‹ KantChapitre 97 sur 139 · T. V, p. 202 (11) et suiv · texte numérisé non relu

T. V, p. 202 (11) et suiv

appris déjà, cette fin ne peut être que la dignité de la personne humaine.

De là cette double fin morale de la volonté : la perfection de soi-même., — le bonheur d' autrui.

Perfection de soi-même^ et non pas bonheur personnel; car le bonheur est une fm de la nature et non de la liberté et ce ne peut être une obligation de rechercher ce que tout le monde veut naturellement; il s'agit, au contraire, pour l'homme de se donner librement ce que la nature ne lui assure point d'elle-même : la culture des facultés, le savoir, l'adoucissement des mœurs, l'habitude de l'action morale.

Bonheur., et non pas perfection d'autrui; c'est la dignité de l'homme de ne devoir qu'à lui-même sa perfection; au contraire, le bonheur ne dépend pas de la volonté, et nous devons, sinon imposer à autrui certaines formes de bonheur (car il est seul juge de ce qui est propre à le rendre heureux), du moins écarter de lui, en vue de son bien moral, la douleur, l'indigence, qui sont « mauvaises conseillères i. »

Ces deux maximes : « recherche ta propre perfection » et « travaille au bonheur d'autrui », ne comportent point la rigueur et la précision des formules juridiques. Celles-ci, ne déterminant que la conformité extérieure des actes à la loi, établissaient une distinction tranchée entre le tien et le mien. Les devoirs de vertu, dans le détail^ ne s'accommodent pas d'une pareille exactitude.

Sans doute la maxime générale : « Cultive les facultés de ton corps et de ton esprit de façon à les rendre propres à toutes les fins qui peuvent s'offrir à toi », exprime un devoir strict. Mais quelles seront ces fins particulières? Elles varieront selon les positions sociales, les circonstances. La perfection intérieure elle-même ne peut être l'objet que d'un commandement général. Car « qui peut se flatter de pénétrer avant dans les profondeurs de son propre cœur? » Qui peut juger du degré de perfection auquel il est arrivé ? Combiende vies extérieurement pures cachent au dedans une profonde médiocrité morale? De même, qui déterminera à priori les limites auxquelles doit s'étendre le sacrifice de mon bien-être au bonheur d'autrui ? Dans les deux cas, l'obligation consiste simplement à travailler dans la mesure du possible à la réalisation de la loi. Quant au détail des cas moraux, il est affaire, non de science, mais de casuistique ; celle-ci s'ajoute à la science, comme les applications s'ajoutent aux théorèmes et résolvent les problèmes posés par l'expérience i, Ainsi la morale kantienne, malgré la simplicité et la rigueur de ses formules initiales, se pliera sans effort aux nécessités et à la diversité de la vie réelle ; Kant lui-même, dans maint chapitre de la Doctrine de la vertu, nous apparaît comme un casuiste avisé, qui n'ignore rien des subtilités de la conscience et de la complexité des problèmes pratiques.

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