‹ KateChapitre 2 sur 4 · KA.TE · texte numérisé non relu

KA.TE

A Catherine il eût encore dit, encore dit... Mais est-ce en un jour qu’on ose manifester sa vigueur et son indépendance à l’être qui vous a mûri ?

Soudain, la grande sœur releva la tête, appuya les mains sur le lit de chaque côté d’elle.

— Frank, mon chéri ! Que se passe-til ?

Elle paraissait avoir traversé un rêve, rencontré d’étranges présages. Elle déchiffra, sur la gauche, ce visage maigre qui mendiait vers elle.

U commençait à faire froid. Elle se leva.

— Frank...

Elle souriait. La lueur rouge projeta son buste en ombre immense, au plafond. Elle se rapprocha, mit la main sur l’épaule de son frère, lui caressa la joue. L’enfant rayonnait. Puis il vit ce regard profond s’éloigner de lui, se perdre...

Catherine revint à la fenêtre, eut un sursaut. Elle aperçut en bas, qui s’engouffrait sous le porche, la silhouette mince qu’elle n’avait pas cessé d’attendre...

Frank eût été jaloux d’un homme près de Catherine.

Mais n’était-ce pas une jeune fdle que

sa sœur allait recevoir ? Une jeune fille...

Alors, pourquoi se sentait-il tout de même malheureux, jaloux ?

Avec calme, se maîtrisant, Catherine était revenue au fond de la pièce. Elle se coiffa, renoua le ruban qui lui tenait lieu de cravate. Son front était plissé. Elle paraissait la proie d’un démon, d’une grande pensée tyrannique. Ses doigts tremblaient un peu... Soudain, cette belle tête brune se renversa. Catherine oubliait elle la présence de son frère ? Elle parlait maintenant à voix haute... Ce fut une suite de mots inarticulés, que les mâchoires serrées libéraient par saccades...

Quand elle eut plaqué ses cheveux, tiré sa blouse, elle dit simplement à Frank : « Les Magalion sont là... Bernard t’attend... »

Elle sortit... Mais dans la pénombre qu’elle venait de quitter flottait encore une sorte d’angoisse. Frank avait les mains glacées. Il se serra le poignet et sentit sous son pouce le battement trop précipité de l’artère. Il ne bougea pas, frissonna et crut entendre, par habitude, les remontrances de Mme Gravier : « Cou-

vre-toi. Tu vas encore nous faire un rhume ! »

La rue n’était qu’un flot de liberté. C’était l’heure où le travail s’achève. Des sirènes, au loin, perçaient de leur cri la palpitation étendue de la ville. Au ciel flottait une flaque de lumière. Frank, resté seul, leva la tête vers ce sang pâle. Deux petites lueurs, là-haut, côte à côte, se déplaçaient dans un ronronnement.

Il reconnut un avion — loin de tout dans cette nuit, presqu’invisible... Son passage ne laissait pas de traces et Frank était peut-être le seul à le suivre, à l’aimer...

Avant de refermer la fenêtre, l’enfant aspira l’air froid. Il semblait abandonner dehors tous ses rêves. Mais il vit encore le ciel et manqua de courage. Il alluma.

Dans l’antichambre, Bernard attendait son ami.

Bernard était bien découplé. Vingt-trois ans. Son visage les portait à peine. Il en était à sa troisième année de droit, commençait décidément à se corriger de ses maladresses de provincial. Si quelque chose lui avait tenu à cœur — des souvenirs ou de profondes impressions — on pressentait

tous les jours de plus en plus que pour en parler il aurait trouvé des accents émouvants, des précisions étranges. Il s’engagea dans une longue période pour expliquer à Frank qu’il partageait son deuil. Comme il ne semblait jamais devoir achever, Frank, avec une ironie grave, l’embrassa.

Un sourire... Puis le visage fatigué de Frank se détendit. Il releva drôlement la tête sous l’effet de la surprise.

— Quoi ? fit Bernard.

On venait d’entendre le domestique :

« Cette demoiselle est là, Mademoiselle... »

Déjà Catherine se précipitait vers une forme mince, bleu clair. C’était une frêle jeune fille coiffée d’une comique petite toque, habillée d’une jaquette défraîchie qui lui collait aux hanches. Elle regardait vivement et partout. Pour donner la main à Catherine elle fit passer à son poignet gauche un sac d’étoffe chiffonnée tournant sur lui-même au bout d’une cordelière.

Ce qu’elles se dirent on ne l’entendit pas. Les joues de Catherine s’étaient empour-

prées. Catherine, afin de parler de plus près à l’enfant, se penchait sur elle. Il y eut, des silences. La petite, du coin de l’œil, observait cette antichambre qu’elle n’avait fait qüe traverser plusieurs fois, en venant poser.

Catherine épiait ce jeune regard mobile, le suivait dans son inquiétude d’oiseau. Ces commodes anciennes, cette tapisserie, tant d’objets de valeur, ces vases exotiques, elle eût souhaité qu’ils fussent ailleurs afin que l’attention de Carol ne se dispersât pas sur eux. . . Extravagante situation ! Carol ici ! ce petit modèle de Montparnasse... Et dans de pareilles circonstances, le corps de M. Gravier dans la bibliothèque dont la porte baillait à quelques pas !

Il était déjà sept heures. Peu de chances pour qu’il vînt encore du monde. Oh, les explications qu’auraient demandées ces dames : «Drôle de genre, cette enfant...» Et, à cause du rouge sur les lèvres : « Se farder à son âge ! »

Carol ne s’étonnait pas de l’odeur d’eucalyptus ni de la voix chuchotante de Catherine au diapason de quoi, dès son arrivée, elle s’était mise tout naturellement. Non plus elle ne prêtait attention à ces ba*

vardages étouffés qui venaient du salon. Elle regardait seulement Catherine de ses grands yeux bleus un peu maquillés. Déjà, elle oubliait cette atmosphère lourde. Elle retrouvait la voix perçante, légèrement cassée, qu’elle devait avoir dans la rue.

— Je ne reste pas... Mon père prend le train dans une heure. Comme vous m’aviez proposé... je venais seulement vous dire oui...

Elle a la manie de se hausser sur la pointe des pieds et de contracter ses lèvres. Près de Catherine, elle lui arrive à hauteur d’épaule.

Bernard, appuyé au mur dans l’ombre d’un bahut, n’osait s’approcher des deux jeunes fdles. Cette conversation sans gestes, faite d’intuition plus que de paroles, ce demi-silence, il en était exclus. Entre deux visages tendus l’un vers l’autre, se nourrissant de se voir, il ne reste de place pour personne. Et c’est, bien de cela que le monde est jaloux.

Au fond de lui-même, Bernard se dit avec amertume : « C’est à moi, non à cette petite poule indigne, que Catherine se devait de se confier ainsi de l’âme à l’âme... »

Il n’a point discerné que ce qui donne à Carol un aspect pauvre, ce n’est en effet

que la pauvreté... Il regarde Catherine.

« Comme le noir lui va bien, pense-t-il, sans pouvoir la quitter des yeux. Elle devrait toujours s’habiller de noir... »

Il la voit déjà différente à la suite de ce deuil, telle qu’il la souhaite : elle renonce à de certaines fréquentations, devient une femme du monde qu’il accompagne au théâtre, dans les salons...

Mais ne sais-tu pas, Bernard, qu’un caractère naît entier et se développe entier ; — que si la graine malsaine ne germait pas c’est que, de son côté, la bonne herbe serait morte ?

Mme Gravier sortit à pas lents du salon. Elle reconduisait deux amies dont l’une était la mère de Bernard, cette Mme Magalion jeune encore, bavarde et soucieuse par surcroît d’une beauté qui se fanait. « Chère madame... » disait-elle à tous propos à Mme Gravier d’un ton protecteur un peu ridicule. Elle semblait sous-entendre : « Moi, n’est-ce pas, qui suis déjà passée par là... »

Catherine s’était retournée vers le groupe tandis que Carol lui lançait un regard de furet.

— C’est votre maman ? demanda-t-elle à haute voix.

Mme Gravier l’entendit, la dévisagea.

Catherine pâlit ; il ne fallait pas hésiter.

— Maman, fit-elle, en prenant Carol par la main, je vous présente...

Elle rencontra le regard calme de sa mère, s’arrêta. Certainement la vieille dame négligerait d’entendre. Carol inventait une révérence.

Mme Gravier lui tendit la main :

— C’est gentil de venir consoler Catherine...

Mais eut-elle le pressentiment de toute la misère morale que cette petite allait communiquer à sa fille, du drame qu’elle allait provoquer ? Ses yeux s’embuèrent de larmes...

Catherine a repris aussitôt :

— N’est-ce pas, maman... Je disais à Carol... La pauvre mioche va rester seule à Paris. Son père, pour quelques jours, part en voyage, ce soir... Elle pourrait très bien rester avec nous... Elle coucherait dans l’atelier sur mon second divan. J’ai

besoin d’un modèle tous les matins en ce - moment... Ça ne changera rien.

Et d’une voix rauque qui ne veut se faire entendre que de Mme Gravier :

— Elle est très méritante...

Mme Gravier prend garde de répondre trop vite. Ses yeux ne brillaient pas, qu’elle gardait baissés. Elle n’eut pas ce mouvement fréquent de la tête qui signifiait : « C’est là où tu voulais en venir ! Je m’en doutais ! » Elle semblait seulement appartenir à des voix intérieures, à celle de son mari, peut-être — une mère de famille n’a-t-elle pas toujours besoin d’un conseil ? Songeait-elle à Françoise qui, elle, avait brisé sa vie pour une femme ?

Elle déplia son mouchoir dans sa main, se moucha.

Mme Magalion s’était lentement approchée. Elle serra le bras de Catherine et, sur un ton de reproche :

— Catherine, soufïla-t-elle, ce n’est peutêtre par le moment...

La jeune fille, irritée, ne répondit pas. Mais Carol qui avait entendu, alla d’instinct à Mme Gravier et, sur cette joue ridée, posa un de ces baisers que le cœur inspire aux enfants. L’épaisse figure eut l’air de s’illuminer. Il y eut un silence où

Carol, dans l’ombre de Catherine, attendait...

— Je vous quitte, ma pauvre amie, dit la deuxième dame.

— Il est sept heures et quait, reprit Mme Magalion.

A son tour Carol s’exclama :

— Sept heures et quart, déjà !

Mme Gravier allait s’éloigner vers la porte. Alors elle s’arrêta :

— Fais ce que tu veux, Catherine. Décide... Il doit y avoir un traversin et deux couvre-pieds dans la chambre du septième. Demande-les à Louise...

— C’est cela, répondit Catherine.

Elle répéta d’une voix blanche :

— Carol couchera sur mon second divan... J’ai besoin d’un modèle tous les matins... Ça ne changera rien...

Et sur le même ton que tout à l’heure :

— Elle est très méritante...

Puis elle se retourna vers la petite qui lui dit « merci » tout bas en hochant la tête. Catherine lui saisit la main.

— Comme vous avez froid, Carol ! Vous êtes souffrante ? Au moins êtes-vous heureuse d’habiter ici maintenant ?

Carol semblait s’être laissée engourdir par une torpeur soudaine. De petites rides

inattendues sur une peau si rose chargeaient son front.

Catherine vit avec émotion cet étroit tour de cou en lapin, usé, défraîchi, épinglé devant par un de ces hannetons de nickel qui émergent entre cent autres pacotilles jd’une épaisseur de son sur les tréteaux de foires. Le ruban du chapeau — un feutre mou qu’elle portait extraordinairement en arrière — était fripé. Seuls, la petite jaquette et le pli de la jupe tombaient impeccablement.

Tant de mauvais goût, tant de misère semblaient frapper Catherine pour la première fois.. Elle n’avait encore vu Carol que sans chapeau, dans les bars. Dans l’atelier, elle la faisait poser nue.

Catherine n’arrêta pas davantage son attention à ces mains peu soignées. Et cet aveuglement, déjà, quel indice ! Si nous savions comment s’annonce une passion et que nous ne voulions pas la subir, c’est à cette seconde-là — quand nous excusons un détail qui nous semblait repoussant — que nous devrions fuir !

Catherine ne sentait même plus autour de ce corps moite un parfum de bazar.

Avec enjouement, gaieté, amour, comme si elle s’était adressée à la fillette la plus

raffinée de la terre, la mieux servie, la plus riche, elle s’excusa doucement :

— Tu sais, tu n’auras pas une chambre pour toi toute seule... Mon atelier est grand mais il est encombré — tu le connais ! Petites tables japonaises, des nattes... Et gare à ne pas bousculer sur le piano les petits animaux en verre filé ! Les tréteaux, les palettes, les boîtes je repousserai çà dans un coin pour te laisser plus de place...

Carol tendait vers elle son visage d’enfant. Elle souriait, ouvrait de grands yeux, se laissait émerveiller pour faire plaisir à Catherine.

— Le cabinet de toilette est attenant à l’atelier ; il dépasse drôlement sur la rue, comme une greffe. Il y a l’eau courante, mais froide... Rassure-toi ; Louise t’apportera tous les matins un grand broc d’eau chaude...

— Vous avez l’air de croire, interrompit timidement Carol, que je pourrai rester éternellement chez vous ?

— Tais-toi ! Nous verrons bien... La salle de bain ? A gauche, en face de la chambre de Frank, dans le corridor...

— Qui est Frank ?

— Comment ! Tu ne le connais pas ?

Mon frère, bien sûr... Mon petit frère...

Carol avait gardé cette expression triste, ce charme inquiet : le clignotement des yeux. Une lumière semblait les meurtrir — eux seuls. Mais Carol n’écoutait plus. Son attention s’était égarée à droite, parmi les détails de la tapisserie. Alors, à cause de cette distraction, Catherine se demandait soudain : « Mérite-t-elle, cette petite, qu’on mette en elle un si grand espoir ? »

Ce doute n’était qu’une piqûre d’aiguille. Mais il est des risques qu’on accepte comme inévitables. Catherine, sans le savoir, chérissait d’avance cette grande peine qu’elle rencontrerait.

— Carol, Carol... A quoi penses-tu ?

Avec tendresse, elle saisit l’enfant aux épaules. Oh ! ce regard bleu où se perdre... Son cher petit modèle abandonné ! Ce qu’il lui manquera encore ici ? Certes beaucoup de choses !

— Mais je saurai te gâter, ajoute Catherine. Tu ne seras jamais seule... Voistu, Carol, il me fallait quelque chose de vivant près de moi. Tu sais que j’ai peu d’amis. Ce sont plutôt des camarades...

(baissant la voix) des camarades inutiles...

Toi, je t’apprendrai la vie ; je serai pour toi ce que personne ne fut jamais pour moi. Tu verras... Nous autres femmes nous entretenons des rêves qui ne seront jamais compris que par nous. Certaines passent leur vie à trahir leur cœur. Elles le savent ou ne le savent pas. Le monde s’est chargé de leur faire oublier les voix secrètes qu’elles entendaient dans leur enfance. C’est qu’il est plus facile de trahir...

Carol l’interrompit :

— C’est bientôt l’heure du train... Je dois partir. Papa compte sur moi à la gare... A quelle heure se couche-t-on dans la maison ? Mon tour de chant est à onze heures et demi. Je serai ici aussitôt... Mais vous ne viendrez pas me chercher ?

Quelle précipitation dans ce petit esprit ! Mais ce qui frappait, c’était cette conscience subite de l’exactitude, ce sérieux dans les circonstances.

— Où va-t-il exactement, ton père ?

— A Bruxelles. Il prépare là-bas une exposition de sculptures. Il y est très coté. Il a dit qu’il reviendrait décoré de l’ordre de Léopold ou de je ne sais quoi...

— Il part seul ?

Alors, sans hésitation :

— Non, avec une femme.

— Tu la connais ?

— Elle est n’importe qui... Vous comprenez, celle-là, pas plus que les autres, je ne la regarde. J’aime beaucoup papa.

Mais ses maîtresses se mettent entre nous... Maintenant, j’ai changé... Je me suis fait une vie. Je n’aime personne...

— Mon pauvre chéri...

Comme à ce moment il traversait l’antichambre, Frank, à ces mots « mon pauvre chéri » s’arrêta croyant que sa sœur lui adressait la parole. Catherine ne leva pas la tête. Il disparut dans le corridor.

Quelle fierté elle éprouvait, Catherine, devant cette petite ! Que Frank eût entendu ce mot de tendresse, elle le souhaitait. Il aurait fallu que tout le monde pût l’entendre ! Elle se sent forte, utile soudain, en pleine lumière ! Son sang ne nourrit plus seulement ce corps harmonieux qui est debout — - le sien — embarrassé de luimême, mais sous cette peau fine, en face d’elle, contre elle, son sang, il semble

qu’elle va le faire glisser... Oh ! cette veine mince à la tempe de Carol...

Elle regarde Carol; Quel était donc ce charme subtil, cette enfant dont la seule présence la réjouissait, lui faisait croire qu’elle était guérie de son sort ?

Des cheveux blonds comme une moisson amoncelée très vite, en désordre, avant l’orage. De jeunes dents éclatantes. Des sourcils qui retombaient très bas. Des cils très longs, passés au rimmel. Et puis ce corps qui devait sentir le lait, le vent printanier ; cette chair qui n’avait pas encore dix-sept ans. Des seins hauts, écartés. Des jambes longues. — C’était tout, c’était Carol... Il y avait aussi ses yeux. Ils semblaient retirés au fond d’une grande chambre bleue d’enfant pleine d’ombres et de grands meubles tristes. Ils n’exprimaient aucune intelligence vive. S’ils s’allumaient de lueurs passagères on eût plutôt dit des flammes endormies que des soleils vivants.

...Ils étaient là, devant Catherine, grands ouverts, brillants de larmes.

— C’est vrai ? Votre père est mort hier...

— Oui, il y a bien longtemps qu’il était malade...

Mme Gravier, sur les talons de ses amies, vient de refermer la porte. Elle dit au

ICATE

valet de chambre : « On pourra bientôt servir... »

Carol entend ce pas lourd qui s’approche derrière elle. Du revers de la main, ingénuement, elle s’essuie les paupières :

— Il faut que je parte, que je parte... Il prend le train tout à l’heure...

La vieille dame avait disparu dans le salon. Alors Carol, d’un grand élan complice et reconnaissant se jeta au cou de Catherine. Elle se sentait aimée et laissa un instant la tête contre cette poitrine chaude. Puis rapidement elle courut vers la porte.

« Moins fort » lui fit Catherine de la main. A ce moment, Frank revint dans l’antichambre. Il salua Carol. Quand elle fut sortie, il grommela vers Catherine :

— Elle doit joliment déplaire à maman !

Catherine, sans l’écouter, se retira lentement. L’épais tapis du corridor amortissait ses pas. Le silence, le vide écrasaient l’appartement. Ce ne fut qu’enfermée dans son atelier qu’elle laissa monter ses sanglots qui fêtaient sa joie.

Mme Magalion était propriétaire d’une villa dans le Midi. Elle y laissait toute l’année un ménage de domestiques.

— Partez-y, conseilla-t-elle à Mme Gravier. Vous serez chez vous.

Elle ajoutait en s’écoutant parler :

— Le temps, je le sais, est merveilleux sur la côte d’Azur. Après tant d’émotions vous « baignerez » dans la paix. Frank y « laissera » sa mine de papier mâché...

Mme Gravier se décida. Elle avait pris conseil de Catherine.

— Tu vas rester seule, ma pauvre petite. Mais je pense à ton frère. J’ai peur qu’il ne tombe malade...

D’ailleurs elle-même se sentait-elle bien forte ? Les tracas ne faisaient que commencer, les rangements, la succession... Un décès laisse des suites...

— Françoise sera certainement repartie quand nous reviendrons. D’ailleurs, s’il fallait compter sur elle... J’en ai pris mon parti, Dieu le sait ! Elle pourrait tout de même faire un effort... Je suis seule, main-

tenant. Ah ! cette étrangère l’a bien dressée. Pas d’obligations, pas de devoirs, le bon plaisir. Avec ça l’or\ va loin !

L’appartement sentait encore le thymol.

Les volets étaient clos ; l’antichambre ne recevait plus le jour par la porte vitrée du salon. On laissait allumée la grosse lanterne à vitraux épais. (« Ce bibelot de famille » ainsi que l’appelait l’ironique M. Gravier.)

— Catherine... On mettra les housses ?

La jeune fille acquiesça, indifférente, heureuse à la perspective de cette solitude imminente — les heures de repas à volonté...

En secret, elle disait à Carol :

— Tu verras, ma chérie, comme nous allons vivre tranquilles !

Un matin, Cyprien descendit une malle et une valise. Mme Magalion et Catherine, sur le trottoir, claquèrent la porte du taxi.

— Elle va pouvoir se reposer, votre chère maman, dit la veuve à la jeune fille comme elles remontaient ensemble dans l’ascenseur. C’est mieux ainsi. Et vous verrez quel teint « de bronze » Frank va nous rapporter de là-bas !

C’est fait...

La solitude, la liberté... Le grand appartement est vide. Catherine parcourt l’antichambre. Un bruit confus lui bat aux oreilles. Il faut commander le déjeuner. Il est huit heures et demi du matin. C’est vers cette heure-là que Françoise est partie, il y a deux ans. On n’a pas l’habitude d’être debout, déjà en face de soi-même, si tôt dans la matinée. La journée va paraître longue. Carol dort encore. Il ne faut pas l’éveiller... Pauvre chérie... Oh, pourvu qu’elle s’éveille bientôt ! D’instinct, parce que Mme Gravier n’est plus là pour le faire, Kate prend son mouchoir, essuie la poussière entre des bibelots sur une commode. Comme elle fut ingrate pour sa mère !

Prendre tous ces petits soins du ménage, on n’apprécie pas assez la patience que cela suppose. Cela mérite qu’on vous comprenne, qu’on vous aide...

Catherine s’assied. Sa tête, comme un fruit qui renonce à peser si lourd, penche, sombre entre ses mains. On entend des bruits de vaisselle au bout du petit couloir de la cuisine.

« Pauvre maman... »

La tristesse tourne dans le cerveau de Catherine. Mais ses remords se précisent

mal. Sommes-nous sincèrement capables d’un regret quand nous avons tant de fois choisi, en toute conscience, de suivre notre plaisir ?

Elle se dit que voilà les conséquences de ces journées malheureuses. Elle n’oublie pourtant pas cette joie qu’elle maintient au centre de son cœur...

Le cartel de la salle à manger, trop lentement, sonne neuf heures.

— Il a besoin d’être remonté, pense Catherine.

Puis elle se reproche aussitôt de ressembler tout à fait à sa mère.

« Tu verras comme nous allons vivre tranquilles ! » Eh bien, Catherine, le moment n’est-il pas venu ?

Soudain, la jeune fdle se souvient que Françoise et Mrs. Curtell viennent dîner avec elle ce soir. Il faut en avertir la cuisinière. Puis elle se dit à elle-même en souriant :

« Mais tout de suite après, elles partiront. Je murmurerai à Carol : Eteignons partout, ma petite. Allons dans l’atelier... »

Oui. L’avenir a tout de même un goût délicieux...

Catherine remonta le corridor obscur mais devant la porte close de son atelier — c’est là que Carol était encore au lit — elle s’arrêta. La pensée lui vint d’entrer dans la chambre de sa mère. « Au besoin j’omettrai un peu d’ordre... »

Fdle se sentait attirée par les dernières traces qu’avait pu laisser Mme Gravier.

Dans la grande chambre muette les volets étaient clos. Catherine fit jouer le commutateur : au centre du plafond une vieille ampoule à charbon s’alluma. Cela rappelait la lumière rouge des lampes à huile de la Roche-Monteau, vieille demeure de ses grands-parents paternels où Catherine avait passé plusieurs étés dans son enfance.

Chaque objet sur les étagères, chaque photo jaunie dans les cadres suscitait une idée de mort, de renoncement. Le baldaquin, le grand lit lui-même, les rideaux vert foncé, le mobilier en palissandre, les chaises capitonnées, Catherine ne pouvait croire que tout cela eût jamais été le cadre d’une jeunesse conjugale heureuse —

même courte. Epoque disparue ! La jeune fille en fixait mal les plaisirs. Rien ne montrait dans cette atmosphère qu’on y eût prévu pour la rendre amoureuse la moindre de ces couleurs saines et vivantes, sur les murs, dans les étoffes, — dont un jeune ménage, aujourd’hui, entoure sa joie.

Cette chambre, c’était le luxe étroit, mal aéré, de générations qui portaient, jusque dans leurs loisirs, leur propre deuil sans le savoir, — avec des femmes qui ramassaient par terre leurs épingles à cheveux. Cette chambre, c’était toute l’enfance de Catherine : les rhumes, la scarlatine, une otite soignée dans ce grand lit — « la mignonne aura plus d’air ici que dans sa petite chambre » ; les cadeaux de première communion exposés sur cette commode... Et le grand fauteuil, celuilà, où, avant l’heure de la mettre au lit, Mme Gravier tenait sur ses genoux, « pour les confidences », sa seconde fillette, moins ombrageuse que Françoise et aussi plus confiante quoique impatiente autant qu’elle...

Catherine s’était assise sur le lit. A peine un ou deux visages, peu de flirts dans ses souvenirs, moins encore de fiancé ou de

prétendu tel, pas même un lien d’inquiétude et de tendresse avec une amie. Il semble que sur toute cette existence la grande figure austère et rapace de Mme Gravier ait fait planer une ombre où rien ne pousse. Et Catherine s’attendrit à la pensée que c’est grâce à Frank qu’elle a pu, en le choyant, se délivrer en partie d’une richesse sentimentale intacte et qui l’étouffe encore. Non, aucune autre émotion...

« Pauvre maman chérie... Elle est dans un compartiment, maintenant, avec Frank.

Frank doit faire le gandin dans le couloir ; et elle, dormir ou prier... »

Catherine hausse les épaules. Il y a des gens qui ne savent que prier... « La seule fois, pense-t-elle, que j’ai vu maman sourire à la messe, c’est parce que le prêtre disait sa messe comme un saint, à voix haute, en se passionnant sur les versets... »

Catherine se redresse.

« Elle me rendit heureuse, songe-t-elle encore, mais elle aurait pu faire que je continue à l’être... Elle est tourmentée, elle a souffert. Elle souhaite inconsciemment que je sois tourmentée moi-même... » Catherine trouve soudain trop épais ses bas noirs achetés en hâte la veille de l’en-

terrement. « J’en achèterai d’autres, se ditelle, et j’en profiterai pour en trouver de fins pour Carol... »

Il lui apparaît ainsi qu’elle n’a pas cessé de penser à la petite.

Elle avait bavardé tard dans la nuit avec Carol. Ce matin, elle venait de se lever trop tôt. Maintenant, un retour de fatigue lui serrait le cerveau. Alors elle posa la tête sur l’oreiller que Mme Gravier avait eu soin, avant de partir, de placer en évidence sur le lit pour que Louise n’oubliât pas d’y « faire un point », car il était crevé.

Le vent, dehors, faisait claquer des fenêtres.

« Carol ne va pas s’éveiller maintenant... Je l’entendrai bientôt sonner pour qu’on lui apporte son déjeuner... »

Catherine laissa le sommeil l’envahir.

...On marchait dans le corridor. Catherine bondit, ouvrit la porte.

Carol se précipita :

— Votre maman est bien partie ? Et Frank, il ne va pas vous manquer, Frank ?

Puis, sur un ton un peu railleur, jaloux : « Vous l’aimez bien, n’est-ce pas ?

D’ailleurs on aime toujours ses jeunes frères... »

Catherine, étourdie, regardait ce visage mutin qui se haussait vers elle. Carol se dressait sur la pointe des pieds. Elle était habillée, prête à sortir.

— Je ne rentrerai pas déjeuner, ditelle.

Et, d’ un air important :

— J’ai des courses à faire, des amis à voir...

Elle ne laissait pas à Catherine le temps de l’interrompre. Elle ajouta mille détails sur un rêve qu’elle prétendait avoir fait, traçant dans l’air de grands gestes enfantins et, du plat de la main, le coude plié, caressant, pour le plaisir, sa cloche de feutre.

Surtout, elle ne voulait pas dire où elle allait.

Catherine lui fit mettre ses gants ;

— C’est mieux que de les tenir à la main. Et puis, tu en imposeras à la concierge...

Carol sortit en courant. Un parfum de seconde qualité imprégnait l’air du corridor. Louise faisait les chambres.

La journée était donc commencée.

Catherine, debout au milieu de son atelier, hésitait sur ce qu’elle allait faire. Elle manquait rarement de décision. Dès le saut du lit, son bain pris, elle se mettait au travail. A ceux qui téléphonaient elle faisait répondre « Mademoiselle est sortie ». Avant le déjeuner, les uns à la suite des autres, elle les rappelait, organisait ses soirées. Ainsi départageait-elle le travail et le plaisir.

Pauvre travail, pauvre plaisir ! Le lit de Carol était ouvert, chiffonné. La petite avait eu soin de rejeter les draps au pied. Des bas tramaient, des souliers, son pyjama sur la descente de lit... L’atelier n’avait pas été aéré.

« Quelle chaleur ! » fit Catherine.

Elle ouvrit la grande fenêtre sur la cour. Les cheminées des toits fumaient. Alors Catherine monta en haut de l’échelle et préféra faire entrer l’air de la rue par la baie.

Malgré tout elle ne put se mettre au travail, tournant sur place. Elle se mordit les doigts...

« C’est bien simple, je vais toujours faire ce lit... » Elle verrait après. Ce désordre dans l’atelier était peut-être la cause d’une telle mélancolie...

Elle ramassa le pyjama, le plia, repoussa les souliers, écarta le divan du mur, secoua les draps. Elle n’avait point l’air de voir que sbn propre lit, contre la cloison opposée, présentait un bouleversement semblable. Seul ce que la petite avait touché l’attirait, lui paraissait de quelque importance.

Mais quand elle fut pour empoigner l’oreiller que la tête de Carol avait creusé elle s’arrêta dans son geste.

— Enfant chérie... murmura-t-elle.

Des larmes lui mouillaient les yeux.

Elle se sentit alors tomber à genoux. Ce moule d’étoffe où les cheveux avaient dû laisser un parfum l’hypnotisait. Catherine y plongea la face, respira... La blonde chevelure qu’elle croyait voir la caressait. Elle étouffa, se redressa.

Puis, les paupières baissées, elle se dit que par amour elle saurait bien avoir la patience d’attendre jusqu’au soir, quand Carol rentrerait...

Et cette journée s’acheva, comme tant d’autres depuis quelque temps, sans qu’elle

ait eu envie de peindre ni de penser. « C’est étrange, disait-elle, je ne sens plus rien... » Dehors, là où elle se passionnait autrefois pour des ombres, des formes, du mouvement, elle se retrouvait sans goût, indifférente. Elle marchait vite comme pour ne pas penser à sa passion misérable. Elle cherchait à maintenir coûte que coûte le rythme d’un bonheur impossible, serrant Carol dans son cœur, se souvenant des pointures de bas, de gants de la petite et, pour les disques de gramophone, de ses orchestres et chanteurs favoris. Ces préoccupations infimes, multiples et précises pouvaient donner à Catherine l’illusion d’avoir trouvé un équilibre. Allait-elle enfin pouvoir se croire semblable à toutes les femmes de son éducation et de son milieu qu’elle croisait là, dans le flot de la rue, dans les magasins : « Demain, j’ai beaucoup de courses à faire et, à six heures, deux thés et un cocktail où j’amènerai une amie... » ?

Etait-ce possible ?

— Comme « vous faites digne » ce soir ! Une vraie maîtresse de maison...

— Vite ! dit Catherine. Va te déshabiller pour ton bain. J’attends Françoise et Nancy Curtell à dîner.

Kate avait mis une robe du soir sombre, très simple. Elle ajouta, avec timidité, comme si elle craignait que Carol ne se rebiffât :

— Tu pourrais mettre ta jupe violette.

Elle « fait » demi-deuil.

L’enfant leva la tête, étonnée, les yeux égarés.

— Mais oui, mon chou, reprit Catherine pour lui expliquer ; tu sembleras faire partie de la famille...

— Je n’aurais jamais cru, dit Carol, que vous aviez des idées dans ce gout-là ! Ah oui ! très maîtresse de maison...

Catherine eut peur de l’avoir ennuyée, effarouchée peut-être. Elle ne fut rassurée que lorsque la petite, ainsi qu*au premier jour, l’étreignit au cou. Autour de ce corps fragile elle répondit en serrant les bras.

Ses doigts crispés sur les reins de l’enfant furent le nœud solide de l’étreinte. A quelle bouée Catherine croyait-elle s’accrocher ?

— Vrai de vrai ? dit Carol en reculant d’un pas. Nous sommes pressées ?

A qui d’autre Catherine eût-elle pardonné ce langage ?

Elles se trouvaient dans l’atelier. Carol se jeta parmi les coussins du divan qui lui servait de lit. Ainsi étendue elle se déshabilla rapidement. Puis, éclatant de rire :

— Oh ! Catherine... Je suis de votre avis... J’adore Paris, son trottoir, ses boîtes, ses bars d’acajou verni, ses mots de passe quand les gens trafiquent ensemble... pour l’amour ! Laissez-moi vous raconter... J’adore le bruit, le mouvement, tout ce qui scintille : le nickel des voitures* les vitrines de robinetterie, les appareils tout blancs pour le chauffage central... Je resterais des heures devant une enseigne lumineuse qui raconte que l’Egypte est le plus chaud des pays. Ca ne coûte pas cher des voyages comme ça ! Ma parole ! Je suis fière de moi quand il m’arrive des aventures comme tout à l’heure...

— Mais tu as bu, Carol...

— ...Car après les compliments qu’on vient de me faire !

Elle se mit à prendre l’accent anglais :

— « ...La transparence de votre peau, votre enthousiaste tempérament, vos dorés petits cheveux ! » Une autre disait : « Vos yeux de souris... » Et quoi encore ? Que j’étais faite comme Titania, comme Cressida !

Dans sa joie elle se roulait sur le divan.

— On a voulu m’embrasser... Il paraît que mes lèvres ont l’air d’un fruit à croquer... A croquer ? A-t-on idée ! On ne croque pas un fruit... N’est-ce pas Catherine ?

Catherine demanda d’une voix basse qui tremblait un peu :

— Alors, il y a des gens qui ont voulu t’embrasser ?

— Figurez-vous qu’Emilie, la patronne du Cœur traqué...

— Qu’allais-tu faire dans ce bar l’aprèsmidi ?

Carol hésita. Si Catherine soudain allait se fâcher ? Carol tenait à rester encore chez elle.

— Cette femme me donne des billets de théâtre que je revends...

— Joli commerce...

— Eh bien, mais ce n’est pas malhonnête !

— Elle t’aime donc tant que cela...

Elle est si désintéressée ?

— Catherine, laissez-moi finir... Naturellement je me suis tout de suite aperçue... Aujourd’hui elle avait un drôle d’air, faisait des yeux doux, penchait la tête de droite et de gauche. Vous pensez bien — on m’en a assez parlé d’Emilie — je me suis dit « Ma vieille... Tu peux toujours courir ! »

Carol reprit son souffle.

— Vraiment ? fit Catherine, cherchant à se rassurer.

La petite était rose d’excitation.

— Devinez donc où elle voulait en venir ? Ah ! Emilie... Dans un coin du bar il y avait ces femmes très chics dont je vous parlais...

Catherine l’arrêta : « Viens toujours prendre ton bain. Il refroidit. Où se trouve ton linge ? » Elle eût été heureuse d’avoir un prétexte lui permettant de bouger, de paraître moins attentive au récit de Carol. Elle éprouvait une gêne dans la respiration et n’aurait pu parler davantage.

— Mais je reviendrai m’habiller ici ! objecta Carol. Venez, venez !

Catherine avait déjà tiré de la valise la

petite jupe en crêpe de chine violet. Elle la reposa. Par la baie vitrée elle vit le profil dur d’un toit et les cheminées en clairobscur contre le ciel...

Fragile, nue, avec des rires et des simagrées, Carol se laissa glisser dans le bain, se mouilla les cheveux. Son visage en parut amoindri.

— Dépêche-toi, fit Catherine. Il est déjà sept heures...

Elle avança une chaise, s’assit tout contre la baignoire.

— Une des <' ladies », reprit alors Carol d’une voix rapide comme pour montrer qu’elle avait attendu avec impatience cette minute, une des « ladies » vous ressemblait. Elles me prièrent de choisir un cocktail, tapèrent du poing sur la table. Elles avaient beaucoup bu, me prenaient très au sérieux... Vous voulez tout savoir ? Elles m’ont dit : « Vous êtes une enfant de poésie... » J’ai répondu que je ne faisais pas de vers ! Elles parlaient vite, cherchant à cacher par leurs phrases les phra-

ses de l’autre... « Oui î Vous êtes celle qu’on suit dans les rêves... »

— Je croyais qu’elles allaient dire :

« Celle qu’on suit dans la rue ! » interrompit Catherine amèrement.

— « ...et qu’on retrouve — trop souvent, hélas. — dans la rue (oui, en effet, dans la rue...) laide, vulgaire... » Ou enfin quelque chose comme ça ! « Les filles de votre âge, à moins qu’elles ne soient timides, sont bécasses. Votre nom ? Eh bien, Carol, vous êtes les vrais quinze ans de la femme... »

« Vous comprenez cette phrase, vous, Catherine : « Vous êtes les vrais quinze ans de la femme ! »? Je n’ai pas compris tout de suite... D’ailleurs j’ai dix-sept ans. C’est très intelligent, n’est-ce pas ?

Carol, avec une mine sérieuse, avait baissé les yeux sur sa jeune poitrine tendue.

— Elles me questionnèrent, poursuivit-elle. « Où habitez-vous ? Avez-vous une maman ?» Je ne sais quoi encore... Le barman rigolait par saccades, me faisait des yeux, essuyait des verres, — avec sa grosse face rouge. On l’appelle « White Mount ». Il ressemble à une montagne sous sa veste blanche... C’était une distraction

pour lui. Moi, à sa place, je deviendrais folle au milieu de tant de bouteilles. Je n’y reconnaîtrais rien ! Une Américaine me demanda si j« connaissais les Etats-Unis.

« Pas même les studios d’Hollywood ! lui ai-je répondu. »

Et Carol de rire de sa plaisanterie. Mais Catherine ne bougeait pas.

— Vous avez l’air furieux ! reprend la petite. Vous êtes jalouse ?

Puis, refermée sur elle-même :

— C’est bon. Je ne vous raconterai plus rien.

— Dépêche-toi... Françoise et Nancy Curtell vont arriver.

Carol se frotte lentement les bras, affecte de prolonger ce silence qui, elle, ne la gêne pas. Enfin, sur un ton sourd qui signifie : « Attends un peu... Je n’omettrai aucun détail, et tu seras bien embêtée... », sans presque dissimuler cette joie un peu méchante de petite fille vexée, elle reprend :

— « Je vous emmène aux Etats-Unis !

me dit-elle. N’est-ce pas ? C’est décidé ? »

L’air entêté, Carol ne continue pas, se met brusquement debout, éclabousse la pièce, s’étire comme si elle pensait déjà à autre chose. Qu’a-t-elle répondu à l’Américaine ? Catherine veut savoir. Il faut qu’elle sache.

Mais justement Carol se replonge dans l’eau, reprend : « Alors, savez-vous ma réponse à cette femme ?

— Tu as refusé, c’est simple...

— Oui...

Carol eut un dépit. Alors, comme pour se venger, elle ne s’arrêta plus... On avait pris Emilie à témoin : « N’est-ce pas Emilie ? Un chef-d’œuvre, la mioche ! Ce corps, cette jeunesse, cette intelligence ! De la paume des mains aux épaules, tout ce fleuve de peau fine à remonter, à embrasser jusqu’aux épaules... »

— Elles me palpaient du bout des doigts. Je me prenais pour un bibelot rare. J’aurais voulu que toutes mes amies puissent les entendre et aussi tous les garçons de la terre !... Ah ! quels mots choisis elles avaient ! Un peu comme vous, d’ailleurs.

* J’essayais de retenir les phrases, les adjectifs. Mais pft ! elles parlaient vite ! Et l’Américaine m’embrouillait. « Quite true !

Quite true ! » criait-elle à chaque instant. Elle m’appelait « Baby darling » ! Mais elle appelait aussi le barman « Baby darling » et aussi Emilie « Baby darling » ! Elles m’ont proposé de l’argent pour mes taxis, mes bâtons de rouge... C’est très gentil... Elles connaissent les noms des bijoutiers de la

rue de la Paix par ordre de numéros, en partant de la place Vendôme. Demain je goûte avec elles. Un quartier très bien, au Ritz... Connaissez-vous ça ? Nous nous sommes embrassées, naturellement.

Carol parlait encore, mais elle parlait d’autre chose. Elle souhaitait rencontrer un jour un beau garçon. « Il serait brun, avec des bagues — très riche, naturellement. Je lui choisirais ses cravates. Sa voiture ferait du cent trente, cent trente-cinq... Il saurait la réparer lui-même... »

Catherine ne l’entend plus. Elle est toujours assise contre la baignoire et ses yeux se posent sur les deux épaules étroites, les cheveux collés. Elle repense à ces paroles ! « N’est-ce pas, un chef-d’œuvre, la mioche : ce corps, cette jeunesse, cette intelligence ! » Son regard est fixe. Elle fait l’inventaire charmant, charnel de Carol : le col, les joues, les lèvres, la poitrine peu formée... Le reste se devine sous l’eau savonneuse...

Carol s’exclafïe. Se moque-t-elle ? Elle éclabousse Catherine par plaisanterie.

— ■ Tenez ! Là, dans le cou... Grattezmoi, Catherine !

Catherine se lève, s’exécute.

— Continuez. Continuez. J’adore çà...

La petite, assise dans le bain, se cambre. Ses mains, appuyées de chaque côté d’elle, la montent et la descendent à contre temps du mouvement de Catherine.

Catherine, essoufflée, voudrait cesser ce jeu. Elle est prise d’un soudain vertige, sent son bras s’amollir, cogner le rebord de la baignoire. Elle s’assied, ferme les yeux...

Quand elle se ressaisit, elle est penchée sur l’eau trouble, tout près de Carol. Carol, deux fois, lentement, se soulève à fleur d’eau, se laisse retomber, les paupières entr’ouvertes.

Alors Catherine se mord les lèvres. Elle est là, serrée sur elle-même, livrée à cette bourrasque dans son corps, impuissante à se ressaisir. Comment se calmerait-elle, se dirait-elle « Je suis folle... Tout ceci est odieux... » ?

L’esprit n’existe plus. De vivant, elle n’entend plus dans son être que ses muscles et sa chair qui vibrent. Elle claque des dents. Carol est toute sa pensée, au moment où ce grand délire qui éclate l’apaise enfin d’un seul coup. Elle s’est redressée... Comment ignorerait-elle ce qu’il lui arrive ? Elle a honte...

Le temps passe.

Pas un bruit dans l’appartement ; tout semble mort. Carol elle-même ne bouge plus. Juste le léger sifflement de la veilleuse du chauffe-bain et la goutte d’eau, sur un rythme obstiné, dans la baignoire...

Au loin, très loin, en songe, une trompe de voiture, plus âpre, plus résonnante que les autres...

Catherine a découvert un état d’être nouveau. Elle semble écouter dans cette paix des échos lointains qui lui parlent de bonheur. Elle découvre des terres promises. Et quelle lucidité de l’intelligence ! Il lui semble que, debout devant sa toile, elle aurait du génie en ce moment. Les yeux rouverts, c’est comme une aube...

Carol guettait ce réveil. Elle n’a point l’air d’avoir remarqué...

— Il serait peut-être temps que je me sèche, dit-elle.

— Oui, sans doute...

Catherine veut se dresser la première.

Des brumes passent devant ses yeux. Ah mais ce n’est pas si facile que cela...

Cette fois elle est debout, les doigts croi-

sés sur la nuque, les coudes formant deux triangles avec la tête. Des images se bousculent dans son esprit...

— Allons, Carol ! Vite... Tu auras une glace aux fruits pour ton dessert.

— Une glace aux fruits ?

Catherine saisit l’enfant aux aisselles et hop ! d’un seul effort, voici la petite forme ruisselante hors du bain. Doucement, d’une serviette, Catherine la frictionne. Sur ce jeune corps elle répartit sans le savoir toutes les caresses qu’un instant plus tôt elle s’est plu à imaginer.

« Comment étais-je embarrassée, tout à l’heure ? C’est trop bête... »

Elle se sent clairvoyante. Elle tourne autour de Carol, s’agenouille pour lui essuyer les jambes. La vie, avant tout, n’est-elle pas simple ?

Puis elle s’occupe à ramasser le linge qui traîne. Elle chantonne, aurait envie d’un verre de whisky, n’y pense bientôt plus. A la dérobée, avec une discrétion presqu’ excessive pour une femme vis-à-vis d’une autre, elle se tourne, le regard brillant vers Carol.

Ah, ce n’était plus la sombre, l’absurde curiosité de tout à l’heure ! C’était en elle comme un état de franchise, de certitude.

JT

Elle ne subissait plus cette gêne, cette maladie, cette impression désespérée qu’un mouvement, une parole pouvaient à chaque instant contrarier la petite, l’éloigner... Elle lui jette un de ses peignoirs sur les épaules. Carol s’y trouve perdue.

— Voyez-vous ! dit-elle en faisant des mines devant la glace, c’est par ce sourire en coin que j’ai fait la conquête des femmes du Cœur traqué !

Catherine n’a pas l’air d’avoir entendu. Chaque fibre, en elle, est ivre. Pourquoi ne s’est-elle jamais pressée d’imaginer cette surprise sublime, ces gouffres d’une seconde où sombrent ceux qui s’aiment dans la gloire de la chair, — leurs tourments, la lumière et toutes leurs pauvres années d’existence avec eux ?

Soudain, elle voit dans la glace la peau rose, veloutée de Carol. « Ces femmes du Cœur traqué... » Catherine va-t-elle laisser échapper son bonheur ?

— N’est-ce pas ? N’est-ce pas ?.. Tu seras à moi seule... Tu ne reverras plus ces femmes. Jure-moi... Elles te perdraient ! Tu resteras ici...

Enveloppée par les bras de Catherine, Carol écoute, se laisse faire, s’abandonne à la joie diffuse de sa coquetterie. Cette cha-

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