‹ Kees Doorik: scènes du PolderChapitre 4 sur 8 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

LqA KE<%éMESSE "DE <PUTTE

Le premier dimanche après le 9 octobre, jour de la Saint-Denis, Annemie, Wannes Andries, Kees Doorik, Jannëke, Dikke Flip Sap, le gras bourgmestre, & sa non moins corpulente baesin, leur fille Bella & aussi Loke de la Corneille, partirent après la grand'messe pour se rendre à pied à la kermesse de Putte. Ils coupèrent à travers champs derrière la Ferme- Blanche, par le sentier dit de la « raie » débouchant, à la lisière du village de Cappellen, sur la chaussée de Bergen-op-Zoom.

Les femmes avaient sorti leurs plus beaux atours

des coffres de noyer & des armoires séculaires. Elles mettaient à l'évent les robes, les bonnets & les bijoux des grands jours. Chez Annemie, cet apparat se traduisait par une jupe & une jaquette d'alpaga feuillemorte, un mouchoir à ramages descendant en pointe dans le dos & retenu sur la poitrine par un grand cœur en diamant. L'ovale de son visage avivé par l'air frais s'encadrait dans l'énorme bonnet de dentelles à la haute coiffe bouffante épinglée d'argent, aux larges ailes palpitant des deux c6tés du menton. Les jeunes filles arboraient à leurs cornettes enrubannées des bouquets de fleurs artificielles aussi éclatants & aussi touffus que ceux placés au mois de mai dans les vases de l'autel de Marie, par le sacristain Liévin Strop. Les brides vert-pomme ou bleu de myosotis badinaient.

Les hommes sanglés dans leurs pantalons noirs, le disputant en lustre avec le cirage de leurs souliers, avaient passé par-dessus la veste le long kiel ou sarrau bleu. Celui de Kees lui coûtait dix-huit francs, une ruine ! Mais ce kiel était des meilleurs ! flambant neuf, coupé dans de solide lin des Flandres, teinté d'indigo sombre, calendré comme du satin, avec des fronces sous les omoplates. Il dégageait encore ce fort parfum végétal dont le rouissage & la teinture imprègnent la toile.

On marchait allègrement, les femmes cheminant sijr lin rang devapt les hommes,

Depuis là. nuit d'orage, la baesin battait froid à Kees, mais cette bouderie n'inquiétait pas le confiant garçon. La contrainte quelle lui montrait, il y lisait un aveu de faiblesse, la dernière concession faite au préjugé. De sorte, qu'au lieu de le tourmenter, ces allures embarrassées le flattaient. Il n'attendait plus qu'une occasion de se faire pardonner sa déclaration par trop brusque de l'autre fois, en faisant valoir à côté de cette sauvage sympathie de la chair l'attachement sérieux & inaltérable qu'elle lui avait mis dans la poitrine, sous la mamelle gauche. Aussi, pour cette explication, il espérait beaucoup des influences de ce bénévole jour de kermesse, où l'atmosphère pimentée, les griseries de la musique, de la danse et de la bière, sont complices des amoureux, délient les langues, attendrissent les cœurs, rendent éloquents les moins hardis & clémentes les plus farouches.

Kees ignorait ce qui s'était passé entre le frère et la sœur, sinon il eût autrement interprêté l'indifférence presque méprisante que lui témoignait la blèche créature. Kees marchait derrière elle, essayant d'attirer son attention par des saillies & des observations plaisantes. Mais, Annemie affectait d'être toute oreille aux. bavardages de la baesin Sap, ou, si elle se retournait, c'était pour répondre en riant à un dire comique du bourgmestre.

Le Wannes, grave & sentencieux, paraissait accorder un intérêt extrême aux moyens infail*

libles que le gros Flip Sap, le plus important cultivateur de la contrée après Annemie, lui indiquait pour la destruction des courtilières. Le loquace magot oubliait que le fonds de son interlocuteur, composé de dunes & de brandes, était préservé par sa pauvreté même, de l'invasion des taupes-grillons. Aussi, Wannes le laissait-il pérorer & ruminait ses plans de campagne contre ce damné Kees Doorik qui semblait ne pas vouloir abandonner la partie. La présence du domestique à cette excursion inquiétait considérablement le compère. On n'avait point trouvé de prétexte pour exclure le domestique d'une distraction à laquelle il participait tous les ans avec ses maîtres, cela depuis le temps du vieux Nelis Cramp. Et, Wannes aussi, attribuait à l'air des kermesses les influences merveilleuses sur lesquelles comptait l'amoureux. Décidément il fallait congédier au plus tôt ce dangereux prétendant; avant cela, le Millédiue ne recouvrerait pas l'appétit & le sommeil.

On fournit en une heure & demie l'étape de Dinghelaar à Putte. La chaussée suit une ligne insensiblement brisée. Les hêtres qui la bordent recroquevillaient déjà leurs feuilles rougies ; elles bruissaient emportées par le vent humide, & tournoyaient avant de joncher le sol. Il ne pleuvait pas, mais dans le ciel couvert s'amoncelaient les frimas de l'automne.

Aussi, des deux côtés de la voie, les maisons

de campagne frileuses, désertées en même temps que les nids d'hirondelles, exprimaient avec leurs volets clos, leurs grilles défendues par des chevaux de frise, leurs larges fossés couverts de végétations squammeuses, une aversion défiante pour ces pèlerins de kermesse roulant depuis le matin vers Putte, leur caravane semblable au pullulement d'une vermine prolifique.

Entre les accottements noirs de piétons défilaient des véhicules de tous modèles, des calèches de louage, landaus trop vieux, cabriolets trop neufs, les uns veufs de leur peinture, les autres attendant encore le premier vernis, charrettes de maraîchers, bonneaux, paniers, etc. Sûr l'impériale des breacks et des omnibus charriant les ribambelles entassées, des fanfares de carrefour plaquaient de rauques accords, scandaient des bourrées de matelots ou accompagnaient des refrains de musicos.

La ville maritime déballait dans la campagne ses ribaudes costumées en laitières, avec des cotillons & des cornettes en cotonnade ou des chaperons en cuir bouilli ; ses ribauds paysannant affublés de blouses courtes, la casquette dans la nuque, un foulard rouge noué autour du cou, chaussés de sabots jaunes ou de savates clapotantes.

D'autres de ces sirènes de l'Escaut s'étaient fait enlever par déjeunes « culottes de goudron », qui exhibaient, avec une certaine ostentation, leur accou-

trement de mer : — une de ces camisoles de laine bleue, tricotées dites truies, collées à leur thorax, décolletées, enfoncées dans les chausses ; — les dites chausses boucanées, patinées aux fesses & aux genoux comme de vieilles monnaies, retenues par une courroie en cuir jaune, serrante, bombée haut dans le dos; — enfin, une de ces casquettes marines appelées pigeonniers à cause de leur visière plate & large, copiée, en effet, sur la plate-forme où s'abattent les colombiers.

Ces drilles avaient les mains rouges, des cheveux ras, des anneaux aux oreilles, des figures rondes barbouillées à la terre de Sienne par le soleil des nègres, dans lesquelles le blanc des yeux & des mâchoires marquaient avec une intensité particulière. Les bras ballants, écartés du corps, en marchant ils ployaient 1 fortement sur les genoux, & gardaient, en foulant le plancher des vaches, le tic du roulis & du tangage.

Alignées sur les banquettes, leurs dames gardaient une immobilité de bétail conduit à l'abattoir, dodinant aux cahots du tombereau ; d'aatres commençaient une chanson, mais, leur graillement ne dominant pas le tumulte, elles dansaient un momon & leurs trépidations sur la toiture du véhicule faisaient sortir par les fenêtres les têtes allumées et inquiètes des occupants de l'intérieur. Toutes avaient des faces bistres malgré la poudre blanche sur lesquelles les rechampis du fard caricaturaient les

chaudes carnations des paysannes. Et des invectives, des jurons poissards, les vocables les plus énergiques du bas flamand, des anguillades de fouet, des appels de trompette, se croisaient dans l'air.

Au pied des arbres de la route glapissaient des malandrins étalant des moignons, des pieds-bots, des membres soufflés d'hydropisie ou comme passés au laminoir par quelque monstrueux caprice de la création. Des truandes accroupies, gardant l'attitude des saintes femmes du chemin de la croix, exposaient dans leur giron leurs, mômes frappés de la maladie du vieil homme. Idiots, manchots, culs-de-jatte, le paysan valétudinaire ruiné par un incendie, le jeune débardeur du port estropié par la chute d'un faix, la veuve du marin naufragé, l'invalide oublié de i83o, psalmo diaient leur complainte ou arboraient sur la poitrine de grands écriteaux racontant leur « malheur ». Les aveugles & les sourds-muets se faisaient assister par des gamins simiesques, pieds déchaux, les jambes noires, luisantes comme un cambouis, harcelant, la sébille à la main, les passants écœurés.

De distance en distance, les cabarets, plus rapprochés à mesure qu'on avançait, mettaient quelque temps d'arrêt dans la marche de la cavalcade. Un drapeau rouge, jaune & noir, claquait au-dessus de l'enseigne. D'ordinaire les excursionnistes buvaient sans mettre pied à terre, mais parfois, les fourmis dans les jambes, la cargaison entière dégringolait qui

— go —

de lechelette, qui du marche-pied, qui des roues, et exécutait dans la salle basse de 1' « herberge », ou autour du tilleul à la porte, une sarabande échevelée.

A un quart de lieue de la bourgade, comme si les « chapelles » permanentes ne suffisaient plus, orî lampait & l'on fringait dans des baraques tendues de canevas cloué sur quatre piquets. Les orgues ronflaient à la fois : depuis la caisse primitive roulant les II baccio vieux comme les valseuses qui entendirent leurs premiers rhythmes, jusqu'aux orchestrions compliqués, serinant les quadrilles de l'hiver dernier.

Au moment de pénétrer au sein de la kermesse, Annemie, son frère & Janneke se rappelèrent qu'un cousin, le fermier Bart Stevens leur avait fait promettre, la dernière fois, de venir « tenir kermesse », chez lui. On convint avec la compagnie de se retrouver dans l'après-midi, vers quatre heures, au Moerjan — le Nègre Jean — dans le Putte hollandais. La ferme Stevens s'élevait sur la droite, à trois portées d'arbalète, au milieu d'une vaste pièce de terre, déjà versée pour les semailles d'automne. Les invités bifurquèrent par un chemin de desserte, & Kees, les Sap , Loke , & d'autres pays rencontrés ou rejoints en route, s'engagèrent délibérément dans la cohue.

Putte, situé à cheval sur la frontière, agglomère trois hameaux dont deux belges, l'un dépendant de la commune de Cappellen, l'autre de celle de Stabroeck, & le troisième hollandais. La chaussée même de Bergen-op-Zoom, en forme la rue principale. C'est à peine si l'on remarque, non loin de l'église et de la douane belge, une borne armoriée établissant la démarcation entre les deux pays. On foule le sol hollandais qu'on ne s'en aperçoit pas encore. Là, comme ici, les maisons sont uniformément basses et proprettes ; la langue est la même, l'accent aussi. Les types ne diffèrent pas davantage. Ce sont les physionomies familières de la contrée du Bas-Escaut, les visages forts, briquetés, les mentons carrés, les yeux

rêveurs, les démarches lentes & mesurées. Les femmes hollandaises se coiffent & se troussent comme en Campine. Les braies en velours de coton des hommes tendent à s'élargir du haut, & pour cet habillement, le bleu est la nuance préférée des Brabançons hollandais, tandis que nos Anversois septenrionnaux affectionnent les bruns chatoyants : le marron & le mordoré.

En face de l'église catholique hollandaise, située à deux cents mètres de la frontière & aussi laide que celle du Putte belge, s'élève sur la place, un buste en bronze, sculpture flambloyante & fleurie d'une allure nerveuse, dont le piédestal encastre une pierre tombale, antérieure de plusieurs siècles au reste du monument. C'est le buste & le tombeau de Jacques Jordaens. L'artiste, victime de la persécution religieuse, exilé sous la domination espagnole, s'en vint mourir sur la frontière de la patrie. L'intolérance catholique le poursuivant encore après sa mort, la dépouille du Luthérien fut proscrite du champ consacré & enfouie au bord du parvis.

Aujourd'hui, les cendres du réprouvé reposent toujours au dehors de l'enclos bénit. Mais qu'importe cet ostracisme au maître peintre des bambochades, au Flamand épris des kermesses, au célébrant du culte de la grasse matière, au chantre des ventres en tonneaux, & des tonnes ventripotentes, des faces rouges & joviales des buveurs de bière ! De l'endroit

où trône son buste chevelu, une fois l'an il retrouve la riche & audacieuse expansion de la vie rustique, il assiste aux beuveries & aux ripailles où ses pinceaux puisaient leur force sanguine il y a trois siècles.

La kermesse de Putte, la dernière de l'année dans Anvers, est donc mieux que la fête de Saint- Denis, l'orthodoxe patron du hameau, un pèlerinage monstre organisé en l'honneur du glorieux hérétique.

La bourgade, la partie hollandaise aussi bien que la belge, est morte en temps ordinaire. Un contrebandier allemand arrêté par les gabelous, une incursion de rôdeurs de frontières ; les chevauchées des gendarmes, traquant les braconniers & les vagabonds en rupture de dépôt, la reconduite à la limite d'une bande de bohémiens, chaudronniers et montreurs d'ours, ou plus rarement une rixe au couteau, entre Flamands & Néerlandais, culottes brunes serrantes contre amples braies bleues, sont les seuls événements interrompant le cours régulier de la vie des rouliers, des marchands de bois, des artisans, et de quelques fermiers composant la population du village.

Mais, arrive la kermesse, ce coin perdu & maussade devient, trois jours durant, de la veille du dimanche à celle du mercredi, le théâtre d'un carnaval extravagant & sert de rendez- vous à des milliers de « fous de kermesse » des villes & dés villages situés dans un rayon de cinq lieues,

C'est à peine si, le long de la chaussée où est établie la foire, les arrivants puissent encore avancer. Entre deux rangées de baraques & d'échoppes se presse, se trémousse, rutile, une cohue bariolée, mise en fermentation par la longue marche & les libations redoublées. Les véhicules sont forcés de dételer à l'entrée du hameau, malgré les occupants féroces qui croient avoir payé au cocher le droit d'écraser quelques piétons.

L'observateur est d'abord étourdi par cette houle grouillante, tapageuse comme un sabbat. Caisses, gongs, cloches, tambourins, crécelles, musiques, tonnent, sonnent, grondent, croassent, sanglottent. Hansworst, Jean Saucisse, le Cassandre flamand, bat la parade, en même temps qu'il prête sa face enfarinée aux soufflets & son faux visage aux coups de pied. Une Lenormand jaune, osseuse comme une momie, explique, armée de sa verge prophétique, les symboles peinturlurés à l'extérieur de sa loge. Le marchand de complaintes geint devant un paravent représentant les principales scènes du crime à sensation. Les carrousels avec leurs hypogriphes tavelés et leurs palanquins pailletés, entraînent des grappes humaines dans leur rotation vertigineuse.

Les baraques s'ouvrant sur la rue montrent, dans la perspective des Noces de Cerna, une enfilade de tables autour desquelles les pifres engloutissent des saladiers de moules arrosées de bière de Louvain.

Ailleurs rissolent les harengs, crépitent les beignets, claquent les gaufriers, roussissent les pommes frites.

D'autres se rabattent sur les scholles fleurant les varechs & la marée morte, et, safres, à grands coups d'incisives, en arrachent la chair ligneuse, depuis la peau jusqu'à l'arête; puis, par désœuvrement, ils achètent des jointées de noisettes qu'ils pochettent pour les grignoter en flânant & dont ils jettent les écailles au visage des tortillons de leur connaissance. Les bourgeois, eux, se fendent de pain d'épice de Hollande, plaqué d'écorce d'orange & de véronique que leur vendent, avec des saltations de pantins, des commères hommasses & mafflues.

Les plus avisés font des emplettes utiles & tombent en arrêt aux étalages de dinanterie, d'outils, d'instruments de labour, de hardes, de sabots. Les blaudes, les vestes, les souquenilles & les hoquetons, brandillent suspendus à des tringles. Les sarraux ballonnent comme déjà remplis par les dos ronds des clients; les grègues dé velours évoquent dans leurs plis renflés les structures charnues & les larges mouvements des bouleux qu'elles culotteront plus tard.

- De la fourmilière monte une lourde odeur d'échauffé que l'air humide ne parvient plus à dissoudre, & qu'entretiennent les bousculades des allants et venants. Des bandes de gobelotteurs chassent à travers la mêlée, à la file, chacun les mains posées sur les épaules de celui qui le précède ou bien, bras des-

sus bras dessous, tenant la largeur de la rue, battant des jambes & provoquant des collisions fantastiques. Les guenipes énervées par les chatouilles se débattent en vain & malgré le brouhaha on entend résonner des baisers furieux plantés à même les lèvres par leurs poursuivants.

Dans les bouges les cuivres exécutent des loures discordantes sur lesquelles sabotent gravement les couples rustiques couvant des réveils féroces sous leur torpeur apparente.

Cependant, vers la nuit toutes ces sensualités se laissent moins facilement réfréner, les appétits se sont tournés des salaisons & des victuailles fumées de la foire vers la chair fraîche & vivante. Les rivalités se mettent de la partie. La porte d'un cabaret s'ouvre ; deux hommes, presque deux enfants, — un portefaix & un garçon de ferme — viennent rouler sur le pavé, étroitement enlacés, ne formant plus qu'une seule masse spumeuse, ensanglantée, les nippes en loques, décoiffés, déchaussés dans la lutte. Et au milieu du hourvyi des spectateurs plus amusés que terrifiés par la bataille, des cris aigus de la guenuche pour qui se massacrent ces passionnés, partent, à deux pas de l'attroupement, des détonations de carabines Flobert avec lesquelles de flegmatiques fantassins hollandais, oranges & bleus, sont en train de moucher des chandelles de suif & de se faire une pro* vision de cigares jaunes pour la journée,

Comme tous les ans, Kees Doorik & ses compagnons prenaient leur part de ces scènes extravagantes. Ils montèrent & descendirent plusieurs fois les deux kilomètres de baraques, le nez bâillant â la friture, les yeux écarquillés, les oreilles bourdonnantes. Le bourgmestre Sap, un luron, pénétïadans la loge d'une « grosse femme ». Les camarades l'attendaient à la sortie & ce fut une explosion de gaieté parmi « ceux « de Dinghelaar — Kees excepté, car il devenait dolent, trouvant déjà trop longue sa séparation d'avec la fermière, — lorsqu'il se déclara volé, prétendant que sa baesin, à lui, rendrait quelques

livres de mollets & de cuisses à la géante. Puis Teun Sap trouva que « son ours commençait à danser », figure par laquelle il exprimait son envie de manger. Il faut croire que ce cavalier seul était contagieux, car les autres ours suivirent l'exemple de celui du bourgmestre, ce qui décida les hommes à entrer tous ensemble dans une auberge où ils se regoulèrent d'œufs au lard & de fromage de Hollande.

Il faisait déjà noir que les pifres étaient encore attablés. Ils avaient accompagné la lippée de force litres d'orge & de Louvain. Kees dût leur rappeler le rendez-vous pris avec les Andries.

Le Moerjan est situé en dehors de la région bâtie de Putte, sur un coin de la chaussée, à cinq minutes de l'église hollandaise. Lorsqu'ils arrivèrent dans la vaste salle de l'estaminet, "la baesin Cramp, les Andries, le cousin & la cousine Stevens, quelques invités des villages voisins s'étaient déjà installés. Parmi ces derniers se trouvait un étranger que Kees eût promptement remarqué. C'était un gaillard d'une vingtaine d'années, large d'épaules, engoncé, fessu et pattu, avec un visage rond & briqueté, du son plein les joues, une grande bouche charnue, des cheveux d'un blond filasse bretaudés, un nez carlin et polisson, des yeux pers & enjôleurs. Kees vit d'un mauvais œil que ce déluré, la casquette posée sur le coin de l'oreille, portant un veston, une chemisette blanche & une cravate, comme un signor de la ville,

faisait la belle jambe aux côtés de la veuve Cramp. Il lui débitait des propos égrillards dont elle paraissait s'amuser beaucoup & ainsi encouragé le muguet oublia longtemps son bras passé autour de la taille de la commère. Janneke, toujours à son rôle, observait comment la Boule-Crollée avalait l'intrus, aussi, s'empressa-t-il de communiquer à Kees ce qu'il savait des conditions & du caractère du gros garçon.

Jurgen Faas était le fils unique d'un fermier de Beirendrecht qui, attendant l'héritage paternel, fainéantait & vagabondait, toujours disposé à soutenir la réputation de sa paroisse dans la bataille des demilitres, cela, au grand chagrin de l'ancien comptant s'aider de lui dans son commerce. Découragé par les extravagances du batteur de pavé, le vieux Faas aurait presque souhaité qu'il tirât un mauvais numéro à la conscription ; mais Jurg n'en fit rien. La chance l'ayant favorisé, le gaillard menait de plus belle sa vie dissipée. On lui pardonnait beaucoup à cause de l'argent qu'il aurait plus tard & surtout à cause de la prodigalité avec laquelle il le dépensait d'avance. « Un si bon garçon ! » disaient de lui les gens de son village & du pays à la ronde. S'il avait voulu s'établir les occasions ne lui eussent pas manqué. Mais Jurrie entendait garder sa liberté d'aller en garouage aussi souvent qu'il lui plairait ; de promener son inconstante & sensuelle personne partout où il s'agissait de faire carrousse : aux plantureux « teerdagen », — ou

— gô —

jours de consommation des confréries — aux kermesses à boudins & à « couquebaques », aux fêtes patronales des bourgades du polder & des dunes. Cette fois son flair de gourmand l'avait mené chez ses amis, les Stevens, où il avait été de frairie en même temps qu'Annemie, les Andries & Quantité de cousins et de cognats des hôtes. Ce monde s'était partagé les fins morceaux d'un cochon gras, depuis les oreilles jusqu'à la queue. Ils avaient eu raison ensuite de plusieurs platées de riz au lait & au safran, saupoudré de cassonnade. Puis, comme il fallait faire descendre cette charge, on l'arrosa d'un tonnelet d'orge double, une orge de kermesse. Aussi, les convives du baes Stevens étaient-ils tous d'humeur hilarante & expansive.

Dans la salle, hommes & femmes s'entassaient autour des tables & devant le comptoir. Les pompes à bière gloussaient sans trêve; les pipes ardaient continuellement, les verres s'entrechoquaient, les consommateurs se distribuaient des tapes amicales, et sous les poutres noircies du plafond trois fois séculaire, dansaient des colonnes de fumée mêlées à des évaporations de houblon & d'alcool.

Deux jeunes paysans vinrent à entrer. L'un portait sous le bras un cochonnet vivant acheté à la foire. La bestiole rose & potelée comme un populo grelottait, apeurée, grognon nante. Jurgen Faas houpa l'homme au cochonnet, un manouvrier de Stabrœck :

— ÔT —

— Hé, Jan-Fiip ! Flip le Roux, par ici ! Com : bien vends-tu cet apôtre !

— Ce n'est pas avec le 'ducat qui tourmente la doublure de tes braies que tu l'achèterais, Jurg le Blanc !

— Doucement, Flipéké. Avec ce que contient ma besace je puis payer le cochonnet & son maître.

Et se rejetant en arrière, plongeant au plus profond de son gousset, il jeta sur la table un écu de cinq francs.

— Cinq petits francs ! Un porc entier ? Pas un jambon ! dit Flip.

— Tous les quatre, l'ami, il me les faut... Mettons six francs & prenons un verre ensemble, allô! Baesin ! deux verres ! Est-ce dit ?

— Huit ou rien ! Jurgen !

■ — Damné d'entêté ! Enfin, va pour huit francs.

En possession de son emplette, il se mit à taquiner la bête. Il l'empoignait à deux mains, approchait le nez du groin carné, soufflait des bouffées de tabac dans ces petits yeux inquiets.

Annemie intercéda :

— Quelle idée d'acheter cette chétive bestiole ! Elle sera morte avant d'arriver à Beirendrecht.

Mais Jurgen entendait se divertir pour ses huit francs. A un moment donné, il trouva désopilant de lâcher son amusette sous les jupons de sa voi e. Alors comme la veuve se défendait le loustig pré-

tendit reprendre l'animal & se laissa couler sous la table. Les femmes crièrent à la fois. Le polisson glissait les doigts par-dessus les jarretières en reniflant bruyamment. La baesin essoufflée, luisante, à force de se démener sur sa chaise, était plus que les autres l'objet de ses entreprises.

— Gnouf ! Gnouf ! c'est le cochon, disait-il en pinçant les mollets résistants.

La salle entière s'esclaffait à ce manège. Les lurons poussaient leurs coudes dans les côtés de leurs compagnes ; les regards s'allumaient, des mains gourdes se perdaient parmi les corsages.

— Hi ! hi ! c'est le cochon ! répondait l'écho dans tous les coins aux protestations des commères.

L'animal s'était sauvé depuis longtemps à l'autre bout de la pièce. Alors chacun se mit de la partie. On lui donna la chasse & les danseurs imitant ce Jurgen ébouriffant, chiffonnaient hardiment leurs partenaires.

Au plus fort de l'assaut une table fut culbutée, les verres roulèrent à terre, brisés en pièces.

— Partons ! dit Wannes Andries que la bonne entente entre cet éventé de Beirendrecht & sa linotte de sœur commençait à préoccuper. On s'ébranla. Mais Jurgen réclamait son cochon. Le souffre-douleur avait profité de la sortie d'un buveur pour s'esquiver par l'entrebâillement de la porte.

— - Bah ! Le jeu est fini. On a ri pourtant !...

remarqua philosophiquement le boute-en-train.

Ils s'acheminèrent vers le village. Le tumulte forain arrivait à son paroxysme. On l'entendait gronder dans le lointain où les quinquets des étalagistes piquaient de taches rouges l'ombre opaque.

Jurgen marchait à côté de la fermière :

— Baesin Annemie, que pensez-vous de moi ?

demanda-t-il à l'affriolante femme.

— Vous êtes un particulier pas mal cocasse) répondit-elle, mais je les aime ainsi...

— La vie est courte, les kermesses sont rares... On ne rencontre pas tous les jours un sabot qui- vous chausse !

Elle donnait sa sanction à ces vérités par monosyllabes & par soupirs ; rêveuse, troublée. Au fond, ce garçon moufflard & charnu faisait mieux que l'amuser, commençait à lui plaire. Jurgen s'enhardissait :

— Baesin !... dit-il tout à coup, sur un ton qu'il s'efforçait de rendre goguenard, mais qui révélait une certaine émotion, baesin, si une solide dirne comme vous voulait d'un paroissien comme moi, le curé de Dinghelaar parviendrait à nous aider. Est-ce pas ?

— Voilà des bêtises ! fit-elle, jouant également l'indifférence. Ainsi parle toujours le célibataire après boire !

L'autre tint bon :

— Moquez-vous, mais ne dites pas non, baesin.

Il n'est coquin endurci qui ne se corrige. Et la conversion est douce opérée par un gentil confesseur !

— Grand enfant qui parle en puceau ! On a le temps à votre âge.

— Écoutez... murmura- t-il vous y songerez... Une idée. Comme j'ai fort méchante réputation, si vous me mettiez à l'épreuve? Pour commencer, je « jouerais au domestique » ? Et, peut-être en m'appliquant, descendrais-je de la soupente du vacher dans l'alcôve de la maîtresse ?

— On sait que Jurgen Faas aime à rire !

— Non, là franchement vous me convenez et pour parvenir à vous plaire, je m'amenderais et deviendrais le modèle des travailleurs... Un véritable agneau de douceur & de sagesse... Mon père vous devrait ce miracle... Encore un heureux que vous feriez!...

Elle n'eut pas le temps de répondre. Comme ils regagnaient les premières baraques, déferla à leur rencontre une longue traînée de garçons & de filles de la ville, la main dans la main, gambadant & criant à tue tête :

— Sa pater Kiesfer !

Sa pater Kiesfer! est le premier vers d'une ronde populaire dans laquelle l'esprit frondeur des anversois se moquait en pleine terreur espagnole des faiblesses galantes des moines, leurs inquisiteurs.

La petite troupe a voulu se garer. Mais la

chaîne fond sur eux ondulante, comme une bète à mille pieds. En un instant, les paysans bousculés, séparés les uns des autres, sentent leurs mains prisonnières dans des mains inconnues, sont introduits de force dans le tourbillon.

— Sa pater Kiesfer ! clament les drilles.

Et voilà que l'immense serpent se replie, la tète agrippant la queue, & se met à tourner autour du monument de Jordaens. Tous ceux de Dinghelaar : le Millédiue lugubre, exhalant ses giries ; Janneke pleurnichant; Kees atrabilaire; & le gros Teun Sap, riant, & la ronde mère Sap, & les Stevens, & Loke, et Bella, & Mie elle-même, entrent bon gré mal gré dans la ronde, contraints par leurs partenaires improvisés, vociférant les couplets trois fois séculaires.

Le hasard veut que Jurgen soit resté seul avec la statue au milieu du cercle révolutionnant. Gagné par le vertige général il bat des entrechats, tricotte, chasse & déchasse, se livre à des jetés battus de disloqué et plus il lève haut la jambe, plus fort mugit et tournoie la sarabande. Ils chantent :

Bon père choisis céans La nonnette préférée Retire-la de nos rangs!...

C'est Jurgen le bon père. Il ne se fait pas répéter l'autorisation. Son choix s'est bientôt fixé. Qui aurait-

U bien pu distinguer avant la veuve Cramp ? Au moment où elle passe devant lui, il l'enlève, l'enlace, et valse avec elle autour du monument, tandis que la meute les enferme eux-mêmes dans son mouvement giratoire. Le Millédiue a beau se cabrer pour empêcher ce scandale, tourner il doit ; ses jambes de criquet s'agitent malgré lui, les poignets de fer de ses yoisins, — deux forts des Docks, — l'y obligent; plus il se regimbe, plus leurs doigts loupeux le broient, & lorsqu'il crie : « Au secours ! » la chanson féroce couvre sa voix.

Maintenant ils braillent :

Trois fois il faut qu'on m'embrasse Avant de sortir d'ici

. Et aussitôt trois baisers résonnent. Si, comme le veut l'usage, ce n'est pas le non nain qui les donne, en revanche il les reçoit du hardi frater, avec une complaisance si visible que Doorik a senti comme les deux pointes d'une fourche rougie au feu qui lui entreraient dans le cœur. Il doit se taire. De quel droit interviendrait-il ? Wannes au moins peut hurler. Crie, bave, tempête, vieux Wannes ! On n'entendrait pas Dieu tonner.

Le geste à défaut de la musique des deux baisers du couple, opère avec une autre autorité sur çe§

faquins, ô lamentable Wannes ! Ce fut le signal d'une embrassade générale. Tous les compagnons cherchèrent leurs compagnes ou trop impatients s'emparèrent de la première venue. Ainsi baesin Sap bouqua un géant barbu, un lamaneur au cuir saumàtre ; Loke rassasia de ses joues bouffies les tendresses gour. mandes de deux cigariers, une poissonnière énorme sauta au cou de Wannes, & le groin du vilain apôtre fourragea un instant entre les deux vagues de cette poitrine de matrone.

Clameurs de triomphe, féroces étreintes, cris de violentées, confusion indescriptible, qui durent dérider jusqu'à la grimace, le rictus hilare du peintre haut en couleur, du héraut tonitruant des amours libres & des franches ripailles !

Cela dura trois minutes au bout desquelles, — quand la horde étrangère eût passé, reformée en colonne serpentine pour renouveler les mêmes prouesses, plus loin, en Hollande, — Doorik, Wannes & les autres réveillés de cette sorte de cauchemar, constatèrent que le Jurgen Faas & la veuve Cramp n'étaient plus avec eux.

Que pouvaient-ils être devenus ?

Le Millédiue se lamentait en jurant qu'on ne l'y prendrait plus, à Putte, & maudissait la racaille urbaine, cause de cette disparition. Ils parcoururent la foire dans tous les sens, mais autant chercher une aiguille dans une botte de foin que retrouver deux

chrétiens dans ce grouillement échevelé de baguenaudiers & d'ivrognes.

Alors, sur la proposition de Kees, ils se mirent à battre les cabarets des trois hameaux, tant au deçà qu'au delà de la frontière. De cette façon on finirait bien par rencontrer les égarés.

Après plus dune demi-heure de recherches, on rejoignit le fils Faas & la baesin Cramp dans un infime débit de liqueurs, aux confins du Putte-Cappellen, vers la Belgique. Ils prétendirent, que fatigués de stationner dans la rue, ils avaient poursuivi leur chemin par la foire. Annemie se plaignait de la bousculade, des désordres causés à sa toilette par leurs rencontres avec des « mizevangers » , des chasseurs de mésanges, aussi enragés que ceux de la ronde autour du monument de Jordaens. Non, sans l'aide du jeune Faas elle ne serait jamais sortie vivante de cette presse. Les dentelles chiffonnées de son bonnet, les plis de sa jupe & de son corsage, jusqu'à son visage défait indiquaient à l'évidence les assauts qu'il lui avait fallu subir dans la mêlée.

Wannes Andries objecta que l'endroit de ralliement était singulièrement choisi. C'était bien la dernière « herberge » à laquelle on eût songé, à preuve que les chercheurs n'avaient franchi ce seuil borgne qu'en désespoir de cause après avoir visité toutes les autres enseignes ! Et ses regards furtifs semblaient attendre des révélations de ces parois blanchies à la

chaux dont le plâtre s'effritait, de l'alcôve en retrait dans la muraille masquée par des rideaux pisseux, de cette porte condamnée pouvant s'ouvrir à la rigueur sur quelque mystérieuse cachette. S'il l'avait osé devant Annemie, le Millédiue aurait interrogé la « tenancière », une petite vieille ratatinée, bise et picotée comme un liège, assise sur un escabeau derrière son comptoir, les yeux bigles clignant ainsi que ceux d'une chouette au soleil.

Jurgen prit en riant la défense du local. Qui ne connaissait pas à Putte & à la ronde lointaine, la boutique de Grietje Dhag, au Chat Vert. Par ces jours de folie où les meilleurs cabarets vous abreuvent de ripopée & de fonds de verres, la buvette modeste de Grietje était un véritable refuge ; on pouvait au moins s'y reposer & boire à son aise une druppel de genièvre authentique, de vieux Schiedam auquel la contrebande ajoutait un piment.

— Hé ! heu ! gloussait Grietje opinant du bonnet. .

C'était vrai pourtant ; si la vieille taupe avait une mine d'entremetteuse, sa marchandise au moins n'était pas frelatée.

Aussi, au moment où Wannes déclara que le moment était venu de regagner Dinghelaar, en voulait-il moins à ce taudion suspect. On prit congé, sur lé seuil, des cousins Stevens & aussi de Jurgen Faas qui logeait chez ceux-ci.

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— Quand nous reverrons-nous ? demanda le blond poldérien en pressant longuement la main potelée de la veuve.

-^ Dieu sait ! Plus tôt que nous le croyons peutêtre?...

— Songerez-vous à l'offre que je vous ai faite d'entrer à votre service ? insista-t-il tout bas à son oreille, & si près que le souffle chaud du fort garçon la chatouilla délicieusement.

Elle ne répondit pas directement :

— Si vous passez par Dinghelaar, n'oubliez pas la Ferme-Blanche ! fit-elle... La bonne nuit !

Wannes Andries prit les devants avec sa sœur ; les Sap exténués suivirent, escortés de Loke & de Trees. Kees restait en arrière avec Janneke.

La nuit avançant, la route commençait à perdre de son animation. Des couples se glissaient furtivement le long des bermes, derrière la rangée de charmes. Des murmures, des gémissements vagues montaient des fossés à sec. Au milieu, sur le pavé en dos d'âne, zigzaguaient des traînées de soulards, coupées par le passage d'un omnibus attardé laissant après lui le sillage rouge de ses lanternes. A mesure qu'on s'éloignait de Putte le charivari des orgues se fondait dans une harmonie de dissonances, triste à faire pleurer.

— Il est drôle, dites, Kees, ce gros Jurgen Faas? marmotta le petit Millédiue, semblant continuer tout

haut ses songeries depuis leur sortie de Putte. Savezvous qu'il ne sera pas un rien riche ce réjoui féru de bonne vie ? La cousine Stevens parlait de trois fois cinquante mille francs... Prompt gars & solide terrien, voilà qui ferait un patron pour la Withoef...

— Tais-toi ! — gronda Kees, que ces paroles torturaient d'autant plus qu'elles étaient l'écho impitoyable de ses propres réflexions, — pour l'amour du ciel, tais-toi, petit !

Et il broyait dans ses doigts crispés le bras maigre du méchant railleur.

Après la kermesse de Putte on pénètre rapidement au cœur de l'hiver. Les œuvres d'été sont achevées dans les champs. Les terres saignées, émottées et fumées, ont reçu la graine nouvelle. Durant plusieurs jours, Kees Doorik ameublit de ses lourds sabots les sillons gâcheux et, endossant le semoir blanc, il se démolit le bras au geste régulier & continu des semailles, à ce large geste qu'on lui envie parce qu'il rapporte exactement la quantité de grain à la distance du jet. La Boule-Crollée a terminé cette opération suprême. Maintenant le polder repose ; le loam argileux a des luisants gras sous le ciel noyé d'averses, et les corbeaux maraudeurs s'abattent par bandes,

croassant, au même endroit où nichaient les alouettes lorsque les blés levaient & blondissaient sous le bon soleil. Voici la Toussaint & l'octave des âmes. Le travail se concentre à l'intérieur des fermes, dans les granges d'où partent des bruits de fléaux & des chansons de vanneurs.

A la Ferme-Blanche, Kees dirigeait le battage et accompagnait les charrois pour la vente. Il lui arriva de faire jusqu'à quatre fois en un jour le trajet de Dinghelaar à la ville ; suivant, en cela, l'exemple de feu Nelis Cramp, le diligent blatier.

Jamais le fidèle Kees n'avait déployé tant d'activité, mais jamais aussi il en avait été si mal récompensé.

Ce n'était plus de l'indifférence, mais bien une aversion manifeste que lui témoignait maintenant la patronne. Les claustrations de l'hiver, les soirées longues & hâtives, le retenaient plus souvent au travail sous les yeux de la fermière. Elle se livrait à un système de tracasseries, devenait défiante & tatillonne, se plaisait à chicaner le maître valet devant ses subordonnés. Kees patientait & se rattachait à une dernière idée consolante : Jurgen Faas, en qui son instinct avait deviné le rival, n'avait plus mis le pied à la ferme depuis la rencontre de Putte. Kees aimait à croire que les privautés prises par le suborneur ne tiraient pas plus à conséquence que d'autres extravagances de kermesse. Le confiant ami pouvait

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aussi attribuer la bizarrerie d'humeur de sa baesin à des causes naturelles. Annemie semblait souffrante : les couleurs de ses joues pâlissaient ou des rougeurs trop vives enflammaient ses pommettes ; souvent, le matin, ses yeux étaient cernés, ses paupières battues ; à certains moments elle s'attelait à la besogne avec une ardeur fébrile ; d'autres fois, une fatigue, une nonchalance soudaine, l'immobilisaient durant des heures entières, maussade, frileuse, sous le profond manteau de l'àtre, les pieds aux chenets, les regards arrêtés sur les bûches flambantes.

Un matin de février, comme la baesin & les gens venaient de déjeuner :

— Quelqu'un a-t-il retiré des œufs ? demanda-telle, en promenant des yeux défiants autour de la table.

Janneke, les garçons & les servantes, se défendirent d'avoir visité le poulailler. Kees seul s'était tu, jugeant inutile de répondre à une interrogation qui ne pouvait s'adresser qu'aux valets en sous-ordre.

Mais Annemie ne l'entendait pas ainsi.

— Et vous, Kees ? fit-elle.

— Moi , baesin ? s'écria le garçon , tout abasourdi par l'interpellation.

— Eh oui, vous ! Les œufs ne sont pas une denrée moins tentante pour vous que pour « eux autres », je suppose...

— Baesin , vous savez bien que depuis votre

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entrée ici, je n'ai pas mis une fois la main dans les paniers des poules.

— Le crime ne serait pas grand d'avoir levé les œufs ce matin ! Mais, du moment que vous le niez je dois vous croire...

— Du moins, jusqu'au jour où vous me surprendrez à mentir ! répondit Kees, blessé par cette réticence.

— Bon ! bon ! On vous apprécie à votre valeur, maître Kees ! Encore, la maîtresse a-t-ejle le droit de surveiller ses sujets, sans doute?... J'entends regarder de plus près à votre besogne... Car enfin... ces œufs ils s'y trouvaient ; hier soir j'en comptai neuf...

Kees sortit, mais quelques minutes après, lorsque les autres domestiques se furent retirés & dispersés & qu'Annemie resta seule, il entra dans la chambre.

Il avait sur le cœur, lui, le désintéressement même, ces doutes qu'elle venait d'élever gratuitement sur sa probité éprouvée, devant ces garçons de charrue & ces botteleurs, ces filles de basse-cour & ces manouvriers, aussi infimes qu'envieux, qui devaient se gausser de lui à cette heure, heureux qu'on confondit le chef d'attelage avec leurs personnages équivoques.

Il trouva la fermière assise dolente devant le foyer, le dos tourné à la porte. Les réflexions de la fantasque femme étaient si absorbantes qu'elle ne l'entendit pas s'approcher.

— Baesin Annemie !...

A l'accent triste & sérieux. de cette voix de Kees Doorik elle tressaillit & se tourna vers lui, une expression de contrariété passant sur sa figure tirée.

— Ah ! je vous croyais au champ ? Qu'y a-t-il encore ?

— Baesin, dit-il, depuis quelque temps j'ai cru remarquer que j'étais de trop dans cette maison. J'ai d'abord voulu me persuader à moi-même que mes yeux & mes oreilles me trompaient... Ce que vous venez de me dire ne me permet plus de douter... Vous m'en voulez, baesin Annemie! Eh bien, je viens vous demander la permission de m'en aller,... tranquillement, sans querelle. Je perds le goût du pain que l'on mange à la Ferme-Blanche...

— A votre guise, mon garçon... J'entends rester maîtresse. Si vous ne supportez pas d'observation, cela ne marchera plus... Je ne vous arrête pas...

Elle avait prit un ton colère & impatient :

— Baesin Annemie ! dit Kees, je vous ai offensée un jour, pardonnez-moi ; j'avais rêvé... L'ami fidèle a pu s'oublier ; le domestique ne manqua jamais à ses devoirs. Le domestique méritait mieux de vous... Je partirai...

— Ecoutez, Kees, fit-elle avec plus de douceur, remuée malgré elle, autant vous le dire une fois pour toutes... Oui, il vaut mieux vous en aller... J'ai deviné vos idées... vos yeux les trahissaient... Tout

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cela était impossible , mon pauvre soukelaire !

— Vous-même, vous n'y avez jamais songé, Annemie ? interrogea-t-il, la gorge serrée.

Elle éclata de rire, d'un rire aigu & faux,

— Sa ! vous êtes donc plus malade que je le croyais ! Mais, innocent, on nous enverrait tous deux à Gheel...

Puis, s'attendrissant de nouveau, avec cette compassion superficielle dont jouent les femmes les moins pitoyables :

— Vous êtes un brave garçon... un fidèle, un bon aide... Tenez, ce que je vous disais tout à l'heure, c'était pour vous engager à partir. Ah ! si encore vous aviez un nom ; le nom de vos parents... peut-être!... Savez-vous qu'on a jasé sur notre compte ? Mon « bon nom » est atteint. Je ne vous accuse pas de cela ; mais, je mentirais en vous disant que je n'en ai pas souffert... Vous avez raison, il vaut mieux nous séparer. Quittez-moi ; quittez le village même. Och Kees ! faites cela par amour de moi... Songez à Nelis Cramp, votre bienfaiteur, ne troublez pas le repos de sa veuve!... Je ne vous chasse pas, vous comprenez, je vous donnerai de l'argent...

Elle pleurait en commençant, elle geignait maintenant ; ses paroles étaient celles d'une femme prudente qui a tout pesé, tout mûri, tout décidé. L'allusion aux bienfaits de Nelis Cramp arracha au naïf garçon sa dernière illusion.

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— Oui, dit-il amèrement, vous avez été bons tous deux ! J'aurais tort de me plaindre et « je sortais de mes sens » en m'imaginant des choses. . . qui n étaient pas. Cest bien fini... Adieu donc, baesin, je pars... Gardez votre argent... Vous ne me devez rien, pas vrai ? Moi je vous dois tout, & l'argent & l'affection. La place est libre. Un beau fils avec des écus et un nom de famille peut se présenter. Je vous le souhaite, baesin.

Il se roidissait & sortit sans trop chanceler. Elle le rappela, honteuse, mais il avait déjà gagné sa soupente au-dessus de l'étable. Là, hébété, chantant avec des hoquets d'ivrogne une chanson joyeuse de Peter, le ménétrier, il nouait dans une vieille pièce de cotonnade à carreaux ses pauvres nippes de paysan à gages, de pauvre diable, de soukelaire, comme elle l'appelait dédaigneusement, deux trois livres dépareillés, & ses économies, quatre cents francs au fond d'une chaussette de laine.

L'après-midi comme Wannes Andries stationnant dans la cour de la Ferme-Blanche discutait avec sa sœur la valeur de poules campinoises dont il voulait lui endosser trois couples, le nom de Kees Doorik fut prononcé par le Millédiue :

— Kees pourrait les chercher ce soir encore !

— Kees est parti ! dit résolument Annemie.

— Kees est parti ! répéta lentement le matois, puis il resta la bouche bée, avec une expression de surprise si comique que la fermière ne put s'empêcher de sourire quoique énervée & ayant le cœur à l'envers depuis le matin. A la ferme, personne n'avait appris encore le congé du premier valet ; Janneke lui-même l'ignorait.

— Cela vous étonne tant que cela ! reprit Annemie.

— Milledieux ! Vous avez été bien pressée... Le garçon avait des qualités ; on n'agit pas ainsi avec d'anciens serviteurs ; puis, on consulte ses amis...

— Ne m'avez-vous pas conseillé de me débarrasser du sujet ? Ma réputation courait des dangers, prétendiez-vous. Eh bien, alors ? J'ai profité de la première occasion ; nous avons eu des mots à propos de l'ouvrage. Il s'entêtait, je lui ai fait entendre que la porte était ouverte. Il a compris. Voilà qui est bien fini !

— En attendant vous vous trouvez sans maîtrevalet ?

— Oh ! Pas pour longtemps. J'ai quelqu'un en vue !

Le Millédiue n'en pouvait croire ses oreilles recroquevillées. Non-seulement on chassait les valets sans l'avertir, mais on en embauchait de nouveaux sans le consulter davantage. C'était . une rébellion ouverte contre sa tutelle !

Et il n'était pas à bout de surprises :

— Et cette personne que vous avez en vue, peut-on savoir son nom ?

— Sans doute ; vous la connaissez : Jurgen Faas de Beirendrecht.

Elle le nomma sans trembler, même avec insistance.

— Jurgen Faas ! Mais, c'est impossible ! s'exclama Wannes en agitant ses longs bras au-dessus de son chef blême. Autant valait garder l'autre, un simple qui ne vous compromettait que dans les radotages des vieilles ; tandis que ce capon ci...

— Me perdra effectivement ! voulez - vous dire... Vraiment, frère chéri, je dois entendre de jolies choses de votre part... Écoutez, que je vous ouvre à mon tour ma pensée... Je suis fatiguée d'être traitée comme une petite fille. Sur vos suggestions je viens de renvoyer cet « enfant du pauvre », votre bête noire d'hier & votre toquade d'à présent... Qu'arrive-t-il ? Au lieu de me féliciter, vous me regardez comme si je portais la tête des petits géants de l'ommegang de Borgerhout... Puis, ce sont des grossièretés. Grand merci !... Dorénavant j'en ferai à ma guise.

— Annemie ! Malheureuse ! balbutia le tuteur tout pantois, vous entendrez raison avant que ce dissipateur mette le pied ici. En quoi ce fainéant de Beirendrecht vous touche-t-il ? Choisir pareil vaurien quand tant de travailleurs manquent de pain !

Vous voulez donc vous ruiner!... Non, il ne franchira pas ce seuil, j'en réponds...

— Et moi je vous dis qu'il viendra ; & dès demain... Au besoin j'irais même le chercher... Ne / m'avait-il pas offert ses services le soir de notre der- *

nière promenade à Putte !

— Innocente ! qui prenez au sérieux les bourdes de ce moqueur !

— Et j'ai raison. D'ailleurs, il faut qu'il vienne... absolument... Entendez-vous!

Ces paroles étaient prononcées avec tant d'âpre énergie que le Millédiue, ébaubi, recula de deux pas et n'ajouta plus un mot.

Quinze jours après, à la profonde surprise de tout le pays, ce réjoui de Jurgen Faas entrait comme valet de confiance à la Ferme-Blanche.

Quant à Kees, dès le lendemain de son départ de chez Annemie, il avait pris du service chez Lamme Servyn, notable fermier des Trois-Sentiers.

Et Wannes Andries convaincu que ses lamentations pas plus que ses menaces ne produiraient d'effet sur sa folle de sœur, feignit d'accepter la situation nouvelle, mais ruminait, en attendant, des projets hardis pour en finir d'un seul coup avec ces domestiques de mine avenante, capables de souffler aux petits Millédiue les écus du vieux Nelis Cramp.

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