ROUSSEAU JUGÉ PAR
KARAMZIN F:N 1794
De 1789 passons à ^79^
P^nviron trois années se sont écoulées depuis le voyage en Suisse e^t en France. Karamzin écrivit alors un mémoire intitulé : « Quelques mots sur /a siience, sur l'art et sur l'instruction », mémoire qui fut publié en 1794 pour la première fois dans lalmanach : Aglaë. Nous y trouvons une critique de Rousseau dont il nous semble intéressant de donner quelques extraits, marquant l'évolution de Karamzin dans ses appréciations concernant IVuHnre de Rousseau.
Karamzin commence ainsi :
« Il était un h(jmme, un f^rand homme inoubliable dans les annales de la philosophie, dans l'histoire du monde, l 11 homme qui avec tout l'éclat de l'éloquence voulait prouver que l'instruction est nuisible pour nous et que les sciences ne s'harmonisent pas avec le bien !
« Je vénère tes fjrands talents, éloquent Rousseau. J'es-
42 HOISSEAI" JIGK I>AR KARAMZIN KN IJt)!
tiiiic les \critcs qui ont été dévoilées par toi à tes contemporains et à la postérité, vérités qui resteront inetîaçabies dans les annales de notre compréhension. Je t'aime pour la beauté de ton cœur, ton amour pour l'humanité; mais je considère tes rêves comme des rêves, tes paradoxes comme des paradoxes. »
Karamzin analyse le discours de Kousseau prononcé en réponse à la question posée par l'Académie de Dijon : « La renaissance des sciences et des arts peut-elle contribuer à améliorer les mœurs? » Il qualilie ce discours d'assemblage de contradictions et de sophismes présenté avec beaucoup de talent.
Karamzin dit : « Jean-Jacques voulait absolument critiquer la science et l'instruction. Et pourquoi ? Peut-être pour être original, pour étonner les hommes, pour leur montrer son esprit exceptionnel. Vanité qui est la faiblesse des plus grands génies. » Puis s'adressantà Rousseau : « Cher Rousseau, toi qui louais toujours l'âme de la nature, toi qui te qualifiais son souille, son verbe et son fils, dis-moi : N'estce pas la nature elle-même qui a mis en nous cette vi\e curiosité pour le savoir... »
Karamzin compare les premières idées des peuples primitifs et sauvages qui ont servi de base à des éciijices (?) et à des découvertes postérieures dus à des célébrités comme Newton et Leibnitz, à un petit ruisseau qui s'écoule à l'ombre d'un chêne et qui peu à peu s'élargit et à la tin devient une majestueuse Volga.
Et plus loin Karamzin pose cette question : qu'est-ce que
I'"i >M AI Ji (,i l'AH KARAMZIN EN I791 4}
c'est que lart Y et y répond : c'est rimitalion de la iiaiurc. Les épaisses branches des arbres réunies entre elles servirent de modèle à la première cabane, la naissance de l'architecture. Le vent souillant dans le creux d'un jonc brisé ou faisant briser les cordes tendues d'un arc. ou bien les oiseaux chanteurs nous apprirent la musique. L'ombre des objets nous enseij^ma le dessin et la peinture.
La colombe qui pleure sur les branchages la mon de sa
compa^'ne tut l'inspiratrice du premier poète élégiaque
Pourquoi avons-nous imité la nature? C'est par le sentiment inné d'améliorer notre être et de multiplier les charmes de la vie. De la première cabane jusqu'à la colonnade du Louvre; des premiers sons de la simple llùte jusqu'aux symphonies de llayden ; du premier contour des arbres jusqu'aux tableaux de Raphaël... n"i!>. . ..fi^i it,,ii^ T,iiM',.,,rv la même tendance.
Rousseau, je ne crois pas à tes théories.
Les sciences corrompent les ma-urs. noiix- mlcic- hiunUlle prouve, dit Rousseau. Karam/in réplique : (^)uand les mœurs étaient-elles meilleures que celles d'aujourd'hui ? Est-ce pendant le moyen ;\i^e, quand le pillage et les meurtres étaient considérés comme des choses ordinaires? Ou'on interroge les \ ieilles chroniques et qu'on les compare avec le présent !
(Jn va vous parler du siècle de Saturne, de l'heureuse Arcadie... C'est vrai, ce pays éternellement florissant sous un ciel beau et limpide, habité par des pasteurs qui s'aiment comme de tendres frères, sans haine ci sans jalousie.
-14 RorssEAT jroi-: i'ak kakamzin en 1794
c'est quelque chose d'idéal pour l'imagination des âmes sentimentales; mais soyons francs et avouons-nous que ce pavs heureux n'est qu'un songe charmant et un beau rêve de l'imagination.
Rousseau dit qu'à l'époque de l'ignorance il n'y avait pas autant de tromperies que de nos jours parce que les hommes ne savaient pas les finesses de la rouerie et de la dissimulation.
Karamzin trouve cette idée tout à fait fausse.
Rousseau qualifie la politesse d'hypocrisie et Karamzin de répondre : « J'avoue qu'essuyer les larmes dun pauvre, de défendre son frère contre la tempête formidable, c'est important et louable ; mais tout ce que nous pouvons procurer d'agréable et de plaisir innocent rentre dans notre devoir. Celui qui a rendu plus agréable, ne fut-ce qu'une minute de mon existence, est mon bienfaiteur. La nature savante et chère ne nous donne pas seulement notre nourriture corporelle, mais de plus elle produit la rose écarlate et le lys blanc qui ne sont pas nécessaires à notre vie physique; mais ils charment notre odorat par leur parfum et nos yeux par leur coloris ; voilà pourquoi la nature nous les offre. La politesse, l'amabilité sont les fleurs de la vie sociale. »
Rousseau prétend que les Spartiates ignorant les sciences et les arts étaient en même temps les meilleurs parmi les Grecs et des guerriers invincibles.
Puis Rousseau ajoute: quand l'ignorance régnaità I^omc, les Romains étaient les mailres du monde, mais quand
ROISSEAI' JLGK PAR KAPAMZIN EN I794
Rome s'est instruite, alors les peuples barbares du N-rj uiit fait peser sur elle le jouj^ de l'esclavage. A cela Karamzin réplique que les Spartiates n'étaient pas aussi if;norants cl sauvages que le veut le citoyen de (lenèvc et cite des exemples de leur science, de leur poésie et de leur éducation. Il ajoute : « Kst-il vrai que les Spartiates aient été les meilleurs des Grecs? 11 rappelle comme ils tuaient les esclaves et les enfants mal constitués. Les Spartiates étaient toujours braves, dit-il, mais n'étaient pas toujours bons. Kn ce qui concerne Rome : les sciences ne pouvaient pas être la cause de sa chute ; quand les Scipions consacraient aux sciences leurs heures libres tout en restant des Scipions ; quand Caton mourait avec la République en lisant les œuvres de Platon; quand Cicéron, le plus savant des Romains de son temps. méprisait le péril et conjurait contre Catilina. Ces héros étaient des élèves des sciences et en outre étaient des héros. Rome est immortelle dans sa f^loire. J'avoue que le luxe exa^'éré qui régnait à la fin à Rome constituait un dan^^er pour la République. .Mais quel rapport existe t il entre le luxe et les science ? »
« Que d'erreurs dans les sciences? o s'écrie Rousseau. Karamzin admet qu'elles ne sont pas parCiitts. m.iis il proclame que leur objet (but) est la vérité.
« Les erreurs dans les sciences, dit-il, Noni connue les» nuages épais qui apparaissent en Orient avant laube et qui peuvent être les précurseurs du soleil doré. ■•
Rousseau prétend que les sciences et les arts nous sont nuisibles parce qu'ils ncnis font perdre un temps précieux.
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Kt Karamzin do demander: « Qu'allons-nous alors taire de notre temps? 1, "employer à rai;ronomie ? Il est vrai que i'aL;riculun-e est la plus nécessaire pour notre existence. Mais qu'allons-nous faire pendant riilver avec son vent, ses neiges, lorsque les frimas nous forcent à rester à la maison. Alors il n'y aurait plus de livres, ces amis fidèles... Rousseau. Rousseau, tu es mort, mais ton esprit vit encore dans ton Kmile et ton cœur bat dans ton Ilcloïse et tu combattais contre les sciences et contre la littérature ! »
Karanizin conclut sa critique de Rousseau par des paroles contraires aux idées du grand philosophe:
« Législateur et ami de l'humanité, si tu désires le salut public, que ta première loi soit l'instruction... Quand la lumière de la science, la lumière de la vérité éclairera toute la terre et pénétrera dans les plus sombres profondeurs de l'ignorance ; c'est alors que peut-être disparaîtront toutes ces harpies morales qui souillaient le monde, disparaîtront comme les visions de la nuit s'évanouissent à l'approche de l'aurore. Alors peut-être naîtra le siècle d'or des poètes, le siècle du bien et là où se dressent maintenant les échafauds sanglants, la vertu siégera sur un trône éclatant. »
CHARTRES. — IMPRI.MI.RIK DURAND, RCE Fl-LBERT.
PG Baye, Joseph
Z8B3 Rousseau