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II. — ANALYTIQUE TRANSCENDANTALE

A la fin de VEsthétique et au commencement de la Logique transcendantale^ Kant insiste à nouveau sur la

distinction radicale de la sensibilité et de l'entendement. Leibniz et Wolff n'avaient aperçu entre ces facultés qu'une différence de degré; la première, aies en croire, nous fournirait des objets une représentation confuse, mais complète, que la seconde se contenterait d'éclaircir et de développer; le contenu en serait identique. Cette théorie expliquait assez bien qu'il put y avoir une connaissance à priori des choses en soi. On conçoit de quelle importance il était pour Kant de dissiper cette confusion. La sensibilité, telle qu'il l'a définie, est sans doute l'une des sources de la connaissance, mais elle n'est pas, en elle-même, un pouvoir de connaître; elle est pure réceptivité, capacité toute passive d'être affectée par le dehors. Or un objet n'est vraiment connu qu'autant qu'il estpe?i5(?. La faculté de penser l'objet de l'intuition sensible est V entendement. Entendement et sensibilité sont ainsi deux conditions, à la fois distinctes et inséparables, de toute connaissance. Lasensibilité fournit la matière de la connaissance, l'entendement en fournit la forme. Sans la première, la connaissance serait sans objet; sans la seconde, elle serait inintelligible. « Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles. Ces facultés ne peuvent non plus échanger leurs fonctions. L'entendement ne peut avoir aucune intuition et les sens ne peuvent rien penser. De leur union seule résulte la connaissance i. » Analyser l'apport de l'entendement pur dans la connaissance, tel sera

l'objet de V Analytique transcendantale^ qui comprend deux livres : Analytique des concepts et Analytique des principes.

A. Analytique des concepts.

a. Déduction métaphysique. — L'acte propre de l'entendement est la pensée. Or qu'est-ce que penser, sinon juge?'? Le jugement lui-même consiste à ramener la diversité des représentations à l'unité, en substituant à la représentation particulière immédiate une représentation plus générale qui l'embrasse avec beaucoup d'autres, en d'autres termes un concept. Quand, par exemple, je dis : tout métal est un corps, je substitue à la représentation particulière de métal le concept plus général de corps. Penser, c'est donc « connaître au moyen de concepts », ou rapporter un concept comme prédicat à une représentation particulière ^

Or il faut distinguer deux sortes de jugements. Si je dis, par exemple : quand le soleil éclaire une pierre, celle-ci s'échauffe, je n'exprime qu'une liaison toute subjective entre deux phénomènes qui se suivent habituellement dans ma conscience ; ce n'est là qu'un jugement de perception. Si j'affirme, au contraire, que c'est le soleil qui échauffe la pierre, j'énonce un jugement d'expérience, c'est-à-dire que j'unis objectivement et d'un lien de nécessité le concept de lumière solaire et celui d'é-

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chauffement de la pierre. Le premier jugement n'avait de valeur que dans la limite de mes impressions personnelles; le second m'apparalt, avec tous ceux de la physique, comme objectif, c'est-à-dire comme nécessaire et universel, valable pour toute conscience en général i. Comment donc les jugements d'expérience peuvent-ils être nécessaires et universels? Ni la comparaison des perceptions, à laquelle Locke réduisait tout jugement, ni l'association inséparable invoquée par Hume, ne peuvent rendre compte de ce caractère^. Du sensible on ne peut tirer que le sensible, contingent et particulier. La logique générale ne peut davantage engendrer un jugement d'expérience, car elle se contente d'analyser le réel pour en tirer des concepts et, dans le concept, elle ne peut retrouver que ce qu'elle y a laissé, un résidu de l'expérience, d'où l'analyse ne pourra extraire aucune connaissance objective nouvelle. Par exemple, affirmer d'un objet qu'il est cause ou substance, c'est, comme l'a montré Hume, dépasser les limites de son concept. Nous avons vu d'ailleurs que les jugements de cause et de substance sont des synthèses : tout procédé logique est une analyse stérile ; toute pensée réelle, toute connaissance objective est une synthèse.

1. Universalité et nécessité, telle est bien pour Kanl la définition de l'objectivité. Du moment où le jugement s'accorde avec un objet, tous les jugements sur le même objet s'accorderont entre eux; et réciproquement, quand nous tenons un jugement pour nécessaire et universel, nous y voyons mieux qu'une liaison subjective, mais une « propriété constitutive de l'objet ». {Prolég., p. 216; B, t. IV, p. 298 (92.)

Il résulte de ce qui précède que cette synthèse doit être pure, à priori. Il faut donc, en dernière analyse, supposer à l'entendement un pouvoir propre d'opérer à priori des synthèses dans le divers de l'intuition; il faut, au-dessus des concepts logiques extraits de la perception, admettre à^s concepts purs de F entendement^ pouvant à priori s'appliquer à des objets pour leur donner l'unité sans laquelle la pensée, le jugement, sont impossibles. Ces concepts, conditions des liaisons que nous établissons entre les choses, comme l'espace et le temps sont la condition de leur existence sensible, ce sont les catégories de l'entendement.

Du même coup, nous sommes en possession d'un fil conducteur pour déterminer la liste des catégories. Tout jugement, pour être applicable à l'expérience, pour devenir nécessaire et universel, devra recevoir de l'une des fonctions à priori de l'entendement, c'est-à-dire de l'une des catégories, une forme déterminée i. Il y aura donc autant de catégories ou de « concepts purs de l'entendement s'appliquant à priori à des objets d'intuition » qu'il y aura de formes logiques possibles du jugement. Il suffira donc de dresser la table logique des jugements d'après les traditions de l'École au besoin corrigées, et de calquer sur elle la table des catégories. On obtient ainsi le tableau suivant :

1. « L'intuition donnée doit être subsuniée sous un concept qui détermine la forme du jugement en général relativement à l'intuition, lie la conscience empirique de cette intuition dans une conscience en général et confère par là l'universalité aux jugements empiriques. » {Prolég., p. 218; B, t. IV, p. 300 (96).

Selon la quantité

TABLE logique des jugements.

TABLE transcendale des concepts de l'entendement

(Catégories).

Universels.

' Particuliers.

' Singuliers.

Unité.

Pluralité.

Totalité.

Selon la qualité

r Affirmatifs.

1 Négatifs, f Indéfinis (1).

Réalité.

Négation.

Limitation.

Selon la relation

r Catégoriques.

[ Hypothétiques.

( Disjonctifs.

Substance.

Cause.

Réciprocité.

Selon la modalité

f Problématiques.

Assertoriques.

( Apodictiques (2).

Possibilité.

Existence.

Nécessité.

On remarquera que la table des jugements n'est pas rigoureusement conforme aux habitudes de la logique traditionnelle. Celle-ci ramène aux jugements universels les jugements singuliers, parce que, de part et d'autre, le jugement est pris dans toute son extension. Mais, au point de vue de l'expérience réelle, il n'est pas indifférent d'attribuer un attribut à une totalité ou à un individu. De même le jugement indéfini (ou limitatif) tel que : l'âme n'est pas mortelle, est négatif au point de vue logique; mais, au point de vue de l'existence, il limite simplement le nombre, d'ailleurs indéfini, des êtres possibles qui restent soumis à la mortalité.

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