour l'époque, de 800 thalers. Kant résista à toutes les sollicitations et resta fidèle à l'université de sa ville natale. Ses honoraires n'étaient que de 620 thalers. Mais il reçut toute la série des honneurs académiques : membre du sénat (1780), recteur (1786 et 1788), enfin doyen de la faculté de philosophie et de toute l'académie (1792). La fatigue et l'âge l'obligèrent à suspendre son enseignement en 17961.

Cependant cette carrière d'une si noble simplicité fut troublée, presque à son terme, par un grave incident. Frédéric II était mort en 1788. Son successeur Frédéric- Guillaume II, ne tarda pas à appeler, à la place du ministre Zedlitz, un ancien prédicateur d'esprit étroit et tracassier, Wôllner. Celui-ci, à peine installé au pouvoir, promulgua, le 9 juillet et le 19 décembre 1788, deux édits, supprimant la liberté de la presse et soumettant le corps universitaire au contrôle d'un comité de censure pour tout écrit relatif aux questions de foi. Or, en 1792, paraissait dans la Revue mensuelle de Berlin, avec Viinprimatur de la censure, un article de Kant sur le Mal radical \ c'était la première des quatre études qui devaient plus tard

1. Kanl fut élu membre des académies de Berlin (1786;, de Saint-Pélorsbourg (1794) ft de Vienne (1798). Peu de temps avant sa mort, il avait élé question en France de le nommer membre correspondant de l'Institut.

constituer le livre de La Religion. Mais la censure s'opposa formellement à l'impression du second article, Sur le combat du bon et du mauvais principe . Kant soumit alors les quatre articles de La Religion au jugement de la faculté de théologie de Kœnigsberg, qui accorda Vimprimatur à l'unanimité. Dès lors, il n'hésita plus à publier l'ouvrage en entier. La Religion parut en 1793. Le succès fut si vif qu'une deuxième édition devint nécessaire dès l'année suivante. Le gouvernement en fut alarmé. Le 1"" août 1794, Kant recevait de Wôllner une lettre de blâme et de menaces. Le ministre lui enjoignait, sous peine de « mesures désagréables », de s'abstenir à l'avenir d'aborder les questions religieuses. En même temps, tous les maîtres de l'université de Kœnigsberg reçurent l'interdiction d'enseigner la philosophie kantienne. La résistance était impossible; mais Kant n'était pas homme à faire abandon de ses principes. Il écrivit sur une fiche que l'on retrouva après sa mort : « Retirer et renier sa conviction intime est chose méprisable; mais se taire dans le cas présent est le devoir d'un sujet : si tout ce que l'on dit doit être vrai, ce n'est pas un devoir de dire publiquement toute la vérité. » Il prit donc le parti du silence et s'engagea, par une lettre écrite au roi, à ne plus aborder les questions religieuses dans ses livres ni dans ses leçons, « en tant que fidèle sujet de Sa Majesté Royale. » Par cette formule, il entendait, comme il l'a déclaré plus tard, réserver sa liberté d'action pour le cas où le roi viendrait à disparaître avant lui. Cette hypothèse devait se réaliser. Fré-

Ih. KANT.

déric-Guillaume II mourut en 1797; son successeur se hâta de congédier AVôllner, et une ère de liberté relative recommença pour les universités prussiennes. Kant se crut dégagé de son serment et, dans son dernier ouvrage, Le Conflit des Facultés (1798), ne craignit pas d'affirmer une dernière fois les droits de la raison et de la philosophie en face de la croyance et de la théologie i.

L'attitude de Kant fut donc correcte, mais on peut trouver qu'elle manqua de grandeur; la restriction mentale par laquelle il réservait sa liberté à venir est franchement équivoque. En fera-t-on un grief sérieux à ce vieillard de soixante-dix ans, fonctionnaire ponctuel et loyal sujet, surpris au terme d'une carrière par un conflit violent avec le plus brutal des gouvernements? Après tout, il avait bravé la censure berlinoise en publiant son livre de La Religion, conclusion suprême de tout son système. Désormais, son œuvre était achevée. Au reste la société prussienne, habituée à plier sous la férule, n'eût guère compris que le professeur Kant se dressât en martyr de la pensée Hbre.

Il n'avait pas d'ailleurs l'humeur batailleuse d'un Voltaire ou d'un Lessing. La discussion philosophique même le déconcertait, parfois même l'irritait 2. C'était un homme de vie intérieure. Sa constitution même le prédisposait au travail silencieux et solitaire. Il était de petite taille, haut de cinq pieds à peine ; il avait la poitrine

1. Dans la préface de cet ouvrage, il justifiait sa conduite en publiant la lettre de Wollner et sa réponse au roi (t. T, p. 103 et suiv.).

2. Lettre à Beinfiold, 28 mars 1795, t. X. p. 530; B, t. II, p. 475.

plate, les épaules étroites, les os et les muscles peu développés, l'articulation du bras droit lég-è rement déboîtée. Toute sa vie, il fut de santé débile et soufl'rit d'une continuelle oppression, et s'il put, jusqu'à un âge très avancé, fournir un énorme labeur comme professeur et comme écrivain, ce ne fut qu'au prix du régime le plus sévère et le plus régulier. Il se levait à cinq heures en toute saison et travaillait jusqu'à l'heure de ses cours, 7 heures en été, 8 heures en hiver. Il se remettait à la besogne quand il n'était pas retenu à l'université, de 10 heures à 1 heure. Il se mettait alors à table et y restait volontiers deux ou trois heures. Puis venait une promenade d'une heure à laquelle il ne manquait jamais. A 5 heures, il était de retour et travaillait sans interruption jusqu'à 10 heures du soir. Il calculait méthodiquement la quantité et la nature de ses aliments, la forme et l'épaisseur de ses vêtements, la durée de son sommeil et de ses promenades. Pour se contraindre à prendre quelques mouvements pendant ses longues séances de travail, il avait l'habitude de déposer son mouchoir sur une chaise à quelque distance de sa table de travail. Il préconisait enfin et pratiquait sur luimême une véritable médecine morale, et prétendait, en détournant son attention, arriver à supprimer les douleurs de goutte, la toux et à provoquer le sommeil. On peut dire, en un mot, que sa longue vie fut l'œuvre de sa volonté.

Il ne se maria point et ne sembla jamais souffrir de son isolement. Il ne voyait guère d'ailleurs dans le mariage

qu'un assortiment rationnel d'intérêts bien entendus et en excluait la poésie et le sentiment. Avec ses frères et sœurs même, il n'entretint que des relations assez lointaines. Mais il n'avait rien du célibataire égoïste et morose et l'on peut dire que ses amis lui tinrent lieu de famille; car, s'il exigeait qu'on respectât la solitude de ses heures de travail, il aimait à fréquenter des cercles peu nombreux, mais choisis, d'amis intimes. Devenu propriétaire d'une petite maison, vers l'âge de soixante ans, il /prit l'habitude de recevoir presque chaque jour à sa table un ou deux amis ou quelques étudiants. De temps à autre, il réunissait huit à dix hôtes, jamais plus. La plupart, hormis son collègue Kraus, étaient étrangers au monde savant. C'étaient d'honorables bourgeois de Kœnigsberg, marchands, libraires, employés. Les dîners se prolongeaient fort avant dans l'après-midi. Kant ne détestait pas même cette gaité debon aloi que donnent à d'honnêtes gens quelques verres de vin. De ces causeries familières, la philosophie était à peu près exclue; on causait voyages, littérature, affaires. Kant s'intéressaità tout, lisait tout, retenait tout. Sa mémoire était inépuisable, comme sa bonne humeur. On s'entretenait aussi de religion et de politique, mais avec prudence et respect. Kant ne fréquentait pas les églises; mais il ne parlait delà religion qu'avec déférence. Quant à la politique, ses sympathies étaient pour le gouvernement démocratique dont le principe devait triompher, de son vivant en Amérique et en France. La Révolution française le remplit d'un véritable enthousiasme et les

bourgeois de Kœnigsberg virent avec stupeur leur grand homme changer l'itinéraire coutumier de ses promenades pour aller sur la route de Berlin au-devant du courrier de France. Même après la Terreur, dont il répudia les excès, il persista à voir dans la chute de la monarchie française le plus grand effort de l'histoire pour fonder les sociétés sur des principes rationnels. Mais il avait trop le goût de l'ordre pour que ses préférences politiques pussent ébranler son loyalisme; Frédéric II et ses successeurs n'eurent pas de sujet plus discret ni plus soumis.

Telle fut la physionoinie morale de Kant. Dans une lettre souvent citée, il en précise lui-même avec une rare pénétration les deux traits essentiels : « Je pense bien des choses.... que je n'aurai jamais le courage de dire; mais je ne dirai jamais ce que je ne pense pas^ . » Il fut à la fois, peut-on dire, un timide et un amoureux de la vérité. Il n'aurait pu, comme Descartes, Leibniz ou Gœthe, courir le monde et vivre dans le commerce des grands; il estimpropre à l'action, hostile à tout ce qui peut l'arracher à son milieu familier et troubler le cours de ses réflexions ; ses lettres même sont rares et il avoue l'eifort qu'elles lui coûtent^. Mais cette longue vie de labeur taciturne et acharné fut consacrée tout entière au culte du vrai. Dédaigneux de la gloire, insoucieux de plaire, il n'écrit que pour convaincre et se tait onze ans plutôt que de publier une ligne qui aille en deçà ou au delà

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