I. — ESTHÉTIQUE TRANSCENDANTALE
Toute connaissance complète, avons-nous vu, suppose
le concours de deux facultés. A l'entendement, puissance
1. Le cadre de cette étude ne nous permet pas de discuter l'ordre dans lequel ont pu être composées les différentes parties de \ACritiquede la Raison pure. Il est certain, en tout cas, que l'œuvre n'a pas été composée tout d'une pièce, puis remaniée détail par détail pendant les 11 années de méditation 1770-81. Les principales divisions ont dû être écrites et remaniées séparément, sans doute en vue des cours de l'université. De là les longueurs et les redites des « Introductions » et de chaque partie, et les apparente discordances de forme ou de fond qui contribuent à rendre la lecture de l'ouvrage si laborieuse. H est vraisemblable aussi que l'Introduction générale n'a été écrite qu'en dernier lieu. Cf. Paui.sepî, Kant, p. 127 et suiv.; Adickes dans son édition de la Critique de la raison pure, et B. Erdmann, dans l'édition de l'Acad. des Sciences de Berlin, t. IV, p. 569 et suiv.
active qui pense au moyen de concepts [Begriffé)^ la sensibilité, pure réceptivité, fournit des intuitions [Anschauiingen), c'est-à-dire des connaissances immédiatement rapportées à des objets qui nous affectent. L'affection exercée sur la sensibilité par un objet s'appelle sensation [Empfindung). Toute intuition rapportée à un objet par la sensibilité est dite empirique. Enfin l'objet indéterminé d'une intuition empirique s'appelle phénomène [Erscheinung] *.
Dans le phénomène, qui sera plus tard la matière de l'entendement, l'analyse métaphysique distingue déjà une forme et une matière. En effet, si de la représentation d'un corps je retranche par abstraction ce qui revient à la pure sensation (impénétrabilité, dureté, couleur, etc.), il reste encore quelque chose, l'étendue et la figure, par rapport à quoi s'ordonne le divers {dus Mannigfaltige) de la sensation, et qui, par suite, ne saurait être lui-même objet de sensation. De même, des représentations fournies par le sens intérieur je puis abstraire ce qui est purement senti (un plaisir, un désir) sans pouvoir supprimer la succession dans laquelle s'ordonnent mes états internes. Étendue et succession sont donc à priori puisqu'elles sont les cadres où toute sensation et tout sentiment viennent prendre place pour devenir conscients : l'espace est la forme à priori de la sensibilité externe; le temps est la forme à priori de la sensibilité interne.
I. P. 59-60; B, 49-50 (73-7 i). Nous donnons une fois pour toutes, avec l'équivalent allemand, ces définitions qui ne varieront pas.
Telle est la thèse que Kant va démontrer successivement pour l'espace et le temps. Sa démonstration comprend deux moments : question de fait : l'espace et le temps sont-ils réellement à priori? Question de droit : comment rendent-ils possibles les mathématiques? C'est à cette seconde partie de l'argumentation que Kant réserve le nom à' exposition transcendcnitale .
A. L'espace. — L'espace n'est pas un concept empirique. En effet, pour que nous percevions un objet comme matériel, il faut que nous rapportions nos sensations à quelque chose d'extérieur à nous. Il faut donc que la représentation de l'espace existe en nous antérieurement aux sensations que nous y logeons. L'expérience n'est possible que par la représentation de l'espace; elle ne saurait donc lui donner naissance.
L'espace n'est pas davantage un concept discursif, une idée générale analogue à celle de cause ou de substance. En effet, l'espace est un; quand on parle de plusieurs espaces, on entend toujours des parties d'un espace unique. Au contraire, un concept, tel que celui d'homme, n'a qu'une unité abstraite; la véritable unité est l'individu homme.
Enfin l'espace est un infini donné dans lequel coexistent une infinité de parties réelles, tandis que les concepts abstraits ne renferment qu'en puissance une infinité de représentations i.
Il en résulte nécessairement que l'espace, n'étant ni
discursif ni empirique, est une intuition à priori. Qu'en résulte-t-il au point de vue des mathématiques?
Nous savons déjà que les jugements mathématiques sont des synthèses à priori. Comment de pareilles synthèses sont-elles possibles? C'est à la condition qu'un pouvoir de construire à priori nous soit donné. Or l'espace répond précisément à cette condition. Étant une intuition, il rend la construction possible; étant à priori, il confère à la géométrie l'universalité et la nécessité.
Mais que vaudra, appliquée aux choses réelles, cette géométrie construite dans un espace idéal, antérieurement à toute expérience? La réponse s'impose d'ellemême: du moment où l'espace géométrique est « la condition subjective sans laquelle nous ne saurions recevoir d'intuitions extérieures », s'il est la forme môme de notre sens externe, il est clair qu'aucun objet ne pourra nous apparaître qu'autant qu'il se sera, en quelque sorte, moulé dans cette forme. Je puis à priori affirmer que tout phénomène se modèlera d'après le type spatial ; toute expérience externe sera perçue dans l'étendue. « Nous affirmons donc la réalité empirique de l'espace. » Mais si l'on demande quelle est, en dehors des conditions de l'expérience, la valeur de la notion d'espace, si l'on prétend en faire une réalité métaphysique^ une chose en soi ou un attribut de choses en soi, la critique répond qu'au point de vue humain ces questions perdent toute signification ; transporté hors de l'expérience le concept d'espace n'a plus qu'une valeur idéale, symbolique : Vidéalilé transcendantale de l'es-
pace est la contre-partie nécessaire de sa réalité empirique 1.
B. Le temps. — La critique de l'idée de temps est de point en point parallèle à celle de l'idée d'espace. Le temps n'est pas un concept empirique, car l'expérience même suppose la simultanéité ou la succession. Ce n'est pas non plus un concept discursif, une idée générale extraite des objets particuliers, car le temps subsiste quand on supprime par la pensée les moments particuliers. Enfin, tandis que l'unité des concepts est variable et artificielle, le temps est une véritable unité dont les temps particuliers ne sont que des parties identiques. Les moments sont sentis dans le temps et non le temps par rapport à ses parties. Il est donc bien une intuition à priori, une condition de toute succession et de tout changement, c'est-à-dire, comme l'espace, une forme à priori de la sensibilité, en particulier du sens interne qui, ne pouvant déterminer ses propres états d'après la figure ou la position, les classe uniquement dans l'ordre de la succession.
Si l'intuition à priori du temps explique et rend possible tout changement, la réalité objective n'en saurait être mise en doute dans les limites de l'expérience. Mais cette réalité est-elle absolue? Le temps peut-il être pensé comme une entité, ou attribué aux choses en soi? De tels objets échappent aux sens dont le temps est la condition inséparable. La critique établit donc la réalité empirique du temps en même temps que son idéalité transcendantale .
La déduction métaphysique de l'espace et celle du temps aboutissent ainsi, par des procédés communs, à des conclusions analogues. Est-ce à dire que l'espace et le temps soient, aux yeux de Kant, deux formes rigoureusement parallèles et sans coïncidence possible de la sensibilité? Il n'en est rien. Tout phénomène, étendu ou non, étant une modification de la conscience, occupe une place dans la durée. Les phénomènes extérieurs n'échappent donc point à la loi du temps. On peut donc dire que « le temps est la condition formelle à priori de tous les phénomènes en général ». L'espace même n'est connu qu'à travers la durée. Le temps, à son tour, a en quelque sorte une dimension ; car toutes les fois que nous voulons nous faire du temps pur une représentation concrète, nous l'imaginons comme une ligne infinie. Toutefois, cette transposition du temps dans l'espace n'a aux yeux de Kant qu'une signification toute symbolique. Nous suppléons « par des analogies » à l'inaptitude de l'intuition du temps à fournir des images concrètes. Il doit, au contraire, rester bien établi que l'intuition du temps dépasse et, en quelque sorte, enveloppe celle de l'espace. On reconnaîtra bientôt l'importance de cette remarque i.