‹ Kean, ou, Désordre et génieChapitre 36 sur 56 · RE AU · texte numérisé non relu

RE AU

Oui, toutes ces choses, je le sais, sont des preuves d'amitié pour le monde, et, certes, chacun croit que je n'ai qu'à de-

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mander à Votre Altesse, pour obtenir d'elle tout ce qu'il me plaira de désirer.

LE PRINCE

Ah! chacun croit cela?...

KEAN

Excepté moi, cependant, monseigneur!... excepté moi qui ne me trompe point à ces marques extérieures... suffisantes pour ma vanité... mais qui, toutes flatteuses qu'elles sont, laissent pourtant un doute au fond de mon cœur.

LB PRINCE

Et lequel, s'il vous plait.'

KEAR.

Le voici, monseigneur: c'est que, si j'avais à demandera Votre Altesse, non plus une de ces faveurs qui s'accordent de prince à sujet, mais un de ces sacrifices qui se font d'égal à égal, peut-être la bienveillance du protecteur n'irait-elle point jusqu'au dévouement de l'ami.

LE PRIMCB.

Fais-en l'épreiive.

KEAn.

Si je disais à Votre Altesse : Nous autres artistes, monseigneur, nous avons des amours bizarres, et qui ne ressemblent en rien à celles des autres hommes ; car elles ne franchissent pas la rampe ; eh bien, ces amours n'en sont pas moins passionnées et jalouses. Parfois, il arrive qu'entre les femmes qui assistent habituellement à nos représentations, nous en choisissons une dont nous faisons l'ange inspirateur de notre génie; tout ce que nos rôles contiennent de tendre et de passionné, c'est à elle que nous l'adressons... Les deux mille spectateurs qui sont dans la salle disparaissent à nos yeux, qui ne voient plus qu'elle; les applaudissements de tout ce public nous sont indifférents, car ce sont ses applaudissements seuls que nous ambitionnons; c'est son âme que notre voix va chercher parmi toutes ces âmes... Ce n'est plus pour la réputation, pour la gloire, pour l'avenir que nous jouons; c'est pour un soupir... pour un regard... pour une larme d'elle.

LE PRINCE

Eh bien?

KEAN

Eh bien, monseigneur, si cette femme daigne s'apercevoir

de cette puissance qu'elle exerce sur nous; si, prenant pitié de cette distance qui nous sépare d'elle en réalité, elle nous permet de la franchir en rêve; si le bonheur que nous en ressentons, tout vain et tout frivole qu'il est, est cependant un bonheur!... si enfin cet amour imaginaire a ses jalousies comme un amour matériel, l'homme qui les cause ne doit-il pas prendre en pitié le malheureux qui les éprouve .'•

LE PRINCE

C'est-à-dire que je suis ton rival, n'est-ce pas?

KEÂN.

Ce mot suppose l'égalité, monseigneur, et vous savez que je suis placé trop loin de vous...

LE PRINCE

Hypocrite !... et que puis-je faire pour la plus grande tranquillité de votre amour, monsieur Rean?

KEAN

Monseigneur, vous êtes jeune, vous êtes beau, vous êtes prince... Il n'y a pas une femme en Angleterre qui puisse résister à toutes ces séductions. Vous avez, pour vos distractions, vos caprices ou vos amours, Londres et ses provinces... vous avez l'Ecosse et l'Irlande, les trois royaumes enfin. Eh bien, faites la cour à toutes les femmes... excepté...

LE PRINCE

Excepté à Elena, n'est-ce pas ?

KEAN

Vous l'avez deviné, monseigneur!

LE PRINCE

Ah!... c'est la belle comtesse de Rœfeld... la dame de nos secrètes pensées?.,. Je m'en étais douté, vaurien!... quand je t'ai vu venir chez elle, pour te disculper... Tu es son amant!

KEAN

Non, monseigneur!... je n'ai pour elle, je vous l'ai dit, que cet amour artistique auquel les plus grands acteurs ont dû leurs plus beaux succès... Mais cet amour, j'en ai fait ma vie, voyez- vous; plus que ma vie : ma gloire! plus que ma gloire : mon bonheur!

LE PRINCE

Mais, si je me retire, un autre prendra ma place.

KEAN

Ih! que m'importe tou< autre, monseigneur! il n'y a que

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VOUS que je craigne; car, de tout autre, je puis me venger... tandis que, de vous, monseigneur...

LE PUINCE.

Tu es son amant !

EBÀN.

Non, Votre Altesse! mais, par exemple, lorsqu'elle est au spectacle, et que, de la scène où je suis enchaîne, je vous vois entrer dans sa loge... oh! alors, vous ne pouvez comprendre tout ce qui se passe dans mon âme; je ne vois plus, je n'entends plus; tout mon sang se porte à ma tête, et il me semble que je vais perdre la raison.

LE PRinCB,

Tu es son amant!

Non, je vous jure... Mais, si vous avez la moindi-e amitié pour moi... et que vous ne vouliez pas m'entraîner à quelque scandale... dont je me repentirais du fond de mon cœur... n'allez plus dans sa loge, je vous en conjure!... Tenez, rien qu'en parlant de cela, je m'oublie. Voilà que l'on va commencer, je ne suis pas prêt.

LE PRINCB.

Je te laisse.

KEAN

Vous me promettez?...

LÇ^ PRINCE.

Avoue que tu es son amant...

KEAN

Mais je ne puis avouer ce qui n'est pas.

LE PRINCE

Adieu, Rean...

Monseigneur...

Je vais t'applaudit.

Dans votre loge?...

KEAN

LE PRINCB,

KEAN

LE PRINCE

Pas de demi- confidences, monsieur Rean, ou je ne fais qu'une demi-promesse.

KEAN, s'inclinant.

Je ne puis vous dire que ce qui est... Agissez comme bon vous semblera, monseigneur.

LE PlUiVCE, sortant.

Merci de la permission, monsieur Kean.

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