SCÈNE V KEÂN, ANNA, puis SALOMON
ANNA, levant le capuchon de sa mante.
Non, monsieur Rean, c'est moi !
KEAN, tombant sur une chaise.
Ah!...
ANNA
Pardon d'être venue ainsi; mais, comprenez-vous? ce matin, un bruit affreux s'est répandu par la ville, qu'hier, au spectacle, vous aviez été atteint d'un accès de folie... J'ai dit : « Il n'a pas de mère, il n'a pas de sœur, il n'a personne auprès de lui... J'y vais aller, moi... »
Anna! ah! je reconnais bien là votre cœur dévoué. Anna, sur mon Dieu ! vous êtes une âme bonne et loyale... Ah ! vous n'avez pas tremblé, n'est-ce pas, pour voire réputation, pour votre honneur.?... vous n'avez pas craint qu'on ne dît que vous étiez ma maîtresse?... Vous n'avez écouté que votre cœur... vous êtes venue... tandis qu'elle... C'est bien... Parlons de vous, Anna.
ANNA
Oh! ce n'est donc pas vrai, cette nouvelle?..,
KEAN
Non. Je n'ai pas ce bonheur... Un fou, cela doit être bien heureux... Cela rit,... cela chante,... cela ne se souvient d« rien !
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ANNA
Ah! maintenant, je partirai donc tranquille, sinon heureuse !
KEAN
Vous partez? vous quittez Londres?
ANNA
Londres? Oh 1 ce ne serait point assez; je quitte l'Angleterre.
KEAN
Mais êtes-vous libre de le faire ? Et votre tuteur?
ANNA
J'ai atteint ce matin ma majorité, et le premier usage que j'en ai fait a été de signer un engagement avec le correspondant du théâtre de New-York.
Ainsi, rien n'a pu changer votre résolution ; et le tableau que je vous ai fait de cette carrière?...
ANNA
Ce tableau était tracé pour la pauvre fille, et non pour la riche héritière. Si cher que coûtent le velours et la soie, pensez-vous, monsieur Rean, que vingt mille livres sterling de rente suffiront à payer mes costumes?
KEAN
Et comment, avec tant de fortune et tant de beauté?...
ANNA
Ni l'une ni l'autre n'ont suffi pour me faire aimer, et je ▼eux y ajouter le talent pour compléter ma dot,
KEAN
Pauvre enfant!
ANNA
Oh! n'est-ce pas qu'au milieu de vos triomphes, de vos plaisirs, de vos amours, n'est-ce pas que vous garderez un souvenir à la pauvre exilée, qlii aura tout quitté dans un seul but, et avec un seul espoir?
KEAN
Anna! chère Anna!...
ANNA
N'est-ce pas que vous me permettrez de vous écrire, de vous raconter mes chagrins... mes travaux... mes progrès?... Car, j'en ferai, oh! je vous le jure!.. . surtout si, toutéloignédomoi que vous serez, vous voulez bien me conseiller et me soutenir.
igfi THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
Oh! tout ce que je pourrai faire pour ma meilleure amie, je le ferai, soyez-en sûre... Mais quand partez-vous?
ANNA
Dans deux heures.
EEAN.
Et comment?...
ANNA
Ma place est retenue sur le paquebot le Washington.
SALOMON, entrant avec mystère.
Maître !
EEAN.
Eh bien? '
SALOMON
Elle est montée par l'escalier dérobé, elle est entrée au moment où je m'y attendais le moins
EEAN.
Qui?...
SALOMON
Une dame.
KEAN
Comment s'appelle-t-elle ?
SALOMON
Elle n'a voulu me dire que son prénom d'Elena,
EEAN.
Elena! et où est-elle?
SALOMON
Dans la chambre à côté; elle semble désespérée, elle veut vous voir absolument...
EEAN.
Ah! mon Dieu, comment faire?
ANNA
C'est elle, n'est-ce pas?
EEAN.
Oui.
ANNA
On la dit bien belle. Laissez-moi-la voir, Rean,
EEAN.
Oh! cela ne se peut pas.
ANNA
Ne craignez rien... Je n'ai qu'une chose à lui demander,
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qu'une prière à lui faire... Je me jetterai à ses genoux, et je lui dirai: « Rendez-le heureux, madame.',., car il vous aime bien!...»
KEAîf.
Non, non, Anna, cela est impo>;5ible ; elle ne croirait jamais à l'innocence de nos relations... Comment pourrait-elle penser, vous voyant si jeune et si belle?... Oh! entrez dans ce cabinet, je vous en prie... Pardonnez-moi, Anna, pardonnez-moi...
ANNA, entrant dans e cabinet.
Ai-je le droit de me plaindre.^