LE MONUMENT DE KARAMZIN
Pourrépondre à un ancien vœu de la famille Viazemsky, le 13 juillet dernier, à Ostafiévo, on inaut^urait un monument que le comte Serge Chcrémétcn" avait érigé à la mémoire du célèbre historien Karamzin. Dans la vieille demeure des Princes Viazemsky, où trois générations ont laissé des souvenirs précieux, où l'élite des littérateurs se donnait jadis rendez-vous, Karamzin, après avoir épousé la sœurdu poète Pierre Viazemsky, a passé douze années écrivant sept volumes et commençant le huitième de son histoire delà Russie. Cette vieille demeure s'était comme endormie dans le sommeil de son passé. La porte hospitalière s'ouvrait rarement, seuls les bustes, les tableau.x. les œuvres d'art, les livres peuplaient les salles désertes. Seuls les lilas, gardiens du perron, souriaient au printemps, enguirlandant et embaumant les marches de l'entrée et les colonnes du portique. Les tilleuls, vicu.x satellites, légèrement courbés sous les ans, serrant les rangs de chaque côté de l'avenue, avaient survécu comme le génie imnioriel de ceux qui se promenaient autrctois sous leurs ombrages.
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I/air ambiant d"C)sialicvo n'cni^endic pas la tristesse, mais une douce mélancolie, comme une détente de l'àmeet tant que l'on s'y trouve on semble vivre un rêve doux et enchanteur. La nature y est riante et endormie à la fois ; on entre dans la maison un peu comme en un sanctuaire, lui quelque sorte on est ^'a^^né par le respect du passé. Tous les disparus qui ont fréquenté ce cénacle y ont laissé des traces pour perpétuer leur s(iu\enir. Le temps impitoyable ailleurs a respecté ici les mémoires illustres.
Ostaliévo dormait, mais conservait jalousement les trésors de l'histoire et de la littérature; conservait les moindres traces de ceux qui ont fait di\ersement honneur à leur patrie; conservait en un mot un héritage inaliénable, c'està-dire les émanations de l'esprit et du ca'ur de ceux qui ont marqué leur route dans la vie par des (vu\res diijnes de passer à la postérité.
Ostaliévo a interrompu son sommeil pour rendre un éclatant hommage à la mémoire de Karamzin. Le granit et le bronze parleront de celui qui a aime et illustré cet endroit. L'académicien PanolT a dessiné le monument. On y voit d'un côté le prolîl de K.aram/,in encadré dune couronne de laurier et au-dessous les dates i(Si 1-1911 '. Sur l'autre face est gra\é cet extrait d'une lettre de l'historien perpétuant son amour pour Ostaliévo :
I. C'est en 181 1 que Karamzin écrivit son remarquable mémoire sur l'ancienne et la nouvelle Russie qu'il a présenté cette numc année 3 l'Empereur Alexandre I.
LE MONIMENT DE KARAMZIN I i
« Ostatîévo est inoubliable pour notre cœur. Là nous avons joui de tous les agréments de la vie ; là nous avons souvent éprouvé de poignantes tristesses. Là s'écoulèrent les meilleures années du milieu de notre vie, consacrées à la famille, au travail, au souhait du bonheur de tous et à l'abri de la tourmente des passions. »
Ce monument a été placé sous la fenêtre du cabinet de travail de l'historien. Répondant à l'appel de la comtesse Catherine Chérémételf, petite-tille du prince Pierre Viazemsky, de tous côtés on accourut vers son domaine familial, pour prendre part à la cérémonie. Notre but n'est pas de décrire cette solennité, mais de constater son triple caractère : religieu.x, littéraire, populaire. L'ne telle manifestation est un sûr garant de la force morale de la Russie, de son respect pour les traditions et de son amour pour des gloires nationales.
En ce jour les vieux arbres d'Ostaliévo, habitués à la solitude, ont vu la foule se réunir au son des cloches; ont entendu les chants liturgiques, ont assisté à l'apparition du monument dépouillé de ses voiles, ont vu pleuvoir sur la stèle les roses et les lauriers. Ht le soir les vieu.x arbres d'Ostaliévo habitués au silence ininterrompu des nuits et des jours, ont entendu des crisd'allégresse; les vieu.x arbres qui ne connaissaient plus que l'éclat des ravons du soleil et les mystérieux reflets de la lune ont porté suspendus à leurs vénérables branches des feux multicolores, feux de joie illuminant un radieux décor.
Le lendemain de cette téerie. non loin du monument, à
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l'ombre do ces vieux arbres célèbres et célébrés, notre ami le comte Paul C.hérémétell nous apportait L;racieusement un petit livre en souvenir de la journée passée, sur le litre nous lûmes: « Karamzin à Ostafiévo. »
KARAMZIN ET ROUSSEAU
Dans la séance littéraire qui suivit l'inau^'uration du monument, les professeurs Ikonikotl" de Kief et Platoncff de Saint-Pétersbourg avaient parlé de Karamzin et avaient tait ressortir l'influence exercée sur son esprit et ses œuvres par la gloire des écrivains français ses contemporains. L'idée nous vint alors d'écrire quelques pages et de les intituler : Karamzin en France. Karamzin dans le vovage qu'il entreprit au printemps de 1789 ', vint en France et là s'affermit son penchant sympathique pour les idées qui caractérisaient le mouvement littéraire à ce tournant de notre histoire nationale. .Mais ces quelques pages auraient été insuliisantes pour traiter un sujet exigeant de grands développements.
Choisissant l'auteur français dont l'action fut plus grande et l'attraction fut plus forte, nous nous bornerons donc à une modeste esquisse sur Karamzin et Jean-Jacques Rous-