I)ONA JUANA, MARIE
(Elles sont toutes deux assises. Juana près d’une harpe.)
marie. Mon frère ne revient pas. Allons !
je retournerai dans nia pieuse solitude d’Ericlistadt sans l’avoir vu.
JUANA. Tenez , je suis faible : un triste pressentiment m’agite ; je crains pour les jouis de mon mari.
marie. Depuis douze ans que vous avez abandonne votre riante Grenade, pour suivre mon frère Karl en Nonvége, et que vous habitez ensemble ce vieux château de nos pères, est-ce donc la première fois qu’il vous quitte pour chasser dans la forêt ? Les maris ne chassent-ils pas en Espagne?
J i;.\n a. Ah ! les vents y soufflent doucement ; la campagne est un jardin ; les animaux timides fuient à travers des bosquets d’oliviers ; mais dans votre nord sauvage , la chasse est un combat mortel. Et puis , je vous l’avouerai, dussiez-vous rire aema faiblesse , cette corde de ma harpe , qui , sans que je l’eusse touchée, s’est rompue tout à l’iieure avec un son aigre et déchirant, me parait un présage sinistre. 11 m’a semblé qu’un écho lugubre me renvoyait le gémissement d’un mourant.
marie , avec galle. Oh ! vous ne connaissez pas l’allure de 110s esprits ! Peutêtre, de l’autre côté des Pyrénées, ce sont des accords mélodieux qui portent les arrêts du destin ; mais c’est sur un autre ton que dans nos climats glacés les esprits se révèlent à nous. Le veut souffle avec fureur dans l’étroit et long tuyau d’une cheminée ; toutes les portes s ouvrent avec violence , toutes les lumières s’éteignent ; la cigogne s’enfuit en criant; on entend craquer la i harpente ; enfin tant que le hibou n’aura pas crié d’une voix rauque le nom de mon frère, ne vous alarmez pas sur sou compte.
juana. Bonne Marie . 1 vous voulez dissiper ma tristesse; votre gaîté y parvien- Hiait , peut-être , si des pressentimens seuls m’agitaient
marie. Et qu’avez-vous encore ?
juana. Vous renouvelez d’anciennes douleurs gravées dans le fond de mon aine :
c’est dans une chasse qu’Àlphonse , mon premier mari, est mortd’unc mort cruelle.
marie. D’une mort cruelle?
juana. On croit que son cheval s’abattit sous lui ; dans sa chute sou fusil parût, et le coup lui donna la mort.
marie. Oh! ]>ardonnc mes importunes saillies ! mais comment avais-je ignoré jusqu’à ce jour ?...
juana. Ton frère ne souffre pas qu’on rappelle ce malheur devant lui ; il fut l’ami d’Alphonse.
marie. Ecoute... Je crois entendre le son du cor.
JUANA. Oui... mais si loin qu’on le distingue à peine.
marie. C’est le rappel... les chasseurs réunis reviennent au château. J’entends les pas des chevaux dans l’avant-cour... Karl a sans doute pris les devans.
juana. Dieu soit loué! je vole dans ses bras comme aux premiers jours de notre amour. Ah ! qu’une absence de quelques heures est longue ! [Appelant. ) Fernando !
Fernando !
FERNANDO, en dehors. Me voici.
marie, llâte-toi. Laisse-là tes livres.
Viens au-devant de ton père.