NOTIONS PRÉLIMINAIRES
S 1. - Objet,
Tandis que le problème de l'être avait dominé toute la philosophie antique, celui de la connaissance est le plus pressant qui s'impose à la réflexion moderne. Que vaut la science? Quelle en est la source? De quoi y a-t-il connaissance?
Vers le milieu du dix-huitième siècle, les principales solutions proposées pouvaient se ramener à deux thèses contradictoires.
D'un côté le rationalisme cartésien, continuant la tradition dogmatique de l'antiquité et du moyen âge, ne voit dans la connaissance sensible qu'apparence et contradiction; seule la raison peut introduire dans ces données confuses la clarté et la distinction; elle dégage le simple sous le complexe, la substance sous l'accident, la loi dans le désordre apparent; et elle le peut faire, parce qu'elle apporte dans l'œuvre de la connaissance certaines données à priori qui lui sont pro-
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près, des notions et des principes premiers adéquats à la réalité. La connaissance par excellence est donc celle de l'être, des substances et des causes; la métaphysique, véritable « racine », disait Descartes, de tout l'arbre scientifique, est possible; elle est nécessaire.
Elle n'est, réplique l'empirisme de l'école anglaise, ni nécessaire ni même possible. Sont seules claires et distinctes les impressions des sens; seules elles nous mettent en contact avec le réel. Les concepts, bien loin de représenter une réalité suprasensible, ne sont que des extraits de la sensation, des résidus appauvris par l'abstraction, d'autant plus vides de contenu qu'ils sont plus abstraits et plus généraux. Quant aux principes, ils ne sont eux-mêmes, ajoutera Hume, que des habitudes mentales, des associations d'idées empruntées à l'expérience. Il n'y a de science possible que du phénomène.
En face de ces thèses, que leur contradiction même rend désormais intenables, deux attitudes restent possibles. L'attitude paresseuse, ou scepticisme, et l'attitude active, qui sera le criticisme. Pas une minute Kant ne s'est arrêté à la première, et ce n'est pas le moindre des contre-sens historiques de V. Cousin que d'avoir inscrit la Critique au compte du scepticisme. Deux convictions inébranlées ont garanti Kant de toute velléité de s'en tenir au doute : la croyance scientifique et la foi morale. La physique, telle que Newton l'a constituée, et la loi du devoir, présente au cœur de tout homme, lui paraissent, à des titres divers, des c^omiees également
solides, qui échappent aux prises du doute. La véritable source du scepticisme, il la voit tout au contraire dans l'empirisme de Hume et dans le dogmatisme des métaphysiciens : le premier ébranle la certitude de la physique, en réduisant les lois de la nature à des liaisons toutes subjectives d'impressions; le second aboutit sur les concepts de Dieu, d'âme et de liberté, à d'insolubles contradictions, qui mettent l'esprit en défiance à l'égard de toute croyance métaphysique et donnent une apparence de raison aux objections coutumières dirigées contre la moralité et la religion. Il n'est donc pas paradoxal de dire que la Critique, issue de Hume, se retourne directement contre Hume et contre le scepticisme moral du dix-huitième siècle, et l'on ne saurait attacher trop d'importance à cette déclaration de la seconde préface de la Raison pure : grâce à la Critique « la doctrine de la moralité revendique [behauptet] sa place comme la physique la sienne * ».
Que sera donc la Critique? Ce n'est pas « la critique « des livres et des systèmes, mais celle du pouvoir de la « raison en général, par rapport à toutes les connais- « sances qu'elle cherche à atteindre en deho7's de toute « expérience ; elle décide donc de la possibilité ou de « l'impossibilité d'une métaphysique en général 2 ». Et de quel côté penchera la balance? Admettrons-nous, avec Schopenhauer et Benno Erdmann, que tout l'objet de la Critique est de démontrer l'impuissance de la
1. T. II, p. 25; B, 18 (34) et suiv. Cf. la Piéf. des Prolég.