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Modalité Postulats de la pensée empirique en gé

néral.

Les deux premiers groupes de principes, dont la certitude est intuitive, reçoivent le nom de principes mathématiques ; les autres, de certitude simplement discursive, sont les principes dynamiques-.

a. Axiomes de rintuition. — Le principe de ces axiomes est le suivant : Toutes les intuitions sont des grandeurs extensives.

En eflet, tout phénomène a nécessairement pour forme l'espace et le temps. Or je ne puis me représenter une durée déterminée que par l'addition successive de tous les moments qui la composent, de même que je ne puis me représenter une ligne sans la tirer mentalement, c'est-à-dire sans en produire successivement toutes les

parties. Cette représentation préalable des parties qui rend possible celle du tout est, par définition, le propre caractère des grandeurs extensives. Tous les phénomènes sont donc perçus comme des agrégats de parties.

C'est sur cette synthèse de l'imagination créatrice que repose la géométrie avec ses axiomes, et aussi « toute connaissance des objets d'expérience », puisque la perception n'est possible que par l'intuition pure de l'espace et du temps. Et l'on en peut conclure à priori que les calculs du géomètre s'appliquent nécessairement aux objets de l'expérience, aux phénomènes.

b. Anticipations de la jierception. — En voici le principe : Dans tous les phénomènes, le réel, objet de la sensation, a une grandeur intensive, c'est-à-dire un degré.

En effet, tout phénomène contient, par opposition à la forme, une matière qui est donnée par la sensation (couleur, son) et qui en constitue le réel. Ce réel a une grandeur intensive; il peut bien varier depuis le zéro de sensation jusqu'à un degré indéterminé, mais il est toujours donné comme une unité, senti immédiatement tout entier et ne résulte pas, comme les grandeurs extensives, de la synthèse successive de plusieurs sensations. Sans doute l'entendement ne peut connaître à priori le degré de la sensation; seule l'expérience peut révéler l'intensité d'une saveur ou d'un son. Mais si l'on fait abstraction des divers degrés par lesquels peut passer

une sensation, il reste le concept général et synthétique de la gradation^ forme générale à priori dont les degrés particuliers connus à priori ne seront que les déterminations.

Ce principe est, en physique, de la plus haute importance, car il permet d'introduire à priori dans la théorie de la matière un autre élément que celui de la quantité extensive admis par les cartésiens. Il ruine, notamment, l'hypothèse du vide à laquelle recouraient quelques physiciens pour expliquer l'inégalité de poids d'une boule de plomb et d'une boule d'ivoire de même volume. On conçoit, en effet, d'après le principe kantien, que la grandeur intensive d'un phénomène varie en degré sans que sa grandeur extensive augmente ou diminue. Il faut donc admettre la double continuité, intensive et extensive, de tous les phénomènes ^.

c. Analogies de l'expérience. — En voici la formule générale : l'expérience n' est possible que par la représentation d'une liaison nécessaire des perceptions. Ce principe résulte directement de la théorie des catégories. Nous savons, en effet, que les perceptions, dispersées et diverses, ne peuvent devenir une connaissance objective qu'à la condition d'être appréhendées en une synthèse conforme aux lois de l'entendement. Or c'est dans le temps que se lient nos perceptions, suivant trois modes différents : permanence, succession, simultanéité. De là trois règles ou analogies de l'expérience, qui corres-

pondent aux trois catégories de substance, de cause et de réciprocité, et qu'en raison de leur importance il convient d'étudier séparément ^,

§ 1. — Première analogie : principe de substance. — Ce principe s'énonce : Dans tout changement de phénomène persiste la substance dont la quantité n'augmente ni ne diminue dans la nature. La plupart des philosophes l'ont admis, mais ils l'ont considéré à tort comme une proposition analytique et se sont dispensés de le démontrer. Or la méthode critique permet de justifier le principe de substance au nom des conditions de l'expérience possible. Supposez, en effet, que quelque chose commence absolument, il vous faut admettre un moment où il n'était pas. Mais comme un temps vide ne saurait être un objet de perception, il faut à toute force rattacher ce moment à ce qui était antérieurement. On en vient donc nécessairement à lier le présent au passé et à considérer ce qui naît comme une modification de ce qui était déjà. En un mot, le changement, objet de perception, n'est possible qu'en raison du permanent.

§ 2. — Deuxième analogie : principe de causalité. — En voici la formule : Tous les changements arrivent suivant la loi de la liaison de cause à effet.

Tous les phénomènes sont le changement de quelque chose qui demeure, et le changement nous apparaît toujours sous forme de succession dans le temps. Mais si nous ne reconnaissions entre les termes A et B du

chang-ement que le rapport de succession perçu par le sens, nous n'en pourrions rien dire de plus, sinon que B nous est apparu après A : ce rapport serait purement subjectif et l'imagination pourrait à son gré le renverser et supposer que le second terme a précédé le premier. Pour que le rapport de succession soit rigoureusement déterminé, comme l'exige la science, il faut que j'impose à la perception et à l'imagination le concept synthétique d'un rapport tel entre A et B que A ait nécessairement déterminé B. Ce concept est précisément celui de causalité.

Quant à prétendre, avec Hume, que la notion de causalité dérive de la perception habituelle de successions constantes, c'est lui enlever son caractère essentiel de nécessité et d'universalité. Seal l'entendement peut à priori assigner aux phénomènes une place déterminée dans le temps, en les considérant comme des effets par rapport aux phénomènes antécédents. Il faut donc renverser la conclusion des empiristes et dire : Toute expérience suppose l'entendement, lui seul rend possible la représentation d'un objet en général ^

§ 3. — Troisième analogie : Principe de réciprocité. — Toutes les substances^ en tant qu'elles peuvent être perçues comme simultanées dans l'espace, sont dans une réciprocité d'action générale.

Dans l'expérience, nos perceptions sont successives; mais nous pouvons souvent renverser l'ordre de ces suc-

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cessions et porter à volonté nos regards de B à A ou de A à B. Il existe donc des choses diverses dans un même temps. Mais cette simultanéité même est impossible sans une action réciproque des choses contemporaines. Supposons, en effet, des substances isolées de telle sorte qu'aucune ne puisse agir sur les autres ni subir leur influence; notre perception pourrait bien, au fur et à mesure, déterminer chacune d'elles, mais nous ne pourrions déterminer s'il existe entre ces diverses perceptions un ordre de succession ou de simultanéité. Il doit donc y avoir entre A et B un rapport tel que chacun des deux détermine la place de l'autre dans le temps; sans ce rapport, l'expérience de la simultanéité serait impossible. 11 y a donc, au point de vue de l'expérience, une continuité parfaite, une « communauté réelle {commercium) » entre les substances; le vide, à supposer qu'il fût réel, ne pourrait en tout cas devenir l'objet d'aucune perception.

Telles sont les trois règles à priori de l'entendement sans lesquelles il n'est pas d'expérience possible, partant pas de lois des phénomènes, pas de nature'^.

d. Postulats de la pensée empirique en général. — Ces postulats, comme les analogies, sont au nombre de trois, et correspondent, terme pour terme, aux catégories de la modalité : possibilité, réalité, nécessité.

§ \. Premier postulat : ce qui s'accorde avec les con-

ditions formelles de l'expérience [formes de l'intuition et catégories) est possible. — Il est évident, en effet, qu'une chose, pour être possible, doit répondre aux conditions sans lesquelles il ne saurait y avoir d'expérience; elle doit être saisie dans une intuition et subsumée sous un concept. Il convient d'ailleurs de distinguer soigneusement la possibilité synthétique ou transcendantale de la simple possibilité logique ou analytique. Celleci se résume dans la non-contradiction qui est, sans doute, la loi suprême de toute pensée, mais une loi purement négative. Il n'est point contradictoire, par exemple, qu'une figure soit enfermée entre deux droites ; c'est seulement en construisant synthétiquement les figures dans l'intuition de l'espace qu'on se rend compte de l'impossibilité d'enclore une étendue entre deux droites. C'est pour s'être crus en droit d'ériger en vérité toute proposition exempte de contradiction que certains physiciens sont tombés dans de « pures chimères », telles que la croyance aux devins ou au commerce des esprits : toutes erreurs dont la critique fait justice en montrant que, bien loin d'être confirmées par l'expérience, elles sont conçues en violation des règles essentielles de la connaissance i.

§ 2. Second postulat : ce qui s'accorde avec les conditions matérielles de l'expérience [sensation) est réel. — L'intuition et le concept ne déterminent encore que la possibilité de l'expérience ; il faut, pour que l'expérience

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devienne réelle, qu'une matière soit fournie aux formes de la sensibilité et de l'entendement. Cette matière est la perception. Du concept seul d'un objet on ne peut conclure à son existence objective ; si l'on a pu affirmer l'existence d'une matière magnétique, c'est en prenant pour point de départ le fait expérimental de l'attraction de la limaille de fer; et, sans doute, des sens plus délicats percevraient cette matière. On ne va du concept à l'existence qu'à la condition de « commencer par l'expérience ^ ».

§ 3. Troisième postulat : Ce dont l'accord avec le réel est déterminé d'après les conditions générales de l'expérience existe nécessairement. — Ce n'est pas davantage par concepts que nous pouvons conclure à la nécessité d'une existence. Nous ne pouvons connaître à priori d'autre nécessité que celle d'une liaison entre les phénomènes, c'est-à-dire la loi de causalité. Nous ne connaissons donc d'autre nécessité que celle des effets dont les causes nous sont données dans la nature. Cette loi n'atteint nullement les substances en soi, mais les états que nous en connaissons; on ne peut pas dire : quelque chose arrive nécessairement, mais : tout ce qui arrive est nécessaire en vertu d'une condition antérieure. D'où l'on tire aisément ces deux grands principes à priori : rien n'arrive par un aveugle hasard, — et : il n'y a pas dans la nature de nécessité aveugle, mais une nécessité conditionnée [bedingt) et, par suite, intelligente.

CONCLUSION DE l'aNALYTIQUE.

S 1. — Rationalisme et empirisme.

A la fin d'une importante Remarque générale'^ que Kant crut devoir ajouter, dans la seconde édition de la Raison pure, à la théorie des principes, nous lisons :

« Tous les principes de l'entendement pur ne sont « rien de plus que les principes à priori de la possibilité « de l'expérience; à cette dernière seule se rapportent « aussi toutes les propositions synthétiques à priori, et « leur possibilité même repose tout entière sur cette « relation. »

C'est à cette déclaration si précise qu'il faut s'en tenir si l'on veut, au terme de cette analyse, déterminer l'attitude de Kant entre le dogmatisme et l'empirisme. Avec Bacon et Locke, il admet que toute connaissance dérive de l'expérience; après Descartes et Leibniz, il répète que notre connaissance du réel suppose des concepts et des principes à priori de l'entendement. Et cependant, Kant n'est ni un empiriste, ni un rationaliste ; il est bien moins encore un éclectique ou un conciliateur; il a bien plutôt, dit justement M. Kuno Fischer, réfuté par elles-mêmes les thèses de Locke et de Leibniz. Son point de vue critique est francbement nouveau ; ni les intuitions ne sont objets de connaissance si elles ne sont pensées à l'aide des catégories, ni les catégories, — et partant les principes,

— n'ont de contenu si elles ne s'appliquent à un donné, à des intuitions. « Elles ne sont que des formes vides de « pensée servant à transformer en connaissances des « intuitions données ^ »

S 2. — Idéalisme et réalisme.

Réussirons-nous mieux, au point de vue de l'existence du monde extérieur, à ranger Kant sous l'une des rubriques classiques? Est-il réaliste ou idéaliste?

Le second postulat de la pensée empirique se présentait bien comme une affirmation de l'existence d'objets en dehors du sujet. Cependant, en 1782, parut dans les Gôttmger Anzeigen, une récension delà Raison pure, dans laquelle la nouvelle doctrine était présentée comme un pur idéalisme, très voisin de celui de Berkeley. Hamann, d'autre part, voyait dans l'auteur de la Critique un « Hume prussien ». Kant dut se sentir vivement touché de ces interprétations de sa doctrine, car il y répondit aussitôt dans les Prolégomènes, et bientôt dans la seconde édition de la Raison pure, par une réfutation catégorique de l'idéalisme 2.

Dans les Prolégomènes, Kant répond simplement à ses adversaires qu'il s'est contenté de suivre la voie ouverte par Locke, qui n'avait point encouru le reproche d'idéalisme pour avoir soutenu que les « qualités secondes » ne sont que dans l'esprit. C'est au contraire la doctrine réaliste qui aboutit infailliblement au scepticisme au sujet

1. p. 232; B, 199(299). — 2. Pro/e^r., p. 204 ; B, t. IV, p. 288 (70) et suiv. Crit., p. 223-22G; B, t. IIL p. 190-93 (285-291).

de l'existence du monde extérieur. Car elle conduit à cette absurdité de prétendre, par exemple, que la sensation de rouge et la propriété du cinabre de produire cette sensation sont choses semblables. La seule manière de mettre à l'abri du doute l'existence des corps est, au contraire, de discerner soigneusement la simple apparence [Schein) du phénomène {Erscheinung) . L'apparence sensible n'a sans doute aucune valeur objective; mais les phénomènes ne nous apparaissent qu'autant qu'ils sont liés suivant des règles universelles et nécessaires, et ce double caractère, nous le savons, est le critérium même de l'objectivité.

Dans la seconde édition de la Critique, Kant dépasse ce point de vue et cherche à tirer, du fait même de la conscience que nous avons de notre existence, la preuve d'une existence nécessaire en dehors de nous. En effet, la série de nos représentations nous est donnée dans le temps; mais, dans le temps, tout n'est que succession et changement. Il faut donc, à côté des représentations mobiles que nous avons de nous-même, quelque chose de permanent <( par rapport à quoi » {^oorauf in Beziehung) leur changement soit déterminé. « La conscience de ma propre existence est donc en même temps une conscience immédiate de l'existence d'autres choses hors de moi^. »

Il convient donc de rejeter aussibien l'idéalismejoroô/ematiqiieà'wa. Descartes, qui ne tient pour indubitable que

1 P. 224 ; B, 191-192 (287) et Préf. de la 2* éd., note, p. 31 ; B, 23 (41).

ce jugement : je suis, que l'idéalisme dogmatique d'un Berkeley, qui regarde toutes les choses étendues comme de pures fictions. Des objets existent en dehors de nous par lesquels notre sensibilité est « impressionnée » [gerûhrt). De ces objets en soi, la nature intime nous échappe et nous n'en connaissons que le phénomène^ la manifestation sensible. Mais ils n'en constituent pas moins le réel permanent sans l'action duquel la conscience resterait inerte. Une fois de plus, entre deux doctrines contradictoires, Kant ne se pose ni en éclectique, ni en conciliateur; à une doctrine nouvelle, il donne un terme nouveau : il l'appelle idéalisme transcendantal ' .

S 3. — Phénomènes et noumones.

Nous sommes ainsi amenés à la célèbre distinction des Phénomènes et des Noumènes qui forme comme la transition entre l'Analytique et la Dialectique.

Il faut l'avouer : les lecteurs allemands qui, en 1781, parcoururent la première édition de la Raison pure, durent être surtout frappés du caractère négatif de la doctrine critique. Un résultat de V Analytique semble dominer toutes les autres : la négation de toute métaphysique théorique, l'impossibilité de toute certitude concernant des objets supra-sensibles, tels que l'existence de Dieu, la liberté humaine, l'infini, etc. « Tous les con-

1. Terme qu'il abandonna, dans les Prolég., pour celui d'idéalisme critique. Cf. làAote ^ à la i'in du volume.

cepts, et avec eux tous les principes, tout à priori qu'ils puissent être, se rapportent à des intuitions empiriques » S telle est la maxime que Kant s'évertue à répéter avec une insistance presque lassante. Les concepts mathématiques eux-mêmes n'échappent pas à cette loi, car, encore que les figures et les nombres soient des constructions à priori de notre esprit, ces notions ne prennent une signification à nos yeux qu'en s'appliquant à des objets sensibles. A plus forte raison la physique n'estelle possible qu'autant qu'elle renonce à toute attache avec cette espèce de métaphysique ambitieuse qui, sous le nom d'ontologie, prétend atteindre, par les seules forces de la raison, les substances et les causes en soi. Il n'y a de science objective que de la nature, c'est-à-dire des phénomènes et de leurs lois.

Cependant, le fait môme de désigner certains objets sous le nom de phénomènes^ implique que nous distinguons la manière dont ils nous apparaissent de leur nature en soi. Cette nature en soi est donc, dans une certaine mesure, un objet de pensée, un être intelligible, un noumène (vo5p.£vov).

Les noumènes peuvent-ils devenir objets de connaissance? Il n'est pas impossible qu'un entendement autrement constitué que le nôtre en ait l'intuition. Mais nous savons que l'intuition intelligible est refusée à notre entendement. Leur appliquerons-nous du moins les catégories? Non, caries catégories perdent toute signification

objective en dehors de rintuition sensible. Nous n'avons donc ni ne pouvons avoir un concept positif de la chose en soi ; nous ne pouvons nous en faire qu'un concept négatif. Sans doute, un pareil concept n'est nullement contradictoire ; il nous rend même le service de ruiner en nous tout espoir de nous élever à l'intuition intelligible ; c'est, à ce titre, un concept limitatif [Grenzbegriff) qui apporte à l'entendement une extension négative ^ Nous pouvons donc, en faisant abstraction de notre manière de /^erceiozV les objets, les concevoir' comme des choses en soi; par delà le monde sensible, nous entrevoyons un monde intelligible dont nous ne pouvons affirmer qu'une chose, c'est qu'il diffère radicalement du monde sensible. Est-il en lui-même possible ou impossible? C'est ce que nous ne pouvons déterminer, du moins tant que nous restons confinés dans l'ordre spéculatif. A la raison pratique reviendra le privilège de nous fournir un principe de détermination capable de dépasser les limites étroites du monde expérimental.

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