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co!
et il lui cria dans le visage :
— Tu ne comprends donc pas ? Je t'avais dit de ne pas me parler...
Il se contenait encore, sa nature foncièrement honnête résistait malgré tout à son éréthysme ; mais, à bout de force il se leva pour fuir, appréhendant des explications tragiques.
Jurgen, que cette retraite contrariait, le retint par la blouse.
— Lâche-moi ! cria Kees. Ne me touche plus !
— Ta main, alors ? fit l'autre plaintivement* ne voulant pas comprendre.
Kees répondit par un juron & sortit. Jurgen le rattrapa dans la rue :
— Je veux que nous soyons amis ! rabâchait-il.
— Ces fadaises continuent, oui?... Nous sommes deux, Jurgen, & je te dis, crois-en mon avertissement : Ne me tente pas ! Tu joues un jeu dangereux, garçon, en ce moment... Tu ne sais pas combien il est dangereux ce jeu... Voici ton chemin, à gauche ; moi je continue. Dieu aie pitié de nous !
— J'irai où bon me semble ! répliqua le Gansryder.
Par une nouvelle manifestation de la boisson, il devenait hargneux & agressif à son tour :
— Je te suivrai. Me cherchés-tu querelle? Dis le franchement alors?... En effet, c'est comme si nous « devions peler un petit œuf ensemble ! ».«.
— A la bonne heure, Jurgen ! dit Kees avec un '\ rire atroce, j'aime mieux t'entendre parler ainsi. Ces enfantillages n'étaient pas de saison. Montre que tu es un vrai « kerel » ! Nous allons nous comprendre. Ah! tu veux régler, arrive alors...
Kees pressa le pas. Jurgen, qui l'avait lâché, marchait, à côté de lui, presque droit maintenant.
Ils entendirent s'ouvrir la porte de la Corneille. Sur le seuil, Rik Dras, se faisant un porte-voix de ses mains, les héla :
— Laoûla! hé les hommes ! Jurgen, Jû û û...rie! Halli delidelô !
Ils étaient déjà trop loin pour qu'il put les apercevoir. Ils se gardèrent de répondre, & s'engagèrent à gauche, dans les champs écrasés d'opaques ténèbres» que les feux des fermes ne piquaient plus. La nuit fermée régnait déjà depuis des heures. Un vent presque tiède, haletant comme une haleine, agitait les rideaux de trembles. Le terreau du Polder détrempé par les dernières pluies de l'hiver s'enfonçait sous les pas des marcheurs, tous deux muets à présent.
Ils arrivèrent au pied de la Digue.
— Si nous nous arrêtions ! dit Jurgen Faas.
— Comme tu veux!... dit Kees, & il reprit, cédant à une dernière bonne pensée : a Nous pourrions nous entendre peut-être... Tu sais qu'une grande injustice m'a été faite & que tu me menaces d'un tort plus grand encore. Jurgen Faas, Jurrie, sois
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bon ! Renonce à Mie Cramp ! C'est moi qui te tendrai la main & me dirai ton ami... Aie pitié ! Je l'aime !
— Pour qui me prends-tu, Keeske ? Un franc garçon n'a qu'une parole : Je suis engagé. D'ailleurs, en quoi cette reculade avancerait-elle tes affaires ?
— Tu le demandes ! Mais c'est ma vie en ce monde, c'est mon salut dans l'autre que tu me rendrais !
— J'en suis fâché pour toi, camarade, mais elle ne t'aimait pas ; la place était libre; j'en profitai, nondekeu !... Oh! la place est prise à présent, trop bien prise... Voyons, là, sérieusement, tu ne consentirais pas je pense à t'attribuer mes œuvres?...
Kees se prit la tête à deux mains, ne voyant plus rien, n'entendant qu'un grand fracas dans son cerveau démoli :
— Que dis-tu là, Jurgen Faas !... Répète, pour voir... J'ai mal compris, n'est-ce pas ?
— As- tu vu, pauvre compagnon, comment elle me parlait à l'oreille avant la danse !... Ce qu'elle me disait, soukelaire ! Rien qui te concernât, mon garçon... Tout simplement que je serai père...
— Oh non, Jurgen chéri !... Dis-moi, tu te vantes.*. C'est impossible !
— Trop réel au contraire ; écoute plutôt... Il y a cinq mois nous nous sommes rencontrés à Putte, où vous nous avez perdus, Annemie & moi.,.
Resté seul avec elle & le diable me tentant je ne me suis pas contenté de la regarder... Voilà tout.
L'impitoyable fat éclata de rire avant de poursuivre :
— Attends quatre mois encore & tu verras... .Ah ! le compte y est, à partir d'octobre... Quatre & cinq font neuf ou l'instituteur de Beirendrecht a menti... Tu peux le vérifier sur tes doigts.
Il se tenait les flancs, dépouillant toute contrainte, jubilant au souvenir de sa conquête.
Kees ne pouvait plus douter.
— Ah les cochons! ah la sale chienne ! hurla-t-il. C'est donc vrai qu'elle l'aimait... Alors à nous deux... Toi, il faut que je te tue...
Et reculant de quelques pas, il prit son escousse pour "fondre sur lui. L'autre, aux trois quarts dégrisé, avait eu le temps « de se mettre en garde & d'un pochon décoché entre les deux yeux, il repoussa l'agresseur. Kees ne sentit rien, quoique les poings de son adversaire, noués comme des loupes de chêne, lui eussent enlevé toute une pelure de chair au front. Il revint à la charge.
Agile & nerveux, il avait tombé deux ans auparavant, dans ce Putte maudit, un lutteur de profession, un grand allemand aussi velu qu'un loup. S'il parvenait à saisir son adversaire à la taille, c'en serait fait du pataud.
Jurgen, lui, se fiait à sa pratique du pugilat pour
tenir le furieux en respect. Et en effet, deux ou trois attaques de Kees, qui tournait autour de lui, furent vigoureusement repoussées. Mais la vigilance du Poldérien se lassa, les feintes de ce brunet dégourdi le déconcertèrent & brusquement il se sentit étreint à bras le corps, enlevé du sol, puis couché sur le dos.
— God ver !... sacra-t-il en tombant ; & il n'acheva pas.
Kees touchait à son but, quoique le désespoir prêtât une agilité, des nerfs nouveaux au Gansryder. Terrassé, Jurrie se débattait comme jamais oie n'avait gigoté à la corde. Il cherchait à crever les yeux au signor, à le mordre, à le prendre aux cheveux, ou à introduire le genou entre ses jambes pour lui broyer le bas-ventre. Peine perdue, Kees tenait ferme & ne se laissait pas atteindre. Us roulèrent plusieurs fois, l'un sur l'autre, entrelacés, rendant de l'écume, perdant du sang. A ce manège les forces de Jurgen s'épuisaient, pressé dans les bras broyeurs du Doorik, il haletait.
— Attends ! Maintenant ton affaire est faite, camarade ! disait le vainqueur. Le jeu de l'oie est fini... Tous les jeux sont finis, mon roitelet. Jeux d'amour & le reste... Nous arrivons de Tord-le-Cou. Hou ! hou !
Jurgen se sentit perdu. Il put arriver à la poche de son pantalon & en retirer son liercnaar, son inséparable jambette. Kees, dçvenu félin, lui avait accordé
:â dessein cette facilité & il le désarma plus rapide- 1
ment encore que l'autre s était armé.
Ce fut la fin.
Il lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écar- ]
•ter les vêtements du malheureux au-dessus de la -ceinture pour que la lame ne rencontrât pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime supplia :
— Och Kees!... Ne le fais pas! Pitié? Ah maie!..,
Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau. D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses cris & de l'autre il lui labourait les flancs, -en se servant de son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder & en criant : « Harrè ! Et vlan, et encore! »
Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour I
le faire taire complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lier rois dans la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un flot de 1
sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent, rigides, refroidissant. Rien ne remua plus.
Kees resta vautré quelques instants sur cette masse presque vide de sang, qui avait été le jovial
Jurgen Faas. Puis, il se secoua ainsi qu'après une besogne fatigante. Gêné par sa blouse aussi imbibée que celle du cadavre, il s'en débarrassa & la jeta sur ce visage blanc comme une lune d'hiver dont les yeux devaient le fixer dans l'ombre. Laissant là cette dépouille piteuse dont il gagnait peur , il courut sans se retourner, tout d'une traite jusqu'à la Ferme- Blanche.
Spits gronda.
— Tout beau, Spits, c'est moi ! dit Kees à voix basse. Le chien rentra dans sa niche. Kees tira un seau d'eau du puits, se lava sommairement le visage et les mains. Il fredonnait entre ses dents qui claquaient :
« Nous arrivons de Tord-le-Cou, hou! hou!
Entendez-vous pleurez la petite bête !»
La porte de la grange était ouverte. « Le mauvais dome'stique ! » murmura-t-il en songeant à l'immolé. Il se laissa tomber comme une masse sur le foin odorant & dormit aussitôt à poings fermés.
Le coq chantait déjà.
Derrière le moulin de Zander Vlogel , - vers Eeckeren, un ruban rose, lamé d'argent, soutachait le bas dé l'horizon où allait apparaître le disque rougé du soleil.
La baesin éreintée par la polka extravagante de la veille avait dormi comme une souche & ne se leva qu'au grand jour. Elle fut surprise en inspectant le chantier, la grange & l'étable de ne point rencontrer Jurgen Faas.
— Ho ! hé ! le Rik paresseux ! cria-t-elle à plusieurs reprises. Elle grimpa l'échelle conduisant à la soupente où logeait le domestique.
— Jurrie ! Jurgen ! répétait-elle à mi-chemin de son ascension, un scrupule machinal l'arrêtant. Ne recevant pas de réponse elle monta encore :
— C'est la boisson ! songeait-elle. Allô, la besogne n'ira pas aujourd'hui.
Arrivée au faîte, elle souleva la trappe, passa la tête au-dessus du plancher, appela.
Le lit vide n'avait pas même été défait. Les habits du Gansryder étaient jonchés ça & là.
— Où peut-il avoir dormi ? se demandait la jeune femme mortifiée & inquiète. Au bord d'un fossé ? Sous une table de la Corneille ?
Elle redescendit à reculons.
Au bas de l'échelle, en se retournant, elle reçut comme un grand coup dans la poitrine
Devant elle se trouvait Kees Doorik, la figure traversée d eraflures sanguinolentes, des bouillonnements rouges & caillés dans les cheveux, en manches de veste, les pantalons déchirés trempés de boue. Il la regarda, croisant les bras, jouissant de sa stupeur.
— Vous ne reverrez plus le Poldérien ! dit-il. Elle porta la main à son cœur, puis se cacha le
visage dans son tablier bleu, défaillante, devinant l'affreuse vérité & ne trouvant rien à dire à l'assassin.
Cependant une rumeur s'élevait dans la campagne. Les exclamations se répercutaient d'un coin du village à l'autre. La nouvelle volait de porte en porte, ameutant les âmes. Janneke envoyé à Stabroeck, s'en revint de toute la vitesse de ses jambes, heureux d'être le premier à raconter l'affaire à la veuve Cramp.
Du plus loin que sa voix portât, il criait, déjà époumonné :
~ Tante! Tante! Notre Jurgen a été fait capot. On Ta trouvé près du Bouleau -d'argent sur le champ de Rob Maes...
Il courut dans la maison, cherchant Annemie et continuant de glapir :
— On croit que c'est l'œuvre de Kees... Le vâgabond n'est pas rentré cette nuit chez Lamme Servyn. Il est sorti de la Corneille à trois heures du matin avec notre Jurrie... Rik Dras de chez Arrewyn les a appelés; puis il est sorti pour les rattrapper, mais il£ avaient disparu...
Enfin il pénétra dans l'étable.
A la vue de Kees il s'arrêta court, pris à la fois de terreur & d'allégresse, pouvant à peine en croire ces yeux.
. — Eh bien ? Qu'attends-tu vermine ? C'est bien moi, Kees Doorik...
Janneke remis de son trouble, rebroussa jusqu'à la porte charretière et, les mains en entonnoir devant sa bouche, il appela :
— Hé! les hommes, par ici... Nous le tenons... Arrêtez ! Meurtre ! Et comme ils n'arrivaient pas assez vite il faisait de grands moulinets avec ses bras pour les talonner.
Quatre hommes accoururent, quatre des Gans-* ryders du voisinage : Huib Coryn, Manus de chez le bpurgmestre, Chiel Daenens & Hein Vlogel le fils du meunier. Eux aussi avaient dû cuver leur bière & le
bruit tragique les avait surpris au saut du lit. Ils s'approchèrent de Kees. Janneke rassuré par ce renfort osa les suivre.
— Personne ne l'épousera ; elle ne sera plus à personne ! murmurait Kees impassible, ne montrant aucune envie de s'enfuir ou de résister.
Le garde champêtre Mile Pomp, déjà allumé par le genièvre, se présenta suivi du bourgmestre, le gros Flip Sap, l'air toujours hilare malgré lui, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Le magistrat & le garde discutaient pour savoir où l'on conduirait le criminel en attendant la gendarmerie & le parquet. Le garde faisait valoir qu'à la maison communale il serait facile de diriger le procès-verbal.
— Mais... mais... qui pourrait croire cela de ce garçon !... soupirait Flip en cherchant sa respiration.
Entre temps la foule avait envahi l'aire de la Withoef, la marmaille du village se faufilait jusque dans l'étable, on se bousculait pour apercevoir ce monstre de Kees inspirant autant de curiosité que d'horreur.
Le petit Millédiue s'amusait mieux encore qu'à la course de la veille. Un sang autrement précieux que celui de la volaille donnait cette effrayante teinte de rouille aux chausses brunes du valet. Et, ricanant, il témoignait à ce saigneur de Kees une sollicitude ironique :
— Dis donc, la Boule-Crollée, mon grand ami, te voilà propre ! On part pour l'herberge de la rue des Béguines ;... tenue par le gouvernement... Bon voyage, Keeske chéri ! . . .
Annemie, assise sur les échelons, dérobait toujours son visage & répétait secouée par des sanglots :
— God !... God !... God !..
Ce fourbe de Wannes Andries, n'osait pas rire, mais il en éprouvait autant l'envie que son digne aîné. Il prenait sa mine de croque-mort, se tenait aux côtés de sa sœur pour lui prodiguer des consolations que celle-ci ne paraissait pas entendre.
Dans les groupes, Hein Vlogel raconta comment on avait ramassé le corps du pauvre Jurgen, du roi d'un jour des Gansryders, comment il était tourné, une jambe repliée sous l'autre, — quelle couleur avait son visage, le nombre de trous qui le criblaient. Et remués par ces détails les villageois vociféraient : « Tue ! Tue ! A mort le Doorik ! »
La tribu du Millédieu, au grand complet, raccolée par le grand frère, se distinguait par ses cris sauvages.
— Une corde ! demanda Chiel Daenens.
Ce rousseau de Chiel Daenens, le fils du « batteur de cuivre », était le premier cornet de YAtnicitia et le voisin de pupitre de Kees, le soir aux répétitions. -L'apparition de la face généralement moufflarde & maintenant allongée du franc camarade,
faisait passer brusquement dans le cerveau malade di| meurtrier, comme devant l'objectif d'une lanterne magique, les paisibles images de jadis :
C'était — le jeudi à huit heures, — après le tra.vail — le local : devant les pupitres peints en verts disposés autour du billard, sous les six lampes à pétrole suspendues au plafond, les musiciens debout, tournant le dos aux auditeurs, — membres honoraires, — qui fumaient, buvaient, conversaient, dans les coins ou manipulaient des cartes graisseuses. En jouant les exécutants fermaient les yeux & leurs faces en ballon se gonflaient comme un soufflet. Aux pauses, ils retournaient les instruments, dévissaient l'embouchoir, pour leur faire rendre la salive...
C'était encore un jour de sortie dans le village, un lundi de kermesse, ou une tournée à Cappellen,une excursion à Brasschaet. La phalange des trente* deux membres actifs marchaient par rangs de quatre au rhythme des pas-redoublés. Ils se dandinaient en appuyant d'un mouvement d'épaule chaque temps fort de la mesure. De petits va-nu-pieds, sains comme des fauves; des faneuses, à l'œil hardi, au rire argentin, dansaient en se tenant par la main, devant et derrière le cortège. Après la grosse caisse suivaient les membres de la commission, importants, endimanchés, les insignes à la boutonnière, emboîtant le pas sur celui des fanfares. Ils défilaient par les grandes routes où leur bande soulevait des nuages dé pous*
sière; par les sentiers, entre les blés mûrs, hauts sur tige; & lès flambées du soleil incendiaient les larges pavillons des tubas, accrochaient des escarboucles le long des tuyaux serpentins des trombones. Devant la porte des estaminets affiliés à la société, par un baes payant de sa poche ou par un des gars payant de ses poumons, la fanfare se déployait en croissant, le chef au centre. Alors, tandis qu'on exécutait un morceau concertant, les notables pénétraient déjà dans la salle. Le président — un monsieur — passait devant et recevait sur le seuil, des mains de la servante, grosse et ronde comme un blaireau, le premier verre de bière auquel il l'invitait galamment à tremper ses lèvres, ce qu'elle faisait en rougissant très fort & en épiant du coin de l'œil Moske le bombardon, son promis, un espiègle riant de ses confusions sarrs^ négliger une réplique.
Les clameurs « Tue l'assassin ! » redoublaient et tiraient la Boule-Crollée de ces évagations :
— Écoutez-moi, mes amis! La partie était loyale, je l'assure... Il vous le dirait lui-même... C'est Jurgen qui ouvrit son îierenaar contre moi... Je me suis défendu ! .
Une huée couvrait ces protestations.
— C'est ce qu'il faut expliquer à ces messieurs d'Anvers, mon garçon! fit doctoralement Wannes Andries avec un mauvais sourire & tout plein de menaces dans sa mine trigaude.
On tardait de prendre la direction dé la mafeoa communale. L'échevin Arrewyn rapporta que là logette réservée aux malfaiteurs, devait être déblayée de la provision de charbon & de pommes de terre du secrétaire Lieter. Le cachot n'avait jamais servi comme tel. C'était la première fois depuis un demi siècle qu'un crime pour du bon se commettait sur le territoire de Dinghelaar. Et encore, était-ce l'œuvre d'un étranger à la paroisse. L'exaspération des paysans faisait cra indre que le meurtrier fût écharpé en route ou même extrait de cette geôle, peu solide au dire d'Ârrewyn. Les envies & les inimitiés qui avaient grandi avec les condisciples de Kees mais auxquelles la conduite irréprochable du garçon n'offrait point de prise, se réveillaient maintenant implacableSé Et on entendait, mêlées à cette épithète d'opprobre « assassin », les injures & les sobriquets d'antan : « Maudit bâtard ! Rebut de signor ! Fils de chienne ! »
— Voilà le curé ! annoncèrent plusieurs voix.
La meute d'aboyeurs que le garde champêtre et deux ou trois gars contenaient à peine, recula de quelques pas ; le haro se calma.
Un prêtre en cheveux blancs, avec une physionomie douce & réfléchie approchait péniblement, appuyé sur sa canne à bec de corbin. Ses paroissienâ s'écartaient pour lui livrer passage & les hommes étaient leur casquette, non sans le regarder d'un air
sournois voulant dire : « Hé ! curé, vous né vous attendiez pas à celle-là ! »
C'était, en effet, le même prêtre qui avait habillé Kees à sa première communion & lui avait appris ce catéchisme où il est dit :
Homicide point ne seras.
Alors que tout le village abreuvait d'injustices le garçonnet exilé de la ville, ce paria était le favori du saint homme.
Qu'allait raconter ce juste au pécheur? Elles ricanaient en-dessous les charitables ouailles. La rencontre était édifiante.
Le curé s'approcha de son triste protégé, — il venait de voir l'autre à la morgue du cimetière, — et il dit à Kees : « Malheureux enfant ! Dieu ait pitié de toi ! » Sa voix grave restait tendre & compatissante quand même. Le maudit retrouva des larmes et courba le front. Chose qui fut reprochée longtemps au prêtre, il étendit les mains comme pour l'absoudre.
Puis, son clair regard bleu habitué à fouiller les consciences, se dirigea vers la femme accroupie derrière le meurtrier, & vaguement il devina à qui revenait la grosse part des responsabilités dans cette maie œuvre.
Sur l'avis du pasteur on se décida à conduire ail* leurs le prisonnier. Enfin, deux gendarmes t dont urj
brigadier, étaient arrivés dare dare de la frontière. Chacun de ces soldats, la carabine en bandouillère, le bonnet de police à floche blanche sur l'oreille, prit Kees par un bras.
— Permettez, camarade ! dit l'un deux, wallon gouailleur, en tirant une paire de menottes de sa poche. Au contact des uniformes le gars comprit et frissonna. Il se laissa attacher les mains.
— En route ! commanda le brigadier en lui donnant légèrement de la crosse entre \es épaules.
Kees marcha presque décidé. Une poussée se produisait dans la foule. Les gendarmes imposaient à la curiosité des paysans. Derrière l'ancien valet çle la Ferme-Blanche marchaient le curé, le bourgmestre, l'échevin & le garde.
En traversant le chantier Kees Doorik se tourna encore une fois vers sa baesin trop aimée. Appelée, poussée par une force mystérieuse, elle s'était traînée jusqu'au seuil de 1 etable , & maintenant , elle s'arrêtait, comprenant ce à quoi le regard navrant du misérable faisait allusion.
Elle revécut en une minute ce soir de la rentrée des moissons où de cette même place elle l'avait suivi, le travailleur dispos & nerveux, s'en levant désirable sur le mur empourpré par le couchant.
Aujourd'hui aussi elle le contemplait fascinée & même lorsqu'il se fut détourné, ses yeux de somnambule ne pouvaient se détacher du pauvre diable