JtiL- .*..-..,.-... . . t^r . Sl-Jk
Mis en belle humeur par cette perspective, le jeune Millédieu se dirigeait, sifflotant & sautillant, vers le cercle qui s'était formé autour de Jurgen, lorsqu'il avisa Kees Doorik, immobile, adossé au mur des Trots-Tilleuls.
Kees Doorik avait assisté cette fois au supplice de l'oie avec un intérêt plus cruel encore que le malfaisant gamin. A plusieurs reprises il avait refusé de s'enrôler dans la confrérie des Gansryders, ne dissimulant pas devant ceux qui l'invitaient, sa répulsion pour ce carnaval stupide & barbare. Aujourd'hui, la jalousie & la haine l'empêchaient de compatir, ainsi qu'auparavant, au sort de l'oie immolée, une déshéritée comme lui. Au contraire, il aurait voulu prendre sa part de la tuerie. Cela lui revenait de monter Kouss, et avec cette vaillante bête il eût plus proprement que ce bonasse intrus de Beirendrecht, décapité la volaille. Kouss le connaissait mieux que ce présomptueux poldérien. Kees t'avait-il soigné, hé noiraud ? Le domestique se rappelait ces soirs au temps des labours où après avoir retourné toute la journée la terre près de l'Escaut, on remisait chez l'éclusier la charrue ou la herse pour épargner au brave Kouss la peine de convoyer le lourd ustensile à vide jusqu'au logis, par les chemins vicinaux, & de le charrier le lendemain au même androit. Kouss, sensible à ces égards de la part de son compagnon d'attelage, le payait en remplissant ces soirs-là, l'office d'un
cheval de selle & galopait d'une traite vers le chantier de la Ferme-Blanche. Mais Kouss avait sans doute oublié cet heureux temps, sinon comment pouvait-il tolérer sur son dos cet étranger, ce spoliateur ?
Kees s'imaginait, à un moment donné, que c'était lui qui montait la fringante bête et, à la fin de la partie, que c'était encore lui qu'on acclamait. Seulement, au lieu d'une tète d'oie, il brandissait le chef veule & poupard de Jurgen, ses doigts s'agriffaient dans la maudite tignasse de lin & il aspergeait la foule du sang débagoulé par les artères de son ennemi ; il aspergeait triomphant, sans craindre plus que le gros Jurgen Faas de salir les lustrés habits des Pâques !
Janneke réveilla le somnambule d'une tape sur l'épaule & lui souffla dans l'oreille :
— Bien joué, n'est-ce pas? C'est tante Mie qui sera fière de la victoire de notre Jurgen. Tenez, la voilà qui arrive pour lui souhaiter proficiat... Il a le sac aujourd'hui, il paie tout : le manger & le boire. N'importe, j'aurais préféré pour roi des Gansryders de Dinghelaar, un ancien habitant de la paroisse, toi, par exemple. Jurgen Faas est encore un étranger. Comment « l'avez-vous » chez Lamme Servyn ?
Moins d'ouvrage & plus de pain peut-être qu'à la Withœf, hé ?
Kees, importuné, fit un geste d'impatience. Jan-
neke se sauva, mais, à quelques pas, il lui cria de son aigre fausset :
— Ce soir, on dansera à la Corneille. Le bourgmestre le permet. Tante Mie viendra...
— Va-t-en avec la foudre ! gronda Kees en faisant mine de ramasser une pierre.
Pendant ce colloque les cavaliers entouraient le vainqueur, agitaient leurs panaches, & reprenaient dans la ballade le couplet de circonstance :
« Notre roi nous accompagne : la boisson ne manquera pas...
« Et nous le couronnerons, notre roi, d'un bandeau d'or le plus fin. A boire ! Heisa ! »
D'autres criaient : «Vive Jurrie! Vivat à Jurg! »
Le poldérien, tout glorieux, étendit sa main sanglante ; on fit silence.
— Amis, clama-t-il, je vous accorde un quart d'heure pour rentrer les petits chevaux ; après quoi, chacun se rendra à la Corneille où le roi vous attend la fourchette & le verre en main !
— Bravo! Hourrah! gueulèrent les dix-neuf sujets du nouveau monarque. « C'est accepté !» & se débandant, tous tournèrent bride vers leurs écuries.
Il y eut une longue accalmie dans le village.
Sur la place la corde du gibet de l'oie balançait légèrement au vent humide qui achevait de disperser les plumes & le duvet ensanglantés arrachés à la bête. L'heure du midi appelait les buveurs vers leurs foyers d'où montaient en tirebouchonnant les fumées bleuâtres. La soupe attendait Kees chez Lamme Servyn, son nouveau maître ; mais il n'avait pas faim et, au lieu de se diriger vers les Trois Sentiers, près de l'église, il tourna le dos au village & s'engagea dans les champs.
La plaine s'étendait morne, bornée à l'ouest par le remblai de la digue. Les soles gavées d'engrais fumaient sous les morsures des labours. Elles étaient séparées par des fossés, des sentes plantées de peupliers & d'aulnes où s'accrochaient comme des ouates les flocons de brume -flottante. Les hochequeues se pourchassaient déjà parmi les haies en travail. Une
vague douceur se répandait dans l'air, une tiédeur moite qui appelait le sang à fleur de peau, causait des éblouissements, chatouillait les narines comme la mousse d'une bière frais tirée. Kees éprouvait plus que jamais ce flou des fièvres accompagnant les transitions des saisons. Les regards du jeune homme erraient machinalement sur l'étendue. Il se disait que bientôt le seigle & l'épautre pousseraient. Les verrait-il lever cette année dans les emblavures autour de la Withoef ?
Il s'attendrissait au souvenir des besognes d'an tan.
Il se représentait ces jachères grasses dans lesquelles l'homme travaille presque constamment courbé, le pied pesant sur la bêche pour la faire pénétrer plus avant. Et c'était lui-même, qu'il revoyait piétinant l'alluvion qui adhère aux sabots, vêtu d'un pantalon aussi brun que le tuf, sans blouse, les bras de sa chemise de baie rouge sortant des emmanchures du gilet bis. Jurgen Faas qui le remplaçait possédait-il comme lui l'ouvrée du maître laboureur ?
Avec mars s'ouvre l'époque des semis de pois et de féveroles. Kees n'avait point son pareil pour planter les perches & démolir les couches usées au moment opportun.
Et, enjambant les mois de'printemps & le commencement de l'été, la pensée de Kees se reportait à la période des récoltes. Là-bas, dans le Polder, aux ardeurs du midi, on s'étendait sur le dos, lç§
jambes en compas, avec le champ moissonné pour matelas, la meule parfumée pour oreiller. Combien il méritait largement cette sieste! Comme U travaillait après la trêve nécessaire ! Qui pourrait dire le nombre de faucilles ébréchées par lui, & combien de fois ses pouces pelés par la tâche avaient dû faire peau neuve. Non, Jurgen Faas qu'il distançait par son ouvrée, resterait tout à fait en arrière de son redan & de son andain ! Jamais ce balourd n'abattrait autant d'arpents de blé que lui !
Et il revenait à la femme. Pourquoi avait-elle troublé cette vie obscure & utile ? La campagne suffisait à Kees ; Annemie avait rompu l'harmonie entre le simple cultivateur & la glèbe cultivée, sa première maîtresse. La nature prolifique dédaignée pour cette créature sans entrailles, se vengeait. Elle se dérobait à ses revenez-y, c'est près d'elle seule qu'il aurait pu se retremper. Aussi maintenant la mort lui serait meilleure que la vie.
Les jappements d'un chien tirèrent Kees de sa songerie désolante. Il se trouvait dans la cour de la Ferme-Blanche, devant la niche de Spits. Le fidèle reconnaissant l'ancien valet, tirait furieusement sur sa chaîne pour lui faire accueil. Un couple de pigeons roucoulaient au faîte du toit. Une poule, prisonnière dans sa mue d'osier, appelait à elle ses poussins pépiants & ahuris.
Kees marcha vers lçs étables ; la porte étant fer-
mée il cogna. Un hennissement familier lui répondit. Kouss reniflait l'odeur du cher camarade à travers la brique & la planche. Et les ruminants réveillés mêlaient leurs voix graves à celles des deux bêtes préférées. Kees éprouvant pour le quart d'heure plus de douleur que de haine, flatta longuement de la main le bon Spits.
L'habitation même dormait abandonnée. L'heure des vêpres venait de tinter au clocher, là-bas. La baesin & Paulke assistaient sans doute à l'office. Alors, remué jusque dans les moelles, devant ces murs où, s'étaient écoulés dix années de sa yie, il éprouva le désir de revoir sur-le-champ celle qui l'avait étrange pour toujours de ce toit qui l'abritait avant elle. Il embrassa dans un long regard noyé l'ensemble de la ferme & rentra délibérément dans le village. Il se proposait de marcher à la rencontre de la baesin & de lui dire un dernier adieu ; puis, il partirait loin de Dinghelaar, comme elle le lui avait conseillé.
Le soir tombait.
En passant devant. la Corneille, dont les vitres venaient de s'illuminer, il entendit les rires & les cris des Gansryders, que couvraient les éclats de voix de Jurgen Faas. Il n'en fallait pas davantage pour que toute sa résolution l'abandonnât & que les idées de vengeance reprissent le dessus. Il pénétra dans l'estaminet.
Attablés depuis le midi, les vingt gaillards n'avaient cessé de bâfrer & de godailler. Ils avaient englouti d'imposantes platées de carbonades aux oignons, de saucisses aux choux verts, sans omettre l'oie, un peu maigre, un peu coriace à cause du supplice, mais très passable avec son accompagnement de bardes & de compote aux corinthes.
Jurgen payait largement sa couronne en papier doré. Il prenait un ton autoritaire pour commander la bière, lançait des bordées de jurons & son poing tombant sur la table poisseuse faisait tintinabuler les demi-litres à peine remplis aussitôt vidés.
Les Gansryders trinquaient, tiraient d'opaques bouffées de leurs brûle-gueule, se trémoussaient, jubilaient aux. sorties tonitruantes de leur monarque.
Fatigué de la pipe, le prodigue demanda des cigares. La caisse circula & tous voulurent y puiser à la fois. Les doigts de Huib le vacher rencontrèrent le fond de la boîte, & il protesta, réclamant sa part que Hein Vlogel avait volée. Alors, tous tombèrent sur le meunier & le fouillèrent, non sans le pincer. Hein protestait en ricanant. Il finit par restituer deux cigares à Huib delà « Tremblaie ».
Cette contestation avait fait sortir les « garçons » de leur torpeur de ruminants.
— Spel! Musique! Spel! cria Jurgen Faas.
Les musiciens, trois utilités de la fanfare Amicitia, un trombone, un piston & un bugle, n'attendaient que
Cet ordre du roi. Ils se juchèrent avec leurs chaises et leurs pupitres, sur une tablé poussée dans un coin, entre la fenêtre & la cheminée.
— Hardie ! clama Jurgen.
On débarrassa la place au milieu. Et, sans préluder, les cuivres ronflèrent poumptata, poumptata, marquant un mouvement de valse. Jurgen le Blanc se déhanchant, donna un coup de poing dans le fond de sa casquette afin d'en élever l'échafaudage, la coiffa sur l'oreille, se tapa la cuisse, et, le cigare au coin des lèvres, les mains en avant, il sautilla vers cette nabote de Siska avec laquelle il se mit à tournoyer.
Aussitôt ce rousseau de Chiel Daenens empoigna la mère qui s'obstinait à rester derrière le comptoir.
La valse en était à sa première moitié, lorsque ce furet de jeune Millédiue rapporta que la tante Cramp rôdait à la porte avec Paulke & Lena Porter du brasseur.
— Qu'on les amène ! Baesin Annemie doit une danse au roi ! s'écria Guile Servyn, fils du nouveau maître de Kees, un adolescent joufflu découplé comme un homme fait.
Les frères Dras, exécuteurs des ordres de Jurgen, coururent arrêter les curieuses qui se laissèrent entraîner sans trop de grimaces. On les acclama.
La valse interrompue recommença. Jurgen enlaçait la taille d'Annemie.
— Non; une polka! Cela fatigue moins! dit la fermière, et, rougissante, elle appuya la tête contre l'épaule carrée du pitaud. La confidence qu'elle lui murmura tout bas, à l'oreille, mit sur la face de pleine lune de Jurgen une expression mêlée de confusion & de fatuité.
— Ah bah ! Ce que vous me racontez là ! fit-il avec tout plein d'intentions dans sa voix de rogomme et dans ses œillades langoureuses, tandis qu'il se passait complaisamment la main sous le menton imberbe.
Puis, retournant à son rôle, il interpella les musiciens qui reprenaient la valse :
— Une polka, sacrement! Une polka, poddoujb!
Le trio obéit, mais le bugle, un novice intimidé
par les jurons du braillard, s'embrouillait, perdait le souffle & la mesure.
Kees Doorik s'approcha du poussif & lui prit l'instrument des mains.
— Donne : l'argent restera pour toi ! dit-il afin de décider le croque-notes.
Il emboucha le bugle :
— Attention. . . Assa !
Cette fois les accords éclatèrent francs de rhythme, nerveux & timbrés.
Kees, avec son autorité de soliste de XAmkitia, battait du pied, disciplinait rageusement ses accolytes.
— Bravo, Kees ! lança sur un ton protecteur ce
damné Jurgen, qui fringuàit aussi bien que le lui permettait sa charge de vivres & de liquide.
Maintenant, tout le monde se mettait en branle. Gil Vandrom dansait avec Lena, Huib Coryn faisait sauter Paulke, la Siska avait passé des bras du roi dans ceux de son amoureux, Sus, le cadet des trois Dras de chez Arrewyn, un gâcheur de maçon déjà très avancé dans son intimité ; quant à Chiel Daenens il s'acharnait à rouler l'énorme baesin de la Corneille.
D'autres, parmi les plus avisés des Gansryders» Boud Arrewyn, Stan Lieter & Guile Servyn avaient réquisitionné des filles du voisinage. Enfin, quelquesuns, les gamins, dansaient entre eux. Dolf Gouda avec Rein son jumeau, Jas Kalf avec Louwe Zanders, Janneke Andries avec ce fou de Hein Vlogel.
Cette dernière paire de drôles dans laquelle le petit Millédiue représentait la femme, faisait l'admiration des buveurs abrutis. Parfois, ils se détachaient, exécutaient des cavalier seul, levant haut la jambe, arquant les bras ; se provoquaient avec des gestes canailles jusqu'au moment où ils s'accolaient pour pirouetter furieusement sur place, la casquette- tombant dansée cou, en se regardant dans le blanc des yeux.
Les talons grinçaient sur le sable du plancher humide de crachats & de fonds de verres. Les jupons ballonaient, les blouses s'enflaient, les chausses & les corsages bridaient, & il s'échappait de ce remous des
— ijg —
odeurs vagues de graillon, de jambon rance & de faguenas.
Les cinq sens de la Boulè-Crollée n'étaient pénétrés que de l'action de la baesin & du Jurrie.
La fermière prenait goût à cette polka furieuse et se prêtait à l'étreinte peu dissimulée du blond Jurgen. Pour être plus à l'aise il s'était dépouillé de ses beaux habits du matin, avait endossé le sarrau, et ne gardait des insignes royaux que sa couronne de carton doré! Celle-ci, passée autour de sa casquette, finit par le gêner & il la jeta dans un coin.
En dansant, les yeux de la baesin brillaient de ce feu qui avait affolé Kees ; ceux de Jurgen nageaient stupides ; il y avait encore du désir chez elle & chez lui presque de l'assouvissement. Elle était rose comme les « belles fleurs » favorites du grand pommier de feu le pachter Nelis Cramp, avec des flammes aux pommettes & de la rosée aux lèvres ; lui, exsangue comme un veau écorché, flageolait sur ses poteaux et, à un moment donné, ce fut elle qui parut diriger cette tonne à bière, cette poche à tripes de Beirendrecht.
Kees semblait remplir le pavillon de son bugle des tempêtes grondant dans sa poitrine. Tudieu, quelles saccades, quel martelé de dissonnances ! Il pressa le mouvement de la polka jusqu'à ce qu'elle se fut transformée graduellement en un galop sauvage qui acheva tous les danseurs & les rejeta, hommes et
femmes, inondés & haletants, au coin des tables, au bord des banquettes.
La soif était revenue & le Jurgen, la main au gousset, recommençait de payer de nouvelles lampées à ses sujets & à leurs danseuses. Il venait de changer son dernier écu de cinq francs.
— Partons, dit Annemie que ce gaspillage commençait à révolter & aussi un peu tourmentée par la présence de Kees : Allô, garçon, « y sommes-nous » ?
— Heu ! heu ! Quel soin la baesin Cramp prend de notre Jurgen ! dit Manus Maus, menacé de se voir enlever le généreux payeur. Et son frère StofFel, aussi pané que lui, ricanait :
— Pas de ça, baesin f Un peu de patience !
— La reine porterait-elle les culottes du roi! ajoutait Chiel Daenens.
Affalé sur un banc, contre le mur, Jurgen repoussa la main que lui tendait la fermière intimidée par ces lazzis :
— - Tout à l'heure ; meilleure de mon sang ! bredouillait-il. Notre lit ne s'enfuira pas !
Elle n'eut garde d'insister en présence du rire formidable qui accueillit cette réplique édifiante et, ayant aperçu son finaud de frère, le Millédiue l'air aussi goguenard que les autres elle lui proposa de le reconduire à la Withœf, ce que Wannes accepta. Si elle était sortie seule, Kees l'aurait suivie. Maintenant, il resta.
Le bugle remplacé par Kees reprit ses fonctions et les danses recommencèrent. Janneke, au courant des desseins paternels, abandonna deux gamins, qu'il était en train de soûler en leur faisant vider le fond des verres à la régalade, pour s'approcher de l'ancien domestique de la Ferme-Blanche.
Kees, cherchant l'ivresse avait bu coup sur coup plusieurs « drupels » d'un méchant genièvre additionné de poivre.
— Grande nouvelle, la Boule-Crollée ! bourdonna la mauvaise mouche. En voilà du frais ! Les bans de Jurgen Faas & de la tante Annemie seront publiés dimanche prochain^ Oncle Jurgen! Oncle Faas! je
m'y prends à l'avance pour que la langue ne me fourche point plus tard.
D'abord, sur ses gardes, craignant un accès de rage chez le gars dolent, il se tenait debout devant lui & l'interpellait de loin ; puis, encouragé par l'inertie de Kees, il s'asseyait sur le même banc, v se glissait toujours plus près, jusqu'à ce qu'il pût lui parler dans l'oreille. Le souffle du faux câlin montait directemeut au cerveau du désespéré. Le petit Millédiue s'était enhardi jusqu'à passer le bras autour du cou de Doorik, & ses chatteries, ses confidences, devenaient plus pressantes. Craignant que d'autres que sa dupe entendissent ses paroles perfides, il portait la main ouverte devant sa bouche. Ses regards furtifs cherchaient parfois à travers le nuage de fumée & d'exhalaisons, ce tonneau de Jurgen qui aurait pu s'approcher & entendre dans quels termes le vilain furet parlait à Kees de son futur oncle. Mais pour le quart d'heure Jurgen ne bougeait pas plus que Kees.
Les insinuations de cette vermine opéraient à l'envi. Elles paraissaient au valet congédié l'écho de ses propres pensées, & il goûtait un amer soûlas à s'entendre répéter les raisonnements qu'il se tenait à lui-même pour justifier ses rancunes. Un grognement sourd, un sanglot dans la gorge, une contraction du visage, apprenaient fréquemment au Judas qu'il avait piqué l'énamouré à l'endroit endolori.
Il finit par le juger suffisamment monté cpntre Jurgen.
— Garde-toi bien, Keske ! De joyeux rêves, camarade !
Et il s'éclipsa, très amusé, à la recherche de l'ancien.
Les musiciens s'étaient tu, on ne dansait plus.
Les buveurs sortaient par bandes de trois ou quatre à la fois, les moins bondés soutenant les autres.
Il ne restait à la Corneille que Kees Doôrik, Jurgen Faas, les Maus & les Dras, les plus altérés des Gansryders, se faisant un point d'honneur de ne pas abandonner leur roi. A ces parasites s'étaient joint quelques gosiers pavés du Coin-d' Argent l'habitacle des terrassiers & des canapsas.
L'ivresse était arrivée à sa période d'abattement et de mélancolie, Jurgen Faas s'attendrissait, mouillait ses paroles, fraternisait à la ronde. Il aperçut Kees, boudeur & renfrogné, et, en veine de générosité, marcha, titubant, vers son rival.
— Sanctus, le Crollé ! Tous amis, hé ? ànonnale poldérien en choquant son verre contre celui de Kees.
L'autre le repoussa & retira son demi-litre.
— Tiens-toi tranquille, dis-je. Garçon, garçon, fais en sorte que tu sois parti... C'est le meilleur conseil que je te donne... Il n'y a rien de commun entre nous.
Cependant, le Jurgen avait son idée fixe & répétait sur un ton de tendre reproche :
— Nous sommes des amis... Tous amis, pas vrai ?
— Va-t-en ! dit le Doorik en employant le mot le plus sonore & le plus méprisant du patois.-
Jurgen s'obstina & s'assit à côté du jaloux, se collant contre lui, à peu près comme l'enveloppant Millédiue venait de le faire.
— Je ne t'ai jamais fait de mal ?
Et, sans remarquer le visage bouleversé de Doorik, le maladroit se mit à parler d'Annemie, de la Ferme-Blanche, de son prochain mariage. S'il avait remplacé Kees sur l'héritage de Nelis Cramp, c'était par un simple hasard. D'ailleurs, à preuve qu'il ne voulait que du bien à son camarade Kees, aussitôt devenu baes du patrimoine, son premier soin serait de reprendre la Boule-Crollée comme intendant. Il en donnait sa parole d'honneur.
Puis, il entra dans le détail de la future & du bien.
Il demandait des renseignements à Kees & le consultait sur l'économie de la borde :
— . Hein, qu'en penses-tu ! Une gaillarde, hé ! Des écus, pas vrai ?...
Et il donnait du coude dans les côtes de son interlocuteur. A la fin, celui-ci n'y tint plus ; les paroles du gros poldérien étaient autant de bravades,-