INTRODUCTION
« Quand l'esprit de l’homme ignorait beaucoup, a dit un écrivain célèbre (1), « quand tout était mystère autour.de lui dans la nature, tout, pour ainsi dire, « était fiction dans son: esprit : faute de savoir, il imaginait sans cesse. Mais « plus la réalité s’est dévoilée devant lui, plus l'invention est devenue dif- « ficile. Encore quelques siècles d'observation, quelques progrès d’exacti- « tude dans les sciences, quelques perfectionnemens dans la statistique et « l’économie sociale, et la fiction deviendra la chose du monde la plus rare. « L'esprit de l’homme ne saura plus qu’observer et décrire, et le prix de « l’imagination devra s’accroître alors par la difficulté de ses efforts. »
Cette disposition des esprits grandit sans cesse dans notre siècle, et nous sommes peut-être condamnés à ne voir se produire, que rarement, ces hommes d'élite chez lesquels le savoir n’éteint pas l'enthousiasme ; qui donnent pour base à leurs travaux, des observations exactes, patientes et difficiles, sans chercher à résister aux inspirations de leur élan poétique ; et qui, pour raconter
(3) M. Villemain,
des découvertes qui honorent la science , ne se croient pas forcés de faire divorce avec l'élévation de la pensée et la pureté du style.
Nul écrivain n’a mieux offert , que Buffon , cette heureuse alliance de la fiction et de la vérité, lui qui a su plier à des descriptions toutes matérielles les mouvemens de sa fertile imagination , et qui regardé, dans son siècle, comme un prodige de science, restera, pour les siècles à venir, le plus parfait modèle d’éloquence , de naturel et d'harmonie.
Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, fut dès sa plus tendre jeunesse animé du desir d'étudier la nature et d’en pénétrer les secrets. Noble et riche, toutes les carrières lui étaient ouvertes et il pouvait espérer de s'y faire remarquer ; mais la Création et ses OEuvres lui parurent seuls mériter de fixer son ardeur et son activité, et il s'empara de l'Histoire Naturelle pour lui consacrer sa fortune et sa vie.
A Montibart, il s'était choisi une retraite silencieuse au milieu des délices de : la campagne ; il s’y rendait seul au lever du soleil, et jamais nul importun n'y venait le troubler. C’est là qu’il étudiait avec ivresse les merveilles de la nature dont il était entouré, et c’est de là qu’il écrivit les pages éloquentes qui protégeront à jamais ses travaux et sauveront sa mémoire de l'oubli. Pour mieux les apprendre, il les récitait à haute voix, comme il eût récité de beaux vers, et il les confiail encore à ses amis, pour profiter de leurs conseils et perfectionner ses ouvrages.
Buffon s'était nourri, dans son travail, de la lecture de Platon, d’Aristote et de Pline, ses auteurs favoris; c’est en les approfondissant et en ajoutant ses propres expériences à leurs théories, qu'il devint mathématicien , physicien, naturaliste, philosophe et écrivain. Qu'on ne s'étonne point de cette aptitude égale et universelle à des ordres de connaissances en apparence si différentes et si séparées ; une fois que l'esprit de l'homme est arrivé à ces hautes régions de la pensée, il n’y a plus de poète, plus d'écrivain, plus de savant; toutes ces distinctions scolastiques tombent et s’évanouissent ; la lumière qui brille aux yeux de l'âme est une lumière continue et universelle ; par elle les lois générales deviennent aussi claires que les faits particuliers, et l’homme qui à reçu son influence divine, trouve, sans effort, aux ordres de sa pensée, et comme Îles fruits naturels d’une organisation privilégiée, la sûreté infaillible du jugement, la délicatesse exquise du goût, la simplicité sublime de l’expression.
Une grande fortune servit Buffon dans des recherches longues et difficiles qui avaient pour but d'éclairer des points douteux, ou de découvrir des lois in-
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connues. [1 voulut étudier la force et la durée du bois, et put appliquer à cet examen le produit de ses forêts étendues ; pour résoudre quelques problèmes sur l’action du feu, il eut à sa disposition des foyers immenses de flammes ; et l'humanité lui doit une reconnaissance particulière pour les perfectionnemens pratiques qu’il apporta dans les méthodes agronomiques et, entre autres choses, dans la disposition des fers de la charrue.
En étudiant avec soin les diverses sciences, Buffon donnait pourtant tout son amour à une seule, à la science de l'Histoire Naturelle. Dès 1739, nommé intendant général du Jardin du Roi, il sut trouver dans cette position élevée, des occasions et des moyens plus faciles encore de nourrir sa passion pour l’étude de la Nature; ce fut cette circonstance qui décida l'occupation de toute sa vie et, s’il continua à cultiver les mathématiques et la physique, ce fut seulement dans leurs rapports avec l'Histoire Naturelle.
Après dix années d’un travail opiniâtre, Buffon offrit à la France étonnée son immortel ouvrage de l’Æistoire des Animaux. Quand cet œuvre parut, une révolution soudaine et salutaire s’opéra dans les esprits; l’Europe savante montra le plus grand empressement de connaître cet important ouvrage, et bientôt, dans tous les points du monde où les sciences étaient en honneur, on voulut lire et méditer cette production dont la France s’enorgueillissait comme d’une conquête.
Ïl faut le reconnaître, en effet, jusqu’à Buffon, il n'existait aucun traité sur la Nature que l’on pût opposer aux ouvrages des anciens; ce grand écrivain en dotant son pays d’une richesse si enviée par toutes les autres nations, s’est fait, de lui-même, une place durable parmi les intelligences élevées qui dirigent les destinées de l'esprit humain. « L'Histoire Naturelle, disait-il, la seule « et vraie science est la connaissance des faits : l’esprit ne peut y suppléer, et « les faits sont, dans la science, ce qu’est l'expérience dans la vie civile... L'histoire naturelle est l'étude des philosophes, elle est la source des autres
sciences physiques et la mère de tous les arts. Toutes les idées des arts ont « leurs modèles dans les productions de la nature; Dieu a créé et l’homme « imite... Ét il ajoutait : l'étude de l'Histoire Naturelle doit être présentée « aux jeunes gens dans ce temps où la raison commence à se développer; dans « cet âge où ils pourraient croire qu'ils savent déjà beaucoup, rien n’est plus « capable de rabaisser leur amour-propre , et de leur faire sentir combien il y « a de choses qu'ils ignorent... »
Rendons grâce à Buffon d’avoir donné un élan si salutaire à l'étude de l’Histoire Naturelle. Sans lui, cette science serait restée le domaine de quelques
érudits, et ne serait jamais descendue dans des classes avides d'instruction, mais que rebutait la sécheresse d'écrivains qui, pour la plupart, s'étaient contentés d'être exacts. Jusqu'à Buffon, l’on était réduit, dans l'étude des animaux, à des méthodes arbitraires qu’on ne pouvait suivre avec un intérêt soutenu, et . dont le fond et la forme étaient souvent secs , diffus et inintelligibles. Ce fut lui qui sut nous intéresser à ces êtres, par les prestiges de son langage harmonieux et poétique. C’est donc à ce grand écrivain que nous devons rapporter le goût que les hommes de toutes les classes prirent à l'Histoire Naturelle qui est reconnue, aujourd’hui, comme aussi indispensable dans l’éducation de la jeunesse, que toutes les connaissances qu'elle cultive pour former son esprit et son cœur. S'il est donné au travail de fortifier notre âme, quelle science plus propre à l'agrandir, en effet, que celle qui prouve, à chaque pas, une intelligence supérieure et conservatrice de toutes choses. Si l’homme pense ajouter à sa pensée et à son savoir, en s’initiant au savoir et à la pensée d’un autre homme, que doit-il augurer de son intelligence, lorsqu'elle le met en rapport avec les productions de la nature et que, par elle, il arrive à comprendre des secrets qui, par la profondeur où ils se cachent, devraient lui être à jamais voilés. L'homme qui a compris les deux mouvemens combinés de la terre et du soleil, et qui a suivi les astres dans leurs voyages célestes; celui qui a fouillé les entrailles de la terre et décrit ses innombrables productions, celuilà peut s’honorer de sa destinée dans ce monde, et se croire, sans vanité, doué d'une intelligence supérieure. Voilà la pensée que fait naître l'étude des sciences et la contemplation de la Nature, étude antipathique aux idées d’abaissement et de désordre que laissent, dans l’imagination, les doctrines grossières d'un matérialisme ignorant.
C'est pour avoir sagement compris les tendances de notre époque, qu’on a multiplié, sous tant de formes, des notions générales et élémentaires d'Histoire Naturelle, à l'usage de la jeunesse et des gens du monde; et qu'on a fait sa part à cette science, dans le plan des Etudes Universitaires. Depuis long-temps, déjà, cet enseignement a été reconnu comme une des occupations les plus utiles et les plus élevées ‘de nos Ecoles; sans trop écouter ses scrupules, l’Université a pensé que la science de la nature pourrait étendre ses conquêtes, sans rien perdre de ce qu’elle a de moral et de religieux, et l'enfance et la jeunesse sont initiées aujourd’hui aux merveilles de la Création, pour qu’elles puissent concevoir et admirer la profonde sagesse du Créateur.
La description des Oiseaux, sujet de ce KEEPSAKE ,, est une des parties les plus attrayantes de l'Histoire des Animaux. C'est, peut être, dans cetouvrage,
que Buffon à le mieux montré les qualités de son talent : élévation du point de vue , marche forte et savante des idées, majesté des images, noble gravité des expressions, harmonie soutenue du style.
Appelé à diriger la réimpression de ce savant ouvrage, j'en ai, à dessein, retranché les détails qui n'étaient pas purement descriptifs et beaucoup de développemens qu’on ne regrettera pas de n’y pas trouver. Pour rendre cette Ornithologie digne d’être mise aux mains de la jeunesse, je devais éviter des descriptions dont l'imagination ou la pudeur nese fussent pas accommodées, et je crois l'avoir fait en respectant cette chasteté naïve de l’âme qu’un souffle peut ternir et qu’on ne saurait effleurer sans danger.
Avant de passer aux peintures brillantes qui ont été choisies pour ce KEEP- SAKE, et pour mieux en faire apprécier l'intérêt et la vérité, nous. devons consacrer quelques pages à l'étude de l’organisation des Oiseaux. On serait, en effet, privé de la plus belle partie de leur histoire, si l’on n’avait aucune idée des fonctions de ces animaux et du jeu de leurs organes. Les rapports nombreux qui se remarquent entre la structure particulière de chaque espèce et ses habitudes instinctives, font l’objet intéressant de l’Anatomie et de la Physiologie comparées; ils méritent d’être au moins esquissés dans des considérations générales, et le tableau que l’on en fait, quoique rapide er superficiel, prépare le lecteur à l’histoire des mœurs des animaux, et lui prête un secours précieux pour l'intelligence des descriptions.