OBJET ET DIVISION
Pour fonder la Métaphysique de la Nature, la critique de la raison spéculative a dû résoudre ce problème préalable : comment la science (de la nature) est-elle possible? Pour établir une Métaphysique de la Liberté, une critique nouvelle aura dès l'abord à répondre à cette question : comment la moralité, c'est-à-dire un ordre de lois libres, distinctes des lois naturelles, est-elle possible à côté de l'ordre de la nature? Ce sera l'œuvre de la Critique de la raison pratique.
Il ne faut pas s'attendre à trouver un parallélisme absolument rigoureux entre les œuvres de philosophie morale de Kant et celles que nous venons d'analyser. Une différence essentielle ressort du titre même de la Critique de la raison pratique . Ce n'est pas une critique de la raison /)wre pratique. En effet, si la raison a vraiment un usage pratique , c'est-à-dire si elle peut, à elle seule, déterminer la volonté indépen-
damment de toute causalité naturelle, on peut être assuré, par là même, qu'elle ne risque point de s'aventurer hors de son usage légitime. Au contraire de la raison spéculative, qui s'égarait, dans son usage pur, à la recherche d'objels inaccessibles, la raison pratique, si elle existe, détermine son propre objet, l'acte libre, et se trouve ainsi justifiée d'avance dans son usage pur, c'està-dire si elle crée un vouloir indépendamment de tout mobile empirique. Il suffît donc, sans plus, d'établir la réalité d'un usage pratique de la raison, en un mot, de la liberté morale i.
En revanche, tandis que la science s'impose comme un fait et soumet à la critique des concepts parfaitement déterminés, il importe, avant de la critiquer, de dégager la formule de la loi morale des jugements de la moralité commune, pour distinguer avec précision la loi morale de la loi naturelle. Cette enquête sera l'objet de la courte et brillante dissertation de 1785 : Établissement de lamétaphysique des jnœui's, antérieure de trois années à la Critique delà raison pratique. Ce dernier ouvrage affecte de suivre le même plan que la Critique de la raison pure. Il est hors de doute, d'ailleurs, que la première Critique a d'avance précisé l'objet et même fait pressentir la solution de la seconde. Aussi notre analyse sera-t-elle beaucoup plus rapide et négligera à dessein les divisions scolastiques qui établissent entre les deux Critiques une analogie plus artificielle qu'instructive. Nous nous con-