‹ KateChapitre 1 sur 4 · APPRÊTÉ BLANC NUMÉROTÉS DE 36 A 235, CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE · texte numérisé non relu

APPRÊTÉ BLANC NUMÉROTÉS DE 36 A 235, CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE

Ne jugez pas avant le temps, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, qui révélera le secret des ténèbres, et manifestera les conseils des coeurs.

(I. Cor., IV, 5.)

Catherine souriait à son jeune frère. Il la suppliait :

— Mon problème est si difficile, Kate... Viens m’aider.

Jolie fille, d’esprit décidé, d’allure affranchie, elle représentait pour lui un monde d’intelligence, de tendresse exaltée. Elle l’intimidait, l’attirait, le rendait bavard ou silencieux.

Souvent, un fou rire nerveux secouait Frank. Il s’appuyait aux meubles. Catherine, avec une attention qui était douce à l’enfant, observait ce corps possédé, n’osait l’approcher. Quelquefois, les domestiques le soutenaient, se taisaient. La crise passée, le collégien se retrouvait frêle et malheureux. Une crainte, un amour total l’envahissaient et comme un goût de ja-

lousie. Il pensait alors naïvement : « Si Catherine meurt ou me quitte, je mourrai... »

Après cinq heures, en semaine, revenu du collège, l’enfant travaillait dans sa chambre — une pièce étroite, bleu clair et rouge. Il disait en parlant de sa chambre « mon garage » sans qu’on sût pourquoi.

Il ne posait jamais de questions sur tous ces visages que sa sœur accueillait dans son atelier. Il avait beau fermer sa porte, des voix, des rires dont on ne pouvait toujours distinguer s’ils étaient d’hommes ou de femmes lui permettaient d’imaginer, à travers la cloison, la présence de jeunes filles blondes, comme il les aimait, aux jambes fines...

Les chants nègres, les valses de bal musette joués au gramophone lui faisaient relever la tête. Il posait sa plume, oubliait sa version ou son thème. Ses doigts s’endormaient entre les feuilles du dictionnaire. Il écoutait, écoutait, lucidement renonçait à tout effort... Et quand, d’un bout à l’autre de l’atelier, un roulement d’orage faisait trembler le parquet, il savait que Catherine cherchait à mettre une de ses toiles en bonne lumière sur le grand chevalet. On parlait... Les amis devaient

se serrer autour de l’œuvre, la discuter. Comme sa sœur lui montrait tous ses tableaux, parfois même, dans ses bons moments, allant jusqu’à prendre son avis par gentillesse et parce qu’elle savait le flatter, Frank cherchait à reconnaître aux exclamations, aux mots qu’il pouvait surprendre, quel était le portrait ou la composition discutés.

S’il savait Catherine seule, il enrageait quand elle faisait rouler le chevalet, et assez haut pour qu’elle pût l’entendre.

Elle riait de cette mauvaise humeur saugrenue :

— Travaille. Ne regarde pas voler les mouches... Ton examen est proche...

Frank répondait :

— Tout m’est égal... Je m’en fiche bien...

Si Catherine prenait alors au sérieux un tel découragement, cherchait un mot affectueux pour le dissiper, Frank se sentait tout entier affaibli par cette tendresse. Mais comment répondre selon son cœur ?

Trop souvent Catherine s’impatiente, à la longue ne l’écoute plus, lui rend une affection trop brutale. Elle a ses mauvais jours et décide parfois qu’ils seront tels. Caprice ? Fantaisie ? Le travail la tient haletante, heureuse ou malheureuse. Elle

s’est mise peu à peu — ce plaisir devenu une sorte de fièvre — à la merci des cocktails. Son caractère en dépend. Pour qu’on lui pardonne ce travers et l’excitation où il la jette, elle répète, toujours sur un certain ton abandonné : « Je vis, je m’ignore, je m’étourdis... » Elle parle de cette « inquiétude dont les minutes sont pleines », de ce «mystérieux ensorcellement de notre être par le désespoir. »

Elle passe ses journées dans l’atelier.

C’est là qu’elle dépense le meilleur d’ellemême : elle peint. Des efforts... Tout ce que la vie ne lui a pas encore apporté — d’être aimée, d’être secourue — elle en donne la nostalgie aux êtres étrangement lumineux qu’elle crée sur ses toiles. Le jour, elle se tient debout, violente, face au chevalet, les paupières clignotantes et le dos tourné à la lumière. Le soir, elle tire à elle un haut tabouret, s’assied et d’une visière de chrome se protège la vue contre le puissant réflecteur de nickel. Sortir de cette pièce, c’est chaque fois comme si elle sortait d’elle-même. Souvenirs aussi, dans ce décor, de quelques soirées intimes. Elle reçoit. Les boissons circulent. Sauf Catherine, tout le monde se tient librement...

Elle s’aventure souvent devant la glace et cherche à surprendre sa propre énigme. Elle regarde l’ovale régulier de son visage, rencontre son bleu regard sous les paupières qui tombent très bas. Passant les deux mains dans ses cheveux bruns et courts, elle aperçoit par l’ouverture de sa blouse sa poitrine bien faite qui se creuse entre les seins. Catherine est belle de partout, de la taille et des jambes, paraît splendidement offerte aux désirs. Mais ce qu’elle dit est juste. Elle est naturellement dénuée de coquetterie, d’habileté féminine. Sur personne elle ne porte de jugement et ne s’en donne pas la peine. Froide, apparemment détachée, elle est sûre d’elle, de sa supériorité. Elle n’explique à personne le sens profond de son isolement, de son angoisse. Ses amis eux-mêmes — ils sont peu nombreux ceux qu’elle ne déconcerte pas — sentent qu’elle est attachée à eux par caprice plus que par goût.

« A qui pourrait plaire une femme comme moi ? »

Frank reproche à sa sœur de s’exprimer pour les autres... Pendant des jours et des nuits, son cerveau enfantin demeure transi. Des phrases l’obsèdent qu’il s’efforce

de comprendre. On dirait qu’il craint toujours de n’avoir pas assez de temps...

Frank souffre d’une certaine frayeur. Il ne se souvient pourtant pas que deux fois, déjà, les médecins l’ont condamné. Il est certain de son intelligence. Mais l’avenir semble si loin. Frank oppose à la vie une impatience immobile.

Pauvre Frank, petit collégien ! A sept heures, chaque jour, il se lève, ses leçons mal apprises, ses devoirs inachevés. Assis au dernier banc de la classe, il sait qu’un certain air distrait le préserve. On ne le confond pas avec les cancres. On soupçonne que sa paresse a des motifs émouvants.

Frank ne sait qu’une chose : tout à l’heure, devant lui, à table, Catherine parlera. Elle parlera de gens célèbres, de peintres comme elle ou d’écrivains — ceux-là mêmes qu’elle reçoit dans l’atelier. Et toute l’après-midi il repensera à ce qu’elle aura dit, et le soir aussi, dans sa petite chambre tandis qu’il mordra son stylo... En face de lui, toujours cette cloison qui cache tant de mystères...

Frank se sent seul au monde.

Et pourtant, une main ridée lui serre chaque soir le poignet. Frank proteste :

— Mais je n’ai pas de fièvre, maman.

Il a les joues en feu. Catherine seule peut le faire céder, ou Françoise, leur sœur aînée.

Du dehors, si l’on s’arrête sur la chaussée, qu’on lève la tête vers l’immeuble d’angle où ceci se passe, au cinquième étage, on aperçoit la baie vitrée de la bibliothèque. C’est là que M. Gravier, rivé à son fauteuil de paralytique, fait semblant de vivre, dort et mange, lit quelquefois. De l’existence de ses enfants, il ne connaît que leur va-et-vient dans l’appartement. Les murs portent des panoplies, des masques africains. Les livres, sur les rayons, autour de lui, sont pour la plupart des livres coloniaux. M. Gravier les compulse, prend des notes... « Que mon fils me ressemble ? a-t-il dit, je le lui défends bien. Mais je ne lui souhaite pas de prendre les principes de sa mère... »

Mme Gravier interdit à Frank l’atelier de sa sœur. Mais Catherine rassure le petit :

— Un tel, une telle, tu les connaîtras

plus tard... Lis d’abord leurs livres, vois leurs expositions...

Mme Gravier s’inquiète :

— Mais est-ce des livres pour son âge ?

Alors Catherine se laisse aller à sa fureur : « Pourquoi tricherait-on avec la vie ? Les hontes mêmes ont leur valeur puisqu’elles existent... Le sublime, c’est bien autre chose que la vertu... »

Et encore : « Un jugement jeune, demande-t-elle, n’est-il pas souvent un jugement sain ? Les opinions doivent-elles suivre les préjugés ? »

La vieille dame soupire. Elle est habituée aux boutades de son mari. Catherine met au moins des formes à ses reproches. Mme Gravier lui en serait presque reconnaissante.

— Voyez-vous, maman, ce qui vous gâte l’existence, ce sont vos mille intolérances. Jamais d’abandon... Vous vivez en marge de l’enthousiasme. C’est comme si l’on respirait mal... »

Mais un jour Catherine se laisse emporter :

— Votre morale est rachitique. Votre idéal, ce sont des cœurs vides de passion, des corps voués à des mariages sans plaisir... Et tout cela fait des êtres secs, étri-

qués, asservis à des repentirs inutiles... Des enfants de vieux, quoi !

Enfants de vieux ! Avait-elle vraiment lâché le mot ? Oubliait-elle que Mme Gravier avait eu son fils bien tard ?

Catherine voit pâlir sa mère, se sent durement interrogée :

— Alors, tu me reproches d’avoir mis ton frère au monde ?

Chaque jour, ne serait-ce que pour juger ce fait divers dans le journal, apprécier cette couleur de robe, la dispute acérée, cinglante reprend. Cette révolte contre celle qu’elle voudrait chérir le plus au monde, décourage Catherine, la ronge.

Parfois, retenant des larmes d’aversion et de remords, elle se dit : « Je m’évaderai ». Mais elle n’a que son travail. Elle songe : « Aimer, aimer... » Hélas, le vide se met aussitôt dans sa tête. Le vide... « J’ai dépassé vingt-sept ans. Je n’ai pas désiré... Je n’ai pas été désirée...»

Elle se voit dans la glace. Et c’est ainsi qu’aux heures les plus inattendues du jour et de la nuit, lasse d’être privée d’une délivrance dûe à tous, elle allume nerveusement une cigarette, débouche son flacon de whisky, attend une lucidité où elle lira peut-être son avenir.

Quel exemple, pour Catherine, le départ de sa sœur aînée pour l’Amérique, ' il y a dix mois...

Mme Gravier a bien essayé de troubler l’insouciance de son mari :

— Cette étrangère avec qui Françoise prétend s’embarquer, saviez-vous qu’elle est divorcée ?

Le vieillard avait à peine interrompu sa lecture. Allait-il, comme toujours, traiter sa femme en petite fille, une fois de plus, grommeler : « Vous élevez vos enfants comme des bêtes à bon Dieu ?

Il était bien entendu qu’il donnait raison d’avance à Françoise. Et pourtant, « si Françoise part, qui saura trouver dans la bibliothèque les livres que vous demanderez ? ...Vous-même ne savez pas leur place... »

Il avait répondu : « Je les chercherai moi-même. On me portera d’un bout à l’autre de la bibliothèque... » Puis, après un silence : « A moins que je ne patiente jusqu’à son retour. »

Que de détails précis restés dans le cœur de Catherine !

— Nous serons là-bas mercredi, disait Françoise. Vous entendez : mercredi !

Elle n’avait pu s’empêcher de manifester sa joie le matin de son départ.

Elle embrassait à chaque instant sa mère qui ne disait mot, qui affectait de se montrer ombrageuse. « Ma petite mère.

Pourquoi n’essaies-tu pas de me comprendre ? »

Mais Françoise n’attendait pas la réponse... Il lui restait tant de choses à préparer ! D’ailleurs la réponse ne serait pas venue...

C’est Catherine qui avait été envoyée rue Auber. Une cabine de luxe à deux lits sur U Ile de France... Mrs. Curtell lui avait remis le prix des deux passages. Puis, le même soir, elles avaient dîné au restaurant toutes trois. Françoise portait un feutre bleu...

...Et maintenant, Cyprien, le domestique, descendait les valises. Catherine, encore mal éveillée, souriait parce que son père, pour « accompagner le plus loin possible sa chère enfant » s’était fait porter

au bord de l’escalier. M. Gravier disait à Françoise :

— N’oublie pas de regarder le Woolsworth building. J’en veux une description... Pendant mon dernier séjour à New- York on posait les premières pierres. Formidable !

Puis, ce fut à Mme Gravier de dire son mot.

— Françoise, avec quel argent pars-tu ?

La jeune fille avait déjà descendu un étage. Sur le palier inférieur, elle se retourna, un peu rouge.

— Mais vous savez bien, maman... Le bénéfice que j’ai fait sur les Nord-Minier de l’héritage de grand’mère... Je n’ai encore presque rien dépensé dessus... Au besoin, Mrs. Curtell m’avancera...

— Oui, c’est plutôt cela...

Mme Gravier se mordait les lèvres.

Enfin, très rapidement, Françoise qui cherchait toujours à paraître sportive était arrivée en bas.

— Adieu papa ! s’écria-t-elle avant de sortir. Prenez soin de vous. Que je vous retrouve guéri !

Mme Gravier avait pu aérer la bibliothèque. Comme elle s’éloignait dans l’antichambre pour aller précipitamment refer-

mer les fenêtres avant que rentrât son mari, elle entendit ce dernier souhait qui, naturellement, n’était point pour elle. Elle marcha plus vite... Un sanglot lui montait dans la gorge... Elle chercha à l’étouffer. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait à souffrir à cause de ses filles, de son mari. Souvent elle s’était dit : « J’aurai des consolations, là-haut. » Pour se changer l’esprit, elle s’appliquait alors à quelque soin de ménage. « (Ce serait trop beau, ma chère amie, si nous étions toujours récompensés ici-bas) ».

Puis elle préféra regagner sa chambre et là, se laissa glisser à genoux, le front sur son lit. Si on l’avait surprise ainsi secouée, transie, on n’eût pas compris qu’une forme si harmonieuse pût être commandée par un chagrin quelconque. Elle se releva. Les doigts voulaient contenir les larmes sous les paupières. Savait-elle ce qui l’agitait, ? Elle se dit en elle-même qu’elle s’exagérait les choses...

La chambré' était vaste. Deux fenêtres, des meubles sombres. Mme Gravier tenait à cet aubusson usé, rapiécé. Ses filles en riaient. « Quelle joie trouvez-vous à marcher sur de la corde ! » Elle assurait qu’elle y était habituée. Ce tapis n’était-il pas

déjà là le soir de son mariage ? Et l’on ne se marie qu’une fois.

M. Gravier, dans les intervalles de ses voyages, faisait chambre à part. Les premiers mois qui avaient suivi son attaque, diminué, pris d’une peur d’enfant, il avait voulu revenir près de sa femme. Mais bientôt il s’exaspéra : elle ouvrait les tiroirs, chicanait les bonnes, remettait les pendules à l’heure... Il avait alors décidé de passer dans sa bibliothèque ses jours et ses nuits.

A l’époque, on confondait de dos Mme Gravier et Françoise. Celle-ci ne s’était pas encore fait maigrir. Il fallait tramer Catherine dans le monde. Ou encore :

« Catherine, tu n’as pas pris l’air depuis huit jours... Tu devrais sortir ! »

— Je ne veux voir personne !

Cependant, Mme Gravier se trouve parfois de l’avis de sa fdle. « Je suis comme elle très difficile sur le choix de mes amies. Mes relations ne varient guère... »

Du moins, elle croit à cette ressemblance. C’est peut-être qu’elle se réjouirait de pouvoir se reconnaître en Catherine...

Il avait fallu une rencontre dans l’ascenseur pour que l’année précédente, elle se décidât à entrer en relation avec une nouvelle locataire de l’immeuble : une certaine Mme Magalion dont le fils, Bernard, quoique plus âgé que Frank, était devenu son meilleur ami.

Mme Gravier vit l’heure à sa pendule.

« Françoise est partie », murmura-t-elle. Elle se représenta un compartiment où Mrs Curtell était assise. L’Américaine portait une toque foncée, des bas noirs très fins — telle que la vieille dame se souvenait de l’avoir rencontrée. Dans les filets, toutes sortes de petites valises, des plaids et des fourrures... Françoise restait indistincte. Mais elle était là, seule avec cette étrangère, peut-être allongée sur la banquette.

Mme Gravier voulut reporter sa pensée sur Catherine. Au moins pouvait-elle compter que sa fille cadette lui donnerait des satisfactions. Elle s’acharna à prononcer « Catherine... Catherine... » Mais la pensée de Françoise l’obsédait.

— Me serais-je embarquée de la sorte à son âge ?

Elle se vit rajeunie, les bras nus jus-

qu’aux coudes, dans la mousseline violette de ses vingt ans. (Elle l’avait piquée elle-même. Soixante-quinze centimètres de tour de taille, cinq mètres de jupe)...

— Pourquoi pas ?

Elle sourit, inclina la tête. Elle ressentait une émotion d’autrefois, — jeune fille prise de vertige devant cette incalculable fortune à dilapider : l’Avenir, ce carrosse doré qui attend à la porte des couvents.

Alors elle marcha vers un bahuf où elle rangeait son linge, et trouva parmi les piles un vieux flacon de parfum. Pour l’ouvrir, elle dut, à petits coups, heurter le bouchon de verre contre une planche. Une odeur forte, un mélange de jasmin et de feuillages humides lui monta aux narines. Elle en imbiba son mouchoir. Puis, comme son regard rencontrait au-dessus du lit ce Christ pris tant de fois à témoin d’une longue misère conjugale, elle lui sourit, avec une coquetterie fanée, en respirant le parfum. Ce fut une minute de contentement très particulier où elle prenait sur le ciel une fade revanche. Mais bientôt son bras retombait, ses doigts se crispaient sur le mouchoir.

— Françoise, Françoise...

Elle se complut dans ce trouble. Etait -

ce bien sa fille qu’elle évoquait ou plutôt, à travers elle, une sensation étrange, une sorte d’impureté ? Sans doute, en esprit, aurait-elle accompagné plus loin encore dans leur fuite, jusqu’au Havre, jusque sur le paquebot, ce couple qu’elle enviait confusément : Françoise et Nancy Curtell Elle désira se sentir la dupe d’ap-

parences si normales, si amicales.

Alors Catherine avait frappé, était entrée.

— Maman, vous sortirez aujourd’hui ?

Ce n’était qu’un prétexte. Elle se sentait abandonnée, soumise, sans goût pour peindre. Elle aussi pensait à Françoise...

Mme Gravier se redresse, se compose un visage. Et Catherine comprend qu’entre elles, quoiqu’elle dise, ce sera de nouveau le choc, la dispute irritante.

— Pourquoi Louise n’est-elle pas encore venue prendre mes ordres ? gronde la mère de Catherine.

— Elle range dans l’antichambre. Françoise a laissé un tel désordre...

— Françoise... Françoise... Elle aurait pu choisir un autre moment pour partir. Se faire remarquer, c’est très bien. Il ne faut pas que ce soit au mépris de toute obligation.

Alors, toi aussi, tu prends le parti de ta sœur ?

— Elle vit comme elle veut !

— Oui ! le bon plaisir... « Moi », et les autres après... Le devoir ne compte plus.

— Maman... Il n’y a pas que les circonstances tristes... Françoise est comme tout le monde... Avec cette différence, peut-être, qu’elle s’acharne un peu plus pour gagner le bonheur !

— C’est-à-dire qu’elle fait ce qu’il lui plaît !

— Elle choisit. Puis elle essaye... A quoi bon prendre avis des autres ? A peine sait-on soi-même ce qu’on veut. Elle s’abandonne !

— S’abandonner, s’abandonner... Le joli mot !

Et la malheureuse femme continuerait à discuter si elle ne suffoquait. En silence monte l’orage. Mme Gravier ne cédera point. Elle est plus elle-même que jamais. En souriant au Christ, ce devait être avec le démon qu’elle pactisait. Et elle se remet à parler très vite comme pour endormir un remords obscur. Ah ! cette voix perpétuelle qu’elle craint d’entendre : « Catherine est ta fflle. Que ne l’écoutes-tu ? Ce

qu’elle dit, tu aurais pu le dire. Tu lui répètes avec reproche qu’au moral elle est le « portrait de son père ». Ne perises-tu point aussi qu’entre vous peuvent exister d’autres ressemblances ? Son inquiétude, c’est peut-être celle qui te creuse sans que tu le saches... Et ce que Catherine cherche et désire, dis-moi, si tu avais oublié au cours de ta longue et fastidieuse existence, de le chercher et de le désirer toi-même ? »

Encore plus, ce qu’elle redoute, c’est de se laisser prendre au regard, au souffle brûlants de Catherine. Une telle fièvre ne laisse point insensible : des êtres se retrouvent sous le signe d’une ardeur inconnue et leur plaisir les jette haletants devant une sorte d’infini.

Pour Mme Gravier, il est trop tard... Ce ne sont que regrets mystérieux.

Alors, elle sort de sa chambre, laissant Catherine anéantie. Elle marche, traverse l’antichambre, pousse des portes, les referme derrière elle. Dans l’office, elle ouvre un buffet dont elle détient la clé : sucre, thé, café, conserves... La cuisinière, près d’elle, tient la liste de ce qui est nécessaire.

— Tenez, dit Mme Gravier.

Elle lui tend des paquets, des boites.

Elle est tranquille. Elle a recouvré cette plénitude faite de détails, de préoccupations infimes : sa médiocrité.

Frank, dans ce pauvre veston étriqué paraissait grandi. On le lui disait. Il s’excusait auprès des femmes : « On a porté mon vêtement neuf à teindre... »

Il ne savait que faire de ses mains. On l’embrassait. « Pauvre petit ! »

D’abord, il avait sangloté doucement.

Il avait beau se répéter « Mon père vient de mourir... Cher papa, il nous voyait si rarement... » c’était plutôt sur lui-même, sur son visage aminci, sur ses yeux, sur ses propres larmes qu’il s’apitoyait.

Les volets du salon sont fermés. Dans la lueur rouge des appliques, autour de Mme Gravier effondrée dans un fauteuil, de vieilles personnes, par petits tas, chuchottent, se déplacent sans bruit. Des mains se tendent vers Catherine. Toutes ces dames l’ont rarement rencontrée.

Depuis un instant, on ne sonne plus à la porte. Dans la grande antichambre, Frank

se sent tout seul. Depuis ce matin qu’il a embrassé le front glacé de son père, la vie n’est plus cette certitude qui se renouvelle doucement jour après jour.

— A quelle heure l’enterrement, demain, Catherine ? Ta robe est terminée ? Je sortirai pour m’acheter une cravate.

As-tu des courses ? Oh, si tu venais avec moi !

Il est à peine écouté. Catherine est distraite, semble attendre quelqu’un.

Il reprend :

— Je ne te reconnais plus...

C’est son mot quand il veut attirer l’attention de sa sœur. Mais cette fois il pressent qu’elle ne s’expliquera pas. Alors, pour remplir le silence, faire croire qu’il n’est pas vexé :

— J’irai au magasin le plus proche, ajoute-t-il ; j’emmenerai Bernard Magalion...

Frank rentre avec elle au salon, aperçoit trois de ses petites cousines. Elles sont assises, penchées les unes sur les autres, se faisant des confidences sans pouvoir perdre de vue leurs fines jambes méconnaissables dans ces bas noirs. Claire, Marie, Loute... Elles sont parfumées. Il entrevoit leurs jeunes dents, rencontre leur sourire

à peine en deuil. A leur âge, comment sauraient-elles déjà, d’une seconde à l’autre, prendre une voix convenue, donner le change ? Une d’elles enfin se lève (cela remplace les mots difficiles), embrasse son cousin. Puis Frank se penche sur les deux autres. Eclat gris, éclat bleu : leurs yeux. Elles portent des fourrures légères, embaumées, qui frôlent la joue au passage...

Maintenant le jeune frère de Catherine se tient les bras pendants. Il décide : oui, après son baccalauréat, il se mariera. Il aura pour lui un de ces corps de jeune fille.

Soudain, il semble que les voix s’apaisent. On entend bruire les robes des vieilles dames comme des feuilles mortes.

« Françoise ne sait même pas si elle reverra son père... » avait dit Mme Gravier à Catherine. Voici pourtant Françoise qui entre au salon. Mais elle n’aura revu son père que mort. Elle semble étrangère à tous ces intimes de la famille. Eux, ne la connaissent pas non plus, la cherchent, la dévisagent à la dérobée. Sa prestance trahit qu’elle est cette fille aînée dont les Gravier parlent quelquefois.

Mme Gravier présente : «Ma fille... Ma fille... » Nancy Curtell ne bouge pas. Elle

est mince. De deux doigts distraits elle passe d’une perle à l’autre de son collier.

— On dirait qu’elle bâcle une dizaine de chapelet... murmure quelqu’un.

Elle caresse de temps à autre ses cheveux plats qu’entaille une mèche blanche. Elle est recueillie ; elle, au moins, ne surveille personne. Sa tenue est d’une élégance discrète.

Catherine surprend une conversation :

« Cette Françoise n’était donc plus en Amérique ! Ce doit n’être qu’un hasard si elle se trouve là. C’est la première fois qu’on l’aura vue dans le salon de sa mère ! Quelle originale ! Et là-bas, qui s’appuie au piano, c’est la fameuse Américaine... On dit qu’elle a divorcé à cause de Françoise... Ce doit être une aventurière. Notre pauvre amie n’a pas de chance avec ses filles. Catherine ne se marie pas... »

« Je les liais, je les hais... » se dit Catherine.

Alors, pour échapper à ces femmes (ah ! si elle pouvait leur donner une leçon d’intelligence, d’humanité ! ) Catherine s’évade dans l’antichambre. Elle se voit recluse dans une solitude où l’aura poussée l’horreur du monde. « Les voyages, les passions, j’ai tout à connaître... » Parmi les grands

attraits de l’existence il y a de quoi choisir. Mais on ne décide jamais que ce qui est décidé — Catherine a déjà choisi. Elle n’est pas faite pour les voyages.

Quelques personnes viennent d’entrer, vont à Catherine et l’embrassent. La jeune fdle n’entend point ce qu’on lui dit. En elle, des forces contenues dans leur violence la pressent de se diriger ailleurs, de s’enfermer et de s’écouter ; — des forces qui tiennent à son être.

Frank a suivi Catherine. Il l’entend dire au domestique :

— Une jeune fille va venir me voir...

Surtout qu’elle n’entre pas au salon !

Puis le collégien se dirigea vers sa chambre.

— Voyez-moi ce visage mal rasé ! Quelle chaîne de montre ridicule ! Une épingle de cravate, ça ne se porte plus, mon ami !

Catherine se plaisait à railler Bernard Magalion, ce garçon d’apparence peu désinvolte, maladroitement adapté à l’élégance de Paris, — le seul être au monde, pour-

tant qui fût épris d’elle. Mais n’avait-elle pas rendu d’autant plus cruelle sa coquetterie à son égard qu’elle n’avait point su, jusqu’ici, l’exercer ailleurs ?

Cet amour désarmé d’un jeune homme rendait un son quelque peu tragique qui n’échappait pas à Catherine. Elle s’y était accoutumée, l’acceptait comme un dédommagement amer, fruit un peu grotesque mais flatteur tout de même, dans son désert. Bernard, si l’on scrutait profondément ses yeux brillants, ne semblait né, à les en croire, que pour cet amour, et cet amour semblait éclos afin seulement que le sort de Catherine ne fût point trop ingrat. Métalliques, les prunelles n’indiquaient par ailleurs aucun abandon véritable encore qu’on y pût trouver comme une promesse de sensualité de cœur.

...Ses yeux, il avait une façon particulière de les lever en s’accompagnant d’un léger mouvement ascendant des épaules.

Cela retenait mais agaçait. Il n’avait pas conscience de ses dons. D’un grand attrait en puissance, il ne tirait aucun effet et on ne le lui pardonnait pas.

Bernard semblait fait pour éternellement décevoir. Commençait-on à lui dire : « Vous seriez charmant si... » que, l’air

stupide, il vous regardait, se mettait à rire et sur un ton suffisant répondait : « Dieu m’en dispense ! »

Catherine, alors même qu’elle savait l’attrister par son -ironie, devait obscurément fonder sur lui quelque espoir. Si elle se moquait de lui, elle ne l’en regardait pas moins, quand il ne la voyait pas, avec douceur. Par le plus obscur d’elle-même elle se sentait attirée vers cette âme curieuse. Qui sait si elle ne reculait pas par jeu ou par plaisir le jour où elle ferait de Bernard sa chose, son écho émerveillé ? Certes, selon ce désir qu’il avait osé lui exprimer une fois, elle l’emmènerait au théâtre, sortirait avec lui, ce gamin... Qu’il sache seulement mieux s’habiller, qu’il prenne plus d’aplomb et ne manifeste point à tout propos ses opinions sottes et brutales... Bien sûr qu’elle se laisserait aimer ! Catherine savait le prix d’un sentiment.

Et puis, si tant de gens ont été créés médiocres, n’est-ce point pour que d’autres puissent avoir une part plus grande de ferveur ?

Il fallait aider Bernard à être de ceux-là...

Non, bien sûr, elle ne l’abandonnerait pas...

Il arrivait à Bernard de s’éprouver luimême au passage de certains sentiments dans son cœur, d’être ravi par des phrases spontanément venues à ses lèvres sans qu’il ait eu même le temps d’y réfléchir. C’était un progrès...

Tel était l’efïet de l’invisible influence de Catherine.

« Qu’est-ce donc ? Qu’est-ce donc ? »

semblait demander cette attitude vaincue qu’il prenait en s’effondrant dans un fauteuil, le poing contre la joue. Mais chaque fois, il ressentait moins ce choc, cette surprise lorsqu’il venait de toucher le fond ignoré de sa nature. Et, de plus en plus avidement, cette nature affleurait, colorant les joues du jeune homme, donnant à ses phrases plus de nuances, plus de tranquillité.

Et comment Bernard n’aurait-il pas vu dans Catherine la preuve qu’il est plus beau que tout de vivre libre et sincère, en dépit du bon sens et des préjugés — comme si, en vérité, le monde n’avait d’autres fins que de servir à nos expériences et de nous regarder faire ?

Il admirait — ce qui lui avait toujours paru impossible — qu’on pût cyniquement dire de sa conscience : « Elle m’a défendu

cela... » après que, pour goûter une certaine quiétude, on vient d’agir en contradiction avec elle.

Enfin, à travers les principes et les prières dont il ne pouvait perdre si vite l’habitude, une vie totale s’infiltrait. Bernard s’étonnait d’être devenu quelqu’un prêt à s’émouvoir au spectacle de ces jeunes vendeuses assujetties à rester debout, dans les grands magasins. Il n’osait plus rester d’accord avec cette idée inculquée en lui, et dont il commençait à sourire, que souvent les filles qui travaillent sont peu vertueuses ! Au contraire, quand il recevait ainsi de l’existence de grands coups au cœur, il était bien près de comprendre que pour avoir l’esprit libre et penser à son âme, il fallait auparavant pouvoir compter pour vivre sur quelque argent. Et déjà il souffrait que les conditions difficiles faites aux femmes leur permissent sans trop de honte de tricher avec les grands sentiments.

Bernard s’était en outre aperçu que les jeunes Français n’avaient plus comme lui le culte des habitudes, des versions latines et des églises gothiques. La fréquentation des étrangers, les modes anglo-saxonnes ont diminué le nombre de ceux

qui prennent leurs repas à heures fixes. En somme, l’éducation qu’il avait reçue, cette soi-disant formule de l’existence honnête que lui avait donnée les Pères, n’avait plus cours. En vérité, elle ne lui semblait conduire à aucune de ces situations modernes où l’on se recommande soi-même par un appétit et des conceptions pratiques et larges. Il s’était rapidement aperçu qu’il passait pour une force négative aux yeux de ses camarades. Et lui qui, héréditairement, se méfiait des « étrangers » comprit enfin qu’il aurait une chance d’étendre ses vues et ses idées en les fréquentant.

A travers la vitre épaisse de son catholicisme, tout en se contentant de voir et d’entendre, il apprit aussi à retenir les noms et les adresses des dancings et des , bars. Dans les groupes acharnés à discuter politique il portait sourdement une sympathie de plus en plus violente aux opinions avancées.

Une ambition secrète et d’ailleurs peu précise mit bientôt Bernard Magalion à la remorque des plus poseurs, des excentriques, de ceux qui répétaient : « J’ai laissé ma voiture à la porte. » Pour eux, il semblait n’avoir pas modifié ses posi-

tions de conservateur, de calotin, de provincial. On le bousculait, on l’appelait sans antipathie « le gros Maga ».

« N’est-ce pas, Maga, que tu repousserais une reine si elle s’offrait à toi ? »

Il répondait avec une apparence de sérieux : « Naturellement ! »

On s’amusait de ses entêtements inutiles.

Il ne s’en vexait point mais s’obstinait à ne pas rire. Il aurait eu horreur de luimême s’il avait laissé deviner son évolution.

Mais parfois lui passait dans les yeux un éclair vivant d’intelligence qui ressemblait à un signe de complicité.

Un soir, comme il venait de se mettre au lit, il réfléchit aux faits de la journée, à certains visages, à certains propos. Il eut la révélation que dans un temps indéterminé il serait peut-être le plus passionné . de tous...

C’était à l’époque de sa première sympathie avec Frank. Plusieurs fois par semaine il montait les deux étages qui séparaient l’appartement de sa mère de celui des Gravier. Là, il rencontrait parfois Catherine, l’écoutait, déjà ne la quittait plus des yeux.

YI

Frank, rentré dans son « garage », ferma l’atlas sur sa table, repoussa ses livres recouverts par Catherine d’un papier bleu.

« La Cle des Indes avait ses comptoirs à Madras, Surate, Bombay... » Il lisait cette phrase quand on était venu l’appeler au chevet de son père. Elle lui revint à l’esprit...

Oh ! cette rumeur qui, par la fenêtre entr’ouverte, montait de la rue ! Les mains crispées dans les cheveux, debout, Frank l’écoutait remplir l’ombre de la chambre étroite. C’était une fièvre délicieuse. Il s’avança, écarta les deux battants, se pencha. Les yeux clos, il mêlait au propre battement de sa fatigue dans ses veines ce cri uniforme et lassé des trompes, ce grondement des tramways. Les jours ordinaires, c’était l’heure où il rentrait du collège. Il se souvint d’un soir où il avait compté en cinq minutes deux cent cinq voitures...

Elisabeth, sa chienne, traînant son ventre de basset, lourd de petits, glissa de son

panier, grogna, se frotta contre ses jambes. Frank s’attendrit, la caressa mais sans pouvoir s’arracher à la rue. Les vitrines étaient toutes allumées. Une enseigne rouge, intermittente, enflammait le squelette des arbres — à gauche. Chacun dans la foule suivait son courant. Qui se souciait des étoiles ?

On appela du couloir : « Frank ! »

Le jeune garçon ne répondit pas, se dit qu’aussi bien le vacarme aurait pu l’empêcher d’entendre... Ce fleuve lui renvoyait son image d’adolescent tumultueux. La vue des passants, le brouhaha l’assoiffaient. Il avait la langue sèche. Un appétit confus le livrait à des rêves de départs. Il eût voulu descendre, se mêler à la foule... — Frank !

...Il se doute du parcours sinueux des existences. Ah, comme il en veut à ceux qui l’entourent de n’être pas plus curieux de lui ! On ne lui demande jamais ses impressions... « A l’avenir, se dit-il puérilement, mes opinions ne seront plus celles de maman ni de Catherine ! »

Alors les visages des deux femmes lui apparaissent tels qu’il les observe en cachette pendant les repas : Mme Gravier, dure, ferme, résignée derrière sa peau brune,

sous l’amas gris de sa coiffure ; — et Catherine dont les yeux brûlent !

Catherine, surtout... Elle a toujours l’air de vouloir le consoler. A quoi bon ? Il aime le goût de cette mélancolie...

Alors Frank croit s’approuver. Mais il ne s’avoue pas qu’il sera seul s’il se garde contre Catherine... Ses muscles se crispent comme vient de le faire sa pensée. Il se doute qu’il a de la fièvre, qu’il est au bord d’une de ces crises qui le déchirent...

Soudain on entend des pompiers. La rue s’arrête. Ils passent, s’éloignent. Frank, immobile, écoute se perdre les deux notes aiguës au loin. Il a l’impreSsion d’une présence derrière lui. En effet, Catherine est là, dans l’ombre. Sans un mot, elle se penche elle-même. Frank sursaute...

— Qu’y a-t-il ?

Elle ne répond pas, l’esprit ailleurs.

Frank pince, caresse la blouse de soie noire de sa sœur sans que celle-ci le voie.

— Qu’y a-t-il, Kate ?

Il retient un sanglot. Les émotions de ces derniers jours le rendent nerveux. Un peu du chagrin éternel des enfants s’est bloqué dans sa gorge. Il a peut-être honte de cette révolte innocente qu’il vient d’avoir contre Catherine. Qu’il la trouve belle,

cette grande sœur ! Ce qu’il voudrait lui confesser ? Oh, rien de précis : « Je t’aime, Kate » ou bien : « Je veux toujours vivre près de toi ! »

Elle, dans la demi-obscurité, devine cette jalousie inquiète de son frère. Frank se douterait-il de ce trouble dont elle est envahie et qui se gonfle, se gonfle depuis quinze jours, absorbe toutes ses pensées, sa vie ?

Cela date d’un certain soir, dans un bar.

Catherine se trouvait avec des amis : elle remarque soudain une toute jeune fille qui a l’air perdu dans ce lieu, — - perdue. La petite s’est isolée, s’est tue après avoir interpellé comiquement tout le monde.

Puis elle se dresse, mutine, ses poings frêles aux hanches ; s’avance, les yeux grands ouverts, vagues sous ses cheveux blonds comme du tabac anglais ; vient se camper devant Catherine.

— Pauvrette, pauvrette ! chantonnet-elle de ses lèvres un peu saoûles, tu n’es pas gaie !

Et, changeant de ton :

— Il paraît que vous peignez, Mademoiselle ? Avec deux doigts ? Avec votre cœur ? Vous ne vous en doutiez pas, mais votre toile du salon — Femme dans la rue ,

c’est bien ça, n’est-ce pas ? — a failli me faire pleurer d’admiration... Dieu que c’est beau ! J’ai compris qu’elle se trouvait toute seule dans la vie, cette femme, et que de se faire bousculer, écraser, cela lui serait égal... C’est bien ça ?

Catherine sourit. La petite reprend.

— Quelle drôle de breloque vous portez là ! De chez Brandt ? Non ? Alors, tombée du ciel ? Voilà, je voulais surtout vous dire : je suis modèle. Je n’ai plus d’argent. Voulez-vous me faire poser ?

Au fait, Catherine à qui jamais les hommes ne font la cour, à moins que ce ne soit par politesse, pourquoi ne trouverait-elle pas dans les flatteries d’une jolie fdle d’aspect clair et intelligent de quoi se réjouir ?

Frank est intuitif. Pourquoi, depuis quelque temps, sa sœur ne s’intéresse-telle plus à lui faire réciter ses leçons, à lui corriger ses devoirs ? Il se le demande et cherche avidemment à deviner.

Catherine se sent épiée. Près de la porte

du « garage » sur le couloir éclairé, elle s’observe dans la glace. La trace des larmes, et c’est tout... Non, Frank n’a rien pu discerner. Il n’y a rien, d’ailleurs, à discerner. Le tourment de Catherine ne date pas d’aujourd’hui. C’est dans son caractère.

On n’est pas artiste à moins. La différence, c’est qu’ aujourd’hui cet appétit s’aiguise sur un nom, un nom charmant : Carol, d’origine anglaise...

— Eh bien, mon Frank, tu ne m’embrasses pas ?

De côté, le coude sur l’appui de la fenêtre, Frank s’est retourné. Il fait la moue. Parce que sa sœur ne s’est pas confiée à lui, il ne bougera pas. Ah, s’il osait rompre ce silence, comme il se montrerait impatient ! Pourtant le voici calmé, triste. Catherine s’est assise sur le lit, la tête entre les mains. Combien de fois l’a-t-il ainsi trouvée, dans cette pose, au milieu de l’atelier, après le départ de tout le monde ! Il affectait alors de ne rien remarquer, marchant tout droit à elle...

Frank, agacé, se penche de nouveau sur la rue. Derrière lui il entend la respiration régulière de sa sœur. De minute en minute le plancher craque sous le ht. Cela fait un bruit très proche.

...Oui, marchant tout droit à elle.

L’atelier sentait le tabac. Les verres, ici et là étaient vides. De la cendre de cigarettes partout, des meubles en désordre... Et si Mme Gravier entrait alors, (elle ne frappait point en entrant, mais pour que sa fille fût prévenue, agitait son trousseau de clés à sa ceinture) tout ce qu’elle savait dire c’était que la peinture à la mode « lui faisait mal aux yeux ! "

Comme ces minutes devaient décourager Catherine !

Frank, à ces souvenirs, s’il s’était enhardi, se serait jeter pour pleurer dans les bras de Kate. Il lui eût confié que c’était par paresse ou par peur qu’il prenait cet air de ne pas la comprendre.

Cette habitude de regarder Catherine dans les yeux, ces retours de journées semblables, quand la grande sœur inquiète cessait de peindre à cause de lui, l’aidait à préparer ses compositions, à venir à bout d’un devoir pour « qu’il ne baillât point toute la journée dessus », avaient rendu Frank peu à peu clairvoyant et sensible. Et aujourd’hui, toutes ces impressions semblaient soudain s’être groupées, assez nombreuses en lui pour qu’une conscience les résumât.

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