‹ Kean, ou, Désordre et génieChapitre 38 sur 56 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les Mêmes, GIDSA, puis DARIUS, puis le Régissedr, PISTOL, LE Public, au dehors.

GIDSA.

Ma maîtresse a oublié son éventail, et je viens le chercher.

Son éventail? L'as-tu vu, Salomon?

SALOMON

Non, maître...

KEAN

Voyez, Gidsa; cherchez.

GIDSA.

Oh! mon Dieu, comment cela se fait-il? C'est que ma maîtresse y tenait beaucoup, c'était un cadeau du prince de Galles.

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KEAN

Ah! c'est un cadeau du prince de Galles?... Voyez dans sa voiture, elle l'y a peut-être oublié.

GIDSÀ.

Vous avez raison...

KEAN, Ini donnant une bourse.

Tenez, mon enfant, si votre maîtresse a perdu son éventail, vous aurez au moins trouvé quelque chose, vous. eiDSÂ Merci, monsieur Kean.

(EUe sort.) KEAN.

Un éventail donné parle prince de Galles !...je conçois que l'on tienne à un présent royal. (Appelant.) Darius!... Eh biea. est-ce qu'il ne viendra pas, cet imbécile de coiffeur?... Darius !

SALOMON

Ménagez votre diamant, maître, et laissez-moi l'appeler à votre place... (Appelant.) Darius !...

DARIDS, entrant une perruque à la main.

Voilà! voilà!

KEAN, s'asseyant.

Qu'est-ce que tu faisais donc, drôle?

DARIUS, retapant la perruque.

Je vous demande pardon, mais c'est que...

KEAN

Tubavardais, n'est-ce pas?... Viens ici, et coiffe-moi.

LE RÉGISSEUR, ouvrant la porte.

Peut-on sonner au foyer du public, monsieur Rean ?

KEAN

Oui, je suis prêt.

LE RÉGISSEUR, se retirant.

Merci !

KEAN

Pendant qu'on me coiffe, Salomon , cherche donc cet éventail...

DARIUS

Quel éventail?

KEAN

Un éventail qui a été perdu ici.

Ah! je VOUS dis cela, parce que j'ai vu le monsieur qui est venu vous voir avec le prince de Galles qui en tenait un qui était un peu drôle, d'éventail!

KEAN

Un éventail garni de diamants ?

DARIUS

Oui, et qui reluisait joliment encore, puisqu'en le voyant, je me suis dit : a Si j'avais trouvé un éventail comme celui-là, je ne ferais plus de perruques; » et pourtant je les fais crânement, les perruques ! . . .

KEAN, se levant.

Tu as vu cet éventail entre les mains du comte de Kœfeld?

DARIUS

Je ne sais pas si c'était le comte de Rœfeld; mais ce que je sais, c'est qu'il ne paraissait pas content du tout, et qu'il a remis l'éventail' dans sa poche avec un air un peu vexé.

KEAN

Oh! mais que va-t-il penser? il se doutera qu'Elena est venue ici.

LE RÉGISSEUR, à la porte.

On va lever le rideau, monsieur Rean.

KBAR.

Je ne suis pas prêt.

LB RÉGlSSEtTR.

Mais vous avez dit qu'on pouvait sonner,

Allez au diahle !

LE RÉGISSEUR, se sauve en criant.

Ne levez pas le rideau ! ne levez pas le rideau !

KEAN

Que faire? Comment la prévenir?... Je ne puis y aller, je ne puis lui envoyer... Oh! c'est à perdre la tête.

DARIUS

Eh bien, monsieur Kean, votre perruque?

KEAN

Laissez-moi tranquille...

(Bruit au dehors.) SALOMOW.

Maître, entendez-vous?

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LE PUBLIC, criant et trépignant.

La toile ! la toile ! le rideau !

SALOMOIf.

Le public s'impatiente.

KEAN

Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... Oh! métier maudit... où aucune sensation ne nous appartient, où nous ne sommes maîtres ni de notre joie, ni de notre douleur... où, le coeur brisé, il faut jouer Falstaff ; où, le cœur joyeux, il faut jouer Hamlet! toujours un masque, jamais un visage... Oui, oui, le public s'impatiente... car il m'attend pour s'amuser, et il ne sait pas qu'à cette heure, mes larmes m'étouffent. Oh! quel supplice ! et puis, si j'entre en scène avec toutes les tortures de l'enfer dans le cœur; si je ne souris pas là où il me faudra sourire, si ma pensée débordante change un root de place, le public sifflera, le public, qui ne sait rien, qui ne comprend rien, qui ne devine rien de ce qui se passe derrière la toile... qui nous prend pour des automates... n'ayant d'autres passion» que celles de nos rôles... Je ne jouerai pas.

(Pistol parait à la porte.) SALOMON.

Maitre, maître, qu'est-ce que vous dites.'

KEAN

Je ne jouerai pas, voilà ce que je dis.

LE RÉGISSEUR, revenant sur ce dernier laot. Monsieur, on vous y forcera.

KEAN

Et qui cela, s'il vous plaît?

LE RÉGISSEUR

Le conslable.

KEAN

Qu'il vienne.

SALOMON

Maître, maître, aujiom du ciel! il Vous mettront en prison.

KEAN

En prison? Eh bien, tant mieux. Je ne jouerai pas.

SALOMON

Rien ne peut vous faire changer de résolution?

Rien au monde. Je ne jouerai pas.

LE RéGISSEUR.

Mais te recette est faite.

KEAR.

Qu'on rende l'argent.

LE BÉGISSEDR.

Monsieur, vous manquez à vos devoirs.

KEAN

Je ne jouerai pas, je ne jouerai pas, je ne jouerai pas! (Il prend une chaise et la brise.) LB RÉGISSEDR.

Faites comme vous voudrez, je ne suis pas le bénéficiaire.

(Il sort; Kean tombe sur un fauteuil. Bruit prolongé.) PISTOL, d'un côté du fauteuil.

Eh bien, monsieur Rean, et le père Bob ?

SALOMON, de l'antre côté.

Ces braves gens ne peuvent pas payer les frais de la soirée.

PISTOL

Ce n'est pas la faute de la pauvre famille si l'on vous a fait du chagrin.

SALOMON

Allons, maître, de la pitié pour les malheureux.

Vous nous aviez donné votre parole.

SALOMON

Et ce serait la première fois que vous y manqueriez.

KEAN, dans le plus grand abattement.

Assez... James, prenez ceci, (il lui donne sa robe de chambre.) Où est M. Darius.=>

SALOMON

Il s'est sauTé.

DARICS, sortant du cabinet aux habits.

Me voilà !

KEAN

Où est le régisseur?

SALOMON, à Pistol.

Va le chercher.

(Rencontre de Dariui et de Pistol.) EEAN.

Mon manteau ! (On le lui donne.) Qu'est-ce que c'est que ça? C'est mon ceinturon que je vous demande.

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PISTOL, revenant.

Voilà, monsieur Kean, voilà.

LE KÉClSSEUR, entrant.

Vous m'avez fait appeler?

EEAM.

Oui, monsieur. Mon épée!

Votre épée.'

KEAN

Eh! oui, sans doute, mon épée; cela t'étonne?... Avec quoi veux-tu que je tue Tybalt:-' ( Au Régisseur.) .Monsieur, je joue.

LE RÉGISSEUR

Oh! monsieur Rean, que de remercîments!

KEAN

C'est bien... Seulement, faites une annonce; dites que je suis indisposé, que je suis malade... Enfin, dites ce que vous voudrez. J'étrangle.

LE RÉGISSEUR

Oh ! merci, monsieur Rean, merci.

(H sort.) SALOMON.

Il était temps ! Il paraît que le public commence à casser les banquettes.

KEAN

Et il a raison, monsieur ; je voudrais bien vous voir dans la salie, si vous aviez pris votre billet à la porte, et qu'on vous fit- attendre... Qu'est-ce que vous diriez.^...

SALOMON

Dame ! maître...

KEAN

Ou'ost-ce que tu dirais? Tu dirais qu'un acteur se doit au public avant tout.

SALOMON

Oh!

Et tu aurais raison. Allons, cheval de charrue, maintenant que te voilà harnaché, va-t'en labourer ton Shakspeare.

LE RÉGISSEUR

Me voilà prêt, monsieur Rean. Puis-je faire l'annonce.^

KEAN

Oui, monsieur. Y a-t-il beaucoup de monde?

LE RÉGISSEUR

Salle comble!... on se bat encore à la porte.

KEAN

Allez.

(La toile tombe ; an moment où elle a touché le plancher, le Régisseur passo par devant, et vient jusqu'au milieu de l'avant- scène.)

LE RÉGISSEUR, au public.

Milords et messieurs, M. Kean s'étant trouvé subitement indisposé, et craignant de ne pas se montrer digne de l'honorable empressement que vous lui témoignez, me charge de réclamer toute votre indulgence.

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