Ibid
vilisés nous \denneiit de la guerre, et moins delà g-iierre présente ou passée que des préparatifs permanents et sans cesse accrus en vue de la guerre à venir », il convient que la crainte de la guerre, à un degré de civilisation aussi peu avancé que celui de son temps, est encore l'une des plus solides garanties de la liberté contre l'arbitraire, parce que les tyrans euxmêmes ne peuvent se passer de la richesse nationale qui ne se développe que par la paix et la liberté '. Plus tard, en 1790, il reconnaît à la guerre, comme aux forces les plus redoutables de la nature, une sorte de beauté sublime, tandis qu'une longue paix risque de susciter « avec l'esprit des affaires un égoïsme vulgaire 2. »
Ces aveux ne sont pas d'un utopiste et d'un sentimental. Nulle part, dans l'œuvre de Kant, nous ne trouverons de déclamation sur le thème facile des maux de la guerre. Cette modération et cette intelligence des nécessités historiques, bien loin d'affaiblir l'importance des théories pacifiques de notre philosophe, les fortifient singulièrement; elles nous permettent de voir, dans le Projet de paix 'perpétuelle, mieux qu'une rêverie humanitaire et tout autre chose surtout qu'un amusement ironique, comme on le soutenait naguère en Allemagne^. Il y faut voir Tespérance d'un ferme esprit qui n'ignore
1. T. IV, p. 354-355 (trad. Renouvier, très imparfaite, p. 31-32).
2. Crit. de lafac. déjuger, t. VII, p. 114 (Cf. ibid, p. 3114-315.)
3. K. V. Stenuel, Der ewige Friede, Munich 1899, cf. Vaihincer, dans Kantstudien, t. IV, p. 58-60.
rien des dures conditions de l'enfantement humain et croit que l'avenir, pour être d'ailleurs élaboré par le passé, peut cependant devenir meilleur et plus doux. Il est remarquable d'ailleurs que les trois ouvrages où cette espérance est le plus nettement formulée^ appartiennent à une même et courte période de quatre années (1793-97) et l'on peut croire que la Révolution française, dont nous avons dit plus haut quelle influence elle exerça sur l'esprit de ce septuagénaire, ne fut pas étrangère à cette poussée d'optimisme, puisqu'aussi bien la disparition du pouvoir absolu et l'organisation intérieure des peuples en républiques parait à Kant le prélude nécessaire de l'institution d'une république universelle.
Le Projet de j)(iix perpétuelle, comme celui de l'abbé de Saint-Pierre, formule en articles précis les conditions auxquelles sera possible la suppression de la guerre.
Six articles préliminaires énoncent, en quelque sorte, les conditions négatives de la paix. Ce sont les suivants :
1" Nul traité de paix ne peut être considéré comme tel, si Von y réserve secrètement quelque sujet de recommencer la guerre. Une pareille restriction mentale ferait du traité un simple armistice; la paix véritable doit abolir toute chance de guerre.
2° Aucun État indépendant [petit ou grand peu importe) ne peut être acquis par un autre par voiedhéri-
1. Sur ce proverbe, etc., 1793, l. V, p. 363 (339) et suiv. ; Projet de paixperpet., 1795, t. V, p. 411 (289) et suiv., Doctrine du Droit, 1797, Conclusion, p. 192-194 234-23GJ.
tage^ d'échange, d'achat ou de donation. Un État est, en effet, analogue à une personne dont nul ne peut disposer qu'elle-même.
3° Les armées permanentes doivent entièrement disparaître avec le temps ^ car elles sont des menaces constantes pour la paix publique et c'est d'ailleurs traiter un homme en machine que de le payer pour qu'il consacre sa vie à tuer et à courir le risque d'être tué.
4° On ne doit point contracter de dettes nationales en vue des intérêts extérieurs de l'État; ces emprunts, outre qu'ils rendent la guerre trop facile, conduisent tôt ou tard à la banqueroute.
5** Aucun Etat ne doit s'inwiiscer de force dans la constitution et le gouvernement d'un autre État. Cet article dérive directement du caractère personnel des nations.
6° Nul État ne doit se permettre, dans une guerre avec un autre, des hostilités qui rendraient impossible, au retour de la paix, la confiance réciproque, telles que l'assassinat, r empoisonnement , la violation d'une capitulation, l'excitation à la trahison ; car il ne faut pas oublier que la guerre même a pour objet l'établissement d'une paix sur des bases plus solides ^.
Ces articles préliminaires sont purement prohibitifs; les trois articles définitifs, au contraire, énoncent les conditions positives de la paix.
1° La constitution civile de chaque État doit être républicaine, c'est-à-dire que le pouvoir législatif, qui
décide de la guerre^ doit émaner de la volonté populaire et que l'exécutif en doit être absolument séparé. Nous avons déjà vu que ce mode de gouvernement est le plus conforme au double principe de la liberté et de l'égalité; mais il est aussi le plus favorable au maintien de la paix, parce que ceux-là seuls qui sont exposés à souffrir des maux de la guerre sont, dans un État constitutionnel, appelés à la décider. Un souverain absolu, au contraire, y verra volontiers « une partie de plaisir » et laissera au corps diplomatique, « toujours prêt à cette besogne », le soin de trouver de bonnes raisons pour la justifier 1.
2° Le droit des gens doit être fondé sur une fédération d'États libres.
Il faut avouer qu'à l'heure présente, dans leurs relations internationales, les peuples les plus civilisés en sont restés à l'état de « dégradation brutale » des sauvages. La guerre est encore le seul recours du droit; et cependant « la victoire ne tranche en rien la question de droit », et, si les traités de paix mettent fin à une guerre actuelle, ils ne suppriment ni n'améliorent l'état de guerre latente mais réelle. Ainsi « la raison du haut de son trône, qui est la source suprême de toute législation morale, condamne absolument la guerre comme voie de droit et fait de l'état de paix un devoir immédiat ».
1. p. 419-426 (295-300). Kant dislingue soigneusemenl la république de la démocratie, dans lacjuellc le pouvoir exécutif relève de la volonté populaire et qui lui paraît une forme de tyrannie tout aussi despotique que Vautocralie, p. 424-426 (298-300).
Le seul moyen de satisfaire à cet impératif est d'attaquer le mal dans sa racine, de substituer graduellement, dans les relations internationales, l'état de droit à l'état de nature, d'organiser les nations en « cité libre » [Civitas genthim), comme elles-mêmes sont nées du libre contrat des individus, de les grouper en une alliance pacifique. Aucun État, d'ailleurs, ne pourrait, — faute d'une autorité suprême, — ni ne devrait être contraint d'adhérer à ce pacte; point n'est question d'amalgamer les nations en un État unique. Mais il suffirait qu'un grand État républicain conclût un pacte de cette nature avec quelques-uns de ses voisins, pour que chaque État civilisé cherchât bientôt le bénéfice d'une alliance qui lui garantirait son intégrité. Et si une fédération universelle de l'humanité n'est point réalisable dans un avenir immédiat, elle est comme la limite vers laquelle doit tendre la coalition des États pacifiques *.
3° Le droit cosmopolitiqiic doit se borner aux conditions d'une hospitalité universelle. — Chaque nation devant rester maîtresse de son organisation intérieure, tout ce qu'un individu peut exiger des étrangers dont il parcourt le territoire est de n'être point traité en ennemi. L'Europe n'en a malheureusement pas usé ainsi à l'égard de l'Inde, de la Chine et du Japon et l'on est « épouvanté » des « injustices » commises au nom de la civilisation par les États commerçants ou par ceux « qui se piquent de dévotion^ » .
2. P. 431-434 (305-307). Dans le 1^ éd. du Proiet, Kant a inséré l'article
Telles sont les conditions de la paix perpétuelle que le philosophe peut déterminer à priori. Mais sa téiche n'est pas achevée ; il doit ouvrir les yeux sur le monde réel et se demander si l'idée d'une alliance pacifique des peuples n'est pas une vaine et inapplicable chimère.
Il semble que la nature même nous ofifre à cet égard quelques garanties positives. Elle a rendu habitables les régions les plus désolées et semble inviter à la dispersion les peuples qui ne pourraient vivre en commun ni se suffire sur un même sol ; elle accentue cette dispersion par les différences de langue et de religion et assure ainsi cette diversité des nations sans laquelle la fédération universelle se transformerait en monarchie, aux dépens de la liberté. En même temps, elle pousse les hommes à introduire peu à peu dans les mœurs les institutions républicaines, naturellement pacifiques ; surtout elle oblige les nations à des échanges commerciaux qui profitent à tous et les amène ainsi à sortir de leur isolement primitif et à se rapprocher paisiblement dans la recherche de communs intérêts^.
Quant à l'histoire, il est aisé d'en tirer des argu-
secret suivant : Les maximes des philosophes sur les conditions qui rendent possible la paix publique doivent être prises en considération par les États armés pour la guerre. Cet article est simplement une proclamation des droits de la pensée philosophique. On ne peut guère s'attendre à ce que les rois deviennent philosophes ; mais qu'ils laissent du moins parler tout haut les philosophes, gent paisible, d ailleurs, « incapable de former des rassemblements et des clubs. « Du même coup, il réclame, comme dans le Conflit des Facultés, la prééminence de la Faculté de philosophie sur toutes les autres, p. 444-445 (316-318).
ments pour ou contre telle thèse que l'on voudra. Mais les arguments empiriques ne prouvent rien contre les exigences de la raison. « De ce qu'une chose n'a pas réussi jusque-là, on ne saurait conclure qu'elle ne réussira jamais, et l'on n'est pas fondé à renoncer à un certain but, surtout s'il s'agit d'un but moral, qui reste un devoir tant qu'on n'a pas démontré l'impossibilité de l'atteindre. ^ » La question n'est donc pas de savoir si la paix perpétuelle est réalisable ou non; c'est une idée, au sens rigoureusement kantien du terme, c'est-à-dire un idéal purement intelligible dont on ne peut jamais dire que la réalité lui est adéquate ; Kant a pu dire que l'idée de la paix est « irréalisable » [unausfûhrharY , en ce sens que l'absolu ne se transporte pas dans le monde de l'expérience qui lui est hétérogène. Mais cette idée, comme celles de Dieu, de vertu, est un « principe régulateur », une maxime à'action. « La raison moralement pratique nous adresse ce veto sans appel : il ne doit pas y avoir de guerre. ^ » H est dès lors pratiquement certain que « l'approximation » de cet idéal « est possible^ ». Il est possible de créer cette fédération des peuples, partielle d'abord, mais qui peut se rapprocher indéfiniment de l'humanité, sa limite ; il est possible de rendre les guerres de plus en plus rares et le règne de la justice déplus en plus large et incontesté. Et, dépassant la question