CONSTRUCTION DE ^AVENIR
L’homme qui accepte et comprend en partie l’œuvre de Karma, peut commencer de suite à construire son caractère, posant chaque pierre avec un soin réfléchi, sachant que c’est pour l'éternité qu’il bâtit. C’en est fini d'entasser ou de démolir à la hâte, de suivre aujourd’hui un plan, demain un autre, de n’en plus avoir aucun le jour suivant; maintenant, le tracé de ce qu’on pourrait appeler un plan de caractère, bien mûri, existe, et l’édification se poursuit d’après ce plan. L’Ame, en effet, se fait architecte aussi bien que maçon ei ne perd plus de temps en commencements manqués. De là, la vitesse avec laquelle les derniers stages de l’évolution s’accomplissent et les progrès étonnants et presque incroyables que fait l’Ame forte, dès qu’elle a atteint sa virilité.
L'homme qui se met délibérément à édifier P avenir se rendra compte, à mesure que son savoir augmente, qu'il peut faire plus que mouler son propre caractère, mais bien composer ainsi sa destinée future. Il commence à comprendre qu’il est très réellement au centre des choses; qu’il est un être vivant, actif, libre de ses déterminations, et capable d’agir sur les circonstances aussi bien que sur lui-même. Il s’est accoutumé depuis longtemps à suivre les grandes lois morales établies pour la conduite de l’humanité par les Précepteurs Divins qui sont nés d’âge en âge ; il comprend maintenant que ces lois ont pour base les principes fondamentaux de la Nature et que la moralité n’est que la science appliquée à la conduite de l'homme. Il voit que, dans la vie journa-
lière, il peut neutraliser les résultats mauvais qui découlent d'actes mauvais, en apportant, sur le même point, l'effort d’une force correspondante tournée vers le bien. Un homme, par exemple, dirige contre lui une pensée mauvaise : il pourrait l'affronter avec une pensée du même genre, et alors les deux formes-pensées, se fondant ensemble comme deux gouttes d’eau, se renforceraient, se fortifieraient l'une par l’autre; mais celui contre qui est lancée la pensée mauvaise sait ce qu’est Karma, et oppose à la force malveillante la force de la compassion; il met ainsi l’autre en miettes ; la forme brisée ne peut plus être animée par la vie élémentale; la vie retourne à son foyer, la forme se désintègre, sa puissance pour le mal est détruite par la compassion, et « la haine cesse par l’amour ».
Ces formes trompeuses de mensonge cheminent dans le monde astral : l’homme qui sait envoie contre elles des formes de vérité ; la pureté chasse l’impureté, et la charité détruit l’avidité égoïste. A mesure que le savoir augmente, cette action s’exerce directement et à propos; la pensée poursuit un but avec une intention définie et est portée sur les ailes
d'une puissante volonté. De cette façon, le mauvais Karma est enrayé dans son principe môme, et il ne reste rien pour établir un lien karmiquc entre celui qui a lancé le trait qui doit blesser et celui qui l’a volatilisé par le pardon. Les Précepteurs Divins qui ont parlé avec autorité sur le devoir de combattre le mal par le bien, basaient leurs enseignements sur la connaissance qu’ils avaient de la loi; leurs disciples, qui leur obéissent sans percevoir entièrement la base scientifique du précepte, diminuent le lourd Karma qui prendrait naissance s’ils répondaient à la haine par la haine. Quant aux hommes qui savent, ils détruisent avec réflexion les formes du mal, car ils comprennent les faits sur lesquels a toujours été basé renseignement des Maîtres; ils frappent de stérilité les semences du mal, et empêchent une future moisson de souffrance.
Arrivé à un degré relativement avancé, — si on le compare à celui qu’atteint la moyenne de l’humanité qui va lentement à la dérive — l’homme ne se contentera pas de construire son caractère, ni même de mettre à profit de son mieux les formes-pensées qu’il trouve sur sa route; il commencera à voir le passé et, par
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là, à mesurer le présent, allant des causes karmiques à leurs effets. Il devient capable de modifier l’avenir en mettant consciemment en œuvre desforces destinées à en contrebalancer d’autres qui sont déjà en mouvement. La connaissance le rend capable d’utiliser la loi aussi sûrement que le font les savants dans les différents règnes de la Nature.
Arrêtons-nous un moment pour considérer les lois du mouvement. Un corps mis en mouvement se meut dans un sens défini : si une autre force vient agir sur lui suivant une direction différente, son mouvement se produira dans une direction nouvelle qui sera la résultante des deux impulsions. Il n’y aura aucune perte d’énergie, mais une partie de la force initiale sera employée à contrebalancer la nouvelle, et la ligne suivant laquelle lecorps va se mouvoir ne sera ni celle de la première force, ni celle de la seconde, mais une ligne intermédiaire qui participedesdeux directions. Un physicien peut calculer exactement sous quel angle il faut frapper un corps en mouvement pour lui faire suivre une direction voulue, et, bien que le corps lui-même puisse se trouver hors de sa portée immédiate, il peut
envoyer dans sa direction une force donnée, d'une vitesse calculée, de façon à le frapper sous un angle donné, à le détourner ainsi de sa route première et à le pousser sur une ligne nouvelle. En cela il n’y a ni violation de la loi, ni entrave, mais seulement utilisation de la loi par le savoir, conquête des forces naturelles, obligées d’accomplir les desseins de la volonté humaine.
Appliquons ce principe lorsqu’il s’agit de façonner le Karma; nous verrons de suite, — en dehors du fait de l'inviolabilité delà loi, — que ce n'est pas « contrarier l’action de Karma » que de la modifier par la connaissance. Nous nous servons d’une force karmique pour modifier des résultats karmiques et, une fois de plus, c'est par l’obéissance que nous faisons la conquête de la Nature.
Supposons maintenant qu’un étudiant avancé, en jetant ses regards en arrière, voie les lignes d’un Karma passé converger vers un centre d’action de nature fâcheuse; il pourra faire intervenir une force nouvelle parmi ces énergies convergentes et modifier ainsi l’événement qui doit résulter de toutes les forces utilisées pour sa génération et sa maturation. —
Mais une opération decegenre nécessite chez lui la connaissance; non pas seulement le pouvoir de voir le passé et de tracer les lignes qui le rattachent au présent, mais celui de calculer exactement l’influence que va exercer la force introduite par lui et surtout les effets qui découleront de cette résultante considérée à son tour comme cause. Il peut de cette façon diminuer ou détruire les résultats du mal causé par lui dans le passé, en répandant des forces bienfaisantes dans son courant karmique; il ne peut ni défaire ni détruire le passé, mais, autant que les effets en sont encore à venir, il peut modifier ceux-ci ou les retourner par les forces nouvelles qu’il apporte et qu’il fait agir comme causes dans leur production. En tout ceci il ne fait qu’utiliser la loi, travaillant avec la certitude de l’homme de science qui équilibre une force par une autre, et qui, incapable de détruire un atome d’énergie, peut cependant obliger un corps à se mouvoir comme il le désire, par un calcul d'angles et de forces. On peut, de même, accélérer ou retarder le Karma, et lui faire subir des modifications par l'action de l'entourage dans lequel il se forme.
Répétons la même chose sous une autre forme, car la conception en est importante et féconde. A mesure que la connaissance augmente, il devient de plus en plus facile de se débarrasser du Karma du passé. Les causes, à mesure que leurs effets se préparent, viennent toutes dans le champ visuel de Pâme qui approche de sa libération; car elle considère ses vies passées et jette un regard rétrospectif sur les siècles qu’elle a lentement franchis ; elle peut alors se rendre compte de la manière dont se sont formés ses liens, et des causes qu’elle a mises en mouvement ; elle peut voir combien de ces causes ont été mises en œuvre et se sont épuisées, et combien il en reste encore qui sont en voie d’accomplissement. Elle peut regarder non seulement en arrière mais aussi en avant et voir les effets que ces causes produiront, de sorte que, en regardant en avant, elle aperçoit les effets qui seront produits et, en regardant en arrière, elle voit les causes qui amèneront ces effets. Il n’y a aucune difficulté à supposer que si, dans la nature physique ordinaire la connaissance de certaines lois nous rend capables de prédire un résultat et de voir quelle loi le produit,
transportant cette idée sur un plan plus élevé, nous puissions imaginer un état de l’Ame développée qui lui permette de voir les causes karmiques qu’elle a mises en mouvement derrière elle et les effets karmiques au milieu desquels elle aura à travailler dans l’avenir.
Avec une semblable connaissance des causes et la vision de leurs résultats, il est possible de faire intervenir des causes nouvelles pour neutraliser ces effets et de préparer pour l'avenir les effets que nous désirons, en utilisant la loi, en nous confiant absolument à son caractère immuable et invariable, et en calculant avec soin les forces mises en jeu. C’est une simple affaire de calcul.
Supposez que, dans le passé, des vibrations de haine aient été mises en mouvement; nous pouvons résolument nous mettre à travailler à les anéantir, pour les empêcher d’agir dans le présent et l’avenir, et cela en leur opposant des vibrations d’amour. C’est ainsi que, en prenant une première onde sonore puis une seconde et en les lançant toutes deux, l’une légèrement en retard sur l’autre, de façon que les vibrations de la partie la plus dense de l’une correspondent à la partie la moins dense
dePautre, nous pouvons, de ces sons, faire du silence par interférence; de même, dans des régions supérieures, il est possible avec des vibrations d’amour et de haine employées en connaissance de cause et contrôlées par la volonté, de mettre fin à des causes karmiques et d’arriver ainsi àPéquilibre., mot qui veut dire aussi libération.
Cette connaissance est hors de la portée de la grande majorité des hommes. Voici ce que Pon peut faire, si on tient à utiliser la Science de P Ame. On peut prendre le témoignage d’hommes expérimentés dans la matière, suivre les préceptes de morale des grands Précepteurs religieux du monde et, par Pobéissance à ces préceptes, — auxquels correspond l’intuition, bien que cette méthode de travail puisse ne pas être comprise — arriver à accomplir ce que peut accomplir directement un savoir éclairé et conscient et ainsi, le dévouement et ] obéissance à un Maître peuvent travailler en vue de la libération comme pourrait le faire, quoique différemment, la connaissance.
En appliquant partout ces principes, l’étudiant commencera à se convaincre du retard
que fait subir à l’homme son ignorance, et du rôle important que joue la connaissance dans l’évolution humaine. Les hommes vont à la dérive parce qu’ils ne savent pas ; ils sont impuissants parce qu’ils sont aveugles. Celui qui veut faire son chemin plus vite que le commun des mortels et distancer la foule paresseuse, « comme le cheval de course laisse derrière lui le bidet », celui-là a besoin de sagesse tout à la fois et d’amour, de savoir autant que de dévouement. 11 n’est pas dans l’obligation d’user lentement les mailles des chaînes qu'il a forgées dans un passé lointain ; il peut, rapidement les couper à la lime, et se débarrasser d’elles aussi complètement que si la rouille ben avait lentement délivré.
Le Karma nous amène à renaître sans cesse et nous attache à la roue des naissances et des morts. Le bon Karma nous entraîne aussi inexorablement que le mauvais, et la chaîne forgée à l’aide des vertus attache aussi solidement, aussi étroitement que celle faite de nos vices. Aussi, comment arrêter la construction de cette chaîne puisque l’homme doit penser et sentir tant qu’il vivra, et que les pensées et les sensations engendrent du Karma? La réponse à cette question, c’est la leçon que nous trouvons dans la Bhagavad Gîta, la sublime leçon qui est enseignée au prince guerrier. Ce n’est ni à un ermite ni à un étudiant que cette leçon a été donnée, mais au guerrier qui combat pour la victoire, au prince qui se débat au milieu des devoirs de son état.
Nous y voyons que ce n’est pas dans l’acte lui-même, mais dans le désir, dans rattachement au fruit de l’action que réside la force qui lie. Une action est-elle accomplie avec le désir de jouir de son fruit, une règle de conduite est-elle suivie pour en obtenir les résultats? L’Ame attend et la Nature est dans l’obligation de lui répondre ; elle a demandé, la Nature doit donner. De chaque cause dépend son effet, de chaque action, son fruit ; le désir est le lien qui les unit, le fil qui va de l’un à l’autre. Si ce fil pouvait être brûlé, la liaison cesserait ; quand tous les liens du cœur sont brisés, l’Ame est libre. Karma ne peut plus la retenir alors ; Karma ne peut plus la lier ; la roue de la cause et de l’effet continue à tourner, mais l’Aine devient la vie libérée.
Sans attachement, accomplis constamment l’action qui est le devoir; car c’est en accomplissant l’action sans attachement que l’homme atteint vraiment le Suprême (1).
Pour parfaire ce Karma-Yoga, — ou, suivant son vrai nom Yoga de l’action, —
(1) Bhagavad gîtâ, III, p. 19.
l’homme doit accomplir chaque œuvre comme un devoir et tout faire en harmonie avec la loi. En cherchant à se conformer à la loi, quelque soit d’ailleurs le plan de l’existence où il est occupé, il tend à devenir une force agissant de concert avec la Volonté Divine pour travailler à révolution, et aspirant à une obéissance parfaite dans toutes les phases de son activité. De cette façon, chacune de ses actions revêt le caractère du sacrifice ; elle est offerte pour aider à la révolution de la roue de la loi et non pour le fruit qu’elle pourra produire ; l’action est accomplie comme un devoir, le fruit en est donné avecjoie pour aider le prochain, sans que celui qui agit s’en préoccupe ; le fruit appartient à la loi ; c’est à elle qu’il le laisse pour qu’elle le distribue.
Aussi lisons-nous :
Celui dont toutes les entreprises sont exemptes des formes du désir, dont les actions sont consumées par le feu de la sagesse, celui-là est appeléun Sage par ceux qui sont déjà sages spirituelle ment. \
Il a abandonné tout attachement au fruit de Faction; toujours satisfait, il ne cherche refuge
auprès de personne ; il agit et pourtant ne fait rien.
Délivré du désir, il contrôle ses pensées par le Soi; ayant abandonné tout attachement, il n’accomplit l’action que par le corps seul, et ne commet pas de péché.
Satisfait, quoiqu’il reçoive, impassible en présence des contraires, sans envie, conservant son équilibre en présence du succès comme de l’échec, il n’est pas lié, bien qu’il ait agi.
En effet, si l’attachement est mort en lui, si l’harmonie l’environne, si ses pensées sont fixées sur la sagesse, si ses œuvres sont des sacrifices, l’action s’évanouit tout entière (1).
Le corps et l’esprit mettent en œuvre toutes leurs activités ; le corps accomplit toute action corporelle, l’esprit, toute action mentale ; mais le soi demeure serein, paisible ; il ne prête rien de son essence éternelle pour forger les chaînes du temps. L'action bonne n'est jamais négligée ; elle çst accomplie fidèlement, dans toute l’étendue des pouvoirs existants, le renoncement au fruit n’impliquant ni paresse ni incurie dans l’acte.
De même que l’ignorant agit par attachement
(1) Bhagcivad gîtâ, IV, pp. 19, 23.
pour l’œuvre, ô Bhârata, que le sage agisse sans attachement, désirant le bien-être de l’humanité.
Qu’aucun homme sage ne trouble l’esprit du peuple ignorant, encore attaché à l’action; mais que, agissant en harmonie (avec Moi), il rende toute œuvre attractive (i).
L’homme qui atteint cet état « d'inaction dans l’action » a appris le secret par lequel on met fin au Karma ; il détruit par la connaissance faction qu’il a générée dans le passé, il neutralise faction présente par le dévouement. C’est alors qu’il atteint l’état dont « Jean le Divin » parle dans sa Révélation, l’état dans lequel l'homme ne sort plus du temple. Car l’Ame sort bien souvent du temple pour aller dans les plaines de la vie ; mais arrive un temps où l’homme devient un pilier, « un pilier du temple de mon Dieu ». Ce temple est PUnivérs des Ames libérées, et celles-là seules que l'intérêt personnel ne lie à rien peuvent être liées à tous au nom de la Vie Une.
Puis ces liens du désir, du désir personnel, ou plutôt individuel, doivent être brisés. Nous
(1) Bhagavad gîtâ, III, pp. 25, 26.
pouvons voir comment pourra commencer cette rupture ; et ici se présente une erreur dans laquelle sont exposés à tomber beaucoup de jeunes étudiants, erreur si naturelle et si facile qu’elle apparaît constamment. Ce n’est pas en essayant de tuer le cœur que nous briserons « les liens du cœur ». Nous ne briserons pas les liens du désir en essayant de nous transformer en pierres ou en morceaux de métal incapables de sentir. Le disciple acquiert plus et non pas moins de sensibilité à mesure qu’il approche de sa libération ; il devient plus tendre, et non plus dur ; car « le disciple parfait qui est comme le Maître », est celui qui répond à toute vibration de l’univers extérieur, qui est touché par toute chose et répond, qui ressenttoutetrépondà tout, etqui, précisément parce qu’il ne désire rien pour lui-même, est capable de tout donner à tous. Un tel homme ne peut être tenu par Karma, il ne forge aucun lien qui enchaîne l’Ame. A mesure que le disciple joue de plus en plus dans le monde le rôle d’un canal pour la Vie Divine, il ne demande rien de plus que d’être ce canal, s’élargissant de plus en plus, pour laisser couler la grande Vie; son seul désir est de devenir
un réceptacle plus grand et de trouver en lui-même moins d’obstacles au déversement extérieur de la Vie. Ne travailler pour rien autre que pour servir, telle est la vie du disciple, vie dans laquelle les liens qui enchaînent sont brisés.
Cependant il y a un lien qui ne se brise jamais ; celui de cette unité réelle qui n’estpas un lien, car on ne saurait distinguer en lui un caractère séparé ; ce qui unit l’Un au Tout, le disciple au Maître, le Maître à Son disciple; la Vie Divine qui nous attire toujours en avant et en haut sans nous lier à la roue de la vie et de la mort. Nous sommes ramenés à la terre d’abord par le désir des plaisirs que nous y trouvons, puis par des désirs de plus en plus élevés, ayant encore la terre pour zone d’exercice : la connaissance spirituelle, la croissance spirituelle, le dévouement spirituel. Or qu’estce qui lie encore les Maîtres au monde des humains, quand tout est accompli? Rien que le monde puisse leur offrir. Il n'y a pas sur terre de connaissance qu'ils iTaient, pas de pouvoir qu'ils n’exercent, pas d’expérience nouvelle qui puisse enrichir Leur vie ; rien de ce que donne le monde ne peut Les ramener à
la naissance. Et cependant Ils viennent, parce qu’une impulsion Divine, jaillissant du dedans et non du dehors. Les envoie vers la terre — qu'ils pourraient, sans cela, quitter à jamais, — pour aider Leurs frères, et travailler de siècle en siècle, de millennium en millennium, au bonheur et au service des hommes : c’est ce qui rend ineffable Leur amour et Leur paix. En retour, la terre ne peut rien Leur donner si ce n’est la joie de voir d’autres âmes croître à Leur ressemblance et commencer à partager avec Eux la vie consciente de Dieu.
Le rassemblement des Ames en groupes formant des familles, des castes, des nations, des races, introduit un nouvel élément de confusion dans les résultats karmiques, et c'est là que se trouve une place pour ce qu'on nomme les « accidents », et pour les adaptations, que font sans cesse les Seigneurs du Karma, Bien qu’il ne puisse rien arriver à un homme que ce qui se trouve « dans son Karma » individuel, il paraît qu'une catastrophe nationale, un tremblement de terre par exemple, peut servir de prétexte pour lui permettre d'épuiser une certaine quantité de mauvais Karma qui, régulièrement, n’aurait pas été affecté à sa période d'existence actuelle. Il semblerait, — et je n’en parle que spéculativement, n’ayant pas sur ce point de connais-
sances spéciales, — que la mort subite ne peut supprimer le corps d’un homme que s’il doit une telle mort à la loi ; peu importe le tourbillon de malheurs et de catastrophes dans lequel il peut être entraîné; il sera ce qu'on appelle « sauvé miraculeusement » au milieu de la mort et de la ruine qui ont balayé ses voisins, et sortira sans mal de la tempête ou de l’explosion. Mais s’il doit une vie, et si son Karma national ou familial Ta attiré dans la zone d’action d’une semblable catastrophe, aucune intervention ne pourrait être utilement efficace pour le préserver, même si cette mort subite ne fait pas partie de la trame du Linga Sharîra spécialement affecté à sa vie présente. On prendra tout particulièrement soin de lui ensuite, pour qu'il ne souffre pas injustement de son expulsion subite de la vie terrestre; mais il aura eu la faculté de payer sa dette au moment de cette éventualité, mise à sa portée par l’action élargie de la loi, par le Karma collectif qui l’enveloppe.
De même, il peut lui arriver de tirer bénéfice de cette action indirecte de la loi, si par exemple il fait partie d’une nation qui jouit des effets d’un bon Karma national; il peut rece-
voir ainsi le montant d’une dette que la Nature ne lui aurait pas payée dans sa vie présente, si son Karma individuel seul était entré en ligne de compte.
La naissance d’un homme dans telle ou telle nation est déterminée par certains principes généraux d’évolution, aussi bien que par ce qui constitue sa caractéristique propre. Dans son lent développement, l'Ame n’a pas seulement à passer par les sept races racines d’un globe (je parle de l’évolution normale de l’humanité) mais encore par les sous-races. Cette nécessité impose certaines conditions auxquelles doit s’adapter le Karma individuel, et la nation qui appartient à la sous-race par laquelle doit passer l’Ame offrira le champ où devront se trouver les conditions les plus spécialement requises. Là où de longues séries, d’incarnations ont pu être suivies, on a trouvé que certains individus progressent régulièrement de sous-race en sous-race, tandis que d’autres sont plus errants, et se réincarnent parfois plusieurs fois dans telle ou telle sous-race. Tout en restant dans les limites de la sous-race, les caractéristiques individuelles de l’homme battirent vers telle
ou telle nation, et nous pouvons remarquer des caractéristiques nationales dominantes réapparaissant « en bloc » sur le théâtre de l’histoire, après l’intervalle normal de quinze cents ans. C’est ainsi qu’une foule de Romains se réincarnent aujourd’hui comme Anglais, et leurs instincts d’entreprise, de colonisation, de conquête, de domination réapparaissent comme des attributs nationaux. L’homme chez qui de pareilles caractéristiques nationales sont fortement marquées et pour lequel le moment de renaître est venu, peut être attiré dans la race anglaise par son Karma, et partager la destinée de cette nation, pour le bien ou pour le mal, en tant que cette destinée peut affecter le sort d'un individu.
Naturellement le lien familial est d’un caractère plus personnel que le lien national, et ceux qui ont formé des liens d’étroite affection, pendantleur vie, tendent à revenir comme membres d’une même famille. Quelquefois ces liens se retrouvent avec persistance d’une vie à l’autre, et les destinées de deux individus peuvent être très intimement entrelacées dans les incarnations successives. Quelquefois, en
raison delà longueur différente desDévachans, longueur nécessitée par des différences d’activité intellectuelle et spirituelle pendant les vies passées ensemble sur terre, les membres d’une famille peuvent être disséminés et ne pas se rencontrer de nouveau avantplusieurs incarnations. D’une façon générale, plus le lien est étroit dans les régions supérieures de la vie, plus grande sera la probabilité de renaître dans un même groupe familial. Ici encore le Karma de l’individu est affecté par les Karmas entremêlés de sa famille; il peut en jouir, en souffrir d’une façon qui n’est pas inhérente à son Karma personnel et ainsi recevoir ou payer des dettes karmiques pour ainsi dire non échues. En ce qui concerne la personnalité, cela semble entraîner un certain redressement, une certaine compensation dans le séjour en Kâma-Loka et en Dévachan, pour que justice entière soit rendue même à la personnalité éphémère.
Le fonctionnement détaillé du Karma collectif nous entraînerait bien au delà des limites d’un travail aussi élémentaire que celui-ci et bien au delà du savoir de l’auteur. Pour le moment, il ne peut être présenté à l’étudiant
le karma collectif
que des aperçus et des fragments. Pour comprendre le sujet avec précision, il faudrait faire une longue étude de cas individuels et les suivre au cours de plusieurs milliers d’années. Il est oiseux de conjecturer sur ces matières; ce qu il faut, c’est observer avec patience.
Il y a cependant un autre aspect du Karma collectif sur lequel on peut avec à-propos dire quelques mots; c’est la relation qui existe entre les pensées, les actes de l’homme et les aspects de la nature extérieure. Voici ce que Mme Blavatsky a écrit sur ce sujet obscur.
Après Platon, Aristote a expliqué que le terme sToixeta (1) ne représentait que les principes incorporels placés aux quatre grandes divisions de notre monde cosmique pour le surveiller. Ainsi, pas plus que les chrétiens, les païens n "adorent ni ne révèrent les éléments et les points cardinaux imaginaires, c’est aux « Dieux » qui les gouvernent respectivement qu’ils rendent un culte. Pour l’Église, il existe deux sortes d’êtres sidéraux : les Anges et les Démons. Pour le kabbaliste et l’occultiste, il n’y a qu’une classe, et ni
(1) Éléments.
l’occultiste ni le kabbaliste ne font de différence entre les « Recteurs de Lumière » et les « Rectores Tenebrarura » ou Cosmocratores que l’Église romaine imagine et découvre dans les « Recteurs de Lumière » dès que l’un d’entre eux est appelé d’un autre nom que celui qu’elle lui affecte. Ce n’est pas le Recteur, ou le Mahârâja, qui punit ou qui récompense avec ou sans la permission ou l’ordre de « Dieu » ; c’est l’homme lui- même. Car ses actes, ou son Karma, attirent individuellement et collectivement (comme il ar- . rive parfois pour des nations entières) toute espèce de maux et de calamités. Nous produisons des Causes et celles-ci éveillent les pouvoirs cor respondants du monde sidéral, lesquels sont alors magnétiquement et irrésistiblement attirés vers ceux qui produisent ces causes et réagissent sur eux, qu’ils soient des malfaiteurs en acte, ou simplement des « penseurs » qui couvent de mauvai ses actions. La science moderne enseigne en effet que la pensée est de la matière, et « toute particule de matière existante doit enregistrer tout ce qui est arrivé » ; c’est ce que MM. Jevons et Babbage annoncent dans leurs Principes de la science. La science moderne est tous les jours attirée plus profondément dans le maëlstrom de l’occultisme, inconsciemment, sans doute, mais très sensiblement.
« La pensée est de la matière » mais non pas bien entendu au sens du matérialiste allemand Moleschott, qui nous assure que « la pensée est leYmouvement de la matière », — formule d’une absurdifé presque sans pareille. Les états mental et physique sont ainsi mis en complète opposition. Mais cela ne change pas l’assertion que toute pensée, en plus de son accompagnement physique (modification cérébrale), présente un aspect objectif, — quoique pour nous d’une objectivité suprasensorielle — sur la plan astral (1).
Lorsque les hommes, paraît-il, produisent un grand nombre de formes-pensées mauvaises, ayant un caractère destructif, et que des forces s’assemblent en grandes masses sur le plan astral, leur énergie peut être et est souvent projetée sur le plan physique, où elle provoque des guerres, des révolutions, des troubles sociaux et des soulèvements de toute sorte qui frappent, en tant que Karma collectif, leurs progéniteurs et propagent au loin la ruine. En conséquence, à un point de vue collectif aussi, rhornme est le maître de
(1) Doctrine secrète, I, pp. 108-109.
sa destinée et le monde où il évolue prend forme sous l’influence de son action créatrice.
Les épidémies de crimes et *de maladies, les cycles d’accidents peuvent être expliqués d’une façon analogue. Les formes-pensées de colère aident à la perpétration des meurtres ; les élémentals de cette catégorie se nourrissent du crime, et les résultats du crime — pensées de haine et de vengeance de ceux qui aimaient la victime, ressentiment farouche et fureur inpuissante du criminel lorsqu’il est violemment expulsé hors de ce monde — ne font que renforcer leur propre troupe d'une quantité de formes malfaisantes. Celles-ci, du plan astral où elles sont, incitent l'homme méchant à des crimes nouveaux, de sorte qu’un cycle d’impulsions nouvelles s’ouvre encore et que nous constatons une épidémie d’actes violents.
Les maladies se répandent et les pensées d'effroi qui accompagnent leur progrès ont une action directe qui renforce la puissance du mal ; des pertubations magnétiques naissent, se propagent et réagissent sur le champ magnétique de ceux qui se trouvent dans
leur zone d'action. Detous côtés, en des modes sans fin, les pensées mauvaises de l'homme causent des ravages, là où celui qui aurait dû être un divin co-constructeur de l’Univers, emploie pour détruire son pouvoir créateur.