‹ Keepsake d'histoire naturelleChapitre 102 sur 171 · PAON · texte numérisé non relu

PAON

Si l'empire appartenait à la beauté et non à la force, le paon (1) serait sans . contredit le roi des oiseaux ; il n’en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, le port imposant, la démarche

(1) En laun, paro; en espagnol, paron; en italien, paronc; en allemand, p/au; en anglais, peacoct

fière , la figure noble, les proportions du corps élégantes et svelles , tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné.

Une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa tête et l'élève sans la charger : son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillans des pierreries, tout ce qui les étonne dans l'éclat majestueux de l’arc-en-ciel ; non-seulement la nature à réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour en faire le chefd'œuvre de sa magnificence, elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si sublimes, que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire.

Tel paraît à nos yeux le plumage du paon, lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps : mais si sa femelle vient tout-à-coup à paraître, toutes ses beautés se multiplient;-ses yeux s'animent et prennent de l'expression: son aigrette s’agite sur sa tête et annonce l'émotion intérieure ; les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes ; sa tête et son cou, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce fond radieux, où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses : chaque mouvement de l'oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets ondoyans et fugitifs, sans cesse remplacés par d’autres reflets et d’autres nuances toujours diverses et toujours admirables.

Le paon ne semble alors connaître ses avantages que pour en faire hommage à Sa compagne, qui en est privée sans en être moins chérie.

Mais ces plumes brillantes, qui surpassent en éclat les plus belles fleurs , se flétrissent aussi comme elles , et tombent chaque année. Le paon, comme s’il sentait la honte de sa perte, craint de se faire voir dans cet état bumiliant; il cherche les retraites les plus sombres pour s’y cacher à tous les yeux, jusqu'à ce qu'un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée, le ramène sur la scène pour y jouir des hommages dus à sa beauté. On prétend qu'il en jouit en effet; qu'il est sensible à l'admiration ; que le vrai moyen de l’engager à étaler ses belles plumes , c'est de lui donner des regards d'attention et de louanges ; et qu'au contraire, lorsqu'on paraît le regarder froidement et sans

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beaucoup d'intérêt, il replie tous ses trésors et les cache à qui ne sait point les admirer.

L'âge de la pleine fécondité pour ces oiseaux est à trois ans; c'est l’âge où les mâles ont pris un entier accroissement, et où leur puissance s'annonce en eux par une production nouvelle très considérable, celle des longues et belles plumes de leur queue, et par l'habitude qu'ils prennent aussitôt de les déployer en se pavanant et en faisant la roue.

La femelle ne pond pas ses œufs tous les jours, mais seulement de trois ou quatre jours l’un. Elle ne fait qu’une ponte par an, et cette ponte est de huit œufs la première année, et de douze les années suivantes. [I paraît qu'elles sont moins fécondes dans ce pays-ci, où elles ne pondent guère que quatre ou cinq œufs par an; et qu'au contraire elles sont beaucoup plus fécondes aux Indes, où elles en pondent de vingt à trente.

La durée de la vie du paon est de vingt-cinq ans, selon les anciens ; et cette détermination me paraît bien fondée, puisqu'on sait que le paon est entièrement formé avant trois ans, et que les oiseaux en général vivent plus longtemps que les quadrupèdes.

J'ai déjà dit que le paon se nourrissait de toutes sortes de grains, comme les gallinacés : les anciens lui donnaient ordinairement par mois un boisseau de . froment, pesant environ vingt livres. Il est bou de savoir que la fleur de sureau leur est contraire, et que la feuille d’ortie est mortelle aux jeunes paonneaux.

Comme les paons vivent aux Indes à l’état sauvage, c’est aussi dans ce pays qu'on à inventé l’art de leur donner la chasse. On ne peut guère les approcher de jour , quoiqu’ils se répandent dans les champs par troupes assez nombreuses, parce que, dès qu’ils découvrent le chasseur, ils fuient devant lui plus vite que la perdrix, et s’enfoncent dans les broussailles, où il n’est guère possible de les suivre : ce n’est donc que la nuit qu’on parvient à les prendre.

Les Grecs faisaient grand cas du paon, mais ce n’était que pour rassasier leurs yeux de la beauté de son plumage; au lieu que les Romains, qui ont poussé plus loin tous les excès de luxe, parce qu’ils étaient plus puissans, se sont rassasiés réellement de sa chair. Ce fut l’orateur Hortensius qui imagina le premier d’en faire servir sur sa.table , et son exemple ayant été suivi, cet oiseau devint très cher à Rome. Les empereurs enchérissant sur le luxe des particuliers , on vit un Vitellius, un Héliogabale, mettre leur gloire à remplir des plats immenses de têtes ou de cervelles de paons , de langues de phénicoptères, de foies de scares, et en composer des mets insipides, qui n'avaient d'autre

mérite que de supposer une dépense prodigieuse et un luxe excessivement destructeur.

Dans ces temps-là un troupeau de cent de ces oiseaux pouvait rendre soixante mille sesterces , en n’exigeant de celui à qui on en confiait le soin que trois paons par couvée ; ces soixante mille sesterces reviennent, selon l'évaluation de Gassendi, à dix ou douze mille francs. Chez les Grecs le mâle et la femelle se vendaient mille drachmes ; ce qui revient à huit cent quatre-vingt-sept livres dix sous, selon la plus forte évaluation, et à vingt-quatre livres selon la plus faibles. Ce prix était bien tombé au commencement du seizième ‘siècle, puisque dans la nouvelle coutume du Bourbonnais , qui est de 1521, un paon n’était estimé que deux sous six deniers de ce temps-là, ce qui valait trois livres quinze sous d'aujourd'hui: mais il paraît que peu après cette époque le prix de ces oiseaux se releva; car Bruyer nous apprend qu'aux environs de Lisieux , où l’on avait la facilité de les nourrir avec du marc de cidre , on en élevait des troupeaux dont on tirait beaucoup de profit, parce que, comme ils étaient fort rares dans le reste du royaume, on en envoyait de là dans toutes les grandes villes pour les repas d'appareil. Au reste, il n’y a guère que les jeunes que l’on puisse manger ; les vieux sont trop durs, et d'autant plus durs . que leur chair est naturellement fort sèche.

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