PIGEON BISET
(PL x.)
Le biset(1), ou pigeon sauvage, est la tige primitive de tous les autres pi-
(1) En latin, columba; en espagnol, paloma; en italien, colombo; en allemand, taube ou tauben; en anglais, dove, common dove, house-pigeon.
geons : communément il est de la même grandeur et de la même forme, mais d’une couleur plus bise que le pigeon domestique; et c’est de cette couleur que lui vient son nom. Cependant il varie quelquefois pour les couleurs et la grosseur ; ils nichent dans les trous des bâtimens ruinés et les rochers qui sont dans les forêts, ce qui leur a fait donner , par quelques naturalistes , le nom de pigeons de roche ou rocheraies ; ils aiment aussi les terres élevées et les moniagnes, et on les a aussi appelés pigeons de montagne. Les anciens ne connaissaient que cette espèce de pigeon sauvage, qu'ils appelaient Où ou vinago, et ils ne font nulle mention de notre biset, qui néanmoins est le seul pigeon sauvage, et qui n’aië pas passé par l’état de domesticité. Un fait qui vient à l’appui de mon opinion, c’est que, dans tous les pays où il y a des pigeons domestiques , on trouve aussi des ænas; au lieu que les bisets ne se trouvent pas dans les pays froids k et ne restent que pendant l’été dans nos pays tempérés ; ils arrivent par troupes en Bourgogne , en Champagne, et dans les autres provinces septentrionales de la France, vers la fin de février et au commencement de mars ; ils s’établissent dans les bois, y nichent dans des creux d'arbre, pondent deux ou trois œufs au printemps, et vraisemblablement font une seconde ponte en été; à chaque ponte ils n’élèvent que deux petits, et s'en retournent dans le mois de novembre; ils prennent leur route du côté du midi, etse rendent probablement en Afrique par l Espagne pour y passer l'hiver.
Le biset ou pigeon sauvage, et l' ænas ou le pigeon déserteur , qui retourne à l’état de sauvage, se perchent, et par cette habitude se distinguent du pigeon de muraille, qui déserte aussi nos colombiers , mais qui semble craindre de retourner dans les bois, et ne se perche jamais sur les arbres.
Après ces trois pigeons, dont les deux derniers sont plus ou moins près de l’état de nature, vient le pigeon de nos colombiers, qui n’est qu'à demi domestique, et retient encore de son premier instinct l'habitude de voler en troupe : s’il a perdu le courage intérieur d’où dépend le sentiment de l'indépendance : il a acquis d’autres qualités qui, quoique moins nobles , paraissent plus agréables par leurs effets. Ils produisent souvent trois fois l’année, et les pigeons de volière produisent jusqu’à dix ou douze fois , au lieu que le biset ne produit qu’une ou deux fois tout au plus. Ils pondent, à deux jours de distance é presque toujours deux œufs , rarement trois, et n’élèvent presque jamais que deux petits, dont crdinairement l’un se trouve mâle et l’autre femelle : il y en a même plusieurs, et ce sont les plus jeunes , qui ne pondent qu’une fois; le produit du printemps est toujours plus nombreux qu’en automne , du moins dans ces climats.
Les meilleurs colombiers, où les pigeons se plaisent et multiplient le plus, ne sont pas Ceux qui sont trop voisins de nos habitations : ils doivent être placés à quatre ou cinq cents pas de distance de la ferme, sur la partie la plus élevée du terrain, et il n’est nullement à craindre que cet éloignement nuise à leur multiplication; ils aiment les lieux publics, la belle vue, l'exposition au levant , la situation élevée, où ils puissent jouir des premiers rayons du soleil. On à vu souvent les pigeons de plusieurs colombiers situés dans le bas d’un vallon, en sortir avant le lever du soleil pour gagner un colombier situé au-dessus de la colline, et s’y rendre en si grand nombre, que le toit était entièrement couvert de ces pigeons étrangers, auxquels les domiciliés étaient obligés de faire place. C’est surtout au printemps et en automne que ces oiseaux semblent rechercher les premières influences du soleil, la pureté de l'air et les lieux élevés. Le peuplement de ces colombiers isolés, élevés et situés haut, est plus facile, et le produit bien plus nombreux que dans les autres colombiers. J’ai retiré quatre cents paires de pigeonneaux d’un de mes colombiers qui, par sa situation et la hauteur de sa bâtisse, était élevé d’environ deux cents pieds au-dessus des autres colombiers, tandis que ceux-ci ne produisent que le quart ou le tiers tout au plus, c’est-à-dire cent ou cent trente paires : il faut seulement veiller à l’oiseau de proie, qui fréquente de préférence ces colombiers élevés et isolés, et qui inquiète les pigeons, sans néanmoins en détruire beaucoup, car il ne peut saisir que ceux qui se séparent de la troupe. f
Il était aisé de rendre domestiques des oiseaux pesans, tels que les coqs, les dindons et les paons ; mais ceux qui sont légers et dont le vol est rapide demandaient plus d'art pour être subjugués. Une chaumière basse dans un terrain clos suffit pour contenir, élever et faire multiplier nos volailles; il faut des tours, des bâtimens élevés, faits exprès, bien enduits-en dehors et garnis en dedans de nombreuses cellules, pour attirer, retenir et loger les pigeons. Ils ne sont réellement ni domestiques comme les chiens et les chevaux, ni prisonniers comme les poules; ce sont plutôt des eaptifs volontaires, des hôtes fugitifs, qui ne se tiennent dans le logement qu’on leur offre’qu'autant qu'ils s’y plaisent , autant qu'ils y trouvent la nourriture abondante, le gîte agréable, et toutes les commodités, toutes les aisances nécessaires à Ja vie.
Pour peu que quelque chose leur manque ou leur déplaise , ils quittent et se dispersent pour aller ailleurs : il yen a même qui préfèrent constamment les Wrous poudreux des vieilles murailles aux boulins les plus propres de nos co-
lombiers; d’autres qui se gîtent dans des fentes et des creux d'arbres; d’autres qui semblent fuir nos habitations , et que rien ne peut y attirer, tandis qu'on en voit au contraire qui n’osent les quitter, et qu'il faut nourrir autour de leur volière, qu'ils n’abandonnent jamais.
Ces habitudes opposées, ces différences de mœurs , sembleraient indiquer qu’on comprend sous le nom de pigeons, un grand nombre d'espèces diverses, dont chacune aurait son naturel propre.
Le biset, dont nous nous occupons en ce moment, semble être la souche première de laquelle tous les autres pigeons tirent leur origine, ils en diffèrent plus ou moins, selon qu'ils ont été plus ou moins maniés par les hommes. Nous voyons dans cette espèce toutes les nuances du sauvage au domestique se présenter successivement et comme par ordre de généalogie, ou plutôt de dégénération. Le biset nous est représenté, d’une manière à ne pouvoir s’y méprendre, par ceux de nos pigeons fuyards qui désertent nos colombiers et prennent l’habitude de se percher sur lesarbres : c’est la plus forte nuance de leur retour à l’état de nature. |
Ces pigeons , quoique élevés dans l’état de domesticité, quoique en apparence accoutumés comme les autres à un domicile fixe, à des habitudes communes, quittent ce domicile , rompent toute société et vont s'établir dans les bois; ils retournent donc à leur état de nature, poussés par leur seul instinct. D'autres, apparemment moins courageux , moins hardis, quoique également amoureux de leur liberté, fuient de nos colombiers pour aller habiter solitairement quelques trous de muraille, ou bien se réfugient en petit nombre dans uue tour peu fréquentée; malgré les dangers , la disette et la solitude de-ces lieux, où ils manquent de tout, où ils sont exposés à la belette, aux rats, à la fouine', à la chouette, et où ils sont forcés de subvenir en tout temps à leurs besoins par leur seule industrie, ils restent néanmoins constamment dans ces habitations incommodes, et ils les préfèrent pour toujours à leur premier domicile, où cependant ils sont nés, où ils ont été élevés ,soù tous les exemples de la société auraient dù les retenir. Ces pigeons de muraille ne retournent pas en entier à l’état de nature ; ils ne se perchent pas comme les premiers, et sont néanmoins beaucoup plus près de l’état libre que de la condition domestique. Quant à nos pigeons de colombier, dont tout le monde connaît les mœurs, lorsque leur demeure leur convient, ils ne l’abandonnent pas, ou ne la quittent que pour en prendre une qui convient encore mieux, et ils n’en sortent que pour aller s’égayer ou se pourvoir dans les champs voisins. Or, comme c'est parmi ces pigeons même que se trouvent les fuyards et les déserteurs dont
nous venons de parler , cela prouve que tous n’ont pas encore perdu leur instinct d’origine, et que l'habitude de la libre domesticité dans laquelle ils vivent, n’a pas entièrement effacé les traits de leur première nature, à laquelle ils pourraient encore remonter.
Les gros et petits pigeons de volière, dont les races, les variétés, les mélanges, sont presque innombrables, parce que, depuis un temps immémorial, ils sont absolument domestiques, sont, pour la plupart, plus grands, plus beaux que les pigeons communs, plus féconds, plus gras et de meilleur goût ; c’est par toutes ces raisons qu'on les a soignés de plus près, et qu’on à cherché à les multiplier, malgré toutes les peines qu’il faut se donner pour leur éducation et pour le succès de leurs nombreux produits. Dans ceux-ci aucun ne remonte à l’état de nature, aucun même ne s'élève à l’état de liberté; ils ne quittent jamais les alentours de leur volière; il faut les y nourrir en tout temps: la faim la plus pressante ne les détermine pas à aller chercher ailleurs; ils se laissent mourir d’inanition plutôt que de quêter leur subsistance ; accoutumés à la recevoir de la main de l’homme, ou à la trouver toute préparée , toujours dans le même lieu, ils ne savent vivre que pour manger, et n’ont aucune des ressources, aucun des petits talens que le besoin inspire à tous les animaux.
On peut regarder cette dernière classe , dans l’ordre des pigeons, comme absolument domestique, captive sans retour, entièrement dépendante de l'homme; et l’on ne peut douter qu'il ne soit l’auteur de toutes ces races esclaves, d'autant plus perfectionnées pour nous qu’elles sont plus dégénérées. L'homme est le maître de forcer la nature par ses combinaisons et de la fixer par son industrie : de deux individus singuliers qu’elle aura produits comme par hasard, il en fera une race, constante et perpétuelle , et il en tirera plusieurs autres races qui, Sans ses soins, n'auraient jamais vu le jour.