SCÈNE III Les Mêmes, LE COMTE DE ROEFELD
LE COMTE, à son Secrétaire.
Faites partir un courrier à l'instant, et qu'il profite du premier bâtiment qui mettra à la voile... Ces dépêches ne peuvent souffrir aucun retard.
AMY
La politique européenne laisse-t-elle enfin à M. le comte de Rœfeld un moment de loisir?
LE COMTE
Le comte de Rœfeld a renvoyé tous les souverains de l'Europe à demain, afin de consacrer sa soirée à la reine de l'Angleterre, à la belle comtesse Amy de Gosswill.
AMY
Quel malheur qu'on ne puisse pas croire un mot de tout cela !
ELENA
N'a-t-il pas dit que, jusqu'à demain, il avait rompu avec la diplomatie?
AMT.
Oui ; mais l'habitude est une seconde nature.
LE COMTE
S'il en est ainsi, je vais dire un mal horrible de vous. Qui vous habille donc, milady? Cette robe vous fait une taille affreuse! et comment choisit-on le blanc avec un teint comme le vôtre?... Si au moins vous aviez les cheveux blonds et les veux, noirs, cette beauté sévère rachèterait tous les autres défauts... mais, non, rien de tout cela... Oh! sur mon honneur! quand on a été aussi maltraitée de la nature, on doit être jalouse de tout le monde !... Eh bien, suis-je vrai, cette fois-ci.^
AMY
Pas plus que la première...
LE COMTE
Mais, alors, que croirez-vous?
AMY
Tout ce que vous ne me direz pas.
LE COMTE
Il est bien malheureux que les femmes ne soient pas ambassadeurs.
AMT.
Pourquoi cela?
LE COMTE
Parce qu'il y a bien peu de secrets que l'on parviendrait à leur cacher.
ELENA, regardant Amy, Elles sont ambassadrices.
AMY
Méchante!...
ELENA
Et, en cette qualité, elles savent garder ceux qu'elles oui surpris.
Oh ! que vous avez là un charmant éventail !
ELENA
Un cadeau du prince de Galles.
AMY
Montrez donc.
LE COMTE
N'aurons-nous donc point lord Gossvyrill?
RRaN 109
AMY
Il n'a pu venir; il aide en ce moment, je crois, îord Mewill à se mésallier.
LE COMTE
Ah! c'est, sur mon honneur, vrai! c'est aujourd'hui que lord Mewill épouse cette riche héritière sur la dot de laquelle il compte pour refaire sa fortune... Comment appelez-vous déjà cette jeune fille.^... miss Anna.'
AMY
Anna Damby, je crois... C'est un de ces noms qui ne se retiennent pas; il n'y a rien qui les rappelle.
LE COMTE, à Elena.
Vous savez, madame... c'est cette jeune et jolie personne qui a, presque en face de la nôtre, une loge à Drury-Lane, et que vous avez remarquée pour la voir à toutes les représentations : elle a pu faire la même remarque sur vous, au reste.
ELENA
Oui, oui, je sais.
Vous ne devineriez pas, monsieur le comte, l'indiscrétion que j'ai commise : j'ai demande à ma chère i£lena une place dans sa loge pour la première fois que jouera Keau... C'est uu si grand acteur!... un homme de tant de géuiel
LE COMTE
Vous désirez donc le voir?
AMY
Plus que vous ne pouvez imaginer... et de près surtout. Votre loge est à l'avant-scène, et l'on doit y être à merveille pour que pas un des mouvements de sa physionomie ne soit perdu.
LE COMTE
Hh bien, je suis fort aise que vous ayez ce désir; car je vous le ferai voir aujourd'hui de plus près encore que de ma loge...
AMY
Vraiment!... et d'où cela?
LE COMTE
D'un côté de ma table à l'autre... Je l'ai invité à dîner avec nous.
ELENA
Comment, monsieur, vous avez fait cela sans m'en provenir?
110 THÉÂTRE COMPLET D'aLEX DUMAS
AMY
Inviter Rean !
Pourquoi pas? Le prince royal l'invite ûien ! D'ailleurs, inviter, inviter comme on invile ces messieurs, en qualité de lioutîon : nous lui ferons jouer une scène de Falstaff' après le diner... Cela nous amusera, nous rirons.
ELENA
Oh! mais, je vous le répète, monsieur, comment avez-vous fait cela s'en m'en prévenir ?
LE COMTE
C'était une surprise que je ménageais au prince royal, à qui mes instructions m'enjoignent de faire la cour; mais vous m'avez arraché mon secret : dites encore que je suis diplomate !
CN DOMESTIQUE, entrant avec une lettre à la main. Une lettre pressée pour M. le comte...
LE COMTE
Vous permettez, mesdames?
AMY
Comment donc... «r
LE COMTE, lisant.
« Monseigneur, je suis désespéré de ne pouvoir accepter votre gracieuse invitation, mais une affaire que je ne puis remettre me prive de l'honneur d'être le convive de Votre Excellence. Soyez , ;.sez bon, monseigneur, pour déposer mes regrets le.'^ plus vifs et mes hommages les plus respectueux aux pieds de madame la comtesse. »
ELENA, a part.
Âh! je respire...
Nous vivons dans un singulier siècle, il faut en convenir: un comédien refuse l'inviUilion d'un ministre!
AMY
Mais cela me paraît une excuse, et non pas un refus.
LE COMTE
Oh! c'est un refus et bien en règle, je m'y connais; j'ai été employé à trois négociations de mariage entre altesses royales.
ELENA
Mais votre lettre était-elle convenable?
KEAN 111
LE COMTE
Jugez-en par la réponse, madame
LE DOMESTIQUE, annonçant.
Son Altesse royale monseigneur le prince de Galles.