TIRAGE SPECIAL
25 exemplaires sur papier de Hollande. J5 fr.
Il y avait juste sept mois & six jours que le vieux Nelis Cramp, dit le Tors, fermier de la Withœf ou Ferme-Blanche, dormait son long & dernier somme dans la bonne bière en bois de chêne, payée vingt florins par Annemie, sa jeune veuve, à Pier Gouda, le menuisier de la paroisse.
Ce soir pesant de la fin d'août, la fermière assistait dans la cour à la rentrée des moissons. De toute la journée le soleil avait ardé boudeur derrière de grands nuages blancs-gris, de ceux dont le cultivateur dit qu'ils font bouillir l'eau pompée par midi.
Annemie, sur pied dès l'aube, avait envoyé
Kees, le valet de confiance, avec quelques moisson- . neurs engagés passagèrement, chercher le blé à la pièce située dans le polder d'Ossenen, près de l'Escaut, c'est-à-dire à une heure du corps de ferme.
La besogne avançait. Trois attelées avaient suffi pour charger les meules, & maintenant, la dernière voiture s'en revenait, conduite par Kees en personne. Le jeune paysan, leste comme un poulain, sautait sur le faîte de la charretée d'où il lançait les gerbes entassées en dizeaux. Les aoûterons, rangés au bas, les recevaient sur la pointe de le\irs fourches & se les renvoyaient jusqu'à celui des leurs le plus proche de la grange où elles plongeaient, par la porte béante.
Le corps nerveux de Kees se détachait en noir sur la muraille de l'aire frappée des clartés rouges du couchant. La baesin Annemie, prenait un plaisir inconscient à suivre le travailleur dans ses diverses attitudes. Il se penchait, se redressait, ramenait et écartait les bras, tantôt plié, la croupe en l'air, tantôt la poitrine en avant, la tête haute. Cette gymnastique exerçait sur la sanguine fermière l'impression fascinante qu'on éprouve devant certaines danses. Lasse, énervée, elle se laissait aller à la contemplation de cette activité corporelle, à son profit, d'un gars dévoué et bien fait.
Des étables joignant les chambres de la ferme s'échappaient de gras & laiteux ferments, de chauds effluves chassés des litières par les souffles haie-
tants des brutes vautrées. A cause de l'air orageux ces émanations restaient flotter longtemps à l'intérieur. Enfin elles se fondaient au dehors avec le parfum plus vif de l'écurie, le bouquet safrané des foins & des céréales s'exhalant de la grange. De la terre surchauffée soufflaient des halenées de soufre & d'ozone sentant le roussis des batailles électriques.
Les courtils plantés d'arbustes & d'herbages fleurant ferme, comme les aiment les paysans : rosesthé, œillets-nains, jasmins, giroflées, camomilles, expiraient aussi leurs poivres, & dans le verger les fruits encore verts, brûlés & cotis sur les pommiers rendaient des senteurs acides arrachées à la torture des sèves.
Dans l'étable, les poules perchées sur les traverses, au-dessus des stalles des bêtes à cornes, gloussaient en dormant. Les vaches pâmées meuglaient sourdement. Au loin, le seul bruit qu'on entendît encore, était la crécelle aigûe des grillons ou le coassement des grenouilles râlant au bord des douves asséchées.
Janneke, le vacher, neveu .de la baesin, gamin fûté, l'air en dessous, avait dételé tant bien que mal, les deux forts chevaux hollandais, aux croupes rondes comme une boule de jeu de quilles, aux flancs luisants comme les casseroles de la Withoef, <& les conduisait près des trois autres couples broyant déjà le picotin. Le bruit plaisant de ces mâchoires agitait
d'impatience les derniers venus & le garçonnet avait peine à les contenir. En les débarrassant sans trop se hâter de leurs chevêtres, il sacrait comme un grand et poussait de rageurs : hoerie ! hûte !
Rendus, les moissonneurs se taisaient.
Kees, plus vaillant, sifflait une chanson de Peter, le ménétrier :
« Venez amis, une promenade de plus dans la bruyère odorante avec une fillette qui nous aime. »
ou s'interrompait pour exciter ses camarades :
— Hallo! toi le Louche, encore un effort! Estce pour demain, Bast? Houpsasa! attrape, Dirk PaJ}!... Jan, que je te prenne encore à taper les chevaux!... Mauvaise race! Tassez, tassez!... Liévin, le jpioupou. Il y a de la place à droite. Eh bien ! baesin,
qu'en dites-vous?
Annemie, directement interpellée, sortit de sa somnolence :
— je dis que vous êtes d'éveillés cadets qui peinez de votre mieux ! Paulke, donnez une bonne borrel à nos hommes !
Paulke, la servante rousse & mafflue qui venait de suspendre aux crochets au-dessus de l'àtre une grande marmite de cuivre jaune, entra dans la pièce de devant & en rapporta une bouteille & un verre.
La dernière gerbe tassée dans l'aire, Janneke fit rouler le chariot sous le chartil. Kees pénétra dans la grange & s'assura que chaque chose était en place,
puis" il ramassa les outils, les jeta dans un coin et ferma la porte à claf. Paulke attendait les hommes. Ils s'approchèrent avec Kees qui, le verre en main, se tourna vers la patronne :
— Santé, baesin ! dit-il avant de le vider d'un seul trait, & faisant claquer la langue, il le rendit à la servante.
Les hommes burent chacun à leur tour. Ils étaient en manches de chemise. La toile bise ou la flanelle rouge béait sur des encolures robustes, des poitrines charnues, où la sueur tamisée perlait en gouttelettes. Une odeur de gousset s'échappait de ces forts errenés. Par suite de leurs déhanchements, les chemises bouffaient au-dessus de la ceinture serrante. Et quelques-uns des gars s'arcboutaient un peu, écartaient les jambes, & dessanglés, ramenaient avec un geste libre les plis dans leurs grègues terreuses. C'étaient tous gaillards massifs, râblés comme les bœufs du terroir. Dans leurs visages poupards, aussi rissolés qu'un pain de kermesse, s'ouvraient de grosses bouches béates & des yeux d'un bleu de faïence. Ils ne parlaient que par monosyllabes, traînards, & leur rire gros montrait de blanches & solides mâchoires de louveteau.
La fermière, continuant ses observations, les dévisageait avec un air de supériorité. Les mercenaires, insensibles aux dédains de la maîtresse, se rabattaient sur la grosse Paulke, qu'ils pinçaient
sournoisement, pendant que ce laideron leur versait une nouvelle tournée de genièvre.
Et les yeux de la veuve revinrent, attirés irrésistiblement à Kees Doorik, le domestique de confiance. Ses allures différaient de celles de ces patauds gavés de lard, de pommes de terre & de lait de beurre. Il y avait plus d'intelligence dans cette figure joufflue sans exagération; dans ces yeux noirs; dans ce nez légèrement aquilin, fendu de narines mobiles comme des naseaux; dans les plis de cette bouche sérieuse. Mais en ce pays de blonds & de châtains, ce qui tranchait le plus chez Kees Doorik, c'étaient ses cheveux franchement noirs, soulevant de leurs mèches les bords de la casquette, cachant les oreilles déjà pas mal petites & rejoignant, à travers le front bombé, des sourcils touffus aussi sombres que leurs frisons indisciplinés.
Le directeur de « l'Hospice des enfants trouvés » de la ville n'aurait plus reconnu dans ce robuste paysan, le petit pensionnaire débile, confié dix ans auparavant au fermier Nelis Cramp.
Aussi lointain que fut ce souvenir, Kees Doorik se rappelait encore la scène de son départ :
Dans le parloir sombre, sentant le remeugle, meublé de six chaises de crin, de la table d'acajou et du grand crucifix blanc sur noir ayant pour calvaire la vieille cheminée espagnole, l'enfant, condamné par le médecin de l'établissement, avait été mis un matin en présence du paysan.
Il arrive que le bureau de bienfaisance urbain envoie à la campagne, comme valets à demeure ou apprentis agricoles, les enfants que les hospices ne peuvent contenir.
Les villageois chez qui sont placés ces pauvrets ont droit aux services gratuits de leurs pupilles que l'Administration continué de défrayer.
Nelis Cramp était trop avisé pour ne pas avoir saisi depuis longtemps les avantages que cette combinaison de la charité officielle rapporte au rural besoigneux ou avare. Lui-même appartenait à cette dernière espèce de spéculateurs, & s'il ne profita point à l'origine de ce nouveau moyen de thésaurisation c'est qu'un vague scrupule d'amour-propre le retenait encore.
Que dirait-on dans ce Dinghelaar bavard et envieux si Nelis Cramp, le gros terrien de la Ferme- Blanche, renonçait aux honnêtes services d'un fort gas du pays pour exploiter les bras débiles d'un « enfant des pauvres » de la ville ! Quelles criailleries ; quelle réprobation !
Cependant, — après avoir essayé de tous les parias et de tous les rafales de la région qui le quittaient plus faméliques qu'à leur entrée, à moins que luimême ne les chassât, trouvant encore trop larges pour leurs services le mauvais liard & la croûte dure à eux octroyée, — il résolut, dût sa ladrerie lui coûter son dernier prestige de riche homme, de se procurer un de ces orphelins rebutés. Non seulement Nelis le ferait travailler comme un adulte, mais il mettrait en poche la pension servie pour le sujet par ces excellents philanthropes de la ville.
— Voici le petiot ! avait dit le directeur en poussant Kees entre les jambes du grigou.
— Peuh! un objet ' fragile ! grommela Nelis, tournant & retournant l'enfant, tàtant ses bras et ses cuisses, ie "manipulant comme une volaille.
— La campagne le radoubera, la carcasse tient encore! plaidait le directeur qui avait été capitaine de navire.
— A moins que notre air du polder ne l'achève ! ricana bâes Cramp. — Et qui paiera dans ce cas la caisse & l'eau. bénite? ajouta-t-il. Vous savez, mynheer, nous avons encore hébergé de ces oiseaux-là chez nous. A peine arrivés, couïc! plus rien... Pas même l'argent du dernier voyage... Demandez plutôt
,k Lamme Stevens, il vous racontera la farce qui lui est arrivée...
— Vous vous trompez ; Lanime fut indemnisé.
— Possible! Mais je ne crois pas. En tout cas, la précaution est bonne...
Et l'impitoyable pacant fouillait de plus belle les pectoraux lamentables de l'oiselet déprécié & marchandé.
Celui-ci se prêtait docilement à cette auscultation & fixait sur le rustre ses grands yeux noirs, fiévreux, pleins de mélancolie.
Au fait les hésitations du prévoyant Nelis ne manquaient pas de raison. C'était un triste bout d'homme que maître Kees.
On lavait trouvé dans la rue le jour xle la saint Corneille. De là son nom de Kees. Il devait à son apparence faiblote son autre nom Doorik, corruption de Dooden Rik ou Doeijen Rik, ce qui signifie Henri le Mort, en patois anversois.
Le directeur initiait Nelis à ces particularités que le matois écoutait d'un air distrait, continuant à palper de ses doigts noueux la denrée vivante.
Et maintenant surtout, que le vieux Nelis Cramp était trépassé, Kees le revoyait tel qu'en ce jour mémorable, à cinquante-cinq ans, poussif & ragot, brêcrfe-dents, bilieux, ratatiné comme une nèfle, les yeux chassieux, la lippe sardonique, le nez écaché. Des mèches poivre & sel poissaient à ses tempes, et à ses oreilles velues, écartées de la tête, pendaient des anneaux d'argent, un préservatif pour la vue. Il cessait de se récrier sur la pauvre mine de l'orphelin pour tirer des bouffées d'une courte pipe de terre noire & juteuse, coiffée d'un couvercle en filigrane de cuivre, retenu par une chaînette au tuyau, ou pour envoyer dans le crachoir des flegmes érugineux. Une taroupe rejoignait ses sourcils frustes sous lesquels ses prunelles grises semblaient dormir ainsi que des flaques stagnantes entre les oserai es.
Cependant le directeur l'engageait :
— Il sait déjà lire ! Il est doux comme un petit mouton & soumis comme un chien...
Ces qualités laissaient le positif rural assez froid,
Il apprit avec un intérêt plus' visible le faible appétit du sujet. Et à partir de cette révélation on put aborder la question d'indemnité. Le citadin, familiarisé de longue date avec ces maquignonnages, ne s'impatientait pas & défendait le terrain point par point.
— Ce sera sept stuyvers par jour ! disait Nelis.
— Trois, baes, trois, mon ami... Soyons raisonnables...
— Cinq ! ou je ne suis plus votre homme.
Le directeur se rendait & l'on passait à d'autres articles.
Nelis Cramp, poursuivi par son lugubre pronostic, exigeait encore un papier signé, stipulant qu'en cas de mort du valet de ferme, les frais d'inhumation seraient à la charge de l'Hospice.
— Accepté !
Les deux compères se donnèrent la main, & sur un signe du maître, Kees courut chercher son trousseau préparé de la veille.
Lorsqu'il rentra, il avait dépouillé l'uniforme à la militaire de la maison pour endosser un costume improvisé de villageois : le pantalon de « dimitte » brun, la blouse bleue, les sabots, la casquette de soie haut échafaudée. Et, après une exhortation que le philanthrope officiel s'efforça de rendre paternelle, consacrée spécialement à l'éloge de la société si bonne
à ses déshérités, le fermier prit possession de son nouvel aide.
La grande porte claustrale livra passage à l'enfant & à son nouveau tuteur. Ils marchèrent, la menotte du petit dans la poigne du gros homme.
Nelis faisait de larges enjambées, une main appuyée sur son rondin & Kees, peu familiarisé avec les chaussures de bois, trottinait, trottinait. Le vieux ne parlait que pour le talonner par un « Marche! » péremptoire.
C'était jour de marché. Le pavé de la Grand' - Place livré aux maraîchers disparaissait sous les tréteaux & les éventaires bigarrés de légumes, exhalant au soleil de juin ces parfums rafraîchissants des herbes arrachées nouvellement à la terre. Des contadines hommasses, haut en couleur, le visage emprisonné dans leurs profonds chapeaux cylindriques — les brides & lçs bavolets claquant à la brise — attiraient les bourgeoises à grand renfort d'interjections. Des charrettes à deux roues, peintes en vert, coiffées d'une bâche blanche à cause du soleil, stationnaient le long des trottoirs devant les estaminets. Les hennissements des roussins se mêlaient aux jappements des chiens de trait.
Les campagnards s'accostaient & s'allongeaient des tapes amicales, & l'on voyait des dos'ronds s'enfoncer sous les porches des maisons historiques de la place, converties en brasseries. Du dehors, par les
fenêtres ouvertes, on entendait les buveurs supputer bruyammant le produit du marché.
Kees n'avait jamais assisté à pareil spectacle.
A la remorque de son maître, il fendait tant bien que mal cette cohue de gaillards brusques et pattus, dont les lourds sabots menaçaient de pulvériser les siens. A tout instant, entraîné par le baes, il bousculait les étalages, & s'attirait une bordée d'invectives de la part des légumières irascibles.
En passant, Nelis Cramp distribuait des bonjours ennuyés & se dérobait aux invitations à boire des gens de son village. Dans une ruelle, derrière l'hôtel de ville, il s'approcha d'une carriole peinte et bâchée comme les autres, & avisa un palefrenier d'hôtellerie à qui, non sans rechigner, il paya un happer ou la mesure d'un quart de litre de bière. Lui-même se fendit d'un autre happer & il eut la générosité d'y laisser sucer le jeune Kees. Alors, Nelis, aidé par le garçon, se mit en devoir d'atteler à la carriole un cheval marron. Cette opération terminée, Nelis prit la longe & le fouet, fit asseoir Kees à côté de lui sur la banquette, puis, flic! floc! la voiture roula par les quartiers marchands de la ville.
On s'arrêtait devant les bureaux de négoce ménagés dans le rez-de-chaussée "d'hôtels séculaires — anciens patrimoines de nobles déchus — . aux façades salies, aux carreaux dépolis.
Par la porte cochère, arborant sur une plaque
de cuivre le nom d'une firme^renommée, le paysan pénétrait délibérément, confiant à Kees la garde de l'équipage. C'est que Nelis Cramp, -cultivateur & blatier, se recommandait aux négociants en grains, en vue de la récolte prochaine. Ah ! devait-il les circonvenir, tout roués spéculateurs anversois qu'ils fussent, lui, simple trafiquant du Polder! Il fallait voir l'air radieux 8ç moqueur du penard lorsqu'il sortait de çe s imposants « comptoirs », la façon dont il, frottait ses mains loupeuses. Il en devenait presque indulgent pour le déshérité placé sous sa férule.
— Allons, petit, courage ! disait-il en se hissant sur le siège... Nous tâcherons de te gagner une croûte de pain aujourd'hui. C'est encore la Ville qui paiera ton souper!
La matinée, midi, deux heures s'écoulèrent ainsi.
L'après-midi était déjà avancée quand, après une dernière station, la carriole s'engagea dans le quartier maritime, aussi rapidement que le permettait l'encombrement des camions & des fardiers. De fortes odeurs de choses de la mer, de frais de moules, de varech, des relents vireux, des émanations résineuses pas, saient dans l'air salin soufflé par l'Escaut. Des bassins émergeaient en rangs serrés comme les fûts d'une forêt vierge, des centaines de mlts avec leurs feuillages de voiles & leurs floraisons de pavillons multi. colores, où perchent les mouettes. On approcha des remparts, on sortit par une poterne de l'enceinte for-
tifiée de la ville, on traversa des ponts jetés sur les fossés & sur le canal de la Campine, la voie des chalands noirs & plats venant des pays wallons ; on passa entre deux rangées de maisons blanches & basses, devant une église avenante, celle du faubourg de Merxem. Enfin, la voiture roula en pleine campagne.
Pas un détail de ce voyage accompli durant une journée ensoleillée de juin, n'avait* pâli dans la mémoire de Kees.
Il se représenta souvent la -longue chaussée de Bergen -op-Zoom bordée de hêtres feuillus, où les moindres souffles bruissaient, semblaient se pourchasser de branche en branche comme une bande d'oiseaux espiègles. Le coup d'œil variait à chaque tour de roue. Ici, là route courait à travers les sapinières ; traçait son sillon dans la lande, au milieu des genévriers & des brandes; plus loin, le site dépouillait brusquement ce caractère mélancolique dans son charme, & l'on passait devant des châteaux modernes dont les maçonneries claires se détachaient sur les frondaisons majestueuses de marmenteaux plusieurs fois centenaires. D'autres de ces villas se cachaient au fond d'une drève, derrière une ormaie ou un rideau de tilleuls. Parfois, moins discrètes, elles se dressaient isolément sous le ciel, au milieu d'immenses pelouses fauchées ras; elles se baignaient dans des nappes d'eau serpentines aux talus plantés de rhododendrons, ■et où viraient, entre des îlots de nénufars, des compa-
gnies de canards & un couple de cygnes. Et de nouveau, après avoir laissé derrière soi le mignon hameau de Donck, & un moulin de briques dont les ailes brunes reposaient ce soir-là, on retrouvait les ronceraies & les bois, puis la campagne cultivée, les jachères, les emblavures; les prés d'où montaient déjà les arômes de la fenaison, les soles où les luzernes achevaient de saigner. Dans le lointain, un clocher pointu, celui de Cappellen, piquait l'horizon plus bleuâtre que bleu.
L'impression fut particulièrement profonde, lorsqu'après avoir laissé Cappellen sur la droite, ils pénétrèrent dans la région du Polder & allaient atteindre Dinghelaar.
Le soleil, prêt à disparaître derrière la Digue, effleurait de ses derniers rayons les épis les plus élevés. Du sol sourdait comme une sueur volatilisée dans laquelle dansaient des colonnes de moucherons et les moissons jaunes prenaient des tons plus tendres, plus argentés. Les rangées de saules, les haies d'aulnes étêtés, croisant la plaine au bord des canaux d'irrigation, revêtaient des fprmes vagues & nébuleuses. Tout devenait fluide. Et on devinait aux caresses plus humides de la brise agitant par intervalle cette mer de céréales^ que là-bas, à l'ouest, derrière une seconde muraille de digues, l'Escaut roulait ses eaux blondes.
Dans la griserie de son cerveau alourdi tout ensemble & par la fatigue # par le printemps, Kees
ne prêtait qu'une oreille distraite aux instructions que son maître croyait devoir lui donner à l'avance. Le vieux ladre ne peignait pas sous des couleurs engageantes la vie à attendre par son valet. Mais qu'importait à Kees ? Désormais rien ne le rebuterait. Cette première rencontre avec la nature du plein air décidait de sa vocation. Il l'aimait sans la connaître, rien qu'à voir le théâtre où elle s'écoule, cette existence des champs :
Il serait paysan.
Comme l'avait prédit le directeur de l'hospice, — certes, sans se croire si bon prophète, — l'air vif du Polder radouba la carcasse de Kees Doorik.
A la grande surprise de ce grigou de Nelis Cramp, la force & la. santé servirent la vaillance du minuscule valet dont Dinghelaar avait fait des gorges chaudes, ou sur le sort duquel les plus humains s'apitoyaient, convaincus que le régime de la Ferme-Blanche achèverait de flétrir & de faucher cette pauvre petite plante de la grande ville.
La rapide transformation du gamin tenait du prodige.
Kees suait d'ahan, ne renâclait à aucune besogne, ne chômait pas une heure des journées ouvrables. Par sa diligence, ce bout d'homme rendait à son maître dans le pourpris des services que les bras d'un pitaud de vingt ans n'eussent pas garantis à ce grippe-sou.
Le curé & l'instituteur s'intéressèrent à ce brunet
dégourdi qui récitait son cathéchisme sans ànonner et montrait des dispositions pour la musique. L'un l'habilla des pieds à la tête le jour de sa première communion, l'autre lui apprit à jouer du bugle & à servir la messe. Aussi les petits gars du pays jalousèrent-ils ce favori et, pour justifier leur malveillance, ils affectèrent de lui reprocher sa naissance, sourdement. Leur mauvais sentiment ne se traduisant que par une certaine froideur,' l'enfant trouvé, « l'enfant du pauvre », comme le désignaient ces crapauds, prit son parti en stoïque & trompa son chagrin en peinant de plus belle. Il obtint d'ailleurs sa revanche sur ces polissons, un jour que le principal propriétaire du village, titré millionnaire, & maniaque, fonda de ses deniers une société de fanfare & que, sur la recommandation du curé & du maître d'école, la partie de bugle solo fut confiée à l'enfant répudié. Force fut cette fois aux envieux d'admettre dans leurs rangs un rival si hautement protégé. Si le préjugé subsista, du moins il n'y parut plus.
Entre temps, baes Cramp à qui le pupille de l'hospice prêtait un concours merveilleux, crut le moment venu de se l'attacher & il offrit par conséquent à ses tuteurs de la ville de se charger dorénavant de lui ; de plus, il annonça à Kees qu'il le mettait sur le pied des garçons de charrue en lui donnant non seulement la nourriture & le coucher, mais aussi le salaire. En apprenant cette résolution,
le pauvret eut corrime un éblouissement. Les gages offerts eussent semblé dérisoires à tout autre que lui, mais l'avenir ne restait-il pas ouvert ?
Puis le malade condamné par les oracles de la ville, ne devait-il pas la vie à ce paysan rebours ? L'autre ne manquait pas de se vanter de cette cure digne des miracles de Hal & de Montaigu. Il tapait sur la carre solide.de l'adolescent : « Vois- « tu, Kerel, faisait-il ; il y a cinq ans tu aurais à peine « rempli de ton personnage^ le fourreau de ta trom- « pettc.En ville ils t'enterraient. Moi-même, je n'au- « rais pas mis un « dute » sur ta tête. Et vois comme tu « la portes haute & droite maintenant, ta « boule crol- « lée ! »Ces joues, ces cuisses, ces bras, c'est laWithoef, « c'est le vieux Nelis, qui les ont engraissés ! » Et quoique le rôle du nourricier eut été très platonique dans cet avatar, opéré surtout par l'exercice, le grand air et l'atmosphère de la ferme, Nelis s'extasiait à bon droit, car c'était en effet un crâne garçon déjà que Kees Doorik à quinze ans.
Le dimanche, au sortir de la messe, les femmes regardaient complaisamment le petit domestique de la Ferme-Blanche, avec son sarrau bleu plissé dans l'encolure, empesé à point; son col très blanc, sa casquette coquettement posée, sa culotte de drap noir tendue sur son râble bombé & surtout son teint rose et frais, sa tignasse crépue & ses grands yeux noirs, des yeux d'espagnol, de signor.
A part les mercredis soirs, aux heures de répétition (Je la fanfare « Amicia » — un nom trouvé par le maître — Kees frayait peu avec les gens du village. Les jours fériés, après les offices, il entrait fortuitement au Hibou, en face du cimetière, tenu par l'aide fossoyeur, Sipido, pour vider le demi-litre apéritif. L'après-midi, tandis que ses camarades s'attardaient dans l'inévitable ronde des enseignes, jouant l'hiver au vogelenpik, la cible de liège où les amateurs plantent le dard empenné, dégotant l'été, les quilles dans le jardin de la Corneille, lançant le palet au Coin, chez Kobe Moor, tirant à l'arc, au berceau chez Dyckman, le charron, ou, déduit plus séduisant, courant les kermesses de la contrée en société de la belle « aimée », — lui, restait le plus souvent seul à la ferme, & s'exerçait sur son beau bugle, luisant comme un jaunet. Ses coups de langue & ses trilles arrêtaient un instant la flâne des musards ; ils hélaient l'infatiguable soliste par-dessus la haie d'aubépines, et, sans avoir pu l'attirer, ils. continuaient, haussant les épaules devant cette profanation du paresseux dimanche.
Mais autrement assidue encore était sa tâche dans les champs, les six joursde là semaine. Cette bouture de citadin, arrachée du sol urbain, avait trouvé dans ces campagnes le terreau propice à son développement. Peut-être vaguement conscient de l'injustice à lui faite, il se détachait des hommes pour
s'éprendre de la pleine terre avec son monde de brutes & de créatures inférieures. Il reportait sur' la * nature tranquille une partie de l'affection humble et soumise qu'il vouait à ses trois seuls amis : l'instituteur, le curé & le baes.
Bientôt il n'y eût pas de cultivateur plus initié que Kees Doorik. Pour les oeuvres, cet adolescent pouvait en remontrer aux adultes & même aux vieillards du Polder. Des affinités spontanées remplaçaient chez cet apprenti, l'expérience chevrotante des augures de la contrée. La terre reconnaissante pour ce fringant laboureur toujours occupé d'elle, se laissait ravir un à un ses précieux mystères. Souvent le résultat des assolements sur les champs du vieux Cramp démentait les pronostics des anciens.
On ne triture pas journellement la pâte terrestre, on ne prête point à cette productrice éternelle l'aide constante de ses bras musclés, la rosée de ses sueurs, on ne lui déchire pas les entrailles au forceps de la charrue pour y déposer les germes des moissons, on n'en protège point les récoltes contre les caprices des saisons, l'étouffement des herbes gourmandes, la dent des rongeurs, les inondations, le feu, sans la considérer un peu comme sienne, la vaste glèbe nourricière. De là, chez le rural le plus infime, une envie opiniâtre de posséder en propre son coin au soleil, sa parcelle de l'humus ou de l'alluvion rémunérateur. Tout l'objectif de sa vie réside dans le fonds
qu'il façonne ; le sol dispense ses grands bonheurs et aussi ses plus cuisantes déceptions.
Et Kees commençait à son tour à éprouver cette convoitise du rustre. Il rêvait d'assoler un jour pour son compte ces jachères & ces pâturages que ses lourds sabots pilaient à leurs rudes caresses ; — car la terre réclame de ses amants des voluptés féroces, & elle ne récompense que le brutal qui la piétine & l'éventre.
Cette ambition terrienne devenait d'abord une hantise, puis une obsession. En même temps s'accentuait son désintéressement des conditions sociales.
Ainsi, la nouvelle, stupéfiante pour tout Dinghelaar, du mariage de son maître le laissa froid. Il accepta l'événement sans s'étonner. Le gars n'atteignant pas l'âge où la femme s'impose impérieusement au mâle complet, il trouvait encore à dépenser ses forces, à mater sa chair pubère dans les exercices éreintants de la ferme. Et, absolument novice, il n'appréciait pas ce que cette expérience matrimoniale, tentée par Nelis Cramp au couchant de la vie, offrait d'anormal & de grotesque.
Le baes avait ramené sa femme, une jeunesse de vingt ans, du hameau de la « Carte », dans la bruyère où elle habitait avec son père, Wannes Andries, petit fermier besoigneux, — un « paysan à vaches » , comme disent les cultivateurs du Polder, qui, riches en chevaux, méprisent leurs pareils forcés d'atteler des bêtes aumailles à la charrue & à la herse.
Annemie Andries était une poulette qui avait déjà mis en appétit plus d'un cochet de la contrée. Grande, sanguine, charnue, il s'échappait d'elle un parfum de santé animale, tiède & grisant comme les bouffées d'avril lorsque travaillent les sèves. Elle
avait un de ces teints de paysannes flamandes, qui, à la fois rose & blond, semblent une crème dans laquelle on aurait écrasé des fraises & fondu du miel; les cheveux châtains séparés en nattes sur le front court; un nez droit, évasé, des yeux d'aventurine d'un brun clair; Une bouche plus rouge que du sang fraîchement tiré ; le menton un peu carré, le cou charnu. Deux globes jumeaux, fermes, sans cesse hale tants, venaient mourir au bord de sa jaquette généralement rose et entrouverte jusqu'à la naissance de la gorge. A ses mouvements brusques, sa croupe arrondie & ses hanches opulentes faisaient craquer ses jupons, & l'étoffe tendue montrait au-dessus de la cheville, la cambrure agaçante de la jambe. Les manches généralement retroussées, elle étalait avec une complaisance de travailleuse gaillarde, de gros bras rougis & gercés par les âpres caresses de l'hiver et de longues immersions dans l'eau glacée, mais appétissants quand même.
Oui, Annemie était plantureusement belle. Les jeunes vachers de la Bruyère, rôdant autour d'elle, le lui répétaient depuis longtemps dans ce langage pittoresque & brutal, dépeignant telles qu'ils les éprouvent les convoitises charnelles des gueux. Intérieurement flattée, elle repoussait en riant ces avances, car, ambitieuse & intéressée, elle rêvait d'un riche mariage et attendait mieux pour prétendants que ces crève-lafiam. Nature faible & molle, peut-être qu'à la longue
elle se serait laissée attendrir au retour nocturne d'une kermesse par un batteur en grange fringant & bien découplé, si son frère, plus rapace & plus prévoyant encore, n'avait fait bonne garde. Avec cette sœur, Wannes se flattait de créer la fortune des Andries. Le tendron ferait tourner la tête à d'autres épouseurs que ces dépenaillés de la Campine ! Et, en effet, un jour Annemie avait allumé ce vieux ladre de Nelis Cramp, le célibataire incorrigible.
D'abord ce triomphe n'enthousiasma point la mâtine outre mesure. Le prétendu était par trop disgracieux! Passe pour un homme mûr. Mais un vieillard ! Cependant Wannes la persuada. Mieux valait qu'elle épousât le barbon. Cela lui permettrait de choisir plus tard; lorsque, jeune encore, elle hériterait du magot ! En attendant elle ne serait plus la pauvre Annemie forcée de vendre à la ville, conduite par un attelage de trois chiens teigneux, les strobilles ramassées dans les sapinières, les paillassons, les cônes & autres denrées ridicules ; mais elle deviendrait baesin Cramp, de la Ferme-Blanche, maîtresse d'une des « bordes » les plus vastes entre Eeckeren et Bairendrecht. Pourvu que le lit fût moelleux et d'aplomb, le coucheur importait peu! Et Wannes, pour la dégoûter des époux trop assortis, lui rappelait l'exemple de leurs parents qui les avaient laissés lui l'aîné, Annemie la cadette, & leurs trois autres affamés de frères, avec un lopin de sable & de genêts,
une masure, deux vaches bréhaignes, pour tout héritage. Il n'avait même qu'à citer son cas, à lui, de veuf loti d'une demi douzaine de marmots de quatre à douze ans, dont la potée déguenillée, malfaisante comme un nid de guêpes, maraudait tout le jour dans la région déjà inculte, & attirait à leur père les procès- verbaux du garde champêtre ! Il payait cher, disait-il, la satisfaction d'avoir convolé avec cette diablesse de Lotte, jeune & ardente, mais aussi pauvre que lui !
Et Annemie passa sur le physique & les lustres du prétendant. En sa qualité de. chef de la famille Andries, Wannes eut soin de stipuler dans le contrat que la fortune entière reviendrait au survivant des conjoints.
L'entrée de la jeune baesin à la Ferme-Blanche n'apporta d'abord aucun changement dans l'existence de Kees Doorik. Il" s'appliquait à contenter deux maîtres au lieu d'un, ce qui ne lui fut pas pénible car, mise au courant par son mari, la jeune femme prit l'habitude de se reposer pour l'économie de l'exploitation sur cet auxiliaire actif & silencieux. Ses occupations appelant le domestique au. dehors, elle ne le voyait qu'aux repas & à la veillée, respectueux, farouche, presque torve.
Deux années s'écoulèrent dans ces rapports paisibles. Un homme poussait dans l'adolescent. Il venait de tirer à la conscription et, favorisé par la
chance, il courait de l'école communale en agitant sa casquette, pour annoncer la grande nouvelle au baes, lorsqu'on lui apprit sur le seuil du logis, la mort subite de Nelis Cramp.
Le vieil égoïste était parti sans assurer l'avenir de son protégé, envers qui il se croyait quitte. Il laissait Kees, après lui, à la Veuve, comme un outil de bon rapport dans l'ensemble de la « paysannerie » , avec les six chevaux, les neuf vaches, la basse-cour,la ferme & ses dépendances, & les vingt bunders de terre achetées dans le Polder, & autant de verges louées à M. le baron.
Le village feignit de s'indigner de l'ingratitude du ladre, & des fermiers rivaux crurent en vantant l'abnégation de Kees si mal appréciée par le patron, de détacher ce précieux auxiliaire de l'héritière unique de la Ferme-Blanche.
Si le trépas de Nelis était survenu quelques mois auparavant, le fidèle serviteur, désillusionné sur le compte de son prétendu bienfaiteur, aurait cédé sans doute à un mouvement de révolte & cherché des maîtres plus généreux.
Mais d'autres convoitises que celle d'une langue de terre cultivée pour son propre compte, troublaient maintenant sa robustesse ardente. La grande tendresse du gars pour l'àpre & savoureux « loam » du bas Escaut ne pouvait rester indifférente aux appas d'une créature telle que la sanguine Annemie, en qui s'incarnaient toutes les séductions de cette nature fia-
mande, lourde, grasse, féconde, portant aift satisfactions matérielles.
Et, le moment venait où les travaux de la glèbe ne suffisaient plus à l'absorption quotidienne de ses forces ; où ses luttes à coups de fléau, les trépidations du van sur son genou déguenillé, ses courses à travers les labours gàcheux, ces longues heures qu'il passait dans l'embrun glacial de novembre, ou dans la fournaise de juillet; jouant de la houe, de la faux ou de la fourche, ne parvenaient pas à le jeter, le soir, errené, courbatu, sans pensée, sur son grabat, livré pieds & poings à un de ces sommeils pesants comme en dormaient les brutes bistournées, dans l'étable, au-dessous. La revendication de ses sens s'annonçait par des insomnies, des rêves agités, des vertiges. Et il devinait maintenant, durant ses nuits blanches, lorsqu'il se roulait sur la paillasse, pourquoi, à l'heure où reposaient stupidement les autres bêtes de la ferme, Kouss, son favori, le fier étalon mouraud, donnait de furieux coups de sabot dans sa stalle & poussait des hennissements d'appel.
Peut-être cette puberté aurait-elle couvé longtemps encore, s'il n'y avait eu sous le toit de la Ferme-Blanche que des commensales rougeaudes et veules, dont cette gagui de Paulke réalisait le type réfrigérant, mais l'apathie de Kees ne pouvait durer en présence de la délectable Annemie.
Lorsque Nelis le Tocs trépassa, il y avait des
mois que le bon Kees désirait la fermière, mais la reconnaissance le forçait de dissimuler cette passion et même de la combattre.
Aussi, en apparence, ses sentiments pour la baesin n'avaient pas changé. Il se contenait, lui témoignait le même empressement de chien couchant, mais il se trouvait plus souvent sur son passage, il restait collé à ses jupes en affectant d'exiger de, plus longues instructions & leurs mains se rencontraient dans les mêmes besognes. S'agissait- il de soulever un poids, de déplacer une charge, ses doigts touchaient les siens comme par hasard, & ce contact produisait un frisson délicieux dans ses moelles.
La jeune veuve eut bientôt remarqué cette métamorphose chez le sauvage, que ses cottes mettaient auparavant en fuite. Ses instincts de coquetterie reprirent le dessus. Elle affectait même de plaisanter Kees sur son air intimidé & ses rougeurs subites. Elle s'amusait de la persistance de ses yeux noirs à chercher les siens avec une expression hardie & suppliante tour à tour. Elle prenait plaisir à écouter cette' voix jeune qui parfois s'arrêtait rauque dans la gorge, ou qui chantait plus doucement que l'orgue à l'église touché par le maître d'école. Tout cela, alors qu'ils s'entretenaient seulement du cochon qu'on tuerait à la kermesse, de la vache noire qui ne vêlait pas et pour la délivrance de laquelle la baesin se proposait d'aller en pèlerinage à Brasschaet.
Et Kees, revenu de sa dévotion pour le ladre de Nelis Cramp qu'il avait toujours trouvé, sans osé se l'avouer, trop laid, trop vanné pour la fraîche campinoise, rêvak maintenant de devenir le compagnon de la séduisante fermière & aussi le fermier de cette Ferme-Blanche non moins désirable.
C'est dans ces dispositions que les surprit cette lourde soirée d'orage à la rentrée des moissons.
Les moissonneurs ayant bu, Paulke était rentrée dans la grande pièce & avait déposé sur la table en bois blanc, consciencieusement récurée, un plat de terre brune dans lequel elle fit rouler une marmitée de « patates » étuvées avec des légumes & du lard.
— Venez- vous, les hommes ? cria-t-elle de sa voix de* fausset.
Les garçons se précipitèrent vers la table, s'affalèrent lourdement sur les escabeau* ; les mains calleuses posées au-dessus des genoux, les pieds rapprochés, les jambes & les coudes écartés. Quoiqu'il n'y eut pas de boue aux champs ils avaient laissé leurs sabots dans la cuisine, par un excès de déférence
pour les arabesques de sable blanc dessinées par Paulke sur le dallage de briques rouges lavées au fiel de bœuf.
Leurs yeux doux de belles brutes affamées, où la fatigue mettait plus de langueur encore, jaugeaient l'épaisseur de la couche de victuailles ; leurs narines se dilataient caressées par les vapeurs grasses s' élevant vers le plafond, & leurs oreilles de faunes, écartées de la tête, écoutèrent quelques secondes le rissolement du lard prolongeant sur le plat la cuisson de la casserole.
La baesin prit place en face de Kees. Elle se signa, joignit les mains. Les paysans l'imitèrent» penchèrent la tête, On entendait à présent le tic-tac régulier de la grande horloge enfermée dans sa haute cage de chêne, à vitrine. Puis, armés de leurs fourchettes, les hofnmes & les deux femmes piquèrent à même le plat, creusant devant eux autant de brèches dans le ragoût. Ils mangeaint sans rien dire, mâchaient bruyamment, engloutissaient avec une voracité de poisson, des goulées de légumes & de viande ou échancraient d'épais chanteaux de pain de seigle, savoureux, légèrement acidulé.
Par les deux fenêtres, ouvertes à cause 'de la chaleur, on apercevait au premier plan le puits avec son balancier incliné comme une vergue, puis s'étendait un pré planté de quelques grands poiriers & où pâturaient les vaches,
Au fond courait la chaussée bordée de cases d'ouvriers. A côté de cette rangée de constructions s élevait le moulin de Zander Vlogel, dominant le pays du haut de sa butte gazonneuse. Plus loin, derrière la chaussée & le moulin, il n'y avait plus que la plaine immense, quelques fermes, le clocher d'Eeckeren, & l'horizon infini.
Le paysage s'évanouissait lentement dans la nuit. Les ténèbres avaient commencé par attaquer la chambre, s'emparant d'abord des coins. Les contours et les angles s'émoussaient. Sur l'entablement de la cheminée un christ en cuivre poli & des assiettes à sujets historiques furent des derniers à piquer de taches luisantes l'obscurité victorieuse. Sous le large manteau du foyer tendu de sa nappe festonnée comme pour un autel, le réjouissant carrelage de faïence blanche à dessins bleus, simulant le Delft, avait été noyé depuis longtemps.
Les fourchettes cessèrent leur va-et-vient. Repus, les hommes coulaient lentement leurs mains ouvertes de leur poitrine à leur cuisse, en poussant un soupir de sensualité satisfaite. Le souper leur avait fait oublier la chaleur ; maintenant 'ils se remirent à souffler ou exprimèrent autrement leur accablement en secouajit la tête de droite à gauche, à la façon des vaches agacées par les mouches, & d'autres passaient leur manche sur leur front en sueur.
Un apaisement inquiétant s'était produit au
dehors- Le ciel prenait des tons de sépia & au-dessus du moulin s'amoncelaient les plus opaques des gros nuages. Devant la ferme, sur la chaussée, la fenêtre de l'estaminet la Corneille s'illumina. Cette lumière rouge frappa le regard d'un des mercenaires. Gagnant aussitôt soif, celui-ci crut devoir rappeler à ses compagnons qu'ils avaient encore à faire leurs lieues, pour rentrer à Oorderen, près de l'Escaut.
— Hop! les hommes! dit-il, je régale d'une pinte de Louvain !
Il se leva ; les autres l'imitèrent ; la paie sonnait dans leurs goussets de toile.
— Surtout jouez des jambes car il va tomber de l'eau & du feu tout à l'heure ! fit Kees.
— Sois tranquille, la Boulle-Crollée ! répondit le plus loquace en rentrant dans sa blouse & ses sabots. Comme ils bourraient leurs pipes, retirant le tabac de leur vessie de porc, Paulke leur présenta du feu.
— Bonsoir, baesin ! Bonsoir, tout le monde.
— Bonsoir, garçons, jusqu'à la prochaine fois ! Ils sortirent. Un instant après, ils passaient
devant les fenêtres & tournaient le pré par le sentier de desserte après avoir refermé la elaire-voie. Ils atteignirent la grand-route. Le rougeoiment de leurs pipes, leurs voix traînardes & leurs pas sourds, se perdirent dans la nuit.
Kees s'était approché de la fenêtre. Au sudouest, dans la direction de la ville & de l'Escaut, un éclair griffa de sa touche phosphorée l'ardoise sombre du ciel.
— Cela commence, dit Kees.
— La pluie ne peut mal ? interrogea la baesin, demeurée assise, molle & songeuse devant la table.
Le domestique dit qu'il allait s'en assurer & allumant une lanterne, il sortit, bien qu'il fût certain d'avoir tout garé. Il éprouvait le besoin de se déplacer. •
Mie l'avait regardé si singulièrement ! Ses tempes
battaient, son sang brûlait, ses moelles menaçaient de faire sauter ses os, ses oreilles bourdonnaient, il voyait rouge, comme s'il était en colère. Machinalement il ouvrit Técurie. Les chevaux étaient couchés. Kouss, seul restait sur pieds malgré ses fatigues. Les oreilles droites, il tourna vers lui sa tête intelligente en s'ébrouant au bruit lointain du tonnerre & un frisson rayait sa robe d ebène. De l'écurie, Kees se rendit dans la grange. Il hésita ensuite ne sachant s'il retournerait dans la salle où la baesin était seule. Il aurait pu se coucher ainsi qu'il le faisait tous les soirs. Une attraction inéluctable le poussait auprès d'elle.
Un souffle passa inopinément, agita les arbres, froissa les feuilles, balaya les chemins & jeta dans la pièce une bouffée chaude. La campagne lourdement endormie tressaillit. Des beuglements de désolation partirent de letable. Les cigales s'étaient tu.
. Les éclairs se succédèrent rapidement. Les nuages entraient en collision, avec des grondements sourds, jusqu'au moment où l'électricité accumulée dans leurs masses, se déchargeait formidable.
La tourmente se rapprochait. Maintenant le ciel entier s'embrasait.
Mais il se fit brusquement une pause, après laquelle un second coup de vent, agita comme d'invisibles crotales au-dessus des plaines. Quelques grosses gouttes de plaie s'aplatirent sur la terre assoiffée ;
bientôt cette chute s'accéléra, les lances de la guillée se resserrèrent et, sur le toit, les gouttières rendirent leur trop plein en glougloutant.
Les fulgurations livides arrachaient de l'ombre le visage' animé de la baesin. Elle se signait & égrenait son chapelet. Une peur vague l'avait gagnée. Elle ne s'était jamais trouvée si faible, si lâche devant les sollicitations de sa chair. Elle résistait pourtant et mettait son trouble sur le compte de la température.
— Tout est en ordre ! fit Kees, après quelques secondes d'un embarrassant silence. Y a-t-il encore quelque chose à votre service ?
Elle essaya de l'éloigner.
— Paulke & Janneke sont couchés. Vous aussi, vous devez être fatigué Kees ?. . . . Och God, quel éclair!.... Il tombe Que va-t-il arriver de nous?
— Rassurez- vous, baesin, dit le jeune homme en se penchant au dehors, les nuages roulent vers la Montagne aux Cigales.
Cependant le* logis tremblait sur ses bases et Kees ferma la fenêtre.
— Faites de la lumière ? dit Mie.
Le garçon exécuta cet ordre, heureux de pouvoir rester encore. Elle se leva, marcha vers l'alcôve du lit, une espèce de placard ménagé dans la muraille, écarta les courtines & prit, au-dessus de l'oreiller, un rameau de buis qu'elle trempa dans la cuvette du bénitier. Alors, elle ouvrit un petit volet pratiqué au-
dessus de la ruelle. La lumière de la lampe que Kees tenait derrière elle, alla donner par ce vasistas dans Tétable noire, & des rayons jaunes s'accrochèrent aux mufles "des- bêtes qui se remuaient lourdement. Les émanatipns capiteuses des* litières pénétraient en même temps dans la chambre.
Cependant Mie s accroupit sur le lit, passa le bras par l'ouverture, et, lentement, pour conjurer la foudre, elle aspergea l'étable d'eau bénite.
Le domestique assistait muet à cette pratique. Mais lui, dont la piété exaltée avait souvent fait rire les quelques esprits forts de la paroisse, ne marmottait qu'un Ave machinal ; entièrement possédé de la désirable femme, il ne voyait plus qu'elle.
C'était bien le tendron, la chatte dodue comme on disait au village, en parlant des belles paysannes. Nondekeu ! la viande ne manquait pas à la carcasse de cette mâtine ! Son corps ne connaissait ni angles, ni loupes & en la croquant on ne rencontrerait pas ses os. Presque couchée sur le lit, elle lui tournait le dos. Ses jupons & son corsage craquaient.
Les regards du gas en folie la déshabillaient, ils allaient de son cou rose, où frisaient de petites mèches échappées de la cornette, à sa taille élastique, à ses larges hanches, à sa croupe montueuse, à ce mollet rond & nerveux émergeant du jupon de baie.
Et son désir s'irritait aussi à la vue de cette couche où elle avait dormi de longues & vides
années, perdues — il en était sûr — pour les vraies besognes du mariage, avec le vieux Nelis Cramp, l'impuissant ; où elle reposait seule maintenant, où, dans quelques minutes elle s'allongerait de nouveau paresseuse, satisfaite ou du moins émoussée sans éprouver l'obsession des mâles qui tournent, halètent, la gorge sèche, se tiennent à quatre autour des femelles de cette perfection. Aïe ! il connaissait un de ces mâles, le bon Kees, depuis longtemps prêt à commencer la bataille fécondante, à faire œuvre consciencieux de paysan, laboureur & semeur ! Cela ne dépendrait que d'elle. Aussi trouvait-il imprudent de la part de la veuve, d'écarter devant lui ces rideaux nuptiaux. Il n'était pas de bois, que diable ! Un domestique n'a pas moins de sang que les maîtres ! L'aspersion terminée elle ferma le vasistas & se redressa. Elle non plus n'avait pas trouvé pour cette pieuse pratique, la ferveur, la sérénité voulue. En se retournant ses yeux chatoyants, humides, interrogateurs, rencontrèrent les prunelles du jeune homme. Ils se comprenaient. Ces mots : « Qu'allez- vous entreprendre ? » restèrent dans sa gorge. Kees s'était déjà débarrassé de la lampe. Brusquement, avec un rire convulsif, il bondit. Simultanément une main s'abattit sur le corsage entr'ouvert de la femme pantelante & l'autre empoigna la croupe ; ces mains la renversaient sur le lit, palpaient, fourrageaient, avidement.
— Ah !... Ah !... Ah !...
C'était un rire d'oppressé qui touche au soulagement.
— Kees !... Non Kees !... soupirait-elle en se trémoussant.
Il lui ferma la bouche d'un baiser vorace & leurs lèvres ne se détachèrent plus.
Et à présent on pouvait faire rage là-haut, tonner & mettre le feu aux quatre coins du ciel...
La femme s'abandonnait lorsque la porte s'ouvrit brusquement.
Janneke entra pieds nus, sa chemise tombant jusqu'à ses maigres tibias. Il semblait incommodé par ce passage sans transition des ténèbres de l'escalier à la lumière de la chambre, & il affectait de se frotter les yeux.
Ils avaient eu le temps de se dégager. Kees fut sur pieds d'un saut, & de rage, lui qui ne jurait point, blasphéma les Sacrements de Dieu.
Le neveu ne paraissait pas remarquer le trouble causé par son apparition.
— J'avais peur tout seul... Je ne pouvais dormir, les éclairs traversaient mes paupières. ... Il brûle..* Entendez- vous sonner la cloche du feu ?
— Dieu Sémini ! murmurait-elle, quelle nuit!
— Poltron ! grondait Kees, toujours sacrant. Tu rêves de feu... N'as-tu pas voulu l'éteindre dans ton lit!
Et il se sentait une envie indicible de saisir à la gorge le doucereux galopin , ayant l'instinct que celui-ci jouait la comédie & riait en pleurnichant.
Annemie reprenait connaissance :
— Nous avons bénit l'étable, disait-elle... Voilà comment Kees n'est pas encore couché... Puis, vous savez bien, petit couard, qu'il y a une croix peinte au dehors sur le mur... Reconduisez ce peureux, Kees, et couchez-vous aussi, garçon, car la journée sera rude. encore demain...
Une réaction opérait sur elle. Son ton redevenait commandeur & distant. Le charme était rompu.
Force fut à Kees d'obéir & de la laisser seule.
Alors refroidie, tout à fait rendue au sentiment de sa supériorité sur ce domestique, elle frémit au danger qu'elle "venait de courir. Elle se réjouissait presque de l'intervention du jeune Andries. La fermière notable, se commettre avec cette souche de gueux, cette graine de bâtards! Quel cauchemar! Elle se déshabilla & avant de se coucher, entièrement
dégrisée, elle prit soin de pousser le verrou de sa porte.
La tante Mie, marraine de Janneke, s'était chargée de son filleul, & voulant faire grandement les choses, l'avait envoyé dans une pension à Turnhout en Campine. Mais, au lieu de profiter, après un an le mauvais sujet se fit mettre à la porte, à la suite d'une de ces aventures scabreuses qu'entraîne la promiscuité des
dortoirs; Comme le mal menaçait l'établissement
entier il fallait un exemple, et le directeur, ayant le choix entre des fils de bourgeois & le petit paysan, sacrifia ce dernier.
Ancjries, qui aurait pu pardonner ses vices, au
coupable, lui en voulut de son expulsion. En proie à une rage froide & blanche, de lymphatique bilieux, il fouaillait chaque matin les reins du maladroit, durant huit jours consécutifs. Après l'exécution, il l'enfermait une couple d'heures dans l'auge à porcs, où Janneke pleurait toutes ses larmes, le ràble cuisant au sillage des houssines. Le malin paysan exagéra même son indignation. Il faisait à sa sœur des peintures effroyables. Pour sûr, son aîné abrégerait ses jours, serait le clou de son cercueil. Il roulait des yeux féroces, fermait & levait le poing, ou, avec un rire de croque-mitaine, il cinglait le vide, en cadence, de verges invisibles.
Il disait s'entraîner pour la correction à infliger en rentrant à sa victime. La marraine, bonasse au fond, s'alarmait & intercédait en faveur du filleul. Puis, comme Andries ne voulait plus voir le gamin, Nelis Cramp, tourmenté par sa femme, finit par prendre le mauvais sujet à la ferme sous prétexte ' d'aider Kees.
Janneke était un petit bonhomme blond, à la chair blanchâtre, avec des traits réguliers, un visage affadi, auquel manquait l'animation des saines fatigues. Il avait des yeux bleus troubles, les paupières plombées. Sa gracilité de fillette gigottait .dans ses vêtements de vacher, grossièrement empris sur les hardes amples de l'oncle Nelis. Janneke ne rapporta, au village, de son séjour à la pension, que des sens
précoces & dégradés ; des instincts maladifs, une cruauté féline qui s'exerçait sur les mouches, les grenouilles & les oiseaux, &'plus tard lorsqu'il n'avait à craindre ni ruades, ni coups de cornés, sur les chevaux & les vaches. Le retour, plusieurs fois l'an et aux mêmes époques, d'une tuerie de cochon l'amusait comme une kermesse. Il aidait les égorgeurs à tirer la bête de sa cahute, heureux, si en résistant, elle prolongeait son agonie, riant de , l'entendre pousser ces cris pitoyables qui vont réveiller jusque fort loin, le calme de la campagne, & qui font dire aux voisins : « Un tel va manger saucisses & boudins! »
Indolent, il ne travaillait que lorsqu'il se savait surveillé. Aussitôt seul, il rêvassait les mains enfoncées dans ses poches. L'été, rampant sur le ventre entre les hautes herbes, il demeurait des heures entières tapi au bord des chemins, épiant les passants, surprenant les dialogues expansifs des amoureux, dont il livrait ensuite le secret aux médisances du village.
Avant le départ de Janneke pour la Ferme- Blanche, son père l'avait longuement catéchisé. C'était un ennemi que les Cramp recueillaient dans leur intérieur. Le rôle oblique du gamin prit surtout de l'importance à la mort du vieux Nelis. Il s'agissait d'empêcher que la riche veuve se remariât & d'assurer ainsi aux enfants d'Andries, la possession de
l'héritage du ladre. Janneke comprit parfaitement ce que le père attendait de lui. -Son intelligence rebelle à 1 étude des livres de classe était large ouverte aux duplicités. Il caponna si bien que personne ne se douta de son jeu, sauf peut-être Kees Doorik, qu'une répulsion instinctive pour ce blême garçonnet avertissait vaguement. Le morveux minaudant, avait beau faire le gracieux & l'empressé auprès du franc garçon, celui-ci restait insensible à ces jolivetés. Un jour, Kees l'avait surpris polissonnant dans la grange avec une couple de petits drôles de son espèce. Le domestique, dont le caractère loyal répugnait à la délation, s'était contenté de fesser ces gueusillons. Janneke, leur chef, ne sut aucun gré à Kees de son silence. Depuis ce moment, la sympathie malsaine que l'avorton avait éprouvée pour l'adulte avenant et robuste, tourna en une haine vindicative & jalouse. S'il continua de trôler autour du premier domestique, de se coller à ses sabots, ce fut-pour mieux épier ses mouvements, pour le desservir, pour déprécier son travail auprès de la baesin.
Mais c'était bien du travail qu'il s'agissait maintenant. Janneke avait fait une découverte certaine, autrement efficace que toutes ses inventions, pour perdre le domestique : Kees Doorik, le maître valet, aimait la tante Mie. Voilà qui intéresserait le vieux Wannes ! Aussi, le lendemain de sa constatation l'espion se leva-t-il plus tôt que d'habitude. Il se hâta de
conduire les vaches aux gagnages ; là, il leur faussa compagnie pour courir tout d'une traite vers la Carte, et au lieu de prendre la chaussée, où l'auraient pu croiser les commensaux de la Withoef, il accourcissait par des sentiers de lui connus, à travers les sapinières & les essarts.
Un jeudi matin, quinze jours après l'orage, tandis que Paulke faisait marcher le chien dans la roue dé la machine à battre le beurre, la fermière se trouvait déjà dans la laiterie, située en contre-bas de la cuisine, & surveillait avec une satisfaction égoïste les progrès de l'opération. Les pilons s'agitaient dans la baratte tendue de linge très blanc, sur lequel se déposaient les parcelles du beurre nouveau. A côté, s'alignaient des vaisseaux de terre brune, remplis jusqu'au bord d'une crème, blonde comme le chaume d'août.. Kees était parti pour verser la pièce d'Oor-
deren. On entendait la voix aigre de Paulke excitant le chien Koes, & le bruit ronflant de la machine en rotation. Une odeur aigrelette de lait de beurre emplissait la pièce.
La clenche de la porte joua. Annemie se retourna. Dans l'entrebâillement elle aperçut la tête, en lame de couteau, déchiquetée comme un vieux* buis, de Wannes Andries, son frère.
— Un bon matin, petite sœur ! C'est marché demain & je venais prendre vos commissions... Pas d'empêchement ? Tout va bien ?
Et sans attendre de réponse il descendit d'un coup les trois marches du sous-sol. C'était un grand falot, haut enjambé, sec comme* un cotret, glabre comme un bedaud, de douze ans plus âgé que sa sœur. Dans sa physionomie, toute en profil, ce qui frappait principalement, c'étaient des petits yeux verts, un nez crochu, une bouche de batracien, rejoignant les oreilles énormes, contractée dans un rire perpétuel par une surdent noire. Cette hilarité contrastait plaisamment avec la gravité sentencieuse de ses paroles. En marchant, il balançait de longs bras maigres sortant de manches trop courtes. Son pantalon de lasting dessinait des plis en pas de vis autour de ses fuseaux de sauterelle, & son large fond de culotte rapiécé, pendait cpmme un capuchon ravalé, ce qui faisait dire aux jeunes gars, fiers de leur rable : « La maison de Sessa Milledieux esrt vide ; le monde est au salut ! »
On l'appelait Sessa Milledieux à cause de la locution « c'est ça! » & du juron Milledieux ! qu'il avait retenus du temps où il « servait aux grenadiers ».
L'aîné des Andries rencontrait chez sa sœur plus de crainte que d'estime. Elle détestait ce finaud, mais elle n'osait se soustraire à son joug. Sur un point seulement elle lui avait tenu tête : c'était, lorsqu'à la mort de Nelis Cramp il proposa de se fixer à la ferme et d'en prendre la direction. La veuve comprit qu'accepter cette proposition équivaudrait à une abdication complète de sa part, aussi elle rassembla le peu de volonté dont elle disposait, pour prononcer un refus formel. Wannes feignait d'abandonner son ijdée ; au fond il y tenait plus que jamais & n'attendait que son heure.
Étant descendu dans la beurrerie, il baissait un peu le chef, coiffé d'une casquette enfoncée sur les oreilles, pour ne pas heurter le plafond. Il avisa une cuillère de bois, & sans attendre d'invitation ou remarquer l'air mécontent de sa sœur, 11 enleva une légère couche de beurre qu'il se passa lentement sur la langue.
— Un beurre ferme... excellent... parfait!
approuvait-il sensuellement. Et, quelles autres nouvelles ? Pas d'ennui... Et la récolte ?
— Dieu soit loué ! Il ne nous reste plus qu'à rentrer les seigles & le regain... Remontons, un instant, dit-elle, comme il allait attaquer une seconde
fois la jarre de beurre, — vous prendrez une tasse de café chaud !...
— Ce n'est pas de refus, sœur... Mais je n'ai pas beaucoup de temps... Vous savez... toujours pressé... agité... Je vais à Stabroeck, charger des betteraves... La karre & le cheval de Nard Lips m'attendent à la porte... ici, tout près... Je n'ai pas voulu passer sans prendre de vos nouvelles...
— Asseyez-vous un peu ! dit-elle, lorsqu'ils furent entrés dans la grande pièce... Et comment tournent les choses chez vous, Wannes ?
— Taisons-nous plutôt sur ce chapitre... Je la mène rude la vie... Ah ! Mie, vous êtes une heureuse mâtine ; l'enfant même du bonheur. Hein ? que mon conseil était bon ? Ce défunt chrétien de Nelis Cramp — que Dieu ait son âme — les tenait, les écus, dites ?
— Aperopos, vous conservez toujours votre premier aide? reprit-il, comme elle versait le café & beurrait une tartine...
— Kees ? Oui. Pourquoi ne le garderais-je plus ? Je trouverais difficilement son pareil, répondit-elle, non sans rougir un peu, surprise par cette demande.
— D'accord ! c'est ça !.. . Quoique un valet se remplace... Il y aura encore des enfants trouvés & des bâtards après lui... Ce que j'en dk est seulement à cause de son âge ; il me semble bien jeune pour diriger un héritage comme celui-ci... Et vous vous fiez entièrement à lui, oui?
— Comme par le passé... Mais pourquoi ces questions ? murmura Annemie, impatientée, & restant debout pour que l'autre se levât.
Il ne se dépêchait pas, l'importun... Le café était bon, il s'en reversa une tasse ,*& comme elle ne l'engageait plus il se coupa un second quignon qu'il étendit de cet excellent beurre de la Withoef . Il buvait & mâchait lentement, posément.
— Hé ! hé ! Pourquoi ces questions, demandezvous, chère petite sœur... Mais tout simplement à cause de l'intérêt que je vous porte... pour rien d'autre. Vous êtes jeune, très jeune... Il faut tenir l'œil ouvert... Là, voulez-vous que je vous le dise franchement... Milledieux !
Il se leva, atteignit la porte en trois larges enjambées de ses échasses ; poussa sa tête conique dans la cuisine pour s'assurer que personne- n'écoutait & se rassit dans l'intention de continuer son repas...
— Il ne convient pas que ce joli brunet de domestique cohabite avec une fraîche fermière comme vous ! déclara-t-il froidement entre deux bouchées, en se rejetant en arrière & en scrutant de ses yeux en trous de vrille le visage de sa sœur.
Annemie cacha son trouble dans un grand éclat de rire.
— Voilà bien de vos idées folles, mon pauvre Wannes, dit-elle. Wannes le défiant, on vous a parfaitement nommé... Je devine déjà ce que vous voulez
de moi... C'est un homme comme vous qui conviendrait ici... pas vrai ?
— Annemie ! Annemie ! croyez à la sagesse de votre frère, de votre aîné... Depuis la mort du pachter Cramp, — un prudent compère, celui-là — la position de ce Kees Doorik n'est plus tolérable sous ce toit. . . Dieu me garde de me mêler des affaires qui ne me concernent pas... Vous êtes restée libre & maîtresse Mietje!... Faites ce que vous voulez, moi, à votre place, je chercherais un autre domestique !
— Encore une fois, Wannes, je ne vous comprends pas ! balbutia la veuve, dominée par l'accent sérieux du prêcheur, et, assise maintenant en face de lui, car ses jambes avaient fléchi & son cœur battait. Elle se regimbait cependant contre le trouble-fête :
— Feu mon homme, dont vous vantiez la finesse, s'y connaissait en serviteurs & il m'a souvent recommandé ce pauvre diable comme l'outil le plus précieux de son héritage.
— Heu ! Qui conteste les qualités de ce sujet ? Sa jeunesse seule est en cause. Vous pourriez engager un domestique d'un âge plus sérieux... Justement on me parlait à Willemarsdonk de Sus Bellemans, un intendant respectable & laborieux...
Il s'arrêta un instant, toussa, reprit haleine comme pour donner plus de poids à ce qui allait suivre, puis ses prunelles froides comme un coutre, s'illuminèrent d'une flamme livide ; il ajouta lente-
ment en accompagnant presque chaque syllabe d'un coup du manche de son couteau sur la table :
— ... Dont le séjour ici ne ferait pas jaser les gens. Est-ce clair maintenant ?
— Les gens ! Quelles gens ? Pas souyent que je m'inquiéterai de leurs clabauderies ! Je vois ce que c'est : vous vous serez laisser persuader par les envieux de Dingelaar ; des fainéants que les affaires prospères de la Ferme-Blanche font crever de dépit... S'ils veulent «'enlever Kees, c'est parce qu'ils le savent actif & intelligent, au courant des conditions du bien.
— Aussi, va-t-on jusqu'à dire que pour être plus sûre de ne jamais quitter ce cultivateur modèle, vous songeriez à l'épouser.
La veuve baissa la tète. Un violent combat se livrait en elle. Elle pouvait parler, relever le défi, tenir tète à son frère & aux malins- en livrées, en avouant son affection. Mais aimait-elle réellement le fidèle garçon jusqu'à lui sacrifier ses préjugés ? Elle se souvint de tout le dévouement dont Kees avait fait preuve depuis tant d'années prospères, de sa contenance toujours respectueuse, de son désintéressement, qui cachait au fond, un amour comme elle n'en inspirerait plus, elle en était certaine. Un soir seulement cette tendresse platonique avait failli se révolter, mais cette fois, elle-même fut sur le point de s'oublier. Ah ! il devait bien l'aimer, tandis qu'elle n'éprouvait
tout au plus qu'une appétence charnelle dont le mariage aurait payé la satisfaction trop cher.
Le M illedieux scrutait la physionomie de sa sœur. Combien il lui en voulait d'être jolie & fringante. Laide & vieille, elle se fut résignée au veuvage et aurait du moins éloigné les vrais mâles.
Il continua : « On dit même plus, on dit que vous avez encouragé depuis longtemps les prétentions de ce drôle. J'aime à croire que lui-même colporte dans le village ces rumeurs injurieuses pour votre réputation... Il eipère ainsi vous forcer la main... Baesin Doorik ! Non, ce serait trop baroque... Songez, il n'a même pas de nom... Dites-moi, Annemie, il n'y a rien de vrai dans ces propos, n'est-ce pas?
Il s'était levé, & marchant vers sa sœur atterrée, il la prit par la main. Il voulait sortir de l'incertitude, et savoir si elle avait fauté.
— Au moins, lui souffla-t-il à l'oreille, ce vagabond ne vous a pas touchée ? Nous ne sommes pas menacés d'un scandale...
— Oh pour cela ! je le jure ! s'écria-t-elle avec un accent si sincère que le questionneur osa respirer.
Aussi, comme la jeune femme, humiliée* par ces explications, pleurait à chaudes larmes, il jugea prudent de changer de ton.
— Il n'y a rien de commun entre Kees & moi !
répétait-elle. Mensonges que tout cela ! Comme
domestique il m'était précieux, voilà tout ! Faut-il . que je le mette à la porte ?...
— C'est çà ! Assez parlé de ces calomnies. J'étais certain de ma sœur... Maintenant, un bon conseil :
- il serait maladroit de chasser Kees comme un chien, on parlerait, & il n'y a déjà que trop de cancans.., Attendez une occasion, trouvez un prétexte pour le remplacer sans bruit... Nous chercherons ensemble si vous voulez ? Voilà qui est entendu.
Elle ne répondit rien, consentant tacitement à cette lâcheté. Un bruit de voix s'élevait dans la cour.
— J'y songe!... dit le cauteleux Andries d'un air ragaillardi, en secouant -le marc dans le fond de sa jatte ; que dois-je vendre en ville pour votre compte ?
Annemie s'essuya les yeux du coin de son tablier, & avant d'accompagner son frère au dehors elle avait eu le temps de composer son visage.
Elle fit porter par Paulke dans la karre quelques mottes de beurre enveloppées de feuilles de choux verts & trois douzaines d'œufs.
La cour résonnait de coups de fouet rageurs et de rauques* appellations. C'était Janneke chargé de diriger un cheval qui, en tournant, mettait en révolution la vanneuse fonctionnant à l'intérieur de l'aire. Le moulin ronflait, & par la porte large ouverte on voyait la balle danser comme «n nuage de pous-
sière jaune, tandis que le grain tombait dans la trémie.
Le père & le fils échangèrent un clin d'œil significatif, Andries détacha la longe, joua du fouet à son tour, & s'éloigna avec sa carriole dans la direction de Stabroeck.