‹ Karamzin et Jean-Jacques RousseauChapitre 14 sur 15 · Le 16 mai · texte numérisé non relu

Le 16 mai

2. Cette chanson se trouvait écrite sur un gros pilier qui souteniit U vodir d'une cuisine Rothiquc qui était placée à l'entrée de la Tour >! !" " Gabrielle.

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de son nom ; II nous rappelle le bon Roi (Tzar) ' .

Pcnctrc do scntinionis cmus. \ous sortez de celte tour et \ous entrez dans un joli bosquet consacré aux Muses et au repos. Ici coule un ruisseau ressemblant à la fontaine de la N'aucluse où d'après raHirmation du Tvbulc italien les

1. Sedaine, de l'Académie françoise, dînant à Ermenonville le i6 mai 1780, environ deux ans après la mort de Rousseau, composa le couplet suivant sur l'air : De la Belle Gabrklle.

De ce bon Henri IV

Vous voyez le séjour,

Lorsque las de combattre

Il y faisoit l'amour.

Sa belle Gabrielle

Fut dans ces lieux.

Et le souvenir d'elle

Nous rend heureux.

Comme on le voit la traduction qu'en donne Karamzin n'est pas tout à fait exacte. Le comte de Cassini fit des vers analogues que l'on trouve dans le voyage à Ermenonville par M. de Maycr :

Ici de Gabrielle Fut l'aimable séjour :

Ici l'on vit près d'elle Mars vaincu par l'Amour.

Au nom de cette Belle, Sois attendri :

François ! il nous rappelle Le Bon Henri,

(Extrait du Recueil amusant do Voyages en vers et en prose faits par difTérens auteurs. Paris, MDCCLXXXIII. T. I, p. 29? et suivantes).

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plantes, les Jleurs, les ;épliyrs, les oiseaux et Pétrarque parlaient de l'amour.

Ici dans une fraîche grotte est écrit :

Miroir des eaux reproduisez

Le spectacle de la nature toujours riante

et aussi le visage de la belle bien aimée !

Jouez avec les zéphyrs,

et rappelez-moi,

les rêves de Pétrarque '.

De toutes les maisonnettes d'Ermenonville dispersées artistiquement dans la prairie, se distingue celle qui fut contruite pour Jean-Jacques, mais fut achevée seulement après sa mort ^

Elle est entre toutes la plus champêtre et la plus charmante ! A côté d'elle un jardinet, un potager, un petit pont

1. Un limpide ruisseau serpente au pied de la grotte. Voici exactement les vers qu'on y peut lire :

Un bocage si frais, un séjour si tranquille. Aux tendres sentimens doit seul servir d'asile; Ces rameaux amoureux entrelassés exprès, Aux muses, aux amours offrent leur voile épais, Et le cristal d'une onde pure A jamais ne doit réfléchir Que les grâces de la nature Et les images du plaisir.

2. Cette maison ou pour mieux dire ce chalet avait été construit dans un endroit que Jean-Jacques se plaisait à appeler son petit Clarens. Après la mort de Rousseau, dés que ce chalet fut achevé, le marquis de Cirardin le donna comme habitation à Thérèse Levasseur et celle-ci l'habita jusqu'à »on départ

d'Ermenonville.

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suspendu à des ormes et un petit aulel sur lequel on lit : c< A l'amitié le heaume de la vie. »

A l'ombre d'un arbre se trouve un banc portant cette phrase : « Jean-Jacques aimait à se reposer ici, à regarder la verdure de la pelouse, à jeter des graines aux oiseaux et à jouer avec nos enfants. »

Rousseau émigra à Krmenonville le 20 mai 1778 et y mourut le 2 juillet. Par conséquent il n'a pas longtemps joui du calme et de la solitude de cet endroit. 11 a eu néanmoins le temps de gagner l'amour des habitants d'Ermenonville par son charme caressant et par ses délicates attentions. Ceux-ci ne peuvent parler de lui jusqu'à présent sans verser des larmes '.

Le monde, la littérature, la gloire, tout lui était indifférent : la nature seule garda jusqu'à la fin ses droits chers à son cœur et à ses sentiments. .\ Krmenonville la main de Jean-Jacques ne toucha pas la plume ^ elleotVrait l'aumône aux pauvres. Son meilleur plaisir était de se promener, de discourir amicalement avec les paysans et de jouer avec les enfants à des jeux innocents. La \eillc de sa mort, il est

1. Ceci est très exact et tous les récits de l'époque concernant des voyages à Ermenonville relatent les regrets que le Philosophe avait laissés chez les habitants du village.

2. Ceci n'est pas tout à fait exact; le citoyen de Genève y composa plusieurs airs de musique et y travailla à la partie de ses œuvres qui porte le titre de ks Misères de ma vie. Pendant les quelques temps qu'il vécut à Ermenonville, il travailla en outre à composer un herbier sur la flore d'Ermenonville. La plus grande partie de cet herbier se trouve à l'heure actuelle à Genève. Il s'occupait aussi à donner une suite à l'Emile et à refaire son opéra de Daphnis.

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allé cueillir des plantes. Le 2 juillet, à 7 heures du matin, il s'est senti faible et étourdi ; il ordonna à sa Thérèse d'ouvrir la fenêtre, regarda la prairie et dit: « Comme la nature est belle ! » et il ferma les yeux pour toujour^s ... C'était un homme rare, auteur unique, ardent dans ses passions comme dans son style littéraire, persuasif même dans ses erreurs ; charmant même dans ses faiblesses ; enfant plein de coeur jusqu'à sa vieillesse; misanthrope plein d'amour; malheureux parmi les hommes à cause de son caractère; heureux par la tendresse de son âme dans les bras de la nature, en présence de la divinité invisible dans le senti ment de sa béatitude et des beautés de la création. Ses restes sont conservés en une petite île délicieuse, l'Ile des Peupliers, entourée d'arbres élevés. Pour v parvenir il faut traverser en bateau- et le Caron vous parle de Jean-Jacques.

1. Il se leva de bonne heure, sortit et fit le tour du la^. „ ..; :; ;.c

des Peupliers, puis il rentra chez lui pour déjeuner; ce qu'il fit avec plaisir; ce n'est que quelque temps après qu'il se sentit souffrant. Après s'être habille. il se disposait cependant à sortir pour aller donner une leçon de chant à Mlle de Girardin, mais il ne put le faire. Il ne rendit le dernier soupir que \' ' onze heures du matin.

2. Cette île qui jusqu'en 1874. année de la mort du marquis Ernest Ut- <>i rardin, était restée sans communication avec la terre ferme, y avait été relief pendant ces dernières années au moyen d'un petit pont qu'avait fait coi'

le nouveau propriétaire d'Ermenonville qui avait succédé à la famille d< > • din. Il y a quelques mois on résolut, parait-il, de faire disparaître ce pont alm de rendre enfin à ce /lieu de pélerina^je l'aspect sous lequel il avait clé connu pendant plus de cent ans du monde entier! Mais, hélas, la chose n'est pas encore faite ! Si Karamzin avait vécu cent ans après la tnort du philosophe, il n'aurait donc malheureusement pas pu faire parler le pauvre batelier et nous serions prives aiiioiird'hui ili-s lignes que l'iiisloricii riisM- noii% .1 l.li^»rc^ rrU-

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Il VOUS raconte que le barbier d'Krmenon\ ille a acheté la canne du philosophe et refusa cent écus qu'on lui en offrait'. Vous raconte que la femme du meunier ne permet à personne de se servir de la chaise sur laquelle Rousseau avait l'habitude de s'asseoir auprès du moulin pourcontempler l'eau écumantc. Vous raconte que le maître d'école conserve les deux plumes de l'écrivain. Vous raconte que Rousseau marchait toujours méditatif, d'un pas inégal ; cependant il saluait chacun d'une façon aimable. Vous voulez écouter le batelier, lire les inscriptions sur la rive et, plus vite, voir le tombeau de Jean-Jacques...

Parmi les eaux bruissantes, sous l'ombre sacrée,

Tu vois le tombeau de Rousseau, instructeur des hommes.

Mais son monument éternel

est le sentiment des âmes tendres et le bonheur des enfants.

Chaque tombeau pour moi est chose sacrée, chacun des restes muets me disent :

Moi j'étais vivant comme toi et toi tu mourras comme moi.

Combien éloquentes sont les cendres d'un auteur qui a influencé votre cœur ; auquel vous devez bon nombre de

tant le souvenir de bonté que Rousseau avait lui-même laissé dans la population d'Ermenonville I

I. Ceci est une erreur du batelier ou de Raramzin, car la canne de Rousseau n'a jamais quitté la famille de Girardin depuis la mort du philosophe et s'y trouve encore.

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VOS idées les plus chères; dont l'àmc s'est plus ou moins transmise dans la vôtre ? Son monument funéraire a l'aspect d'un autel antique. D'un côté est écrit : « ici repose rhommc de la nature et de la vérité » ; de l'autre sont représentés des enfants jouant avec leur mère qui lient dans sa main un volume d'Emile, au-dessus se trouve la devise de Jean-Jacques : « Vitam impendere vero ». vivre pour la vérité'. Sur le cercueil de plomb est ^'ravé : « hic jaceni ossa J. J. Rousseau. » Ici reposent les os de Rousseau

Que Rousseau ait eu durant sa vie de méchants ennemis, il n'y a rien d'étrange; mais peut-on apprendre sans dégoût qu'il se trouvait des gens qui voulaient même injurier ses restes mortels, inscrivaient sur son cercueil des phrases indécentes et honteuses, jetaient de la boue sur le tombeau et le mutilaient de telle sorte que le marquis de (iirardin. seigneur de l'endroit, fut obligé d'installer une garde dans l'île ^

Pourtant Rousseau a eu plus d'admirateurs fervents que les nouveaux auteurs. L'admiration de quelques-uns louchait à la folie. On raconte qu'un jeune Kran(,ais. épris des œuvres de Rousseau, a eu l'idée de propager ses principes

1. Il a été exécuté, en 1780, d'après les dessins de Robert, pjr J I sueur, sculpteur, au ciseau duquel sont dus tous les bas-reliefj.

2. On lit, en effet, dans Promenade ou itinéraire des Jardins 4'F.rmtn>nuii< . texte dû au marquis René de Girardin, planches dues à Merigol fil» • M de Girardin laissoit autrefois à tout le monde la liberté d'aller i l'Ile î '" piiers. Bientôt on en abusa pour écrire des horreurs sur le tombeau ; i

même d'en mutiler les sculptures; ce fut là l'époque où il fil défendrr jui conducteurs de mener sur l'Ile. »

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en Asie cl composa en lanf;uc arabe un catéchisme qui commence ainsi : « Qui est vérité? Dieu. Qui est son faux prophète? .Mahomet. Qui est son vrai prophète? Rousseau. " Ix' consul tran(,ais a\ ait \ u ce jeune homme à Bassor en 1780 et s'était etVorcé de lui prouver qu'il était fou. Naturellement le modeste Rousseau ne voulait pas avoir de pareils élèves. J'estime que les orateurs français modernes ne le satisferaient pas avec leurs bruyantes louanges. Le tendre Jean-Jacques, plein de bonhomie, se serait le premier proclamé ennemi de la Révolution.

On racontait que lliérèse, sa femme, s'est mariée au ser- \ iteur du marquis de (jirardin : ce n'est pas vrai. Klle est lîère de son titre d'épouse de Rousseau et habile seule dans un petit village le Plessis-Belleville '.

Celui qui put s'appuyer contre le monument funéraire de l'inoubliable Jean-Jacques en regardant le coucher du soleil et en pensant à l'immortalité; celui-là éprouva une grande jouissance dans sa \\c. »

Ainsi se termine poétiquement la lettre du \oyageur russe; lettre que nous avons donnée dans son entier, .\insi

1. Il est vrai que Thérèse n'épousa pas l'ancien palefrenier du marquis René de Cirardin, mais elle vivait maritalement avec lui, et c'est à la suite de cette découverte que le marquis chassa de chez lui Thérèse et son palefrenier John dit Montretout. C'est à la suite de ce départ d'Ermenonville que ces derniers allèrent s'établir au Plessis-Belleville.

Karamzin parle, en cette occasion, de Thérèse et de la vie qu'elle mène sans s'en être rendu compte par lui-même et sans même avoir écouté les on-dits des uns et des autres sur celle-ci et son indigne compagnon.

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nous avons dcpeini Karamzin admirant Rousseau cl décrivant Ermenonville. C'est-à-dire que nous avons traduit un romantique, ju-^'eant avec enthousiasme un romantique dans le plus romantique des décors.

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