‹ KateChapitre 3 sur 4 · KA.TE · texte numérisé non relu

KA.TE

leur d’être aimée lui tend le corps comme à une jeune chatte. Elle décide : « Ce soir, je ne chanterai pas ! Ils m’embêtent ! » Catherine l’entraîne dans l’atelier, l’embrasse encore plusieurs fois.

— Vite, ma chérie... Simplifie. On sonne ! Les voilà... Roule tes bas à l’américaine :

Puis, sur le point de sortir : « Enfin, viens vite ! Rejoins-nous. Je ne veux pas les faire attendre. Françoise se fâcherait. Son amie a toujours faim... »

Une voix pointue et anglaise arrive déjà de l’antichambre. Une autre, plus sourde, lui répond. Carol reste sur place les mains ballantes. Elle n’a pas l’habitude de ne pas prendre tout son temps...

Les deux sœurs se traitaient en « étrangères intimes. » Elles se serrèrent la main.

— Pour qui cette « supplémentaire »

chaise, cette quatrième assiette, ces quatrièmes deux verres ? demande Nancy Curtell à qui la vie semble légère. Vous espérez un invité, Katie ?

— Oui, justement... Mieux qu’un invité.

Elle aurait raconté toute l’histoire de Carol... Elle sentit que les deux femmes, distraites, n’écouteraient pas.

— Mais ne l’attendons pas, reprit-elle...

— Est-ce une femme ? demande Françoise intriguée. Si c’est une femme il ne faut pas commencer avant elle...

— Françoise a raison ! ajoute Nancy Curtell.

Toutes trois néanmoins s’étaient assises. L’Américaine soupesa sa cuillère. « Lovely argenterie ! » Elle la plôngea lentement dans son potage, commença ainsi le repas, oubliant qu’elle avait été d’avis d’attendre.

— Donnez-moi du porto..., demanda Catherine à la femme de chambre.

Elle se sentait séparée de ce couple par une délicatesse qu’il n’avait pas. Elle aurait voulu ne plus avoir à leur dire un seul mot. Et pourtant, si elle pouvait parler de Carol... Mais elle se heurterait à des sourires...

Elle pencha la bouteille au-dessus du verre de l’Américaine :

— Porto, Nancy ?

Françoise s’interposa :

— Non, non, Catherine ! Elle a bu toute l’après-midi...

— Toute l’après-midi, reprend Catherine ! Où donc avez-vous été ?

Les deux complices se regardent,* éclatent d’un rire facile. Et comme Nancy Curtell se verse de l’eau :

— Pauvre cher estomac ! s’écrie Françoise. Oui, nous avons traîné dans un bar. Une aventure... Nancy a voulu retarder notre départ. Tu vois la complication... Nous avons nos places sur le Paris aprèsdemain...

— Cela valait le coup, interrompit l’Américaine. C’était une tellement adorable petite chose...

Un silence. Catherine va se lever, appeler Carol. « Elle n’en finit pas, cette enfant... »

— Quelle enfant ? demande Françoise redressant la tête.

Catherine, tout à tour, regarde les deux amies dans les yeux. Une angoisse soudaine et comme une révélation... Elle porte une main à sa gorge. En une seconde elle décide de ne pas appeler Carol, de ne même pas prononcer son nom ! Oh, surtout pas son nom ! Ce pressentiment est une preuve... Elle sait : Françoise, Nancy Curtell... les

femmes qui ont voulu emmener Carol...

— Alors ? demande Françoise. Que de mystères !

Puis, irritée :

— Parle, enfin, Kate !

— Sais-tu seulement si j’ai quelque chose à dire ?

Le regard de Catherine s’est durci ; il repousse Françoise. Ses lèvres bougent mais ne prononcent rien. Françoise entendelle ce langage muet : « Tu ne comprends, donc pas... ? »

Nancy Curtell est secouée par un rire bref. Françoise demeure interdite. La pensée lui est enfin venue : « Cette enfant, dont parle Catherine... si c’était la mioche du Cœur traqué P Ne leur avait-elle pas dit : « J’ai une amie qui habite un grand appartement et qui vous ressemble... ? » Quoi ! cette amie serait Catherine ? »

Catherine n’hésite plus, se lève de table. Françoise va parler, ou rire, ou se mettre en colère. Il importe de ne pas l’écouter. Oh non ! Ce serait si vulgaire de s’expliquer !

Catherine se retrouve dans l’antichambre. On l’entend pousser la porte du vestibule, marcher... A deux reprises elle appelle. Un cri, une sorte de déchirement...

— Peut-on continuer à servir ? demande Louise. A

— Bien sûr ! répond Françoise.

Elle regarde son amie d’un œil pétillant. « Par exemple ! De Catherine j’aurais cru pouvoir m’attendre à tout mais pas à cela ! »

— Elle a eu peur qu’on ne la lui chipe ! insinue l’Américaine soudain dégrisée.

— Qui ça, la ? Tu as donc deviné aussi ?

— Naturellement... Je suis entrée... Et sur une des tables de l’antichambre j’ai vu... oui... une petite toque, une petite manteau verte... J’ai tout de suite reconnu... Carol ! C’est vraiment bête cette histoire... Qu’allez-vous faire ? Il fallait y penser... The world is so small !

Engourdissement ; passion retombée au calme. C’est, l’heure de soi-même, l’heure de travailler. « Quel malheur, pense Catherine, que je ne puisse peindre en respectant cette obscurité ! On compose, on écrit dans la nuit. Mais peindre... »

Elle retourne à son livre ouvert sur ses

genoux. Il est une heure du matin. Depuis onze heures du soir elle n’a pas quitté, toute habillée, cette position assise au bord de son divan. Une lampe basse veille près d’elle sous un abat-jour de Java et la lueur de Paris se glisse entre les rideaux.

Il commence à faire froid. Dès que le radiateur faiblit l’atelier se refroidit vite. Au septième, au-dessus des maîtres, les domestiques parlent encore ou marchent sur le plancher nu de leur chambre. On les entend.

Contre le mur opposé de l’atelier, en face de la place où Catherine est assise, des draps blancs éclairent l’ombre. Une poitrine, dans son sommeil, respire doucement. Carol dort... Par moment il monte du dehors un fracas ; c’est un camion, un autobus chargé qui passent. Ils se confondent bientôt avec la rumeur persistante de la ville...

Au loin, — au large — des sifflements de trains...

Soudain, Catherine se lève, se dirige vers la grande table où pêle-mêle sont des pinceaux dans des verres, des étuis à crayons, des bouteilles de liqueur, de la correspondance éparse. Occupant tout un angle, quelques assiettes, des fourchettes, un

plat témoignent qu’on a pris là un repas. « Quel désordre ! Cela ne peut rester ainsi...»

Alors, soigneusement, Catherine empile les assiettes, rassemble fourchettes et couteaux. Les croûtons de pain, les miettes, elle les conduit au bord, les reçoit dans le creux de la main. Puis, une boulette de mie qu’on a sculptée, elle la fait glisser entre ses doigts, la palpe. Elle ne la jette pas ?

Non, elle la pose au milieu des lettres et des crayons.

C’est Carol qui l’a pétrie...

Quand elle avait quitté la salle à manger, c’était sur ce coin de table, loin de Françoise et de son amie, que Catherine avait fait servir le dîner de Carol et dîné elle-même.

Le repas s’était écoulé en silence. En revenant dans l’atelier, Catherine s’était abattue aux pieds de Carol. La petite n’avait point osé rire. Elle se trouvait enfin prête pour le dîner et se coiffait !

« Je suis stupide, Carol ! Stupide ! Si tu savais ce qui arrive... Mais sois gaie, toi au moins ! Ris ! Moque-toi de moi, ma chérie... Je ne veux pas que tu sois triste... » Carol avait répondu :

— Vous êtes drôle... Qu’avez -vous, encore ?

Elle souriait, sans goût, ingénuement, à ce beau corps replié sur lui-même, à ce visage d’inquiétude qui se frottait à sa robe. Comment se serait elle doutée ?.. Quel ennui d’avoir à consoler cette femme larmoyante — neurasthénique, plutôt — décoiffée...

— Vous avez « plaqué » vos invitées ?

Elles vous excuseront puisque vous vous sentez souffrante... Pourquoi vous tourmentez-vous ?

— Ne parlons plus de cela. Tu dois avoir faim... Je vais faire apporter le dîner

Catherine, avec fermeté, explique qu’elle a dû changer ses plans. D’ailleurs, ne serait-il pas plaisant de faire « dinette », là, par exemple, sur le coin de la table ?

— Ah bien ! Vous avez changé d’avis sur votre sœur ! Vous ne l’aimez plus ?

— J’ai mis à refroidir à ton intention une demi-Lançon... Es-tu contente ? Pour nous deux seules... Es-tu contente ? Croistu, hein, que nous allons rire !

Dans sa robe du soir qui lui plaçait haut la taille, l’enfant ne bougea, ne répondit pas. Elle se sentait la dignité d’une jeune

maîtresse de prince sous Louis XV. Mais elle eût préféré dîner avec des figures nouvelles, dans la salle à manger. D’autant plus qu’elle avait pris la peine de s’habiller...

Elle n’osa pourtant pas laisser voir qu’elle eût un regret.

Catherine sonna la femme de chambre. :

« Qu’on dispose deux couverts ici et qu’on apporte les plats — tous ensemble — dès que ces dames, à la salle à manger, seront servies. Ce ne sera qu’un petit dérangement. Elle en aura beaucoup de gré à Louise... »

— Françoise \!

Sa propre sœur. L’avoir reconnue dans cette femme !..

Depuis l’enfance, pour Catherine, elle était la grande sœur qui marche devant, de trois années plus grande, plus « haute », et qui doit voir très loin, beaucoup plus loin que sa cadette dans la vie ! Oui, Françoise, Catherine la respectait secrètement et jusqu’à vingt ans son existence n’avait été que de reprendre sa trace encore chaude... Les robes devenues trop étroites pour Françoise, au tour de Cathe-

rine de les porter ! Catherine étudia-t-elle jamais dans des livres que Françoise n’eût déjà écornés, lacérés ?

Ainsi l’avaient voulu l’économie, l’esprit de tradition de Mme Gravier...

Au couvent, dès la première classe de l’année :

— Catherine Gravier ?

Catherine se lève.

— Vous êtes la sœur de Françoise ? Une brave petite fdle, Françoise... Tenez, elle était assise au troisième rang. Prenez sa place, Catherine !

— Françoise... Françoise...

Et cette sœur semblable, voici avec quelles choquantes différences, à deux ans d’intervalles — le voyage d’Amérique — Catherine la retrouvait ! C’était tout un passé de confiance, d’admiration qui sombrait (l’implacable réalité venue, ô presque romantique Catherine !) — toute une enfance facile dans l’ombre de Françoise et de Mme Gravier...

« Ainsi, c’est évident... Nancy Curtell entretient Françoise, l’aime... Et Françoise ! devenue cette femme sans pudeur, sans retenue... »

Comme pour endormir sa surprise, Ca-

therine s’était appuyée dans l’ombre, à la baie vitrée, pendant que Louise préparait les couverts. De regarder cette obscurité teintée de rouge, c’était comme si l’on avait eu les yeux brûlants et bandés.

« Je ne croyais pas, pensa Catherine, que quoique ce soit eût jamais pu me donner cette impression de scandale, de dégradation... Je n’ai pas eu le temps de me défendre. Quelle odieuse révélation ! Pouvais-je m’y attendre ? Françoise, Françoise, est-il écrit que je doive un jour te ressembler ? »

La nuit était|retombée de partout dans l’esprit de Catherine. Les repères fuyaient, devenaient obscurs — comme par exemple cette phrase à quoi la jeune fille tentait de se rattraper : « Je savais pourtant qu’elle vie mène Françoise ! Je le savais ! »

— Alors on dîne cette fois ! s’était écriée Carol du fond de l’atelier. C’est servi...

Catherine détache son front de la vitre, se retourne. Elle se répète encore : « Oui... Que de différences, maintenant, entre Fran-

çoise et moi ! » Mais elle voit Carol fraîche, fine, aux cheveux blonds. Sa robe foncée lui laisse la gorge et les bras décolletés. La lampe sur pied l’éclaire à la hauteur des épaules...

Alors il semble que le destin de Catherine s’éclaircit. Ce n’avait été que parce qu’elle tournait le dos à Carol qu’elle avait pu se désespérer... Un être vivant, s’il est beau, face à nous, rassure toujours.

Et maintenant Catherine se sent rassurée... Elle s’avance, s’assied à la table, caresse d’une main sensible sa blouse de soie.

— - Pourquoi souriez-vous ? lui demande Carol en reposant sa cuillère dans son assiette. Vous pensez à quelque chose de drôle ?

Catherine ne répondit pas. Son visage, en effet, s’était illuminé lentement, jusqu’à ce sourire qui semblait se redouter un peu lui-même...

Peu après le repas, Françoise était venue frapper à la porte de l’atelier :

— Il faut tout de même dire au revoir à Catherine...

Nancy Curtell avait refusé de la suivre :

— She is too stupid for words !

Carol, occupée à remonter le gramo-

phone, en reconnaissant Françoise avait retenu une exclamation.

— Catherine, dit celle-ci sans prendre garde à la petite, tu serais ridicule de m’en vouloir... Et puis après ? Pourquoi m’excuserais-je d’un hasard... Tu en verras bien d’autres ! D’ailleurs je t’assure, en ce qui te concerne, si l’on m’avait dit...

Appuyée à son grand chevalet, volontairement timide, Catherine gardait les yeux baissés. Elle ne répondrait rien, ne discuterait pas. Pourquoi, en face de Françoise, craindrait-elle le ridicule, l’humiliation d’une attitude soumise ? Elle ne pouvait s’empêcher de lui faire confiance.

— Enfin, reprit Françoise, ce sera comme tu voudras... Je pars toujours demain... Dès que maman sera rentrée, veux-tu la prévenir : j’ai acheté un sac pour elle. Seulement il y a plusieurs tailles dans le modèle qu’elle avait remarqué. Alors qu’elle aille choisir elle-même. Tout est réglé... Je reviendrai en Europe, peut-être bientôt, peut-être beaucoup plus tard... Je sais que ta peinture a de plus en plus de succès. Aux Etats-Unis, si je peux faire quelque chose pour toi... Nancy a des relations. Elle pourrait te faire paraître des reproductions dans des magazines de New-

York ou de Boston. Ou encore illustrer des articles... Voilà...

Mais comme Catherine évitait le regard de sa sœur, celle-ci la prit par les bras :

— Voyons, voyons Catherine ! Tu seras donc toujours une enfant ?

Carol ne bougeait pas, ne les quittait pas des yeux. Allaient-elles se quitter ainsi, mettre l’océan entre elles sans s’être embrassées ?

Françoise se détacha de Catherine. Elle caressa la joue de l’enfant au passage.

— Adieu petite Carol !

Et désignant Catherine :

— Aimez-la beaucoup cette « grande fille » de talent... Aimez-la, d’abord parce qu’elle est ma sœur... Ensuite, parce que... Eh bien ! parce que...

Sur ce mot d’indifférence elle passa la porte.

Derrière elle, autour de Catherine et de Carol, il resta ce silence, regret obscur, indéfinissable que fait éprouver un être trop sûr de lui-même à ceux qu’il quitte. Malgré la haine qui nous gonfle — est-ce d’amour pour ce qui est démoniaque ? — l’envie nous vient de pleurer...

— Alors, quel disque nous joues-tu, ma chérie ? avait demandé Catherine.

Deux heures du matin.

...Quand elle était revenue de la cuisine, après le départ de Françoise, ayant donné des ordres, elle avait trouvé Carol déjà endormie le nez vers le mur.

Epuisée, Catherine écoute battre en elle ces souvenirs intenses d’il y a quelques heures. Puis, tout à coup, il lui souvient qu’elle s’est promise de se rappeler un fait précis, une phrase... Qu’était-ce donc ?

C’était à l’instant où Françoise la tenait par les bras, lui parlant d’une voix si sourde...

Mais dans la fatigue, maintenant, ce fait, cette phrase lui échappent, la fuient...

Ces impressions toutes vivantes encore — Catherine en connut-elle jamais de pareilles ? — elle les subit, les blottit en elle. Comme c’est merveilleux de vivre, de provoquer l’existence, d’écouter résonner son propre pas dans le monde !

Il est tard. Dans le cerveau de Catherine, dans son corps, les chuchotements finissent par se taire, se résorbent. Catherine a beau rejeter ses cheveux en arrière, crisper les poings, faire front pour que ne s’échappe pas cette force qui l’im-

prègne, la pousse aveuglément vers une étreinte folle, chaude... Ses nerfs sont las d’être tendus. Elle s’assoupit, pose la tête. Mais au bout d’une minute voilà qu’elle se souvient. « Comment ! Ce n’était que cela ! »

Quand tout à l’heure Françoise la tenait par les bras, un éclair dans les yeux de sa sœur, une intonation ou quelqu’autre signe ont soudain reporté Catherine au temps où elle devait avoir huit 'ou neuf ans et Françoise onze ou douze... Au Champ de Mars, une après-midi, Françoise avait eu soudain sa robe tachée. Quoi ! Les garçons, eux, n’avaient jamais ça !

Dans cette robe qui l’étouffait au col, lui emprisonnait les bras et les jambes, la forte enfant semblait se débattre contre un ciel hostile, un créateur injuste. Et bientôt, attirés par cette fureur extraordinaire, les joues écarlates, quelques petits camarades s’étaient empressés, moqueurs, autour de l’orgueilleuse Françoise humiliée aux larmes...

« Eh bien ! se dit Catherine en se redressant, de quelle importance, ce fait-divers ? »

Elle se déshabilla sur place.

« Mais si Françoise a pu oublier, comment ne lui serait-il rien resté de cette ran-

cune qui l’a possédée tout entière, un jour de son enfance, depuis les entrailles ? Cette rancune contre des garçons ? »

Catherine se glissa sous les couvertures puis se releva pour aller embrasser Carol. Elle ne ralluma pas la lampe et s’avança dans la nuit en se protégeant des mains. La respiration paisible de la petite la guidait.

Dehors, sur la façade de la cour, un vo let de fer battait. On n?entendait pourtant pas grincer sous le vent le chapeau de la cheminée... Catherine se tint un instant immobile puis se laissa glisser sur la descente de lit, à même l’ombre. Et quand elle put distinguer les cheveux de Carol et son front qui émergeaient des couvertures elle ne mit pas en doute que ce fût là un effet de sa volonté, un miracle de sa tendresse. Carol bougea, se rapprocha du mur. « Etends-toi près de moi, semblait-elle signifier par ce mouvement dans son sommeil. » Catherine se sentit rougir. Puis la jalousie lui vint au cœur : si quelqu’un avait déjà donné à la petite l’habitude d’une présence la nuit !

Catherine s’étend sur le lit, une jambe après l’autre, le long de l’arête tortueuse que soulève sous les draps le jeune corps

chaud et plein de rêves. Elle a froid...

A l’aube seulement reviendraient la lumière et le bruit qui rassurent.

— C’est aussi la faute de Kate. Dès qu’il s’agit de Carol — ah, si tu pouvais voir ! — plus aucun sang-froid : la peur, les yeux méchants. On ne la reconnaît plus !

Frank, dans sa chambre, le « garage », est assis sur son lit. Ses jambes se balancent. Il parle à Bernard Magalion.

En effet, il a meilleur mine, Frank. Et, le jour même de son retour, Elisabeth, sa chienne, a mis bas. Couchée à même l’oreiller du collégien (si Mme Gravier voyait ça !) elle allaite trois petites touffes de poils noirs à peine dégourdies par deux semaines d’existence.

— Les premiers jours, reprit Frank, maman était heureuse de se retrouver au milieu de ses souvenirs... Elle rangeait. On nettoyait de fond en comble la bibliothèque. Kate se faisait petite fille, aidait maman. On eût dit qu’elle voulait faire

oublier que Carol habitait encore avec nous. Quand nous sommes partis pour Villefranche, chez ta mère, — tu te souviens ? — elle avait dit que Carol ne resterait ici que quelques jours. Quand nous sommes revenus, la gosse était encore là !

« Kate, timide comme un mouton, parlant à voix presque basse, à table... Et Carol exacte aux heures des repas et se tenant bien... Si tu crois que ça a duré !

— Ta mère n’a peut-être pas tort, reprend Bernard avec sa prudence habituëlle. Je ne l’ai vue qu’une fois, Carol...

— Eh bien ? demande Frank, anxieux.

— Pas mal, évidemment... pour coucher une ou deux fois. Mais elle a l’air si bête !

— Imbécile ! interrompt Frank d’une voix émue comme si ce mauvais goût, appliqué à Carol, lui avait fait un peu mal. Imbécile...

Entre ces deux garçons, ce qui amusait, c’était que l’aîné, Bernard, — bientôt licencié en droit — perpétuellement était jugé par l’autre, encore à dix-huit mois de son baccalauréat mais au courant déjà de quelques roueries de la vie, cadet d’une sœur intelligente qui avait pris l’habitude de se confier à lui.

— Maman a des idées étroites, reprend Frank. A peu près aussi arriérées que les tiennes... Pour maman comme pour toi, une « rien du tout », cette pauvre Carol ! Et son père, un dénaturé... Mais Kate m’a dit que c’était faux. Quand je pense que maman en est encore là : ses préjugés précèdent ses opinions !

— Ça, c’est un mot de Catherine !

— Si je « m’intéressais » à Carol je lui dirais : « Mettez moins de rouge aux lèvres ! » Mon vieux, elle en barbouille sa serviette de table. Alors, tu entends maman d’ici ! Bien mieux, l’autre jour elle a laissé tomber toute une boîte de poudre sur le tapis de l’antichambre. Maintenant, elle a dans l’idée de faire du cinéma !

— Que veux-tu, cette gosse, elle se sent protégée. Kate ne lui dit jamais rien !

Alors Frank, soudain impatienté, agressif :

— Tout le monde sait, Bernard, que tu as le béguin pour Catherine ! Ce n’est pas une raison ! Tu pourrais avoir un avis !

Bernard hausse les épaules. Frank continue :

— Le même soir, au dîner, j’ai tout de suite senti qu’il y avait de l’orage dans l’air. Kate, en s’asseyant à table, avait un

air terrible de méchanceté. Carol demanda à maman : « Vous allez bien, Madame ? »

Maman ne répondit pas. Alors Kate, dressée, dit : « Maman ! Carol vous parle... »

« Carol éclata de rire. Elle devait avoir la fièvre ; ses yeux s’étaient agrandis. Louise s’était arrêtée de servir. Puis maman parla en regardant par-dessus Catherine, droit devant elle. Elle ne pouvait plus vivre au milieu de cette « hostilité », dans cette atmosphère de « pourriture morale »...

— « Et tu sais ce que je veux dire, Catherine ! Etre artiste, c’est bien, mais il ne faut pas que les autres en souffrent. Ce que tu fais, cela me plaît ou me déplaît. Mais je m’en cache. Toi, tu t’imposes, tu pèses. C’est quelquefois dur à supporter... (Ici, maman s’est mordu la lèvre). Tu diras ce que tu voudras, moi, au moins, je ne vous ai abandonnées ni toi ni Françoise sur le trottoir. C’est mieux, tout de même, que de faire la vie et charger les autres de l’entretien de sa fille !

« Kate eut alors une telle expression de méchanceté que Maman s’est levée de table ! »

Elisabeth geignait. Frank la caressa.

Sur les deux garçons consternés, une minute passa ; c’était aussi une minute de

la vie de Catherine qui se trouvait peutêtre, en ce moment, de l’autre côté du mur, occupée à peindre.

Hors l’être que nous aimons et qui est le maître de notre tourment, qui peut se flatter de se faire entendre de nous ? Et si Catherine était alors entrée dans l’étroite chambre de son frère eût-elle seulement remarqué que ces deux grands enfants étaient penchés sur elle, sur son image vide ?

— Maman sortie de table, reprit Frank, nous avons continué de diner. Carol avait très faim, mangeait rapidement, « d’urgence '> pour parler comme elle...

— Frank, tu prends le béguin. Et attention à Catherine, elle sera jalouse !

— Kate a emmené Carol’ et j’ai entendu qu’elle la sermonnait. Tu vois, devant nous elle la laisse faire ; mais après... D’ailleurs tout s’est arrangé. Ce soir Carol revient à table. Elle a fait des excuses à maman. Tu n’aurais tout de même pas voulu qu’elle continue d’aller au restaurant ? Kate me l’a dit : on se lasse du restaurant. La petite serait tombée malade... D’ailleurs, Kate l’a toujours fait servir en cachette dans l’atelier...

On entendit dans le couloir le pas traî-

nant de Mme Gravier. La vieille dame rentrait dans sa chambre. Une porte s’ouvrit. Puis suivirent des rires et d’autres pas, deux voix joyeuses. Une étoffe glissa le long de la cloison...

Frank et Bernard s’étaient tus, tournés d’instinct vers le couloir. La porte de la chambre s’ouvrit.

— Bonjour, les garçons !

Carol passa la tête. Elle était coiffée d’un béret gonflé de l’intérieur par trop de cheveux. Sans doute un nouvel achat...

Bernard se leva poliment. Mais Frank, gardant les mains dans les poches, se dé-, tourna. La présence de son ami le gênait. Les lèvres de Carol s’entrouvrirent. Ce bêta de Frank ne pouvait -il, au moins, retirer les mains de ses poches ? Et sans transition, lui regardant les jambes :

— Quels beaux bas anglais tu portes, Coco ! Je dîne avec vous, ce soir... Tu le sais ?

A ce moment, l’épaule appuyée au montant de la porte, Carol voulut se redresser, avança le pied. Un gémissement retentit. Elle n’avait pas vu la chienne. Perdant l’équilibre, Carol glissa.

— J’ai mal ! fit-elle, accroupie sur le parquet.

Déjà Catherine est accourue. Elle l’étend sur le lit, embrasse le genou heurté, le masse avec soin. Et comme la petite semble s’apaiser, elle la prend, la couche contre sa poitrine, l’emporte.

Derrière elle, dans le « garage », le silence se referme autour des deux garçons. On entend un murmure qui s’éloigne : « ma chérie... ma petite éclopée... » et continue, indistinct, de l’autre côté de la cloison. Puis brutalement un rire aigu retentit. Pour se faire entendre de Frank et de Bernard « la petite éclopée » se débat, saute, saute, danse, crie.

— Ne lui ai-je pas fait trop mal, Frank, à ton Elisabeth ? Pauvre bête ! Donnemoi des nouvelles...

Frank, caresse la patte blessée de sa chienne.

— Il est temps qu’elle s’en inquiète, grogne Bernard. Si on l’avait attendue...

— Elle va bien ! s’écrie Frank.

Les yeux doux, Elisabeth tremble de tous ses poils.

— Attends-moi une seconde, dit Franck à son ami, lâchant vivement l’animal pour ramasser sur la descente de lit l’écharpe oubliée par Carol.

Il sort et, dans l’atelier :

— Tenez, Carol...

Elle le laisse le bras tendu et ne voit point ce qu’il lui rapporte.

— Vous permettez, grande Kate, que j’embrasse le petit frère ?

Kate, avec un semblant d’indifférence, hausse les épaules. Alors Carol saisit Frank maladroitement, appuie ses lèvres contre celles du jeune garçon qui essaie de rire, s’inquiète de sa sœur derrière lui. Les yeux baissés, il effleure les cheveux blonds, le visage frais. Carol, elle, pense déjà à autre chose. Un œil mi-clos, elle fixe au plafond ce regard un peu éteint qui va de pair-, chez elle, avec une voix sourde. Frank devine trop bien que sa sœur le chasse par ce silence. Il se console : « Carol est une chic fille ! » Il sort. Il a posé l’écharpe. Dans sa chambre, il retrouve Bernard. Lui, il n’a personne à embrasser. Frank devine cela, se sent beaucoup plus riche que son ami.

— Eh bien, Bernard ! Quelle gueule !

Toujours amoureux de Catherine ?

Vers onze heures, Frank venait de se mettre sérieusement à travailler, quand il

les entendit, comme chaque soir, marcher en sandales dans l’atelier. Un bruit dont il avait l’habitude lui apprit qu’on remontait le gramophone, contre la cloison.

...Ce fut un chant nègre, plein de nostalgie suspendue, de chaleur vocale, équatoriale, d’inconséquence, et dont l’émotion finale fut une tornade de sons au ralenti. Puis vint une danse, vibrant cantique qui s’adressait aux jambes. Puis le revers du même disque... et d’autres disques.

Cette intimité, leur intimité, comme il souffrait d’en être exclu ! Et cette vie où se consumait Catherine : soirées, expositions, premières des théâtres, cocktailsparties ! Elle emmenait Carol partout, jamais lui...

« Tourbillon de plaisirs, disait Mme Gravier, où l’âme s’étourdit ! »

Enthousiasme, atmosphère d’art aussi ; et c’est ce que ne voyait pas la vieille dame. Catherine en sortait brûlante, le cœur perdu, plus séule que jamais aux heures de silence, mais en pleine crise, en plein espoir de travail. Elle subissait davantage ce qu’elle appelait « la volonté secrète des formes et des couleurs. »

Frank, lui : ses devoirs, ses punitions,

ses cahiers, le monotone collège... Mais comment n’aurait-il pas baigné aussi dans cette fièvre ? Il épiait sa grande sœur oublieuse et devinait déjà — le souhaitant — qu’elle ne serait pas longtemps heureuse par Carol. Le cœur à vif, il devint jaloux de la petite. Il n’aimait pas la savoir sans cesse avec Catherine...

A cause de cette musique, pas d’attention possible... Frank n’osait le leur crier. « Je travaille... je travaille ! » se répétait-il.

Entre ses mains, il enfermait sa tête et son courage... son courage, surtout.

Mais bientôt ses doigts s’écartaient. Il entendait de nouveau, et, retenant sa respiration, demeurait à l’affût des bruits et des chuchotements venus d’à côté.

« Ah, si Bernard savait que Carol m’a embrassé ! »

Il fut sur le point d’ouvrir son tiroir, d’en tirer Mademoiselle de Maupin, cadeau que lui avait fait Carol en cachette. « Tu verras ! Tu verras comme c’est excitant ! »

Mais s’il se mettait à lire : demain, encore un zéro de leçon !

On avait arrêté le phono. Il but quelques gorgées de café. Sans le savoir, quand il saisissait ainsi sa tasse, il imitait Catherine empoignant un whisky.

— Frank ! cria-t-elle à ce moment de l’autre côté du mur. Tu bois trop de café... Couche-toi !

Frank se dressa. Jamais mot tendre de Catherine ne lui avait paru plus doux que, soudainement, cette réprimande attentive.

Il croyait sa sœur si loin, si détachée de lui. . .

— Mais que fais-tu donc, Coco ? cria Carol à son tour.

— Je travaille... et vous ? Etes-vous couchées ?

Point de réponse... Puis Catherine répondit : « Oui. » Elle riait. On sentait sa voix toute proche de la cloison.

Bientôt, s’étant couché lui-même, avant d’éteindre :

— Carol ! cria-t-il au hasard, et ses paroles résonnèrent étrangement dans sa tête. Vous venez me cherchez au collège demain matin ?

— ■ Tais-toi, Frank, laisse Carol dormir...

— Non, je ne dors pas, protesta CaroL La voix dolente de la petite était aussi précise, aussi proche que celle de Kate...

— Quand j’entends des pas derrière moi, avait pris l’habitude de répéter Carol, ai-je besoin de me retourner ? Je sais que c’est vous. Vous ne me lâchez pas d’une semelle !

Ce n’était plus l’enfant complice, caressante, des premiers jours.

Et si Catherine s’impatientait :

— Voulez-vous que je retourne chez mon père ? Je me passerais facilement de vous, allez... Comme consolation, vous aurez le gros Bernard...

Elle désignait la toile commencée sur le chevalet :

— Pour cette peinture « à la crème », vous ne m’avez même pas fait poser ... « Tu aurais froid, ma petite!.. C’est assommant de rester immobile... »

Catherine ne savait que répliquer. Elle demeurait les bras ballants, lourds, les mains ouvertes, — vaincue, avec toutes ses forces blessées, taries à leur source. Une

pesante résignation, comme du plomb autour de son cœur, l’étreignait. Elle ne pensait même plus à respirer fort, les poumons dilatés, le buste penché à la fenêtre vers la lumière, ainsi qu’elle faisait pour reposer son esprit tendu par le travail.

— Carol ! Deux existences complètement mêlées... C’était si beau !

La petite n’écoutait que son impatience, s’emportait :

— Nous avons l’air gourde, vraiment, plantées là l’une en face de l’autre !

Suivaient alors, sans que Carol reprît haleine, des allusions intimes et déplacées, des rires provocants. Que répondre ? Catherine ne fondait pas en larmes. Elle se taisait. Il ne lui venait à l’esprit que de grands mots. Mais elle n’éprouvait pas encore ce qu’elle s’était imaginé être la souffrance : un coup direct qui vous abat. Elle se sentait seulement portée vers un mauvais rêve qui la ferait hurler un jour.

C’est que Carol, si ingrate, si déchirante se montrât-elle, Carol était cependant là, près de Catherine, agile, fraîche, vivante ; c’est qu’elle y serait encore ce soir, sans doute demain... Et cette présence serait rassurante jusqu’au bout. Voir et entendre, n’est-ce point pour beaucoup de gens

l’illusion de se donner ? Et en Catherine — on l’étonnerait en le lui disant — les sens parlent peut-être plus fort que l’âme et l’esprit.

Le drame, c’est le vide après la présence. Et c’est déjà ce vide que la jeune fdle pressent. Des peurs, des faiblesses la surprennent le jour, la nuit. Un point angoissé se gonfle dans sa poitrine. C’est là que prend racine à même sa chair ce malheur qu’elle respire ; et là que se précipite son sang jusqu’à la faire étouffer, quand elle est en train de peindre et que, sur le divan, blottie entre les coussins, bâillant trop fort, Carol feint de lire, s’entoure d’un silence fourbe et tire à chaque instant sa jupe avec une pudeur agressive...

C’est du silence que Catherine s’effraie, comme les enfants. Carol lui dit, croisant les doigts sur la poitrine, poussant les coudes en arrière : « Je ne puis plus vous supporter. Je préférais le temps où vous étiez plus souvent ivre... »

Plus souvent ivre ! A qui la faute si Catherine n’a plus besoin de s’étourdir parce qu’elle se croit heureuse ?

Mais précisément. Carol hait ce bonheur qu’elle procure. Petit être un peu rustre,

elle a le sentiment qu’on la vole. Pour tout résumer, cela l’ennuie d’être asservie à un rôle. L’amour ressemble trop à un sacrement qui chasse le plaisir...

Et puis cette existence n’amuse plus Carol. Quelle révolte ! Toutes ses forces semblent l’appeler ailleurs...

Frank savait maintenant que Carol le préférait à Catherine.

Tu n’es qu’un collégien, lui disait-

elle, mais Catherine m’ennuie...

Elle n’en disait pas plus. Frank, déçu dans sa curiosité, trépignait :

— Tu es sotte, Carol ! Je ne veux pas de toi. Sors !

Mais elle paraissait savoir tant de choses sur Kate que Frank regrettait qu’elle ne fût point restée près de lui. Il la rappelait. Mais à son tour elle le sermonnait :

— • Laisse-moi tranquille !

Alors il rentrait furieux dans sa chambre. Les portes claquaient sur le couloir. Puis, dans l’atelier, la voix de Carol s’élevait. Elle injuriait Catherine qui ne

lui répondait pas. Frank collait l’oreille à la cloison. Il souffrait de sentir sa sœur ainsi humiliée. Il décidait à part lui qu’à la première occasion il interviendrait et même à table, s’il le fallait, devant leur mère. Il dirait à Carol son fait... Catherine lui en serait reconnaissante...

Un matin, en revenant du collège, il acheta quelques tulipes pour Kate. Mais au moment où elle allait l’embrasser, il s’écarta d’elle et se mit à pleurer silencieusement.

— Mon petit Frank, murmura la jeune fille...

Elle baissa la tête, n’osant rien ajouter, puis tout de suite alla chercher un vase.

Devant son frère, devant Mme Gravier, elle se raidissait, affectait d’entourer Carol plus que jamais, n’hésitait point à lui donner encore raison.

Frank ne comprenait plus ; et il se sentait plus abandonné que jamais.

Un soir, après le dîner, il apprenait une leçon. Carol se glissa dans sa chambre, ouvrant de grands yeux intoxiqués. Elle répétait machinalement :

— Catherine ? aucun talent, aucun talent... Ridicule ta sœur, mon petit Coco.

Elle vient de sortir. Et dire qu’elle va encore chez ce raseur de Lambert ! Tu aimes sa sculpture ? J’ai refusé de l’accompagner. Alors elle a emmené Bernard Magalion... Depuis le temps qu’il en a envie, ça tombe très bien !

« Une bourgeoise, ta sœur, Coco ; trop ou pas assez à la page... Elle s’est mis dans la tête de me faire changer ma coiffure. Non, mais vois-tu ça ? J’aurais l’air d’une « fille à marier ! » Et elle se dit artiste... Laisse-moi rire !

Frank l’a laissée parler. Elle s’adosse au radiateur, croise par habitude les doigts sur sa poitrine, étire ses coudes comme des ailes.

— Qu’il fait bon chez toi !

— Oui, dehors on gèle... Pour un treize avril ! *

Le « garage » est tiède, en effet. Et comme l’ombre tiendrait sans doute plus chaud encore — c’est du moins l’idée de Carol — la jeune fille éteint subitement l’ampoule du plafond. Seule reste allumée la lampe basse de grès sur la table parmi les dictionnaires et les lexiques. Ses flancs portent les traces d’anciennes décalcomanies...

Depuis ce soir-Là, en classe, à table, dans

la rue, une pensée unique tient Frank en haleine, absorbe son imagination : la journée finie, il rentrera à la maison, travaillera. La pendule sonnera. Et, tout à coup, il entendra grincer la poignée de la porte. Sur la pointe des pieds, dans le frou-frou de sa robe soyeuse, voici Carol qui entre dans la chambre, un doigt sur les lèvres, retenant son rire. Sans bruit, Frank recule sa chaise, se lève, serre ce corps mince en le poussant contre le mur...

L’air s’adoucissait. Un matin, ce fut le printemps. Catherine leva la grande fenêtre à guillotine sur la cour. L’heure du déjeuner était proche.

— Regarde, penche-toi... dit-elle à Carol.

La petite s’était éveillée en chantant, avait mis une robe légère. Elle dansa, vint poser la main sur l’épaule de son amie.

Les fenêtres, à tous les étages, étaient ouvertes. On entendait un violoniste qui étudiait. Des odeurs de cuisine se mêlaient.

Un crépitement, de machine à écrire s’échappait dn rez-de-chaussée.

— Regarde les maçons, dit Catherine.

Les jambes dans le vide, ils cassaient la croûte sur un échafaudage. Un d’eux chantait « Sole mio ». Un autre qui renversait la tête en buvant à sa bouteille rencontra le soleil et fut ébloui.

— Puisque c’est le printemps, fit Carol, je serai gentille aujourd’hui. Je vais vous embrasser, Kate !

Et elle se haussa sur ses pointes. Catherine lui tendit ses lèvres. Mais la petite bouche se posa sur une joue.

— - Tu m’embrasses comme si j’étais ta mère. . .

— Ma mère ? Ma pauvre maman...

Elle s’écarta. Et Catherine, la tête baissée, vit ce corps charmant qui se dérobait... En une seconde elle eut détaillé la nouvelle robe en crêpe de Chine. Elle aurait eu envie de la toucher, de s’approcher de la jeune chair sous le tissus.

Elle s’avança, se pencha sur la jupe à hauteur du genoux, fit couler précieusement l’étoffe entre ses doigts. Carol, méfiante, avait suivi son geste des yeux.

— Ce n’est rien, dit Catherine à mi-

voix, en se redressant. Tu avais un fil blanc qui pendait...

Le déjeuner était servi. Par habitude Catherine demanda :

— Tu t’es recoiffée, Carol ?

Carol frappa du pied, s’emporta.

— Oui, je sais, bredouilla Catherine...

Tu ne le feras que si cela te plaît... Ne t’impatiente pas, chérie.

La petite gardait un visage fermé. « C’est bien, semblait-elle dire, mais n’y revenez pas ! » Elle passa la porte de l’atelier devant Catherine et, dans le couloir, se mit à siffloter. Au même moment, Frank sortait de sa chambre. Carol lui saisit le bras, voulut l’entramer.

— Laisse-moi ! fit-il en se dégageant.

Et il se retourna pour embrasser Catherine. Tout en marchant, celle-ci le garda serré contre son côté. Elle l’avait très vite embrassé au front. Ils entrèrent ainsi, sans avoir échangé un mot, dans la salle à manger.

Carol n’aimait pas voir le frère et la sœur se rapprocher. Elle craignait confusément qu’ils ne fissent alliance contre

elle. Elle eut des remords. « J’ai peut-être été trop loin, se dit-elle. Elle va finir par me détester... »

Mais ses craintes ne duraient jamais longtemps. Carol avait confiance en ellemême. Quand elle le voudra, elle fera battre ses paupières, trépignera sur ses pointes ou renversera la tête au-devant d’un baiser. Alors, ce grand corps ennemi mais timide qui la pourchasse, de nouveau lui sera soumis.

Mme Gravier qui venait de la bibliothèque entra dans la salle à manger par le balcon.

— Vive le printemps ! s’écria Franck avec un geste théâtral.

Catherine sourit.

Mme Gravier, amusée, heureuse de cette bonne humeur, s’arrêta sur le point de descendre la marche du balcon, regarda tendrement son fils et sa fille.

Le soleil tombait de biais par la fenêtre. Il y eut un silence qui ressemblait, entre ces quatre êtres déchirés chacun par les sentiments des trois autres, à une réconciliation. Frank sauta un tabouret, recommença. Catherine le regardait. Cher petit frère, il était un peu sa victime... Ah ! cet attendrissement sans bornes dont elle avait

pu se montrer capable quand elle se penchait des soirées entières sur les cahiers de Frank pour l’aider... Cette facilité à souffrir plus intensément que celui dont elle aimait à partager la puérile détresse... Aujourd’hui, une seule passion — et combien différente ! comme solennelle — lui fait sentir, suivant les lignes de son corps, sous sa peau, sa propre statue de morte. Et quels remords suffiraient donc à précipiter Catherine en larmes ? Hormis ce feu qui la dévore, rien ne compte, ne vaut d’être surpris, entendu — rien de ce qui palpite ailleurs, chez les autres...

Alors, la jeune hile enfonce ses ongles dans ses paumes. « J’aime jusqu’au sang ! » se dit-elle.

Elle ne paraît entendre ni la voix de sa mère qui lui parle, ni celle de son frère, ni même celle de Caroh...

— Eh bien si nous nous mettions à table !

Et cependant, Mme Gravier ne donnait point l’exemple de l’appétit. Elle passait d’un tiroir du buffet à l’autre, examinant les cuillères, les couteaux, les fourchettes.

A chaque instant elle s’adressait à Cyprien : « Où avez-vous placé ceci... et cela ? y> mais l’air venu du dehors, le bruit de la rue diluaient ses paroles. Il semblait à la vieille dame que Catherine, aujourd’hui, se montrerait moins agressive, Carol moins impudente. Et Frank avait certainement meilleure mine...

Catherine venait de faire quelques pas sur le balcon. Elle écoutait « sa ville » bruire comme dans un songe — jusqu’aux banlieues.

— Belle piste lumineuse ! s’écria-t-elle soudain en désignant la flaque de soleil sur le tapis. On se croirait au dancing de la rue Hermelin...

Frank s’empara de l’idée :

— Carol ! Viens danser ! regarde la piste...

La petite, à l’écart sur le balcon, se retourna, demanda à tout hasard pourquoi on ne voyait jamais d’hirondelles à Paris en cette saison... Voulait-elle montrer qu’elle avait su se distraire pendant qu’on paraissait l’avoir volontairement laissée à l’écart ?

Déjà Frank la tire par sa jupe.

— Tu m’ennuies ! dit-elle, sans dissimuler qu’elle tient à rester boudeuse.

Mais elle finit par relever sa robe entre deux doigts — elle ne la trouve jamais assez courte — et improvise sur place une danse sauvage, vigoureuse.

— Tu sors de la piste ! Tu sors du soleil ! crie Frank endiablé !

— Zut ! répond-elle deux fois.

La troisième fois elle lançe une grossière injure.

Mme Gravier ne se retourna même pas.

Mais put-elle espérer plus longtemps que le déjeuner s’écoulerait parfaitement calme ?

Des moineaux pépiaient dans les arbres voisins. De temps à autre, ils venaient se poser une seconde sur la rampe du balcon, repartaient.

A son tour Catherine donna le change...

Les mains enfoncées dans les poches, le buste penché, elle se mit à « faire des pas ». « Je danse ! Je danse ! Je ne suis donc pas si malheureuse ! »

Chaque fois que Carol rentrait dans l’ombre, ses cheveux blonds semblaient être du soleil resté sur sa tête.

L’impression de s’être agitée ridiculement... Catherine se hait elle-même. Où en est-elle de son existence, de son travail ?

Est-elle même sûre de tenir encore à la vie ?

Ce papier de la salle à manger, à motifs d’or repoussés sur noir, avec encadrements chocolats, qu’il est triste ! — plus triste que le grand désert de l’atelier lorsque Carol ne s’y trouve plus...

Le printemps, le printemps... Qu’allaitil arriver ? Que ferait Catherine de son été ?

Que pressens-tu là, Catherine ? La mort de quelqu’un, de ton frère, peut-être ?

Oh, cette amplitude sinistre que prend un bruit de porte ! Cette attention subitement portée à cette statuette de bois que pourtant tu as toujours eue devant les yeux, depuis l’enfance...

Dans ce vase, tu t’aperçois qu’on n’a jamais mis de fleurs...

Mme Gravier, debout, les mains jointes, récite son bénédicité. Catherine voit ces paupières rougies, ce corsage de deuil, ces mèches blanches, cette résignation éternelle. Comment sa mère a-t-elle tant vieilli ?

Catherine s’accuse... Elle secoue la tête, ne veut plus penser, s’assied, ouvre le journal. On y parle de tout. Elle le parcourt, elle ne lit rien. Ah ! que n’ose-t-elle crier

« maman ! », se précipiter vers sa mère...

« Mais elle croira que je vais me confesser, que je reviens à elle... Sa joie me fera mal ! Elle me parlera... et ce seront toujours ses idées fades, ses pauvres conceptions de la vie... « D’abord, pour ton bien, écarte cette petite !.. » C’est tout ce qu’elle trouvera à me dire. Alors il faudra recommencer à s’expliquer. Je lui répéterai son impuissance à me comprendre. A cause d’un mot qu’elle jugera outrageant, des larmes lui viendront aux yeux... Réveiller toute cette misère ? Ah, non ! »

Frank est le dernier à se mettre à table. Il a conscience d’un drame dont il profite : il est certain que Catherine se détache de Carol...

— A Pâques, demande Catherine, les Magalion vont à Villefranche ?

Oui, Mme Gravier pense même qu’ils s’y rendront ces jours-ci. Bernard est un des meilleurs nageurs d’une société locale de sport. Il tient à s’inscrire pour le premier concours. « D’ailleurs, Mme Magalion et Bernard viennent prendre le café avec nous. Tu le leur demanderas. »

— Bernard ! Je le vois nager d’ici ! dit Carol qui, entre deux plats, mange son pain miette par miette. Il mettrait une

journée à traverser la Seine... Avec son esprit lent !

Puis, parce que Catherine hausse les épaules :

— Je vous fâche ? C’est vrai... Bernard est épris de vous. Ce serait maladroit de le décourager... S’il était votre seule chance ? On ne sait jamais...

Et Carol rit. Si bien que Catherine est sur le point de se lever, de la gifler. Mais alors, ce serait livrer la vérité à Frank, à Mme Gravier... Catherine regarde sa mère : la vieille dame n’a pas compris. Mais Frank darde vers sa sœur des yeux brillants. Il paraît se moquer. Et sous la table, au même moment, il remue un pied, heurte la jambe de Kate, ne lui demande pas pardon...

Avant de relever les yeux, Catherine a préféré attendre que toute cette douleur en elle soit retombée. Non, elle ne discutera pas. Elle est sans armes. Il ne faut pas faire le jeu de la petite...

Soudain, lui vient l’idée d’une revanche:

— Maman, demande-t-elle, croyez-vous que les Magalion me recevraient chez eux pour quelque temps, à Villefranche ?

Elle n’écoute même pas la réponse. Elle observe Carol qui s’est redressée sur sa

chaise. Catherine l’avait prévu : toute rouge, la petite semble dire : « Et moi ? Naturellement on ne m’invitera pas ! »

Un vent tiède entre dans la salle à manger. Vers ces heures-ci, le bruit étendu de la ville s’apaise. Ce n’est pas encore la rumeur des affaires reprises ni le grand mouvement du soir...

Soudain, le soleil se couvre.

— Ma piste d’or a disparu ! s’écrie Carol en se levant de table.

— Ta piste... On dirait que tout t’appartient ! réplique Frank.

Frank aussi lui fait la tête. Carol se sent traquée par tous ces « bourgeois ». Et même, l’autre jour, jusqu’à Cyprien, le domestique, qui l’a traitée de « sale gamine », à voix basse...

Les premiers temps, quand on la supportait, avec ses caprices, ses humeurs, était-elle donc si différente d’aujourd’hui ?

« Non, c’est Kate qui a changé. Elle m’aime trop ! Et moi, pourquoi l’aimerais-je ? Elle m’ennuie... »

Un monde passionné brûle, agonise à cause d’elle. Carol n’aurait qu’à regarder Catherine qui mange lentement, serre fort son verre quand elle boit, pour compren-

dre mieux. Elle distinguerait ce masque qu’elle lui impose et derrière quoi s’accumulent les pires résignations. Incalculable, absolu, est devenu sur Catherine le pouvoir que possède Carol de la faire souffrir. Aucun mot de la petite, aucune de ses attitudes, pas un de ses silences qui ne soient un prétexté pour la sœur de Frank à être meurtrie.

Comment des doigts de lumière peuventils si subitement devenir des doigts qui étranglent ? Autour de Catherine, peu à peu, les phalanges se resserrent. Mais, si la jeune fille profite d’un état de conscience passager pour s’expliquer : « Pauvre Carol... Est-ce sa faute si elle me fait souffrir ? Je lui ai prêté mille qualités, mille dons qu’elle n’a pas. Je l’ai vue trop merveilleuse à travers les flatteries de Françoise qui la divinisaient. Mais je ne suis pas Françoise et mon imagination a entraîné mon cœur... », elle se désespère jusqu’à sentir ses nerfs durcir tout son corps.

Il y a aussi l’alarme de ses vingt neuf ans qui vont à jamais — Catherine en souffre déjà — se refermer sur l’erreur de cet amour. Un poison est désormais enfermé avec elle dans sa vie.

Pour toujours...

Afin de moins souffrir elle se dit : « J’ai des amis... Ma prochaine exposition sera un succès... » Mais Catherine pourra-t-elle travailler lorsque Carol ne sera plus près d’elle ? Jours gagnés sur les jours... « Et puis après ? Tous les visages me paraîtront morts. Et même, ce visage chéri, quand je m’en souviendrai, quelle épuisante impression d’absence ! »

Alors quoi ? S’évader ? Quel drame ! Un taxi prendrait Catherine à la porte, l’emmènerait à la gare. (Le train arrive à Villefranche le lendemain après-midi.) Les quais, la rue de Rivoli ou les Boulevards...

Ah, l’hallucinante fuite ! Les sifflets des trains, la voûte résonnante aux mille globes étincelants. Les rails qui fuient, qui ne se rencontrent qu’à l’infini...

Les regards souffrants de la mère et de la fille se croisent.

— Catherine, tu ne prends pas un fruit ?

— Maman, si nous passions au salon ?

Les Magalion vont bientôt monter...

Quitter Paris, changer d’air... Ne plus voir Carol... Au contraire, l’emmener ? Où est la délivrance ?

Mme Magalion aime tant les complications ! Deux étages seulement pour aller chez les Gravier. Elle mettait cependant un chapeau.

Quand elle fut assise au salon :

— J’ai la migraine ! dit-elle. Ma bonne amie, excusez-moi...

Elle ôta son feutre, le tendit à son fils.

Puis Catherine servit le café. Bernard l’aida. C’est à peine s’il respirait devant elle...

Carol s’était réfugiée loin d’eux, près du piano.

— Pourquoi me fais-tu ce vilain visage ? demande-t-elle à Frank. Tu n’es pas content de moi ?

— Fiche-moi la paix !

Pour l’adoucir, elle lui rappela qu’elle devait aller le surprendre dans sa chambre avant le dîner. Le regard du jeune homme effleura les épaules frêles, descendit jusqu’aux hanches étroites.

Carol le méprisait. Voyait-il seulement ce qui se passait, le nigaud, entre sa sœur,

elle et Mme Gravier ? « Contre Kate ou contre moi, pensait la petite, il est toujours d’accord avec celle qui vient de le flatter ! »

Frank, en tapotant sur une vitre, se reportait à l’heure trouble, entre chien et loup, dans sa chambre. Mais les jours augmentaient : « Peut-être que ce soir il ne fera pas encore nuit quand Carol viendra... »

Sans raison apparente, il se souvint que par une fin d’après-midi chaude où il jouait à cache-cache dans l’appartement, avec des camarades, derrière les rideaux et sous les lits, Mme Gravier leur avait fait cesser ce « jeu malsain ».

« Et, si aujourd’hui, maman me surprenait avec Carol ! » pense-t-il en lui-même, ravi d’envisager aussi froidement son audace...

Il enfonce les mains dans ses poches, se met à siffloter.

— Frank ! gronde Mme Gravier. En voilà des manières !

Carol, maintenant, tourne à cloche-pied autour d’un fauteuil.

Catherine qui observe son frère, le trouve grandi. « On a tort de le prehdre encore pour un enfant... »

Quelques instants, elle s’était isolée près de la fenêtre, dans le salon. Un sourire plissa ses lèvres. « Non, se disait-elle. Plutôt me laisser sombrer dans la neurasthénie que de céder à une tentation aussi dérisoire. Je n’ai jamais pris Bernard au sérieux. Et cela n’arrivera pas, je me le promets... »

Son grand désir insatisfait avait entraîné Catherine sur des routes difficiles. Comment se résignerait-elle maintenant à un échange qui ne serait qu’un médiocre sentiment, une pauvre nourriture, une ombre de passion sans égarements enthousiastes ?

Carol, Carol... Ce semblant de tentation, la raison ni aucune destination précise des sens ne sont venues le confirmer. Mais l’imagination demeure complice. A cause d’elle, une expérience même pleinement réalisée conduira-t-elle jamais à une guérison ?

Le cœur, le tourment d’atteindre repoussent comme du chiendent. Et qu’il est donc difficile de renoncer à des bonheurs moins ordinaires !

Elle replia son bras nu contre son visage,

se mordit durement au biceps, ferma les yeux et, relevant la tête, ne les rouvrit que pour constater l’ellipse rouge que venaient de creuser ses dents. Elle se détendit enfin. Elle se trouvait devant une gravure, et, s’efforçant de ne point entendre Carol qui chantonnait derrière elle, lut ces lignes au bas du cadre :

L’heure du souper étant venue, on se mit à table, où chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la première, Paul la suivit bientôt...

La pleine lune dans une clairière propice, au milieu des nuages... Les mille dentelures de cette feuille du latanier de droite, au premier plan, en clair-obscur... Autrefois, Catherine avait reproduit au papier calque, sur un mouchoir que Mme Gravier lui avait fait ensuite broder, tout ce sentimentalisme déchirant.

Catherine s’abandonna... Elle sentit remonter aussitôt le goût atroce de sa déroute. Elle était hantée par cette équation insoluble de son malheur : à la fois la présence de Carol et cette absence môrale dans sa présence. Partout, sous ses

yeux, à ses oreilles, le désespoir qu’elle répugnait à combattre la cernait. Il aurait paru odieux à Catherine, en pensant à Bernard, de chercher à s’évader de son insupportable misère. Elle en était arrivée à chérir ce chagrin qui la brûlait. En se maintenant par la volonté à un niveau de délivrance, Catherine eût été lâche, eût trahi sa passion et Carol... Elle préférait, la main sur sa poitrine, presser son cœur, en accélérer le battement...

Elle se servit un second verre d’alcool, alluma une cigarette. « Je redeviendrai libre, pensa-t-elle... Je me cache depuis cinq mois loin de mes amis... Nous sommes en avril... Au début de juin j’aurai une exposition... »

Elle se parlait comme si elle eût été libérée de tout ce qui n’était pas son art, son ambition. Elle se dit, en apercevant Carol : « Toi, ma chérie, tu partiras ! Ou plutôt non... C’est moi qui partirai. »

Elle savait que de pareilles décisions, prises en dehors du seul sentiment qui comptait pour elle, n’étaient que politique du pire, raisonnements de secours, espoirs inutiles. Elle ne se leurrait point sur

l’avenir. Son intuition féminine l’en eût empêchée...

Comme elle ne pouvait perdre de vue sa vérité — sa vérité, même dans ce qui allait arriver — , elle apportait à faire mille détours dans l’ombre de son chagrin l’ardeur inverse de cet élan bienheureux dont elle s’était montrée capable.

Une rumeur, un air frais entrèrent du dehors lorsque Frank, ouvrant la portefenêtre, passa sur le balcon. Catherine reprit encore de la liqueur. Elle aimait à tâter les flacons et leur étiquette de porcelaine pendant comme un collier. Puis elle revint vers le mur et les gravures.

...mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde , et quil eut entendu le doux son de sa voix qui tremblait en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche et, levant son rotin vers le ciel, il jura par un affreux serment quil pardonnerait à son esclave, non pour V amour de Dieu mais pour V amour d'elle.

Catherine se détourna de l’image : Vir-

ginie, c’était encore les traits de Carol...

« Et même si Carol retourne chez son père, tout l’appartement, ce salon, l’atelier, seront pour moi inhabitables. »

Oui, partout, dans la rue, dans les magasins, les thés où la petite l’accompagnait, ce serait la prison dans le souvenir de ses yeux clairs, de ses robes légères, embaumées. Catherine aurait à porter elle-même ses paquets, à cacheter ses lettres, à répondre au téléphone — toutes choses qui étaient devenues l’ouvrage de Carol...

— Catherine ! s’écria Mme Gravier.

Pourquoi n’irais-tu pas quelque temps à Villefranche ? C’est Bernard qui te le demande. (Et se tournant vers Mme Magalion ) : « Naturellement, si vous le voulez bien, chère amie... »

Catherine fut sur le point de sourire.

— Mais oui ! répondit-elle en affectant de ne pas regarder Bernard qui était assis à côté de sa mère. Pourquoi pas ? Dans huit jours ? Demain ?

Carol l’écoutait. Elle se sentit condamnée : Catherine ne l’emmènerait pas...

Aussitôt, sans même avoir à calculer sa vengeance, elle fit d’instinct le geste qui pouvait déplaire le plus à sa malheureuse amie. L’air dégagé, elle alla rejoindre

Frank sur le balcon, le prit nonchalamment par la taille. Et lorsque Kate regarda vers eux, elle le baisa sur la bouche. Elle recommença tandis que Frank cherchait en vain à se dégager. Elle le retenait.

Alors Catherine se tourna vers Bernard.

— Tu pars dimanche, Bernard... Eh bien, si vous le voulez, n’est-ce pas madame ? mercredi... (Elle s’adressait à Mme Magalion). J’arriverai mercredi...

Catherine jeta sa cigarette, eut l’air de se souvenir d’un rendez-vous qui l’appelait ailleurs et, sans avoir eu la force de prendre congé des Magalion, passa dans l’antichambre.

— Je pense qu’elle va chercher un tricot, dit Mme Magalion. Elle doit avoir froid. Elle tremble des épaules...

Catherine fit ses valises, en effet. Le mardi... Elle en était restée à cette date.

Le matin, il faisait un jour gris. La lumière, pauvre, accrochait des voiles de brume partout. La sœur de Frank avait à peine dormi. Vers six heures, elle s’était

levée en silence. La petite sommeillait encore... Etait-ce donc vraiment sa dernière nuit dans l’atelier ? (Oui, oui... Il le fallait. Assez de souffrance comme cela ; assez de cette passion épuisante, meurtrière... )

Catherine commença par le cabinet de toilette. Elle le rangea. Elle s’était dit tout d’abord : « J’emporterai peu de choses... On s’embarrasse toujours trop en voyage...» Mais quand on apporta le petit déjeuner, elle avait déjà bourré deux valises.

— Il m’en faudra au moins trois, ditelle à Louise qui l’aidait. Je ne veux pas emporter de malle...

Elle parlait d’une voix creuse, saccadée. Elle savait que Carol prenait le train à trois heures. Mais pour quelle destination ? Rejoignait-elle son père ? Ou encore — présomption affreuse qui revenait sans cesse à l’esprit de Catherine — était-ce pour retrouver quelqu’un ?

« A trois heures ! Elle nous quittera donc dès le déjeuner... »

Il ne restait que peu de temps à Catherine pour voir la petite. Après le départ de celle-ci, Catherine s’arrangerait pour sortir aussitôt et ne rentrer qu’afm de prendre ses bagages et embrasser sa

mère. Elle dînerait à la gare... Il fallait lutter, lutter...

Le soleil persistait à ne pas se montrer.

— Mademoiselle n’aura pas un beau temps, ! dit Louise.

— Oh ! la nuit... Si ce n’était qu’il fait même froid...

Et désignant le divan où Carol dormait :

— Ne parlez pas trop fort, Louise. Elle n’est pas encore éveillée...

En marchant d’une armoire à l’autre, Catherine épiait le sommeil de la jeune fille. Quand celle-ci ouvrit enfin les yeux, Kate affecta de ne pas s’en apercevoir.

— Quelle heure est-il ? demande Carol en bâillant.

Catherine la renseigne, s’approche du lit, la baise au front. Comme elle a les deux bras chargés des livres qu’elle vient de choisir dans les rayons ...

— Vous n’emportez pas aussi ce grand machin-là ? poursuit ironiquement la petite en désignant un panneau inachevé qui n’a pas moins de quatre métrés sur deux.

Catherine rassemble toutes ses forces.

— Non, dit-elle avec calme. Tu sais bien que je vais là-bas pour me reposer...

— Là-bas ! Là-bas ! reprend Carol.

Elle saute du lit, saisit un peignoir et, se

dirigeant vers la salle de bain : « Pars ! sans te retourner... Pars ! sans te souvenir ! » Elle claque la porte derrière elle. Catherine, elle, s’efforce de faire tenir ses livres dans le moins d’espace possible.

— Comme elle a l’air méchant, mademoiselle Carol ! dit Louise restée seule avec Catherine.

— Oui, Louise, très méchant...

Et se redressant :

— Allons vite ! Dépêchons-nous... Finissons-en ! Dans l’après-midi j’aurai des courses à faire...

Louise reprend timide :

— Oh, mademoiselle... Quand vous dites « Finissons-en, finissons-en !... » Mademoiselle Carol doit connaître cette chanson-là... Elle en connaît tant ! Ça raconte que deux amoureux se font du mal. Lui est jaloux et la tourmente... Alors, elle, elle lui fait la tête pour des riens. Et la fin de chaque couplet, c’est qu’ils se disent : « Finissons-en ! Finissons-en ! »

« Mais je crois que c’est plus facile à dire qu’à faire... N’est-ce pas que c’est vrai, mademoiselle ?

— Mais non, ma fille... répond Catherine agacée. Il n’y a qu’à faire comme moi... On part... !

XXY

— Je suis ennuyée, Bernard, dit Mme Magalion.

— Pourquoi, maman ?

— Catherine...

— Parce qu’elle vous a demandé de venir à la villa ? Moi, je suis ravi ! Ce sera gai avec elle !

— J’aime beaucoup Kate... Et puis, à cause de sa mère que je plains... Mais ce n’est pas cela...

— Alors ?

— Tu ne vois donc pas le scandale qu’elle jette autour d’elle ? C’est une honte...

— Quand on connaît mieux Kate...

— Ce n’est pas cela ! Mais si je l’invite « sous mon toit » nos amis vont s’étonner. Tu sais ce que pensent d’elle les Doriant, les Dupuy-Prémont...

— Les Dupuy-Prémont ? Mais maman, vous vous souvenez de notre surprise, l’autre soir... Depuis qu’elle est veuve, on sait à quoi leur fille emploie sa liberté ! Ils ont boudé deux ans cette femme grotesque qui ne la quitte plus. Aujourd’hui, ils l’invitent

à leur table, en famille. Je crois même qu’ils la tutoient... Vous vous souvenez ?

« Catherine, Dieu merci, son aventure est d’un autre ordre !

— Tu crois ?

— J’en suis sur...

— Alors, Bernard, écoute-moi... Si Catherine vient, que ton oncle au moins ne le sache pas...

— Pourquoi ?

— Il ne comprendrait pas... Je suis veuve. Tu n’ignores pas combien nous aurons encore besoin de lui...

— On n’a besoin de personne, maman !

conclue Bernard plein de jeunesse, en s’éloignant. Si ! Kate a besoin de notre estime...

— Cyprien ! Voidez-vous descendre le sac de mademoiselle Carol ?

C’était risible... Ce sac si mince, si léger... Carol aurait dû protester, le porter elle-même...

Ce fut la dernière attention, la tendresse suprême de Catherine.

— Dépêche-toi, ma petite, dit-elle. Tu vas manquer ton train.

Elle se raidissait tout entière pour ne pas fondre en larmes. Le cartel, à l’autre bout de l’antichambre, battait régulièrement.

— Allons, chérie... Vite !

Carol faisait mine de traîner, de chercher ses gants.

— Tiens, les voilà, fit Catherine en les prenant sur la console derrière une casquette de Frank qui les cachait.

Mais la petite semblait retenue... Ces meubles, cet épais tapis... Toute cette atmosphère familiale dont elle s’était tant moquée, où elle venait de vivre plus heureuse qu’elle ne le serait peut-être jamais... Elle avait l’impression qu’on la chassait...

Elle embrassa Catherine sur les lèvres.

(« Monte sur tes pointes ! » disait Kate...) Mais cette fois la malheureuse se tut. Déjà Carol s’était échappée comme si elle avait voulu éviter son étreinte.

— Alors ! Vous m’accompagnez en bas, Cyprien... C’est gentil !

Catherine suivit la petite sur le palier. Carol commença de descendre le grand escalier. Elle le descendit, insouciante, comme elle l’avait monté le lendemain de la mort de M. Gravier, quand elle se demandait si

vraiment l’artiste en renom allait lui offrir d’habiter chez elle. — Elle le descendit de la même façon : sans âme, avec seulement quelques soucis d’amour-propre en tête...

Catherine, les yeux rougis, se pencha sur la rampe. Soudain, elle céda à une impulsion. Elle voulut avoir l’air de ne se souvenir que maintenant de cet oubli :

— Et ton adresse, Carol ! s’écria-t-elle. Tu ne m’as pas donné ton adresse !

La petite serait partie sans la lui laisser. Elle répondit pour rire :

— Faubourg Saint-Germain !

Et comme Catherine se taisait :

— Non, Kate ! reprit-elle, comme prise de remords. Je vais chez mon oncle à Juvisy... Je vous taquine... Vous m’écrirez, n’est-ce pas ? Personne ne m’écrit jamais... Adieu grande Kate ! N’oubliez pas de dire à Bernard Magalion qu’il aurait pu être beau... mais que, mais que...

Catherine s’était reculée, ne voulait plus entendre. Elle se souvint qu’après le départ de Françoise, Mme Gravier, elle aussi, était brusquement rentrée dans l’appartement... Catherine secoua la tête, se défendit d’être trop faible... On entendait encore, vers le rez-de-chaussée, les boniments de Carol à Cyprien.

En regagnant son atelier, Catherine s’arrêta dans le couloir obscur. A sa droite, derrière la porte, Mme Gravier toussait. Depuis deux jours elle gardait la chambre. A sa gauche, dans son « garage » minuscule et bourdonnant, secoué à chaque passage de tramway et d’autobus, Frank se lamentait tout seul dans son lit. La veille, il avait subi une crise nerveuse. Le docteur devait revenir vers le soir...

« Partirai-je quand même ? se demanda Catherine. Il le faut, il le faut... Mon Dieu, faites que la bronchite de maman ne soit pas grave ! »

Sa mère est la première à lui conseiller de partir. « Tu as besoin de repos, mon enfant... »

A ce moment, tenant quelque chose dans la main, Louise ouvrit brusquement la porte de l’atelier, heurta la jeune fille dans l’ombre :

— Que j’ai eu peur, mademoiselle !

Et quand elle fut remise :

— Mademoiselle Carol est déjà partie ?

Je courais après elle... J’ai trouvé ceci sous son traversin...

C’était une petite boîte en fer-blanc, plate, brillante. On avait dû en décoller l’étiquette à l’eau chaude. Catherine, reve-

nue au jour de l’atelier, l’ouvrit : des épingles, du fil et une photo découpée de Frank.

Catherine pâlit, porta la main à son front. Une phrase inintelligible desserra ses lèvres. La jeune fille releva la tête lorsqu’elle vit Louise, stupéfaite, qui la regardait. Elle vit aussi ce désordre : les armoires béantes à demi vidées, des robes, des lettres ouvertes sur les meubles, du linge sale en tas...

Un désespoir subit, une crispation de son chagrin avivé empêchèrent Catherine de retenir un cri. Elle se laissa tomber parmi ses valises dont, un instant plus tôt, elle se demandait encore avec sang-froid comment on parviendrait jamais à les fermer. Les cheveux mêlés, sanglotante, elle déchira durement, avec jalousie, la petite photographie de son frère. « Je le déteste, ce petit ! Je le déteste... Quelle honte ! » Puis, les mains chaudes, les bras tordus, dans un râle déchirant, tombée jusqu’à sentir entre ses lèvres la laine du tapis, elle eut un éclair de conscience :

« Cette Carol, gémit-elle... Cette femme, cette jeune hile... Je l’ai aimée inutilement... inutilement ! C’est moi, moi ! qui avait besoin d’être protégée... »

Au restaurant du P. L. M. Catherine dîna simplement. Entre chaque plat, elle tirait la glace de son sac, s’observait. Elle goûtait cette lourde quiétude du large, quand la tempête s’est éloignée. Si tôt, comment distinguer des, ruines ce qui est demeuré intact ? Les lèvres restent sèches — comme après la grande marée, lorsque tout est encore imprégné de sel.

Sur le quai, sous l’immense voûte illuminée, les sifflements des locomotives, les échappements saccadés de , vapeur parurent être à Catherine la véritable atmosphère de son cauchemar. Ce compartiment où elle allait être enfermée de longues heures lui fut odieux. Aucune force ne restait à ses yeux pour qu’elle pût reconnaître consciemment les valises, le filet, les lampes, et là, sur les panneaux, ces photographies en couleur.

L’univers, pour elle, se réduisait à la vie obscure de cette petite chambre au plus profond de son être où s’était déposé, comme un poids vague, tout ce que Catherine

portait d’hérédité, d’impressions depuis sa naissance, de visages enfouis, d’études et de pensées.

N’était-ce point d’un néant douloureux qu’elle se sentait faite et dont la vie, cependant, battait en secret ?

Elle reconnaissait dans cette torpeur mille souffrances qui avaient dû appartenir à bien d’autres au monde...

Le train dépassa au ralenti des trames de voies inextricables qui brillaient sous la lueur de la lune. Paysage d’enfer, quand le cerveau qui regarde porte déjà son supplice... Des cônes de lumière blanche écartaient la nuit, se répétaient, identiques, le long d’interminables perspectives de ciment armé. Des convois fumaient , se poussaient, sortaient d’un rêve.

Catherine, subitement, prit pour un signe d’espoir cette preuve qu’elle se souciait encore des petites choses : elle se souvint d’avoir oublié un de ses bérets basques... Du haut de ce détail, son esprit glissa vers une sorte de béatitude. Et comment se serait-il reprit, dans le bercement du train ?

Les immeubles de banlieue... La voie passait à la hauteur des premiers étages. Catherine vit dans des salles à manger, sous

des suspensions, des petits bourgeois attardés après le repas.

« Pauvres miettes ! se dit-elle. »

Elle s’avoua pourtant qu’elle n’eût point refusé de fréquenter ses grands-parents paternels, commerçants retirés, fantômes de son enfance, souvenirs d’ennuyeuses visites, les dimanches...

Catherine se sentit rassurée. Elle appréciait mieux sa douleur endormie et féconde. Comme si elle souriait à un enfant, une douceur légère l’envahit.

Le train penchait dans un virage. La porte du couloir se ferma d’elle-même.

Devant les places inoccupées, Catherine se trouva seule. Elle s’étendit. Rien ne semblait plus l’atteindre. Quittait-elle Paris ? Elle oubliait... Sur sa poitrine chaude, ses mains se croisèrent. Soudain, brutal, en sens contraire, un express ébranla les vitres. Ce fut une courte commotion de vent et de lumières. Puis quelque chose parut manquer à la chanson du rail...

Au réveil, le lendemain, serait-ce l’éclatant, le divin soleil ? Une présence, sous ses paupières closes, donna quelques secondes heureuses à Catherine. La jeune fdle laissait se former dans son esprit détendu le visage de sa mère et le reconnut, doux,

à peine chagrin, tel qu’elle le voyait chaque jour avant que Carol fût venue dévaster le foyer... Puis, rendue un peu à ellemême, elle écouta la grande voix de la vitesse dans la nuit. Elle se leva, éteignit la lampe au plafond. Une veilleuse bleue restait seule allumée. Alors, dans la vitre, Catherine vit la réflection fantomatique de ses yeux qui brillaient, de son buste, bloc d’ombre. Au travers, il n’y eut bientôt plus que des campagnes, des faisceaux d’arbres, et, de temps à autre, des maisons éteintes. Elle sentit combien son voyage dépassait les limites du réel. Comme il était loin, déjà, ce monde qui se résume maintenant à la fièvre qui la brûle encore, à cette panique, dans son eorps, innommable mais affaiblie déjà, à sa migraine, à son reste d’esclavage ! Elle commence à désirer qu’on lui explique...

Catherine eut l’impression d’être lasse d’une faiblesse encore trop en elle pour qu.’elle pût la juger. Elle ne pensait pas à Bernard, vers qui l’emportait ce train, mais elle eut la vision d’un corps masculin qui avait le don de la faire sourire et devant lequel elle se sentait forte par indifférence. Ah ! celui-là... — elle l’atteindrait trop facilement ; elle ne verrait jamais en

lui de cruauté, — elle en était bien certaine... Seuls les corps qui ne sont plus promis qu’à notre imagination peuvent nous donner cette acuité comme essentielle de la souffrance.

Catherine déplia une couverture, s’enroula, ne put s’endormir. L’insécurité semblait régner en dehors d’elle dans le compartiment. Catherine se redressa, compta machinalement ses valises.

Elle crut avoir froid. Mais, sourdement, ce sont certains souvenirs qui reviennent la hanter. Carol lui parle, lui demande : « Kate ! Faisons-nous marcher le gramophone ? » ou encore : « A quelle heure sortons-nous pour le thé ? »

La cadence des rails battait son plein.

Alors, le visage crispé, Catherine parut demander grâce et s’effondra lourdement sur la banquette.

Villefranche ! Toutes les maisons, les toits rouges, en escaliers ; la baie...

Il pleuvait. Catherine se pencha à la

fenêtre du wagon. Bernard venait à sa rencontre.

— - Comme tu es déjà brûlé, Bernard !

Quel temps ! Comment va ta mère ?

Elle affectait la joie, mais sa pâleur trahissait sa fatigue. Lui, heureux, lui baisa les mains.

— Dis-moi, reprit-elle, Mme Magalion n’est pas trop étonnée de me voir ? Je me suis invitée très brusquement... Elle ne t’a pas demandé d’explications ?

Bernard hésita. Puis, regardant la jeune fille dans les yeux :

— Mais vous savez que maman vous aime beaucoup, Kate...

Ils montèrent en voiture. Catherine se sentit rassurée. L’essentiel était d’être arrivée. Fin de cauchemar ! Maintenant, il allait falloir s’habituer à ce calme...

— Tu crois, reprit-elle, que ta mère ne se doute de rien, Bernard ?

Et après une pause :

— Ecoute-moi, (entre nous qu’est-ce que ça peut faire ?) je commence à mieux comprendre... On a dû parler de « mon aventure » autour de nous, et terriblement ! N’est-ce pas ? Ta mère la première... Estce que tu me blâmes, toi ?

Bernard tourne la tête vers elle :

— Vous blâmer de quoi ? demande-t-il.

— Ah ! tu fais l’innocent... C’est bien. Alors, parlons d’autres choses...

Elle se tut. La pluie devait avoir cessé. Catherine baissa une vitre. Lui se tenait maladroitement assis avec la crainte que son épaule ne heurtât celle de la jeune fdle. Il avait été pris au dépourvu. N’était-ce pas la première fois que Catherine lui parlait sérieusement ? Il ne pouvait croire qu’elle lui eût réellement demandé son avis. Par ce qu’elle appelait « son aventure », était-ce vraiment à Carol que, devant lui, elle osait faire allusion ?

— Kate ! Vous me connaissez peu, ditil avec gentillesse. Vous verrez...

Elle ne parut point l’avoir entendu, tira une glace de son sac. Elle se sentait abattue, amaigrie.

L’arrêt brusque du taxi la sortit à peine de son engourdissement.

Elle eut à donner à Mme Magalion des nouvelles de Mme Gravier, de Frank ; trouva difficilement les mots touchants dont elle sentait que son cœur était plein à l’égard de sa mère et de Frank.

— Vous êtes pâle, ma petite, lui dit soudain Mme Magalion.

Et, avec ce sourire qui pouvait être ironique :

— Le soleil, heureusement, vous guérira de beaucoup de choses...

Les deux femmes montèrent au premier étage. Des fleurs attendaient Catherine dans sa chambre.

— Ces fleurs ont été cueillies par votre ami, dit la veuve. — Elle ajouta : Pour vous !

— Par Bernard ?

Catherine, aux prises avec le sommeil, l’angoisse, venait de retirer machinalement son chapeau et ses gants.

— Vraiment ! C’est Bernard qui les a cueillies ?

Elle appela le jeune homme. Il entra, les yeux vifs, les manches retroussées, le col ouvert.

— Tu me gâtes !

Kate l’embrassait pour la première fois.

Les jours passèrent : Catherine se levait de bonne heure, prenait son breakfast dans le jardin, ne s’attardait point. Une ciga-

rette aux lèvres, laissant traîner la main dans les iris en bordure, elle se dirigeait ensuite vers les oliviers. Là, parmi les herbes hautes, elle avait pris l’habitude de s’étendre. Le ciel matinal, si lointain, si pâle était déjà brûlant. Sous les branches, autour d’un centre mystérieux, les moustiques tourbillonnaient. Qu’il faisait bon ainsi, toute pensée, toute angoisse endormies, d’écouter ce vide immense, ces bourdonnements !

Catherine revivait sa souffrance dans cette léthargie ; mais à petite dose et comme avec bonheur...

Elle se redressait, se tournait vers la villa. Il n’en finissait pas de s’habiller, ce Bernard !

— Bernard ! Bernard !

— Je viens ! Je viens !

La présence du jeune homme à chaque instant lui manquait. Catherine était devenue son esclave et il la faisait patienter. Il avait tout écouté de Catherine. Et, de s’être confiée à ce garçon fidèle qui l’admirait, elle avait éprouvé un repos étrange, une gratitude...

Aujourd’hui, quand elle se souvenait d’un ricanement venu de loin, (la voix de Carol) : « Bernard est épris de vous ! Ce

serait maladroit de le décourager... », au lieu de souffrir elle riait. Elle avait pris son parti de ne recevoir aucune nouvelle de la petite...

Catherine avait d’interminables et fécondes discussions avec Bernard. Ils rêvaient, lisaient ensemble dans le jardin, — presque toujours seuls. A Mme Magalion elle vantait le caractère sensible, le sérieux de son fils. « Bernard ne ressemble à aucun autre, madame... »

« Jusqu’à ses cheveux, pensait Catherine en elle-même, jusqu’à sa poitrine blanche d’enfant, qui me sont chers... »

Catherine parlait de Carol à l’imparfait, comme d’une morte : « Bernard ! Tes yeux sont noirs, aussi noirs que ceux de Carol étaient bleu-ciel... »

Un soir, ils marchaient tous deux au hasard de la route. La nuit portait jusque sur la Corniche une odeur d’iode. Des voitures les prenaient à chaque instant dans leurs phares, les repoussant contre le mur de la montagne.

— Va plus doucement, dit Catherine.

Ils venaient de choisir un raccourci pierreux sur le versant. Bernard était passé devant elle.

De loin, le clapotis des balises les accompagnait. Il n’y avait d’autres forces dans l’air que le silence. Catherine s’arrêtait, reprenait haleine, de la pointe de sa canne frappait les pierres à petits coups. Le bruit sec se prolongeait alors sous le clair de lune, mourait étouffé contre les haies des villas.

— Bernard ! dit-elle soudain, exaspérée.

Es-tu vraiment si timide ?

Il ne sut que se retourner vers elle, la regarder durement.

Elle reprit :

— Sommes-nous deux, ou suis-je seule?

Tu me lâches quand le chemin monte !

As-tu un bras, non ?

Il s’excusa.

Elle poursuivit comme pour le provoquer — en s’arrêtant après chaque phrase car la montée l’essoufflait :

— As-tu au moins une petite amie, Bernard ? Tu as la chance d’avoir ton âge... En profites-tu ?

Et comme il ne répondait rien :

— Bernard, en profites-tu ?

Le chemin se partageait. Bernard ne pensa qu’à guider Catherine.

— Par ici, dit-il, on rejoint la Grande Corniche. Par là, on arrive à la villa...

— Je m’en moque, reprit Catherine.

Réponds-moi ! Dieu que tu es jeune !

Alors, parce qu’il sentait qu’elle avait besoin de s’oublier elle-même :

— Non, dit-il, je ne profite pas de mon âge mais j’en ai profité...

Il avait connu en province une jeune fille étrangère...

— Longtemps, j’ai mêlé son image à ma vie monotone de collège. J’avais dix photos d’elle dans mon pupitre ; une où elle était nue, à treize ans, dansant sur la neige. Son corps était la pureté pour moi, peutêtre même l’expression de la prière ! Il m’aidait pour ainsi dire à préparer mes compositions ! Je parlais peu à mes camarades. J’allais souvent à confesse... Un mysticisme m’enveloppait. Je me refoulais au centre de moi-même. Timide comme je l’étais, intérieur, vous pensez combien cette discipline me nourrissait, faisait mon jeu ! C’était, autour de mon amour, la fournaise sous pression...

Catherine sourit :

— Continue ! fait-elle.

Il reprend :

— J’avais des examens de conscience denses, passionnés, monstrueux. Je découvrais partout l’image chérie. En même temps, je constatais une obéissance de plus en plus stricte aux vertus de l’Eglise. Et je ne voulais me souvenir que de ces progrès ! Je les marquais avec soin dans la colonne « victoires sur soi-même » de certains petits papiers bleus qu’on nous faisait ensuite placer sur l’autel...

« Mais à quoi servait d’oublier le reste ? Toutes ces joies refoulées par moi avec le sentiment certain de leur honte prirent bientôt assez de force pour qu’il ne me restât plus qu’un désir : les poursuivre, les retrouver coûte que coûte dans la vie...

— Sapristi ! interrompt Catherine, on me l’a assez répété quand j’étais enfant : s’attarder à de mauvaises pensées, c’est être déjà coupable...

Bernard a hésité un instant :

— Oui, Kate, je savais... C’est que sans doute je n’ai jamais dû beaucoup écouter quand on me disait : « Mon enfant, il y a le péché de la chair... » Me demandait-on : « Avez-vous été tenté ?» Je devais répondre « non, non et non... », systématiquement, les yeux au ciel.

« Voilà l’explication trouvée : mes forces sentimentales, j’avais su les mettre à l’abri de mes convictions religieuses. Dieu me l’a permis... Kate, vous comprenez, n’estce pas ?

« Voici ce charme qu’il cachait, se dit Catherine, et que j’ai toujours pressenti... »

Elle lâche le bras de Bernard. Une sorte de méfiance — l’instinct féminin d’avoir à se protéger — vient soudain de se lever en elle.

« Tiens ! pense Bernard. Elle me prend déjà plus au sérieux ! »

Un pied en avant, Catherine s’arrêta de nouveau, eut l’air de sourire par douceur, par reconnaissance devant la mer et les lointains endormis de la côte. Elle respirait ce vent tiède qui porte au fond de nous comme une grâce.

Plus tard, quand elle se souvint de cette minute, elle se rappela confusément cette paix dans sa chair. L’épaule de Bernard s’appuyait à la sienne. Catherine le voyait de côté.

— Vous n’avez pas chaud ? demanda-til. Moi j’étouffe !

En pivotant sur lui-même, il ôta son veston. Des cailloux roulaient sous leurs pas. Catherine les chassait du talon, se donnait l’illusion d’être légère et de savoir s’amuser de peu. Bernard riait comme un enfant, tendait au ciel son visage, humait l’air tiède, égalisait ainsi sa respiration. C’était là une habitude sportive, un procédé bien compris. Catherine y vit comme un élan de l’être vers la grande poésie du soir.

On entendait le battement de la mer chaque fois que le chemin traversait un espace dégagé.

Ils s’assirent au bord d’un talus. Bernard resta immobile, silencieux.

— Tu comptes les étoiles ? Tu vas prendre froid...

Puis :

— Eh bien, nous repartons ?

— Mais certainement...

Bernard se leva, tira la jeune fille à lui...

— Doucement ! fit-elle. Brutal...

Et après quelques pas :

— Dis-moi... Tu as passé l’après-midi à Nice ?

— Oui... Pourquoi ?

— Alors tu n’as pas manqué de rencon-

trer ton amie l’Américaine ? Betty, la sportive Betty ?

Au dîner, on avait parlé de cette jeune personne ; et, devant Mme Magalion, d’un ton sec, Catherine avait osé dire : « Betty ! Une femme pour toi, Bernard... »

Bernard n’hésite pas :

— Oui ! Il faut la voir nager ! Son crawl est éblouissant... Elle a eu comme professeur un Indien, sur le Michigan. Tout à l’heure, elle m’a provoqué en course de fond de la Grande Bleue à la jetée. Je vous jure qu’elle « tient l’eau » !

— Elle m’a dit qu’elle t’aimait, reprend Catherine avec une sorte de fièvre.

Bernard hausse les épaules.

— Ah ?

— Comment ! Tu ne la désires pas ?

Quelles formes admirables ! Tu as pourtant l’air de t’y connaître ?

Tandis qu’elle lui parlait, elle l’épiait d’un regard brûlant. Qu’il serait beau, Bernard, demi-nu, sous cette lumière ! Où était le temps où Catherine se moquait : « Bernard, tes complets sont mal coupés ! Quelle chaîne de montre ridicule ! »

Le chemin traversait l’ombre d’une maison. Catherine fut contrainte de ramener les yeux sur ses propres pas...

Ce Bernard, ce n’était pas à Betty qu’elle le donnait, ni à quiconque, mais à ellemême, déjà, et bien à son propre corps.

— =■ Kate ! Que penseriez-vous d’un bain au clair de lune ?

Tourné vers la mer, Bernard semblait, par-dessus les jardins et les villas, goûter d’avance les délices qu’il y aurait à plonger dans l’eau de minuit. Mais tout ce chemin qu’il faudrait ensuite remonter !

En moins d’un quart d’heure, si elle le veut, Catherine peut se retrouver à la villa, dans sa chambre — « notre gentille chambre d’ami », ainsi que la présente Mme Ma galion...

Il suffisait de poursuivre ce chemin...

Alors Catherine se coucherait. Une tiédeur, par Ja fenêtre grande ouverte, entrerait, comme chaque nuit, gonflant les rideaux de temps à autre pour les laisser retomber dans un bruit creux d’anneaux de cuivre... Sans pouvoir s’assoupir, Catherine entendrait les feuillages s’agiter mollement, se prendrait dans l’écheveau de ses insomnies

— projets emmêlés... Elle penserait à un tableau futur et la minute passerait, chaude. Comme à la recherche d’un corps près du sien, la partie du lit restée fraîche elle la palperait, s’y pousserait... Quelle solitude !

— Allons nous baigner, Bernard... Tu n’auras pas perdu ta soirée...

Ils redescendirent gaiement, très vite, au risque de glisser.

Quand elle vit devant elle la masse sombre des maisons du port et entendit le bruit de ses pas fouetter les murs de la petite place endormie, Catherine s’étonna d’être déjà là. De jeunes pécheurs se baignaient. Certains, remontés sur les dalles du bord, ruisselaient. Quand ils reconnurent Bernard, ils se groupèrent, grelottants, autour de lui. Catherine sauta dans la barque, les entendit parler records, prononcer des noms... Ils avaient des muscles longs. Leur peau luisait sous la lune.

En lin Bernard la rejoignit porta son poids sur les rames. Ils se dirigèrent vers une plage de galets.

— Au moins as-tu un peignoir ? demanda Catherine.

Le jeune homme souleva une planche.

— Tenez ! J’ai là tout ce qu’il vous faut !

Il lui tendait un costume de bain. Elle s’exclafîa :

— Tu es fou ! J’ai trop peur du froid pour me baigner...

L’eau clapotait sous la barque. Bernard fut rapidement prêt. Catherine éprouvait comme un grand plaisir inattendu.

Un remous... Sans rien dire, Bernard a plongé. La barque roule un instant tandis que le silence engloutit le choc du corps dans l’eau.

De longues secondes... Qu’est devenu Bernard ? Il n’a pas reparu...

Elle :

— Bernard ? Bernard ?

— Hou-hou !

A cinquante brasses de là un point noir la rassure. Une tête, reprise et délivrée par la surface, s’éloigne en se portant à droite, à gauche, sans effort...

Catherine suit des yeux, dans le reflet des lames courtes, le parcours du nageur. Quel silence sur la mer ! Au-dessus d’eux, elle entend haleter un train.

Enfin la barque penche, Bernard se hisse.

— L’eau est meilleure qu’en plein jour ! s’écrie-t-il.

Il ne prend pas le peignoir, se couche au

fond du bateau, refuse de s’habiller. « On est tellement mieux comme ça ! »

Il appuie la tête sur les genoux de la jeune fille. Une odeur de salure émane de ses cheveux.

— Si l’on soupait ?

Elle lui répond :

— Je n’ai rien à te donner !

— Vous croyez ?

Elle hésite à comprendre. Bernard capable d’une telle malice ? Elle rit. Il se monte vers elle, contre elle, s’accoude à la poupe étroite.

— Kate... dit-il.

— Quoi ?

Sur l’eau les étoiles vacillent. Le balancement de la barque donne un vertige. Catherine revoit Françoise, Frank, leur mère. Là-bas, vers le rivage, le flot sur les galets fait un bruit simple, régulier, comme secourable.

Catherine a fermé les yeux. Elle sent sa tête glisser. Et Bernard qui la serre dans ses bras lui semble une chaleur sans corps, un corps sans nom — ce souffle qui n’appartient qu’à la vie...

Une nuit, comme chaque nuit, Bernard vint pour la rejoindre dans sa chambre. Il trouva la porte fermée. Penché sur la serrure, il appela doucement. Comme Kate ne répondait point, il éleva la voix. Alors il crut reconnaître un chuchotement de l’autre côté du battant : « Ya-t-en... Ne reviens plus... »

Bernard insista. Il n’obtint pas d’autres réponses. On remuait, en-dessous, dans la chambre de sa mère. Il resta longtemps immobile, entendit Catherine ouvrir la fenêtre comme elle faisait toujours avant de s’endormir... Elle remonta dans son lit.

Vexé, Bernard passa sur la terrasse. Il vit la fenêtre vide, ouverte sur l’ombre où veillait Kate, seule avec son caprice. Il ramassa un caillou, fit le geste de le lancer, n’osa pas. Puis il se retrouva dans sa chambre, furieux.

Le lendemain, Catherine annonçait son départ. Elle avait repris son autorité et refusa de s’expliquer. Il comprit qu’il était

de nouveau un enfant pour elle. « C’est comme ça... lui dit-elle. Tâche de comprendre... Que pourrais-je te dire ? Moimême je ne comprends pas ».

Ce trajet que, pour venir, Catherine avait suivi sans rien voir, elle le refit de jour. Jusqu’à ce coude final, lorsque la voie, après avoir suivi la côte, choisit le Nord et s’éloigne de la mer, la lumière pure et vive, haute et tremblante lui heurta encore les paupières. Puis les façades blanches disparurent et les jardins aux palmes compactes.

C’est Bernard, cette fois, que Catherine fuyait. « Pauvre gosse... » Elle ne lui gardait pas rancune. Mais combien de fois ne l’avait-il pas excédée avec ses mille et mille volontés, ses impatiences maladroites !

Jusqu’à cette dernière nuit, elle n’avait point cherché à se reprendre, patientant, faisant effort sur elle-même. Elle avait voulu l’accueillir, cet amour, s’y purifier ; et aujourd’hui, c’était lui qui la chassait. Le choix de Catherine s’était fait comme de lui-même sans qu’elle ait eu rien d’autre à décider que de suivre son instinct. Elle s’en trouvait heureuse, s’endormit et arriva reposée.

Au moment de descendre, penchée sur

le quai, elle eut ce doute affreux : elle se retrouvait la même qu’au départ. Une même image était revenue à ses yeux : ce visage mince, ce regard perdu, ces cheveux blonds — Carol ! Que faisait Carol en cet instant, à cette heure ? « Elle dort... pensa Catherine ».

Elle revit la petite, ce dernier jour, quand Cyprien lui descendait son sac...

Carol, sur le palier, voulait rire, se raidissiat tout entière pour ne pas fondre en larmes. Ses derniers mots avaient été l’adresse de son oncle chez qui elle allait, à Juvisy — criée du bas de l’escalier...

Sortie de la gare, Catherine s’arrêta. La nuit était tiède. Elle se souvint du taxi qui l’avait amenée là, cinq semaines plus tôt, par un soir pluvieux, froid. Elle n’avait point de monnaie ; le chauffeur était stupide et ivre. Comme cela, déjà, paraissait loin !

Catherine vit ce mouvement nocturne sur la terrasse du P. L. M. Elle se réjouit. Mais l’idée qu’elle allait avoir à rentrer chez sa mère, dans le grand appartement triste, lui fut insupportable... « Non... Pas maintenant ! Demain, peut-être... » D’ailleurs, avait-elle seulement annoncé son retour ?

Elle se fit conduire à un hôtel dont on lui avait parlé, dans le centre. Là, elle allait pouvoir se croire n’importe où, très loin ou nulle part...

Elle ne se coucha pas. A cette chambre anonyme, au milieu de la nuit, en plein cœur de Paris, affluait, proche et complice, cette molle rumeur qui ne connaît aucun sommeil.

Catherine alluma les appliques. Les planches des armoires s’offraient, nues et propres, ainsi que les fauteuils, neufs, en place. Elle vida ses valises. Le tapis uni, épais, l’empêchait, où qu’elle se déplaçât, de s’entendre marcher. Elle se sentit calme et légère. Elle rangea.

A dessein, Catherine avait laissé des rayons, des tiroirs vides, n’avait pas garni tous les porte-manteaux. A l’aube, elle descendit, héla une voiture et se fit conduire à Juvisy.

Page 1