‹ Keepsake d'histoire naturelleChapitre 144 sur 171 · GRAND MANCHOT · texte numérisé non relu

GRAND MANCHOT

(UE Sr)

Ces singuliers oiseaux sont sans ailes, et n’ont à la place que deux espèces de membranes qui leur tombent de chaque côté comme de petits bras; leur cou est gros et court, leur peau dure et épaisse comme le cuir du cochon. On les trouve par trois ou quatre dans des trous de rocher. Les jeunes sont du poids de dix à douze livres ; mais les vieux en pèsent jusqu’à seize, et en général ils sont de la taille de l’oie.

Le grand manchot aime la solitude et les endroits écartés; son bec est plus long est plus délié que celui des autres espèces de manchots, et il a le dos d’un bleu plus clair ; son ventre est d’une blancheur éblouissante; une palatine jon- quille qui, partant de la tête, coupe ces masses de blanc et de bleu, et va se terminer sur l'estomac, lui donne un grand air de magnificence. Quand il lui plaît de chanter, il allonge le cou.

C’est au manchot qu’on peut spécialement donner le nom d'oiseau sans aïles:; et même, s'en tenant au premier coup-d’œil, on pourrait aussi l’appeler l’ozseau sans plumes. En effet, non-seulement ses ailerons pendans semblent couverts d’écailles, mais tout son corps n’est revêtu que d’un duvet pressé, offrant toute l'apparence d’un poil serré et ras.

Néanmoins, en y regardant de très près, on reconnaît dans ces plumules et même dans les écailles des ailerons, la structure de la plume, c'est-à-dire une tige et des barbes.

Le corps des manchots est entièrement couvert de plumules oblongues , épaisses, dures et luisantes, placées aussi près l’une de l’autre que les écailles des poissons ; cette cuirasse leur est nécessaire, aussi bien que l'épaisseur de graisse dont ils sont enveloppés, pour les mettre en état de résister au froid.

En suivant l’illustre Cook au milieu des glaces australes, où il a pénétré avec plus d’audace et plus loin qu'aucun navigateur , nous trouvons partout les manchots, et en d’autant plus grand nombre, que la latitude est plus élevée et le climat plus glacial ; nous les voyons, avec quelques pétrels, habiter ces plages devenues inaccessibles à toutes les autres espèces d'animaux , dans ces lieux où toute nature vivante a déjà trouvé son tombeau. Pars mundi damnata à rerum naturä, œterna mersa caligine (Pline).

Encore paraît-il qu'ils peuvent aller très loin à la nage, et passer les nuits ainsi que les jours en mer. À terre, leur marche est lourde et lente : pour avancer et se soutenir sur leurs pieds courts et posés tout à l’arrière du ventre, il faut qu'ils se tiennent debout, leur gros corps redressé en ligne perpendiculaire avec le cou et la tête. Dans cette attitude, dit Narborough, on les prendrait de loin pour de petits enfans avec des tabliers blancs.

Mais autant ils sont pesans et gauches à terre, autant ils sont vifs et prestes dans l’eau. Ils plongent, et restent plongés; et quand ils se remontrent, ils s’élancent en ligne droite à la surface de l’eau, avec une vitesse si prodigieuse, qu'il est difficile de les tirer.

Quoique la ponte des manchots ne soit que deux ou trois œufs au plus, ou même d’un seul , cependant comme ils ne sont jamais troublés sur les terres inhabitées où ils se rassemblent, et dont ils sont les seuls et paisibles possesseurs, l'espèce, ou plutôt les espèces des demi-oiseaux, ne laissent pas d'être fort nombreuses.

Aucun navigateur ne manque l’occasion des’approvisionner de ces œufs, qu'on dit fort bons, et de la chair même de ces oiseaux. Leur chair, dit-on, ne sent pas le poisson, quoique, suivant toute apparence, ils ne vivent que de pêche.

Pour nicher, ils se creusent des trous ou des terriers, et choisissent, à cet effet, une dune ou plage de sable : le terrain en est pourtant si criblé, que souvent en marchant on y enfonce jusqu'aux genoux ; si le manchot se trouve dans son trou, il se venge du passant en le saisissant aux jambes, qu'il pince bien serré.

Les manchots se rencontrent non-seulement dans toutes les plages australes de la grande mer Pacifique, et sur toutes les terres qui y sont éparses, mais on les voit aussi dans l'Océan atlantique, et, à ce qu'il paraît, à de moins hautes latitudes. Il y en a de grandes peuplades vers le cap de Bonne-Espérance, et même plus au nord. On peut dire, en général, que le tropique est la limite que les manchots n’ont guère franchie, et que le gros de leurs espèce affectionne les hautes et froides latitudes des terres et des mers australes.

Page 1