P. 244; B, 208 (314) et suiv
C'est le pays de la vérité (nom flatteur), entouré d'un vaste et orageux océan, empire propre de l'illusion, où maint brouillard, maint banc de glace qui fondra bientôt, présentent l'image mensongère de pays nouveaux et attirent sans cesse, par de trompeuses espérances, le navigateur vagabond en quête de terres nouvelles, l'engageant dans des aventures auxquelles il ne peut renoncer et dont il n'atteindra jamais le terme i. »
En ce langage poétique, qui ne lui est guère familier, Kant nous fait pressentir les difficultés de la troisièijie et dernière question que la Critique de la Raison pure s'est proposé de résoudre : A quelles conditions une métaphysique sera-t-elle possible?
Car ce n'est point la métaphysique en général que Kant s'est proposé de ruiner. Entre les deux éditions de la Raison pure^ il écrit les Prolégomènes à toute métaphysique qui aura le droit de se présenter comme science, et l'on peut dire que la critique tout entière n'est, à ses yeux, que la préface d'une double métaphysique absolument nouvelle : la métaphysique de la nature, qui détermine les conditions à priori de toute connaissance expérimentale ; et la métaphysique des mœurs, ou recherche des conditions à priori de l'acte moral.
Mais il est très vrai que Kant a voulu, sans réserve ni ambiguïté, ruiner la métaphysique dogmatique qui, depuis Platon jusqu'à Leibniz, a rempli les écoles de stériles controverses. La prétention de cette métaphysique
est de saisir des objets au-delà de toute expérience possible. Elle ne se contente pas de voir dans les idées de choses en soi des concepts limitatifs, dont la fonction toute négative est d'assigner au savoir humain les frontières de son domaine. C'est Tinfini, c'est la substance en soi, c'est la réalité inconditionnée qu'elle se fait forte d'atteindre. Aussi a-t-elle admis l'existence en nous de la seule faculté qui pourrait s'élever à la contemplation d'objets absolus : une intuition intellectuelle. Or, nous l'avons constaté déjà à plusieurs reprises, la Critique ne reconnaît pas cette faculté à l'esprit humain. Tandis, en effet, que la géométrie démontre, par ses succès mêmes, la réalité de l'intuition sensible, c'est un fait que la métaphysique n'a jamais pu mettre l'accord entre les esprits ni se constituer comme science apodictique. Il lui manque donc la condition fondamentale qui eût assuré cet accord et cette certitude : l'aperception immédiate d'objets intelligibles.
Un autre fait cependant est non moins évident et général; c'est l'existence même de la métaphysique comme tendance invincible de l'esprit humain. L'objet métaphysique n'est sans doute qu'une illusion {Schein), mais une illusion « naturelle et inévitable ' ». Le philosophe ne peut se dispenser d'analyser et de justifier dans une certaine mesure l'une des erreurs les plus chères à l'esprit humain. Ce sera l'objet de la Dialectique transcendantale.
L'origine de lillusion métaphysique est dans la Raison. Cette faculté ( Verniinft) est essentiellement distincte de l'entendement [Verstand). Ce dernier ramène les phénomènes à l'unité au moyen de certaines règles; la raison, elle, ramène les règles de l'entendement à l'unité au moyen de certains principes. Elle est donc la faculté des principes^ comme l'entendement est la faculté des règles; c'est à elle que la pensée doit sa plus haute unité.
La raison, comme l'entendement, est susceptible d'un double usage, l'un logique, l'autre transcendantal. L'usage logique n'est autre que le raisonnement; il consiste à rattacher un jugement à sa condition, quelles que soient la valeur et l'origine de cette condition, et, — comme la raison ne se contente jamais d'une explication prochaine, — à rechercher la condition de la condition, et ainsi de suite à l'infini, sans que nous puissions jamais atteindre l'inconditionné.
L'usage transcendantal, au contraire, exige un arrêt dans la régression de raison en raison ; il tend à suspendre le conditionné à un inconditionné; il embrasse la série entière des conditions qui, évidemment, doit être inconditionnée.
Or ce procédé de la raison est, à n'en pas douter, synthétique; l'analyse peut bien rattacher la condition à une autre condition, mais non pas à l'inconditionné; il n'y a donc plus ici, comme en logique, passage du même au même, mais [jLSTaêaatç eîç aXXo y^voç. D'autre part un jugement relatif à l'inconditionné ne peut être qu'un
jugement à priori. Or l'Analytique nous a démontré qu'un jugement synthétique à priori n'était possible qu'autant qu'il s'appliquait à une expérience. Il n'est donc pas possible d'embrasser, dans un jugement objectif, la synthèse totale des conditions.
Mais, nous l'avons vu, l'illusion métaphysique est inévitable ; la tendance invincible de la raison est de concevoir, avant de l'avoir achevée, la synthèse la plus haute des conditions. De là ce besoin de réaliser, hors de toute intuition possible, l'inconditionné sous forme d'un être, d'un objet déterminé; de là ces concepts de la raison pure, auxquels ne peut correspondre aucun objet sensible. Platon appelait idées ces êtres intelligibles, tels que la vertu, l'homme parfait, que l'expérience ne réalise pas, mais que la raison ne peut s'empêcher de concevoir comme le maximum de la perfection et de la réalité. Sans doute il avait eu tort de substantialiser ces êtres; mais il avait eu bien soin de leur assigner un domaine inaccessible à l'intuition sensible. C'est pourquoi Kant retient le terme platonicien d'zWee pour désigner les concepts de la raison pure ^.
Quels sont ces concepts? Dans son double usage, la raison n'est toujours qu'une seule et même faculté. Tout usage logique tend à être complété par l'usage transcendantal. De même donc que la table des fonctions logiques du jugement a fourni celle des catégories, de même la liste des modes divers du raisonnement permettra de dresser celle des concepts transcendantaux.
Or il y a trois espèces de syllogisme, dont chacune tend, par une série de prosyllogismes, à l'inconditionné.
1° Le syllogisme catégorique, dont la majeure est une affirmation simple, tend à un sujet qui ne soit plus prédicat. Une première idée est donc celle du sujet absolu, qui se pose comme substance inconditionnée : c'est l'idée de Vdme.
2° Le syllogisme hypothétique, dont la majeure est dubitative, tend à une supposition qui ne suppose plus rien avant elle ; de là l'idée de la totalité absolue des conditions des phénomènes, ou idée du monde.
3° Le syllogisme disjonctif, dont la majeure est de la forme : l'homme est mortel ou immortel, tend à un agrég-at complet des membres de la division ; de là l'idée de l'unité absolue de la condition de tous les objets de la pensée en général, ou idée de Dieu.
La critique des idées d'âme, de monde, de Dieu, tel sera donc le triple objet de la dialectique, dont la division se calquera directement sur celle de la métaphysique classique en psychologie, cosmologie et théologie rationnelles^.
A. Psychologie rationnelle {Paraîogismes de la raison pure).
La psychologie rationnelle a la prétention de connaître la nature absolue de l'âme en se passant de toute expé-
KANT. g
rience interne ou externe. De ce simple jugement : je pense, elle veut, par voie de déduction, tirer la science entière de l'être pensant. Si une telle démarche est possible, si du fait de la pensée on peut déduire la nature substantielle du moi, la critique tout entière est ruinée ; car, une fois le premier pas fait en dehors du monde sensible, comment empêcher la raison de s'aventurer plus avant dans le champ des noumènes^?
Mais il suffit, pour éviter cette « pierre d'achoppement », de dénoncer le vice radical, la paralogisme inhérent au raisonnement fondamental de la psychologie rationnelle.
Ce raisonnement peut se ramener au syllogisme suivant :
« Ce qui ne peut être pensé que comme sujet, n'existe aussi que « comme sujet et par suite est une substance ;
« Or un être pensant, considéré simplement comme tel, ne peut « être pensé que comme sujet;
« Donc il n'existe aussi que comme sujet, c'est-à-dire comme « substance. «
Le vice de ce raisonnement consiste à prendre l'idée de sujet dans les prémisses en deux sens entièrement différents. Dans la majeure, il est question du sujet en général, aussi bien au point de vue du concept que de l'intuition, de ce qui ne peut être donné que comme sujet, non seulement pour moi, mais pour tout esprit; dans la mineure, il n'est question du sujet qu'autant qu'il se
t. p. 315-316; B, 266-268 (II, 12). N. B. Toutes les références iillérieures, saufavis contraire, renvoient au t. II delà traduction Barni de la /îaiionpwre.
considère comme tel, qu'il se saisit comme sujet logique de toutes ses représentations i.
Le principe de cette critique se ramène, en somme, à cette idée générale de la critique que, pour connaître un objet, la pensée en général ne suffit pas ; il faut une intuition à laquelle s'applique cette pensée. Or, quand je dis : je pense, j'énonce simplement la condition générale à laquelle se subordonnent tous mes concepts. Il faut, pour que je me connaisse moi-même, qu'une intuition intérieure, un état de conscience fournisse une matière à cette forme générale et vide de la pensée. Ce n'est donc point par l'analyse de la pensée en général que je pourrai attribuer au moi des prédicats tels que la substantialité , la simplicité, l'identité, la personnalité. Cette attribution suppose une synthèse, qui demeure, à défaut d'une intuition, dénuée de valeur et même de signification.
Il en résulte que la métaphysique déductive est impuissante à nous fournir la démonstration de la spiritualité ou de l'immortalité de l'âme. Par bonheur, ces preuves spéculatives, qui ne reposent que « sur la pointe d'un cheveu », n'ont jamais acquis la moindre influence sur la « raison commune » de l'humanité. La raison pratique, au contraire, en se mettant d'emblée dans l'ordre des fins, qui est aussi un ordre de la nature, se trouvera fondée à étendre l'espérance humaine au delà des limites de l'expérience et de la vie ~.
2. P. 324-326; B, 275-277 (23-25). Cf. la Note B kU fin du volume.
B. Cosmologie rationnelle {Antinomies de la raison pure).
Nous avons vu que, dans le raisonnement hypothétique, la raison tend à atteindre l'unité absolue de la série des phénomènes. Cette unité est ce que nous appelons Tïionde, et les idées que forme la raison à ce sujet sont les idées cosmologiques. Quelles sont ces idées?
Pour en déterminer le tableau, il suffit, une fois de plus, de remonter aux catégories, dont jamais, dit Kant, l'utilité ne s'est montrée plus manifeste; car la raison ne produit pas de concepts par elle-même; ses idées ne sont que « les catégories étendues jusqu'à l'absolu* », Or tout phénomène reçoit des quatre groupes de catégories une quadruple détermination :
1°) 11 est d'abord, au point de vue de la quantité, une grandeur étendue ou composée [zusammengesetzt] dans l'espace et dans le temps. Or tout temps et tout espace sont limités par l'espace environnant et par le temps antérieur; par suite la raison, en recherchant la série complète des conditions d'une grandeur donnée, s'élèvera à l'idée de la totalité absolue de V assemblage de tous les phénomènes donnés, c'est-à-dire à l'idée de la grandeur du monde dans le temps et dans l'espace.
2") Au point de vue de la qualité, tout phénomène est
un état d'une certaine matière qui occupe une région de l'espace et qui, par suite, est divisible. La raison, recherchant la série complète des conditions, s'élève, de ce point de vue, à l'idée de V achèvement absolu de la division dhin tout phénoménal donné, c'est-à-dire à l'idée de Vêlement simple.
3°) Soumis aux catégories de la relation, tout phénomène est e£Fet. La raison s'élève de ce point de vue à l'idée de la série complète des causes, par suite à l'idée d'une cause première.
4.°)Au point de vue de la modalité, tout phénomène apparaît dans un commerce de dépendance réciproque avec tous les autres phénomènes , La raison, au contraire, conçoit l'idée de la série complète des êtres dépendants, c'est-à-dire l'idée de Vêtre nécessaire.
Tel est le système des idées cosmologiques. Tant que ces idées ne sont tenues par l'esprit que pour des concepts abstraits d'une totalité des conditions, la Critique n'y fait point opposition. Mais l'illusion [Schein] dialectique consiste précisément à considérer ces idées comme des objets connaissables, à disserter de la grandeur ou de la divisibilité du monde, de la causahté libre ou de l'être nécessaire, tout comme de phénomènes saisis par une intuition. Or, dès qu'elle prétend prolonger au delà des limites de l'expérience la série des conditions de cette expérience, la raison s'engage dans d'inextricables contradictions ; elle engendre des antinomies qu'elle se trouve hors d'état de résoudre, et elle tomberait inévitablement dans le scepticisme^ si la Critique ne rendait aux deux
termes de l'antinomie leur signification et leur valeur véritables i.
S 1. — Première antinomie.
TnÈSE
Le monde a un commencement dans le temps et est li7nité dans V espace.
En effet, si le monde n'a pas de commencement dans le temps, il faut admettre que le moment présent a été précédé par une série infinie de phénomènes, actuellement achevée. Or il est contradictoire qu'une série infinie soit close à un moment donné. — De môme, si l'espace est infini, comme l'espace n'est que la synthèse successive de ses parties, il faudra un temps infini pour opérer cette synthèse, et nous retomberons dans la difficulté signalée à propos du temps infini.
Antithèse
Le 7nonde n'a ni commencement dans le temps ni limite dans V espace; il est infini dans le temjjs comme dans l'espace.
En effet, si l'on admet que le monde a eu un commencement, il faut admettre un temps vide avant son apparition ; mais dans un temps vide, rien ne peut naître, puisqu'aucune partie de ce temps ne contient, plutôt qu'une autre, une raison qui détermine l'existence. Il y a dans le monde des choses qui commencent, mais le monde lui-même ne peut avoir de commencement. — De même un monde fini dans l'espace serait limité par un espace vide, c'està-dire par un pur néant, puisque l'espace n'est rien en dehors des phénomènes. Il y a des limites dans l'espace, mais l'espace luimême est illimité.
S 2. — Deuxième antinomie.
Thèse Antithèse
Toxite substance composée est composée de parties simples et il n'existe rien qui ne soit simple ou composé de parties simples.
Nul composé ne consiste en parties simples et il n'existe rien de simple dans le monde.
Qu'esl-ce, en effet, que la composition, sinon une relation» accidentelle », un accident des substances qui pourront subsister si on les dissocie. On peut donc, par la pensée, supprimer toute composition. Supposez maintenant que les substances composées ne le soient pas de parties simples, en supprimant par la pensée toute composition, il ne restera rien du tout. La substance composée disparaît donc si l'on n'admet pas qu'en elle la composition a un terme et qu'elle est composée de parties simples. Et comme tout ce qui n'est pas simple est composé, il faut admettre que, dans la nature, tout est simple ou composé de parties simples.
Toute substance, en effet, existe nécessairement dans l'espace ainsi que chacune de ses parties; ces parties sont nécessairement divisibles comme l'espace qu'elles occupent, elles ne sont donc pas simples. Quant à distinguer avec Leibniz le point physique du point mathématique qui ne serait que la limite d'un espace, c'est un subterfuge dont la critique montre la vanité. Car, s'il est réel, le point physique doit être soumis, comme toute réalité perceptible, à la condition commune à tout phénomène d'être perçu dans l'intuition de l'espace.
§ 3. — Troisième antinomie.
Thèse.
La causalité conforme aux lois de la nature n'est pas la seule d'où puissent être dérivés tous les phénomènes du monde. Jl est nécessaire d'admettre aussi pour les expliquer une causalité libre.
Supposez, en effet, que tout dans le monde arrive suivant des lois nécessaires; il en résulte qu'un phénomène ne peut jamais être considéré comme pleinement déterminé, car sa condition antérieure en suppose une autre avant elle, et ainsi de suite à l'infini.
Antithèse
Il n'y a pas de liberté et tout dans le monde arrive uniquement suivant des lois naturelles.
Supposez qu'il y ait une causalité libre, capable de commencer par elle-même toute une série d'actions dérivées; vous introduisez ainsi l'incohérence dans la nature et brisez l'unité de l'expérience qui exige que tous les phénomènes soient liés entre eux,
Nous n'arrivons donc pas à la détermination totale qu' exige la loi naturelle. Il faut donc, pour satisfaire à cette loi, que la série des causes soit achevée, finie, qu'elle commence à une cause qui n'ait besoin d'aucune détermination antérieure, à une causalité libre.
sans hiatus possible, par une relation d'antécédents et de conséquents. Il faut donc s'en tenir à la nécessité naturelle et exclure une liberté qui introduit le désordre dans le monde et dans la connaissance.
S 4. — Quatrième antinomie.
Thèse.
Il existe dans le monde, soit comme sa partie, soit comme sa cause, un être nécessaire.
S'il n'y avait, en effet, dans le monde rien d'absolument nécessaire, le changement lui-même ne s'expliquerait pas, car tout changement est la résultante nécessaire de certaines conditions et suppose ainsi une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu qui seul est nécessaire. Et cet être nécessaire doit être dans le monde, sinon il ne pourrait déterminer le contingent qui n'a de sens que par rapport à lui.
Antithèse
// n'existe nulle part, ni dans le monde, ni hors du monde, un être nécessaire, cause de ce monde.
S'il y a dans le monde un être nécessaire qui en fasse partie, il brise la chaîne rigoureusement déterminée des phénomènes; si c'est la série entière qui est l'être nécessaire, il est inconcevable qu'une somme de parties contingentes soit nécessaire; si enfin l'être nécessaire est hors du monde, du moment où cet être commence d'agir, il admet en lui un commencement; il est donc dans le temps, dans le monde, contrairement à l'hypothèse (1).
1. P. 344-369, 294-321 (48-74). Les deux premières antinomies sont dites mathématiques, parce que l'inconditionné cherché y est homogène au conditionné (l'infiniment grand ou linfiniment petit sont encore des grandeurs). Les deux dernières anlimonies sont dites dynamiques, parce que l'inconditionné et le conditionné y sont hétérogènes l'un à l'autre. Entre l'acte libre et le lihénomèno soumis à la causalité, le nécessaire et le contingent il n'y a plus passage du même au même.
Tel est, dans son ensemble, « le jeu dialectique des idées cosmologiques », jeu dont l'esprit humain peut s'amuser un instant, mais où il ne tarde pas à découvrir un intérêt tragique. Car, sous les « sèches formules » qu'il vient de critiquer, Kant n'oublie pas qu'il a résumé les plus hauts problèmes de la métaphysique : Le monde a-t-il un commencement et une limite? Y a-t-il quelque part, y a-t-il surtout dans le moi pensant, une unité simple et impérissable? Snis-je libre? Y a-t-il une cause suprême du monde^. On comprend, dès lors, que, de tout temps, les esprits se soient portés avec passion vers l'une ou l'autre des affirmations antithétiques; car thèses et antithèses présentent, à des titres divers, un intérêt puissant. Les thèses, soutenues d'ordinaire par les métaphysiciens dogmatiques, offrent surtout un intérêt pratique, car les idées fondamentales de la morale et de la religion, idées d'âme, de liberté, de divinité, semblent liées à leur démonstration. Elles offrent encore à la raison cet intérêt spéculatif de lui fournir un point d'arrêt pour y suspendre toute la série du conditionné. Mais l'intérêt spéculatif donne surtout l'avantage aux antithèses; celles-ci satisfont pleinement Tentendement, qu'elles maintiennent sur le domaine expérimental; aussi l'empirisme se les est-il volontiers appropriées. En revanche, l'intérêt pratique des antithèses est nul; de l'expérience et de la science la morale n'a rien à tirer 2. Mais l'intérêt contraire des deux thèses adverses ne
peut qu'en accuser l'opposition. Quelle sera l'attitude de la Critique en présence de ce conflit intérieur de la raison? Le scepticisme? Sans doute la contradiction des idées a toujours été le meilleur argument des pyrrhoniens. Mais la Critique, qui part de la science comme d'un fait, ne peut, au terme de son enquête, admettre un désaccord intime de l'esprit avec lui-même. Les antimonies ne sauraient être la conclusion dernière de la critique : elles lui posent un problème qu'il s'agit de résoudre.
§ 5. — Solution des antinomies.
Or, si l'on examine les antimonies « en sceptique », sans se préoccuper de leur contenu et en leur appliquant simplement les règles de la connaissance objective, on s'aperçoit bientôt que les idées créées par la raison dans la poursuite de l'inconditionné sont ou trop grandes ou trop petites pour l'entendement. Prenons pour exemple la troisième antinomie : Tout est-il enchaîné dans le monde suivant des lois nécessaires, ou bien y a-t-il place quelque part pour la liberté? Dans le premier cas, la série antécédente des causes étant infinie, le monde ainsi conçu est trop vaste pour notre concept de la synthèse des événements. Dans le second, il est trop petit, car l'entendement réclame l'explication de la causalité libre elle-même. On pourrait soumettre h la même épreuve les trois autres antinomies : partout l'entendement, qui va du conditionné à une condition analogue, reste en
deçà de la synthèse totale réclamée par la raison, et, d'autre part, cherche à dépasser tous les termes finis auxquels on lui proposerait de s'arrêter *.
C'est donc, en définitive, à la disproportion de l'entendement et de la raison qu'il faut attribuer la contradiction inhérente aux idées cosmologiques. Et, dans ce conflit, le bon droit est évidemment du côté de l'entendement. Celui-ci exerce son rôle propre quand il s'élève indéfiniment, degré par degré, du conditionné à la condition, sans toutefois se risquer hors de l'espace et du temps, au delà des limites de l'intuition sensible. La raison, au contraire, prétend achever d'emblée la synihèse des conditions, et, à cet effet, elle concrétise la totalité des conditions en une idée, elle en fait un objet transcendantal, elle conçoit, en un mot, un mode d'existence intelligible absolument différent du mode d'existence sensible connu par l'entendement.
Il en résulte que le raisonnement cosmologique est vicié par un véritable sophisme. Sous le même mot « conditionné » , la raison et l'entendement entendent deux modes d'existence, existence intelligible et existence sensible, qui n'ont, — du moins dans les limites du savoir humain, — rien de commun. Le seul moyen de résoudre les antinomies est donc de « renvoyer dos à à dos les parties » en leur montrant « qu'elles se querellent pour rien », pour une vaine et une insaisissable « illusion transcendantale ~ ».
C'est ainsi que les deux premières antinomies, les antinomies mathématiques, se résolvent de la même façon. La thèse et l'antithèse y sont également fausses, car l'une et l'autre considèrent également le même monde et la même matière comme des choses en soi, et non pas simplement comme des collections de phénomènes. Or le monde et la matière, comme choses en soi, sont de pures idées. Le monde ne saurait, en effet, être saisi en aucune intuition possible, car nos intuitions sont successives dans le temps et ne sauraient embrasser la totalité du monde comme chose en soi. De même le simple ne peut être l'objet d'aucune intuition puisqu'il est toujours donné dans un espace divisible. On ne peut donc dire du monde comme chose en soi ni s'il est fini ou infini, ni s'il est composé de parties simples ou divisibles à l'infini^.
En sera-t-il de même des deux dernières antinomies, des antinomies dynamiques? Il ne s'agit plus ici de rapports entre des grandeurs nécessairement homogènes; nous savons, par exemple, que le rapport de cause à effet n'est pas un rapport analytique, mais un passage du même à l'autre. Il se peut donc que l'inconditionné et le conditionné soient d'ordres différents, et l'on peut dès lors concevoir que les thèses et les antithèses n'aient pas en vue le môme objet et soient vraies à deux points de vue différents. Il suffirait de rapporter les thèses aux choses en soi et les antithèses au monde phénoménal.
Ainsi se résout d'abord la troisième antinomie. Les
deux thèses semblent bien s'exclure, à première vue. Ou bien le monde est nécessairement déterminé dans toutes ses parties, et l'on se demande où est la place de la liberté et ce qu'il advient de l'ordre moral ; ou bien la liberté est réelle, mais alors que devient l'ordre naturel? Mais le conflit se dissipe si l'on distingue l'ordre phénoménal de l'ordre intelligible, si l'on admet que certaines actions humaines qui, pour nos sens, s'incorporent dans la chaîne inflexible de la causalité physique, procèdent en même temps d'une causalité libre située dans le monde des choses en soi. Or l'Analytique nous a déjà préparés à admettre ce point de vue. N'avons-nous pas vu, en efl'et, qu'au delà du phénomène, seul connaissable comme objet, on peut concevoir la chose en soi, le noiimène? bien plus, que le phénomène ne peut être que la représentation phénoménale d'une chose qui en est le fondement [Grund) ^ en dehors des phénomènes? « Rien n'empêche donc d'attribuer à cet objet transcendantal, outre sa propriété d'apparaître comme phénomène, une causalité non phénoménale dont l'effet {Wirkung) se rencontrerait cependant dans le phénomène 2. » Comme phénomène, l'homme resterait soumis à la loi de l'enchaînement nécessaire, et, comme noumène, hors de la condition du temps, il pourrait commencer de lui-même une action. En tant qu'anneau de la chaîne phénoménale, il agit suivant son caractère empirique; en tant qu'être moral, il détermine librement ses actions d'après son caractère