AL0M0N
KEAN 187
DARIUS
Oui, voyons, quel est son genrp de folier
SALOMO.N.
Folie frénétique.
DAVID
Et que fait-il dans ses accès?
SALOMON
Il frappe.
DARIUS
Sur quoi.^
SALOMON
Sur tout, et de préférence sur ceux qu'il connaît,
DARIUS
Comment I il attaque son semblable.^
SALOMOS
Ah ! mon Dieu, oui.
11 aura été mordu.
J'en ai peur.
Et il est enragé... J'en ai coiffé un enragé, un homme qui avait une position, quoi ! il était membre des Communes. Eh bien, sa rage, à lui, c'était de faire des tragédies... On ne les jouait pas; eh bien, c'est égal, il en faisait d'autres; on les refusait, il allait toujours.
SALOMON
Et mordait-il ?
DARIUS
Oui, oui, oui; mais il ne faisait pas de mal, il n'avait plug de dents; on le laissait faire, pauvre cher homme! ça l'amusait.
SALOMON
Eh! tenez, voilà...
DARIUS
M. Rean? Je me sauve...
SALOMOW.
Non, le médecin.
DARIUS
Ah ! le médecin. Eh bien, monsieur le docteur?.,.
188 THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMxS TOM.
Comment va Kean?
DAVID
Y a-t-il espoir?
LE MÉDECIN, remettant un papier à Salomon.
Vous lui ferez suivre ponciuellenienl cette ordonnance; tout autre traitement que celui qui est indiqué sur ce papier ne pourrait qu'empirer son état.
SALOMON
Vous voyez que la chose est sérieuse, hein? Voyons ce qu'ordonne le médecin... (il retourne le papier de tous côtés, il est blanc.) Ah; ah:
DARIUS
Eh bien, qu'ordonne le médecin?
SALOMON
Quatre douches, deux saignées, un sinapisme.
DAVID
Veux-tu que je te dise, Salomon? ça m'a l'air d'un âne, ton docteur,
DARIUS
Oui, oui, il me fait l'effet d'un âne.
DAVID
Et, à ta place, je le traiterais à ma mode.
SALOMON
Que lui donneriez-vous ? Voyons !
DAVID
Je prendrais de bon vin de Bordeaux, je le mettrais dans une ca.sserole avec du citron, de la cannelle et du sucre; je le ferais chauffer, et, de dix minutes en dix minutes, je lui en donnerais un verre.
Non, non, non, je ne ferais pas ça, moi.
SALOMON
Eh bien, que ferais-tu?
DAVID
Je te dis qu'un verre...
DARIUS
Non, écoutez, David, vous jouez bien le Lion, vous êtes magnifique sous la peau d'animal; mais, quand il s'agit de médecine, c'est autre chose; à la place de Salomon, je ferais le Yin chaud.
KEAN 189
DAVID
Tu vois bien.
DARIDS.
Patience! je lui raserais d'abord la tête comme un genou, ça lui rafraîchirait le cerveau; ensuite, je lui commanderais une perruque, ce qu'il y a de plus beau en cheveux, du cheveu numéro 1.
SALOMON
Et le vin chaud?
DARIUS
Je le boirais, alors... (On sonne.) Dites-donc, Salomon, on sonne.
SALOMON
Allons, encore un accès qui lui prend.
Un accès, je me sauve !
(Salomon l'arrête.) DAVID.
Filons, filons.
DARIDS.
Salomon, Salomon, pas de bêtises, voyons.
(On sonne encore.) TOM et BARDOLPH.
Sauve qui peut!
SALOMON
Darius, mon ami, toi qui es le plus brave, reste avec moi, je t'en prie.
DARIUS
Père Salomon, si vous ne me lâchez pas, je fais ma plainte, je vous dénonce, je ne vous poudre plus vos perruques, je vous enfonce des épingles noires dans les mollets, et je vous mords le nez. (Salomon le lâche.) Ah! mais...
(Uaort.) SALOMON.
Ah! les voilà partis; j'espère que ça va se répandre; car, si l'on venait à savoir..
PISTOL, se levant dn coin où il est resté assis, et venant à Salomon. Monsieur Salomon ?
SALOMON
Tu es encore là, toi ! pourquoi n'es-tu pas parti avec les autres?
PISTOL
Parce que vous avez dit qu'il vous fallait quelqu'un, monsieur Salomon.
Tu es un brave garçon; va-t'en.
PISTOL
Moi? Jamais!
SALOMON
Me promets-tu d'être discret?
PISTOL
Moi? Je crois bien! (Salomon lui parle à l'oreille.) Vraiment?... Oh!
SALOMON
Pas un mot.
PISTOL
On me couperait plutôt le cou. Oh ! que je suis content, que je suis content ! (il sanglote.) Oh ! M. K.ean, monsieur Salomon !... Oh ! je m'en vas.
(Il sort.)