‹ Kean, ou, Désordre et génieChapitre 27 sur 56 · K£AN · texte numérisé non relu

K£AN

Charbon. Un homme masqué viendra vous y prendre; suivezle avec confiance, il vous conduira dans un lieu oîi vous serez à l'abri de toute recherche, et où vous me retrouverez. Xe craignez rien, miss, et accordez-moi toute votre confiance; car j'ai pour vous autant de respect que d'amour.

» Edmo>"d Rean.

D On veille sur moi comme sur vous; voilà pourquoi je ne vais pas moi-même vous supplier de prendre cette résolution, qui seule peut vous sauver. »

ANNA

Voilà l'explication de ma conduite, monsieur Rean; je n'ai pas besoin de vous en donner d'autre. J'ai cru que cette lettre était de vous; je me suis fiée à vous; je suis venue à vous.

KEAN

0 miss ! miss, combien je remercie le hasard ou plutôt la Providence qui m'a conduit ici ! Écoutez, il y a dans toute cette chose un mystère d'infamie que je vais approfondir, je vous jure, et dont l'auteur se repeniira. Jlais, au point où nous en sommes, et pour me soutenir dans la lutte que je vais engager, il faut que vous me disiez tout, miss; il faut que vous n'ayez plus de secrets pour moi; il faut que je vous connaisse comme une sœur; car je vais vous défendre, j'en jure Dieu, comme si vous étiez de ma plus proche et de ma plus chère famille.

ANNA

Oh ! avec vous, près de vous, je ne crains rien.

KEAN

Et cependant vous tremblez, miss.

ANNA

Oh! monsieur Kean, est-il bien généreux à vous de m'interroger, lorsqu'à vous surtout je ne puis tout dire.

KKAN.

Et que peut avoir à cacher un jeune cœur comme le vôtre, miss? Parlez-moi comme vous parleriez à votre meilleurami, à votre frère.

ANNA

Mais comment oserai-je ensuite lever les yeux sur vous ?

KEAN

Écoutez-moi, car je vais aller au-devant de vos paroles... Je vais lever un coia du voile sous icoîiel vous cachez votre se» cret... HâbitUti, comme uoug le Wminéâ, nous autres corné-

diens, à reproduire tous les sentiments humains, notre étude continuelle doit être d'aller les chercher au plus profond de la pensée... Eh bien, j'ai cru lire dans la vôtre... pardon, miss, si je me trompe... que votre haine pour lord Mewill... vient d'un sentiment tout opposé pour un autre.

ANNA

Oui, oui... et vous ne vous êtes pas trompé... Mais ce n'est point ma faute: j'ai été entraînée par une fatalité bizarre, a laquelle aucune femme n'aurait pu résister... Oh! pourquoi ne m'a-t-on pas laissée mourir?

KEAN

Mourir!... vous si jeune, si belle! et pourquoi vouli >z-vous mourir?

ANNA

Ce n'était point moi qui voulais quitter la vie, c'était Dieu qui semblait m'avoir condamnée. Une mélancolie profonde, un dégoût amer de l'existence s'étaient emparés de moi... Mon corps manquait de forces, ma poitrine d'air, mes yeux de lumière; j'éprouvais l'impossibilité de vivre, et je sentais que j'étais entraînée vers la mort, sans secousse, sans douleur, sans crainte même, car je n'éprouvais aucune envie de vivre... Je ne désirais rien, je n'espérais rien, je n'aimais rien. Mon tuteur avait consulté les médecins les plus habiles de Londres, et tous avaient dit que le mal était sans remède, que j'étais attaquée de cette maladie de nos climats contre laquelle toute science échoue. Un seul d'entre eux demanda si, parmi les distractions de ma jeunesse, le spectacle m'avait été accordé. Mon tuteur répondit qu'élevée dans un pensionnat sévère, cet amusement m'avait toujours été interdit... Alors il le lui indiqua comme un dernier espoir... Mon tuteur en fixa l'essai au jour même; il fit retenir une loge, et m'annonça, après le dîner, que nous passions notre soirée à Drury-Lane; j'entendis à peine ce qu'il me disait. Je pris son bras lorsqu'il me le demanda, je montai en voiture... et je me laissai conduire comme d'habitude, chargeant en quelque sorte les personnes qui m'accompagnaient de sentir, de penser, de vivre pour moi... J'entrai dans la salle... Mon premier sentiment fut presque douloureux: toutes ces lumières m'éblouirent, cette atmosphère chaude et emltauméc m'étouifa... Tout mon sang reflua vers mon cœur et je fus près de défaillir... Mais, en ce nioment, je sentis un peu de fraltcheurj on venait de lever lô

KEAN 153

rideau. Je me tournai instinctivement, cherchant de l'air à respirer... C'est alors que j'entendis une voix... oh!... qui vibra jusqu'au fond de mon cœur... Tout mon être tressaillit... Cette voix disait des vers mélodieux comme jamais je n'en avais entendu... des paroles d'amour comme je n'aurais jamais cru que des lèvres humaines pussent en prononcer... Mou âme tout entière passa dans mes yeux et dans mes oreilles... Je restai muette et immobile comme la statue de l'étonnement, je regardai, j'écoutai... On jouait iîoîneo. keân.

El qui jouait Romeo?

ANNA

La soirée passa comme une seconde, je n'avais point respiré, je n'avais point parlé, je n'avais point applaudi... Je rentrai à l'hôtel de mon tuteur, toujours froide et silencieuse pour tous, mais déjà ranimée et vivante au cœur. Le surlendemain, on me conduisit au More de Venise... j'y vins avec tous mes souvenirs de Romeo... Oh! mais, cette fois, ce n'était plus la même voix, ce n'était plus le même amour, ce n'était plus le même homme; m.ais ce fut toujours le même ravissement... le même bonheur... la même extase... Cependant je pouvais parler déjà, je pouvais dire : « C'est beau!... c'est grand!... c'est sublime! »

KEAN

Et qui jouait Othello?

ANNA

Le lendemain, ce fut moi qui demandai si nous n'irions point â Drury-Lane. C'était la première fois, depuis un au peut-être, que je manifestais un désir; vous devinez facilement qu'il fut accompli. Je retournai dans ce palais de féeries et d'enchantements : j'allais y chercher la figure mélancolique et douce de Romeo... le front brûlant et basané du More... j'y trouvai la tête sombre et pâle d'Hamlet... Oh! cette fois, toutes les sensations amassées depuis trois jours jaillirent à la fois de mon cœur trop plein pour les renfermer... mes mains battirent, ma bouche applaudit... mes larmes coulèreuC.

EEÂN.

Et qui jouait Hamlet, Anna?

ANNA

Romeo m'avait fait connaître l'amour, Othello la jalousie,

Hamlet le désespoir... Cette triple initiation compléta mon être... Je languissais sans force, sans désir, sans espoir; mon sein était vide, mon âme en avait déjà fui, on n'y était pas encore descendue, l'âme de l'acteur passa dans ma poitrine : je compris que je commençais seulement de ce jour à respirer, à sentir, à vivre!

KBAN.

Mais vous ne m'avez pas dit, miss, quel était l'homme qui avait rallumé l'âme éteinte, et quel était le Christ qui avait ressuscité la jeune fille déjà couchée dans la tombe.

ANNA

Oh! c'est que voilà justement le nom que je n'ose pas vous dire... de peur de ne pouvoir plus lever mes regards sur vous.

KEAN

Anna, est-il vrai?... est-il bien vrai?...etsuis-je assez malheureux?...

ANNA, effrayée.

Que dites-vous?

KEAN

Quelque chose que vous ne pouvez pas comprendra, Anna... quelque chose que je vous avouerai peut-être un jour... plus tard... Mais, dans ce moment, miss Anna, ne songeons qu'à vous, chère sœur!

ANNA

Re^n, mon frère, mon ami!...

KEAN

Revenons à cette lettre ; car, maintenant que je sais tout, il n'y a pas une minute à perdre...

ANNA

Mais, à votre tour, dites-moi, comment ètes-vous venu, et que signifie ce costume ?

KEAN

Parrain d'un enfant qui appartient à de pauvres gens que j'ai connus autrefois, j'ai pensé que cet habit leur doK.iorait plus de liberté avec de moi, en me faisant davantage leur égal... Je l'ai pris, et me voilà... Mais parlons d'autre chose... Cet homme masqué n'est pas venu?

Pas encore.

!l ra venir, alors.

Sau? doute.

Peter!

Qu'allez-vous faire;

KEAN

ANNA

KEAN, appelant.

ANNA

(Peter entre.)

KBAIf.

te constable est-il arrivé?

PETER

Il attend dans la grande salle avec le reste de la société,

RBAN.

Priez-le de venir.

ANNA

Oh! Kean, vous m'effrayez,

KEAN

Que pouvez-vous craindre ?

ANNA

Je ne crains rien pour moi... C'est pour vous.

Oh! soyez tranquille... Ah! venez, monsieur le constable, venez... Voici miss Anna Damby, l'une des plus riches héritières de Londres, à qui l'on veut faire violence pour le choix d'un époux; je vous ai appelé pour vous la confier.., Votre mission est grande et belle, monsieur le constable... Étendez le bras sur cette jeune fille, et sauvez-la.

LE CONSTABLE

Quel changement! et qui êtes vous, monsieur, qui réclamez mon ministère avec tant de confiance et d'autorité?

— KEAN

Peu importe qui réclame la protection delà loi, puisque la loi est égale pour tous, pui^^que la justice porte un bandeau sur les yeux, et que ses oreilles seules sont ouvertes. En tout cas, si vous voulez savoir qui je suis, je suis l'acteur Kean. Vous m'avez dit que vous aimiez les artistes, je vous ai promis de vous en faire connaître un... Vous voyez que je tiens ma parole.

LE CONSTABLE

Comment ne vous ai-je pas reconnu, moi qui vous ai vu

jouer cent fois, et qui suis un de vos plus chauds admirateurs?... Ainsi, mademoiselle, vous réclamez ma protection?

ANNA

A genoux.

LE CONSTABLE

Elle vous est acquise, mademoisellej seulement, dites-moi de quelle manière...

Anna, entrez avec M. le constable dans cette chambre ; vous lui direz... vous lui raconterez tout... Quant à moi, il faut que je reste seul ici... J'attends quelqu'un.

ANNA

Rean, de la prudence.

KEAN

Allez, je vous prie... Quant à nous, monsieur le constable, soyez tranquille, cela ne changera rien au programme de notre soirée, et nous n'en souperoas que plus joyeusement, je vous le jure.

(Anna et le Constable sortent.)

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