‹ Kerkadec, grade-barrièreChapitre 1 sur 4 · Kerkadec, grade-barrière · texte numérisé non relu

Kerkadec, grade-barrière

Quand un homme encore jeune, naguère tout meurtri du misérable essai de la vie, se retrouve tout à coup dans la société , calme, délivré du joug, tourné définitivement vers les espérances réalisables, il y a toujours pour lui dans l'évocation des souvenirs tristes une sensation raffinée, artistique, étrange, fermée au commentaire banal, quelque chose qui ressemble à une joie douloureuse. Je connais ces sortes de joies, parce que j'ai ces sortes de souvenirs.

Un jour — il y a de cela une dizaine d'années — je lus pour la première fois une page de Léon Cladel. J'avais vingt ans, l'âge où le

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cœur, tout ensoleillé de poésie, conserve religieusement la vibration subtile du juste et du beau, la douce saison humaine où l'on voudrait avoir mille bouches pour mordre jusqu'au sang, pendant une éternité, le sein rose et nu des belles Chimères qui passent en chantant. J'étais en prison pour avoir écrit un article bien flamboyant, avec des éclosions de cocarde rouge au bout de la phrase, contre un général d'opérette et d'état de siège qui se consolait de n'avoir pu prendre des villes en prenant des arrêtés au détriment des écrivains. Les murs de la geôle ont une épaisseur morale qu'on ne saurait trop comparer à l'épaisseur matérielle du mur de la Chine; mais la pensée franchit tout , le Verbe se fait chair, c'està-dire journal, brochure, livre, et sous cette forme il s'introduit quelquefois dans la cellule, pêle-mêle avec les oiselets qui, tout en voletant autour des barreaux, se partagent le pain émietté. Les œuvres écrites en plein air, de l'autre côté du monde, au milieu de la glorieuse lutte pour la vie, refont au prisonnier un foyer, une famille spirituelle, un bon coin de lumière où il se repose dans l'acceptation de la douleur, avec la résignation d'un vieillard

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qui se chauffe au soleil. Lire, c'est communier, et ceux qui souffrent le plus communient le mieux. Une strophe de Victor Hugo apporte un battement d'ailes dans la cage de pierre; une chronique de Banville, romantiquement épanouie dans le triomphe des mots à aigrettes, fait flotter çà et là, sur les murailles froides et grises, je ne sais quoi de tangible qui a des reflets d'azur et d'or. Je reçus un matin la visite d'un guignol, signé Richepin, et cela me mit du rêve sur la planche pour une huitaine de jours. Je reçus, une autre fois, la visite des Va-nu-pteds, de Léon Cladel, et l'éblouissement dure encore!

Quel était-il donc, ce Léon Cladel? Sans doute quelque va-nu-pieds lui-même ! A coup sûr quelque vaincu saignant de sa propre blessure et de toutes nos défaites à nous !

Sous sa phrase magistrale, impeccable, orgueilleusement élargie dans l'harmonie sévère des lignes, j'avais surpris un tressaillement sourd, terrible, qui me rappelait nos latentes indignations socialistes; et il m'avait semblé que je découvrais un paquet de cartouches sous un bloc de marbre ciselé par Phidias. M'abandonnant à l'imagination, véhicule impon-

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dérable qui opère la rencontre des âmes dans le bleu, je m'étais créé un Cladel, un Cladel à moi et pour moi, dans ce domaine spécial du rêve artistique qui est souvent à mi-côte de la réalité humaine; et comme on ne saurait trop se conduire en dieu quand on pétrit un limon quelconque avec l'intention de lui insuffler la vie, je m'étais créé un Cladel à mon image et à ma- ressemblance : une modestie d'auteur, quoi!

Je me le représentais, dans le claquement des drapeaux, dans le rugissement des cuivres, bataillant, s'insurgeant, grondant aux carrefours, menaçant l'éternel Prudhomme avec son poing encore tout parfumé de la dernière violette cueillie; puis, il s'en allait, pensif, la tête dans les épaules, les mains derrière le dos, à travers la solitude vivante des foules, tourmentant des contours de phrases, esquissant des silhouettes de périodes, guettant le verbe à l'angle des rues, attendri parles enfants qui gazouillent au seuil des portes. Je ne me trompais qu'à demi : le révolutionnaire existe en Cladel; mais il existe surtout à l'état de penseur, et ce révolutionnaire a trop le souci auguste de la forme pour se contenter d'ébaucher Spartacus.

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Unie revient qu'un jeune prêtre, à qui je fus présenté naguère, à bord d'un navire, par une de ces belles nuits de la Méditerranée où la brise a des caresses d'églogue, ne put s'empêcher de me dire en souriant, avec cette malice sacerdotale où perce souvent quelque chose d'enfantin : — Tiens ! moi qui vous croyais grand, beau et blond!... Je ne suis ni grand, ni beau, ni blond, et j'ai toujours supposé qu'il y a de la marge, beaucoup de marge entre Adonis et moi , mais je suppose aussi que le jeune prêtre m'avait mal lu. Moi, j'avais bien lu Cladel, je m'étais pris à l'aimer. comme un frère aîné dont on vous révèle subitement l'existence, et je l'avais vu tel qu'il est : un Christ régence, avant le crucifiement, ou bien, pour quelqu'un qui observerait en artiste capillaire, une sorte de Bonaparte au siège de Toulon, avant l'embonpoint. J'avais tout deviné: l'allure de l'artiste resté un peu paysan, la tournure du paysan corrigé par le bohème, la physionomie du bohème transfiguré en père de famille, et même la mélancolie profonde des yeux fauves, et surtout les longs cheveux roulant en boucles sur la feuille de papier, encadrant le front, taquinant la plume qui court.

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Oh! les cheveux! les longs cheveux ébouriffés, hérissés, tourmentés, en coup de vent, faisant concurrence à l'astre et à la broussaille ! On me trouvera peut-être sévère; mais je suis de ceux qui pensent — une expression d'homme d'État préparant un effet à la tribune ! — que le sacrifice des chevelures est la plus dangereuse des concessions à la bourgeoisie moderne. En politique, couper ses cheveux, c'est couper sa queue : le programme de Belleville a été tué par le cosmétique. Hoquet a remisé son chapeau légendaire au musée des souvenirs de jeunesse; mais il a gardé ses cheveux : je salue Hoquet. Mairie , député socialiste de Narbonne, sacrifia son chapeau et ses cheveux: il n'a pas été réélu. Alfred Naquet a laissé entamer sa toison ; il est sénateur. Dante, modifiant son grand vers de la désespérance, pourrait écrire sur la porte du Palais -Bourbon :

Chi si taglia i capelli!

En littérature, il y a une affinité entre la disparition subite des chevelures connues et l'abandon des braves camarades du temps de misère. La transformation opérée, on a quel-

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quefois encore beaucoup d'esprit, — tout le monde comprendra que je fais une concession à mes contemporains, — mais on a cessé d'être un bon garçon. Méfions-nous des tribuns et des poètes qui nouent des relations avec les garçons coiffeurs !

On annonça un matin, dans une feuille du midi, que je venais de me faire couper les cheveux. — Encore un tour des jésuites! m'écriaije en baissant la tête; et je fus aussi désolé qu'Annibal sur les ruines de Carthage. O reporters, mes amis, dites de moi tout ce que vous voudrez! Dites que j'ai mangé la grenouille de mon comité! Dites que je fais partfe d'une agence de renseignements pour les séparations de corps ! Mais ne dites plus que je me suis fait couper les cheveux! Et si je commets jamais cette faute, rappelez-vous que je vous ai souvent fourni de la copie : ne divulguez pas ma trahison!

J'aurais été cruellement désappointé, si j'avais rencontré quelque part un Cladel peigné à la manière des vers classiques. Ce désappointement me fut épargné. Le jour où les hasards de la vie parisienne nous mirent en présence, nos cœurs se mêlèrent, nos cheveux

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aussi. A présent, lorsqu'il nous arrive d'entrer ensemble, bras dessus, bras dessous, dans quelque grand café du boulevard, les bourgeois nous prennent pour deux joueurs de clarinette qui viennent compter leur recette du pont des Arts. Et je ris sous cape, tandis que mon Cladel, à moitié enseveli sous l'avalanche des boucles entortillées, me lit, avec des roucoulements d'auteur, en scandant la période, en appuyant sur l'épithète trouvée, sur le verbe mis en relief, en modulant sa prose toute trempée de musique et de rythme, quelque chronique attendue par le metteur en pages, quelque chapitre inédit d'un roman qui fera sensation dans le monde des purs amateurs. Ce sont là de bonnes heures dans la vie, quoi qu'en disent les faux raffinés; et cette espèce littéraire existe. Elle ne se contente pas d'exister : elle gâte l'existence des autres. Allez donc raconter à la bande des petits pontifes vos sensations artistiques, votre admiration pour tel ou tel maître! Les uns vous expliqueront que son procédé n'a pas le sens commun; les autres vous renverront à l'école, sur un ton qui n'admet pas la réplique, avec des airs de grands hommes ennuyés. Aux yeux de

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l'auguste M. Flegmard dont les essais dramatiques font, depuis dix ans, des voyages à la Jules Verne à travers les cartons des directeurs de théâtre, Alexandre Dumas connaît à peine les ficelles du métier, Labiche est un simple amuseur du populaire, Catulle Mendès n'a pas la phrase dramatique, et Sardou n'aurait pas produit une seule comédie passable, s'il ne lui avait chipé ses idées à lui, Flegmard. Devant le non moins auguste Vipérin qui a publié deux chroniques dans le Moniteur des Céréales de Seine-et-Marne, Zola tient tout juste assez de place pour ne point rester tout à fait inaperçu. A l'heure de l'absinthe, si on l'écoute avec intérêt, il sera tenté, en parlant de Daudet, de qualifier cet observateur subtil et tendre avec le titre d'un de ses romans : le petit Chose. Aurélien Scholl se répète, Chapron ne cultive pas assez l'alinéa, Wolf exagère le bon sens, Guy de Maupassant a eu le malheur d'arriver trop vite, Fouquier est plus lourd que Sarcey, Vallès est un ancien tonneau de poudre vidé : aucun talent ne trouve grâce devant nos délicats. Ils ont tout compulsé, tout étudié, tout sondé. S'ils rencontraient Shakespeare, ils lui proposeraient familière-

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ment une partie de billard ou leur collaboration; mais tout me fait croire qu'ayant à choisir entre les deux maux il se prononcerait pour la partie de billard, à moins qu'il n'acceptât la collaboration afin d'avoir sous la main le personnage du raté : un type qui sera toujours à refaire!

Pelleport, ce brave Pelleport que nous avons tous pleuré, cet enthousiaste qui s'était donné pour unique fonction de découvrir des poètes en province et de leur distribuer de la gloire à Paris en négligeant la sienne, entra un soir chez moi, tout effaré, la tête encore plus rejetée en arrière que d'habitude, et, me posant la main sur l'épaule, il me dit à brûlepourpoint :

— Est-il vrai que tu pèches par l'esthétique et que tu manques d'objectivité?

Je ne m'attendais pas à un coup semblable : je fus abasourdi.

— Est-ce que je sais, moi? balbutiai-je.

— - Pèches-tu par l'esthétique, et manques-tu d'objectivité? reprit-il avec solennité.

— Je ne connais pas ces personnes-là, continuai-je à balbutier.

— Mais tu connais au moins h subjectivité?

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— Où veux-tu eu venir avec ces gros motslà? On croirait que tu me fais une scène.

— Connais-tu la subjectivité?

— Oui, si ça peut te faire plaisir.

— Tu la connais trop, misérable !

— Je te jure que mes rapports avec elle ont toujours été....

— Tu devrais rougir! En plein café, devant quatre poètes, on a soutenu tout à l'heure....

— Qu'a-t-on soutenu, mon ami?

— Qu'il y a dans tes vers beaucoup plus de subjectivité que d'objectivité!

— Et puis encore?

— Que la subjectivité te perdra!

— Est-ce tout?

— Qu'elle t'a peut-être déjà perdu!

— Pas possible!

• — Que tu as à peine le sentiment de l'objectivité !

— Épargne-moi.

— Et que tout cela tue ton esthétique! J'ai dit.

A partir de cette tragique soirée, Pelleport ne m'aborda plus sans me demander des nouvelles de mon objectivité. « Elle ne va pas mal, et toi? » Là-dessus, on riait. Eh bien, on

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avait peut-être tort de rire ; car, s'il y a quelque chose d'écœurant au monde, c'est assurément le débinage entre gens de lettres.

Autrefois, on se battait sur le dos d'Aristote qui n'y voyait guère plus loin que le bout de son siècle ; aujourd'hui on se chamaille en contestant la personnalité, l'originalité, tout ce qui est la respiration morale de l'écrivain, l'âme de son œuvre. On ne demande plus à un romancier s'il est pour ou contre telle règle, tel ou tel principe littéraire : on lui demande pourquoi il a pleuré, sangloté, rugi. On déshabille la phrase; on analyse les couleurs du prisme à travers une larme; on reproche au poète la quantité d'humanité, de tristesse qu'il porte en lui ; on lui fait expier par des critiques de détail la douloureuse facilité qu'il a d'exprimer d'un seul coup, dans un jet, en dehors des stupides conventions de la rhétorique, ce qu'il a éprouvé, ce qu'il a senti lui mordre la nuque et lui plaquer des frissons sous la peau ; on s'ingénie à découvrir en lui des tendances au charlatanisme,. à l'effet, à la pose ; on fait des enquêtes minutieuses sur le procédé qu'il emploie, comme s'il existait des roublardises cérébrales pour les mâles qui engendrent à volonté; on compte les

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coups de talon qu'il donne dans les flancs de Pégase; on cric : haro sur le baudet! pour peu que le grand cheval ailé l'emporte dans la nue; et Ton n'est pas^fàché, une fois Pégase remis au vert, de savoir à quelle heure et pendant combien de temps le poète a caressé les Muses, là-haut. Est-ce que cela vous regarde, drôles? approuvez ou désapprouvez Tentant, et taisezvous !

Léon Cladel a été tout particulièrement déchiqueté par le débinage littéraire. Pourquoi? L'explication est simple.

Ce fervent adorateur de la nature ne vit pas dans les clans où des étameurs d'auréoles vendent la célébrité au rabais. Réfugié à Sèvres, là-bas, tout là-bas, sous les grands arbres, dans la sanctification de l'homme par le travail, dans la contemplation d'un idéal supérieur aux vaines conceptions d'école, dans la recherche perpétuelle du beau qui est à ses yeux la consécration artistique de l'évolution humaine vers la justice, il se soucie peu d'aller prendre, au milieu de la cohue des cénacles, le mot d'ordre du bel esprit et de l'étiquette. Devant les réputations surfaites, espèces de viols commis sur l'intelligence publique avec les circonstances at-

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ténuantes de la camaraderie et la complicité matérielle de la réclame, il a le haussement d'épaules du bon ouvrier qui a bien rempli sa journée. Ce qu'il lui faut, ce n'est pas des mille et des cents, comme on dit dans le peuple : la sympathie des esprits autour de son œuvre, l'encouragement de quelques amitiés loyales et fidèles, la joie de faire éditer de temps en temps quelque nouveau débarqué de province qui attendait sa part de gloire, un sourire aux lèvres de la compagne aimée, un peu de soleil dans le jardin, la becquée pour les petits ; et voilà mon Cladel content. Dans les salons littéraires, lorsqu'il se dérange pour y faire une rapide apparition, il se tient à l'écart des petits groupes où l'on casse du sucre sur les réputations naissantes; il applaudit, avec sa fière naïveté d'artiste, aux vers déclamés par les jeunes dans la ruisselante clarté des lustres, dans le frémissement musical des éventails ; et quand son poète a été bien applaudi, quand son futur grand homme a bien senti autour de lui le délicieux effleurement des âmes féminines subjuguées par le rythme, on entend Cladel s'écrier, tout heureux : « Hein ! comment trouvez-vous qu'il gazouille, le petit? » Puis,

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si le maître de la maison, qui est le plus souvent un écrivain illustre, apporte chaleureusement son tribut d'admiration au triomphateur : a Je vous Pavais bien dit, reprend Cladel en se penchant vers son protégé, que vous les empoigneriez tous, lui tout le premier! » Cet enthousiasme n'est pas du goût de tous les confrères. « On n'est pas plus bète que ça, vraiment, de s'emballer pour les autres ! — Où diable a-t-on vu un gâte-métier comme celui-là? — Vous ne savez pas, les enfants? Ce pauvre Cladel a mis la main sur une nouvelle nichée de poètes. Cette nichée s'appelle le Portique, le Groupe des jeunes, ou quelque chose d'approchant, et il parait qu'il y a là-dedans des petits extraordinaires : un Léon Vian, un Jean Blaize, un Tribaldy, bien d'autres encore, tous broyant du bleu, tous opérant à Marseille, bagasse! Bref, on n'a plus qu'à bien se tenir! » Et l'on se tord de rire, comme des serpents qui riraient; et l'on déclare que c'est absurde, insensé, grotesque, renversant, tout comme si Molière était là pour prendre des notes.

Cela est triste, assurément; mais ce qui est plus triste encore , c'est d'avoir à constater qu'un certain nombre de ces débineurs achar-

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nés sont des hommes de talent, de beaucoup de talent. La méchanceté littéraire, comme toutes les méchancetés humaines, se greffe généralement sur un peu de bêtise : tel n'est pas le cas pour eux. Est-ce à dire qu'ils ne sont pas tout à fait méchants? Peut-être. Leur débinage est une des formes passagères de l'éternelle blague, et l'habitude qu'ils ont de jouer au scepticisme les excuse à leurs propres yeux. Il ne faut pas oublier, en outre, qu'ils vivent généralement dans un monde hostile à tout ce qui ne lui ressemble pas. Avec sa circonférence d'égoïsme, avec son diamètre qui part des coulisses pour aboutir aux alcôves en traversant les cafés de nuit des boulevards, ce milieu social maintient à distance, nécessairement, fatalement, l'écrivain qui, sans affecter une imbécile pudeur, se conduit en père de famille, loin du scandale quotidien, sachant qu'il a charge d'âmes et de sévères devoirs à remplir. De là des froissements réciproques. De là surtout, à l'égard du solitaire qui a l'air de bouder, une sorte d'exclusion intellectuelle, de veto mis sur son œuvre. On ne lui demandait pas d'écrire le Bousca:>sié, cette fraîche et douloureuse idylle qui a fasciné même l'Académie, puisque l'Aca-

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demie l'a couronnée ; on ne Jui demandait pas de tailler la phrase comme Puget taillait la pierre, dans cette épopée sereine de la force et de la beauté : Ompdr ailles, le Tombeau des lutteurs ; on ne lui demandait pas de créer dans XHomme de la Croix-aux-Bœufs ce type à la fois humain et surhumain du paysan sournoisement tragique, embrassant la haine sur les lèvres pincées de la ruse; on ne lui demandait ni tant d'efforts ni tant de recherches : on lui demandait tout simplement ce qu'il pense du signe frisotté que Bichonnette a sur l'épaule gauche. Il n'est pas allé y voir. Conséquence : Léon Cladel est un sauvage qui ne sera jamais compris. Pour être consacré par ces messieurs, il est indispensable d'avoir un peu chiffonné leurs maîtresses.

A côté des faux raffinés il y a les faux romantiques.

Le romantisme était autrefois une belle cathédrale, avec des tours élancées comme la prière, avec des clochers à jour qui bourdonnaient sans fin. Dans les hauteurs, en plein azur, on entrevoyait des dentelles de sculpture toutes frissonnantes. Des milliers de strophes allaient et venaient, s'abattant sur les frises,

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cognant de l'aile aux chapiteaux, tourbillonnant au-dessus des frontons, et elles n'avaient pas peur, les folles ! même quand elles se heurtaient à cette malicieuse tête de Gorgone qui s'appelait Sainte-Beuve. En bas, sous la profonde voûte, derrière l'autel incendié d'étoiles, on entendait la rumeur énorme de la vie, le cri des disciples se renvoyant le mot de passe : Liberté! La porte restait toute^grande ouverte, et l'on était admis, encouragé, soutenu, fortifié, baptisé dans la religion de l'art, pourvu qu'on eût la foi qui est la jeunesse de l'àme ou la jeunesse qui est la foi du corps.

Aujourd'hui le romantisme est une toute petite chapelle.

C'était une humble église au cintre surbaissé, U église où nous entrâmes...

Oh ! oui, maître ! et le cintre est si surbaissé qu'en vous dressant vous feriez sauter les charpentes de la toiture !

Ils sont là, sur le seuil, une demi-douzaine de bonzes défendant l'entrée, pas assez vieux pour qu'on les respecte, pas assez respectables pour qu'on remarque qu'ils sont vieux, trop

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près de Victor Hugo pour qu'oîi ose les écarter de la main. Ils ont eu du talent, ils en ont même encore de temps en temps; mais ils ont la haine de tout ce qufne tourne pas dans leur ombre ; ils exigent qu'on leur fasse patte blanche et que cette patte soit de velours, avec du « cher maître » au bout. Ils se sont fait une spécialité dans l'art de disloquer les épines dorsales. Aplatissez-vous devant eux , brûlezleur votre encens sous le nez, cet encens fût-il de qualité inférieure : ils vous donneront une niche, vous cajoleront, vous apprendront à sauter pour du pain, et ils compareront le bruit des grelots de votre collier au bourdonnement des abeilles sur l'Hymette. «Ah! le charmant poète que nous avons là! Regardez comme il gambade dans la métaphore et comme il a l'hyperbole léchante ! » Mais si vous êtes de ceux qui se tiennent debout, même devant les dieux — et pourquoi se tenir autrement, puisqu'il n'y a pas de dieu? me disait un jour Schœlcher, cet austère libérateur des nègres, qui rêve quelquefois le rachat des écrivains blancs ; — si vous ne savez pas travailler dans le dithyrambe; s'il vous répugne d'aligner cent fois le même article pour établir la supériorité

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de M. Navet sur Corneille ; si vous vous payez le luxe de dire ce que vous pensez ; si vous êtes inhabiles à vous tailler des coupons de rente dans l'immortalité des hommes de génie, passez votre chemin, jeunes gens! Vous publierez tout ce que vous voudrez : on ne vous discutera pas même et il ne vous restera plus, hélas ! que la ressource d'aller rejoindre Alfred de Musset, ce misérable qui eut l'aplomb d'écrire Namouna tout seul !

Les faux romantiques disent à leurs rédacteurs, quand ils ont des journaux : « Vous ne parlerez jamais de tels et tels qui ne sont ni avec nous ni contre nous ! > Léon Cladel n'est ni avec eux ni contre eux : il est avec lui, et j'estime que cetle compagnie en vaut une autre.

Cela exaspère, tout naturellement, la demidouzaine de bonzes; mais tout le monde sait qu'ils n'ont aucune influence sur la littérature. Ils ont beau diffamer les naturalistes comme ils ont calomnié les classiques ; ils ont beau montrer aux jeunes talents leurs vieilles dents tout ébréchées d'avoir mordu dans Racine : les écrivains qu'ils n'ont pas faits se font tout seuls, les poètes qu'ils ont essayé de décourager marchent

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dans la vie hardiment, avec la triomphante allure des néophytes qui n'ont pas eu de parrains ; et ces vaillants entreront vivants, bien vivants, dans la célébrité qu'ils ont voulue, dussent-ils, pour faire tourner la tête aux passants, emboucher eux-mêmes la trompette de leur renommée. Les temps sont passés où l'artiste, n'osant pas se retrousser les manches dans la bataille, las de tendre sa sébille aux critiques tout-puissants qui ne lui auraient pas jeté un sou de popularité, se laissait tomber sur un lit d'hôpital et se faisait un oreiller tiède d'agonie avec ses œuvres promises à la postérité. A l'heure où nous sommes, après les terribles tragédies de la rue qui nous ont chauffé le crâne et trempé le cœur, nous n'avons plus de foi qu'en nous-mêmes ; nous n'attendons rien, pas même un coup de patte , des illustres chiens couchants qui se prennent pour des lions couchés; nous baisons à pleines lèvres la chimère que nous nous sommes enfantée; et nous allons, les cheveux au vent, les yeux fixés sur le but à atteindre, et nous ne faisons halte que pour saluer, avec Baudelaire, sur son piédestal tout ruisselant de strophes, notre dieu à nous , l'Orgueil , aïeul des révolutions, père de la gloire !

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Quand un romancier fait ce que fait Cladel ; quand il écrit pour les lettrés et pour le peuple ; quand il se débat à la fois dans l'étreinte des réalités sociales et dans la terrifiante préoccupation de la forme ; quand il se sent pris par -le cœur dans la vie des foules et qu'il se sent pris par la tête dans l'incessante recherche de l'absolu; quand il est obligé d'être, à la même heure, au même instant, le prisonnier de son talent, le martyr de son idéal et l'ouvrier de sa destinée ; quand il édifie son œuvre avec la conscience du prêtre qui croit ; quand il rougit en passant devant Rocambole ; quand il est honteux pour son siècle en assistant aux lugubres farces du feuilleton; quand il sacrifie à l'analyse des passions l'enfantine action mélodramatique du faiseur ; quand il considère la plume comme un outil, et qu'il se considère lui-même comme un travailleur qui respecte son outil ; quand il sait que chaque ligne tracée sur la feuille de papier s'achèvera peutêtre en sillon lumineux tracé dans le cerveau d'un être ; quand il se dit en écrivant qu'il y a quelque part, autour de lui, loin de lui, dans l'atelier, dans la rue, partout, des enfants dont il faudra faire des citoyens, des jeunes filles dont il fau-

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dra faire des épouses, et qu'il n'a pas le droit de fêler ces innoeentes et charmantes têtes-là; quand il est, en somme, ce que l'écrivain doit être avant tout, c'est-à-dire un brave homme ; tout se fait obstacle devant lui, tout conspire contre lui, et il a toutes les peines du monde à vaincre les résistances. S'il offre à un journal sérieux quelque roman fraîchement éclos, où le peuple trouverait un reflet de sa vie, un écho de sa douleur, tout en y puisant le goût sévère de l'art, le journal sérieux tenant à sa clientèle, soigneux de sa recette, lui dit avec la froide politesse d'un industriel qui rembarre un commis voyageur : « Mon cher, vous êtes trop littéraire pour notre feuilleton! » Si le roman qu'il présente renferme, à l'instar de Kerkadec, l'impitoyable critique du monopole, la saisissante peinture du prolétariat écrasé sous les grandes compagnies, le refus se complique souvent d'une arrière-pensée, d'un sous-entendu qui n'a rien de littéraire : les grandes compagnies sont si puissantes! la féodalité financière se relie par tant de fils dorés à la caisse du gérant des annonces ! Et voilà Kerkadec en marche à travers les journaux qui le repoussent, les uns parce qu'il a du style, les autres parce

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qu'il ne fait pas sa révérence à ce travail accumulé des maigres, que les gras désignent sous le nom de capital! L'œuvre finit pourtant par se caser; un courageux petit journal la publie, sans biffer une ligne, sans supprimer un cri, n'imitant pas en cela cette omnipotente et malicieuse feuille qui, publiant un roman philosophique de Cladel, s'arrangea pour faire de Fauteur un spiritualiste enragé en coupant la publication juste à l'endroit où éclatait une affirmation matérialiste; une fois l'œuvre lancée, le peuple la lit, la comprend, et s'aperçoit qu'on a toujours raison de soigner sa phrase pour lui; un éditeur intelligent l'accueille, lui fait des risettes, l'habille comme une princesse de la pensée, avec des caractères de choix, du papier de luxe; et, sans ambitionner le rôle de ces justiciers qui encombrent aujourd'hui la place publique, sans colère, doucement, quelqu'un qu'on ne s'attendait pas à voir en cette affaire profité de l'occasion pour jeter dans une préface, sur la nuque des ratés et des bonzes, quelques gouttes d'eau recueillies dans le puits où h. Vérité se cache toute nue> la pauvrette I Il y a des audaces nécessaires, des constata-

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tion9 qu'il est indispensable de faire, môme en s'exposant à passer pour un faux frère dans le camp politique auquel on appartient par un passé de lutte et de souffrance. Eh bien ! j'ai l'audace de constater que le parti républicain, comme l'a si bien démontré M. Emile Zola, n'aime pas la littérature, ne fait rien pour elle. A quoi cela tient-il? Cela tient, non pas à l'idée démocratique envisagée à ce point de vue particulier où se place M. Ernest Renan pour souhaiter la venue d'un bon tyran, ami des arts, non pas à l'éducation inachevée des masses, mais à l'esprit arriéré, sans ressort, sans élan créateur, de cette vieille bourgeoisie qui introduit forcément dans la République une odeur d'arrière-boutique et de renfermé. M. Joseph Prudhomme, même quand il est républicain, reste professeur de calligraphie. Or c'est lui qui règne, lui qui pontifie, lui qui commande nos armées, lui qui pérore à la tribune nationale ; c'est lui qui ricane dans le faciès de tel ou tel ministre, de tel ou tel député de droite, de gauche ou d'extrême gauche, pour peu qu'il prenne à un orateur la fantaisie de piquer une tète à travers la métaphore; c'est lui qui criait à Victor Hugo : « Vous ne

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parlez pas français ! » Les côtelettes de M. Jules Ferry ne sont qu'un ornement théâtral de M. Prudhomme rasé de frais et il y a mieux qu'une ressemblance entre ce type éternel et M. Martin-Feuillée qui, selon l'ironique expression d'un illustre avocat du Midi, ne trouvait jamais les vers assez longs pour célébrer les gloires de l'empire.

Avec le triomphe de l'idée socialiste, nous aurions assisté à la subite éclosion d'une littérature nouvelle, au réveil spontané des foules dans un éblouissement. La tribune qui éternue aurait tonné; la cristallisation des systèmes se serait faite à travers la précision du style ; l'idiote convention aurait été chassée du théâtre ; la scène se serait élargie du côté de la réalité; les sanglots auraient jailli, tout vibrants d'an* goisse humaine; les larmes auraient coulé, autrement qu'en périodes académiques, et la Muse moderne, la Justice, n'aurait pas plus chaussé le cothurne de Melpomène qu'elle n'aurait brandi l'épée de Lagardère, messeigneurs ! Le roman, cette forme si vivante de la littérature au dix-neuvième siècle, aurait peutêtre gagné, sinon en relief, du moins en profondeur; la poésie se serait faite sociale et

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sociable; les désespérés, les scntimentalistes à outrance se seraient suicidés; les bouts-rimés auraient renoncé à s'attribuer la qualité de vers romantiques, et personne ne se serait plaint; les empêcheurs de danser en rond autour du vieux monde coiffé d'un bonnet d'âne auraient été renvoyés à l'ours, brutalement, sans phrases ; et nous aurions eu en manière d'apothéose, là-haut, dans les nuages fermés aux faux rêveurs, l'envolement immense des feuilles de vigne arrachées au Marbre et à la Pensée.

Mais, pas de ça, Lisette ! pas de ça, Marianne ! On nous a façonné une République bien bourgeoise, bien égoïste, bien cantonnée chez elle; et comme elle aurait pu quelque jour s'évader, s'en aller avec les amoureux cueillir des mûres le long des sentiers ou avec les révolutionnaires cueillir une constitution le long des pavés, on l'a murée, sanglée, emmaillottée dans des formules : on a créé pour elle une politique scientifique, rationnelle, expérimentale, — de quoi faire rugir les Muses ! Comme on bourre un mannequin de paille, on l'a bourrée de préjugés contre tout ce qui n'est pas chimiquement établi, mathématiquement constaté; et on a fait figurer dans cette déno-

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menclature du rêve la littérature et le socialisme : deux misères, comme on voit ; mais c'est avec ces misères-là qu'on prépare l'avènement des misérables ! On l'a cadenassée dans une équation. De temps en temps on l'autorise à se mouvoir dans l'espace qu'il faut pour écrire A + B=X. Il y a des enfants qu'on voue au bleu : elle a été vouée au jacobinisme — ce jacobinisme solennel, tranchant, méticuleux, malade du foie, qui croit injurier les girondins lorsqu'il les traite d'artistes. Elle a pourtant son poète, M. Maximilien de Robespierre, rimeur galant de la ville d'Arras ; elle a aussi une esthétique, et cela flotte entre le dernier rapport du préfet de police et le manuel de M. Compayré.

Du reste cette pétrification de la République dans l'esprit bourgeois n'empêche pas la littérature d'être socialiste. Elle l'est peut-être inconsciemment; mais elle l'est, et c'est l'essentiel pour l'avenir : les révolutionnaires sans le savoir sont souvent plus utiles que les doctrinaires barricadés derrière la suprématie des écoles. Ouvrez un roman, n'importe lequel; assistez à une pièce de théâtre, n'importe laquelle; et pour peu que vous ayez d'aptitude

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à étudier le détail, à surprendre l'idée dans le fait, l'enchaînement philosophique à travers l'intrigue, vous serez étonne de la quantité de socialisme qui se dégage de ce roman et de cette pièce de théâtre. L'auteur s'est-il senti une responsabilité dans la révolution en écrivant son œuvre? Pas le moins du monde : il a cédé à la poussée énorme des événements, il a subi les fatalités historiques de son temps, l'influence permanente de l'humanité en travail. Et quand je dis qu'il a fait du socialisme, je ne fais aucune allusion à ce socialisme sentimental, tout de convention, qu'on porte comme une fleur à la boutonnière : je veux parler de ce socialisme sans épithète, qui impose la solution. La négation de cet état économique et moral a elle-même des fissures par où l'on entrevoit l'affirmation nette, précise, aveuglante : certains articles de M. Saint-Genest dans le Figaro pourraient être signés par Proudhon, sous la réserve de l'antinomie. Changez maintenant votre terrain d'observation, lisez un poète de la nouvelle manière, le premier qui vous tombera sous la main : vous ne tarderez pas à découvrir en son œuvre le blasphème sourd du révolté, l'anathème du

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plébéien contre l'ordre social; vous ne tarderez pas à vous apercevoir qu'il nie Dieu ! Que signifie cette transformation? Elle signifie que les philosophies déteignent sur les littératures ; elle signifie que l'heure est proche, puisque l'idée s'incarne involontairement dans la forme ; elle signifie que le quatrième état monte, que la justice arrive, et qu'il n'y a plus de place pour la charité, dans un siècle où les poètes ne croient plus en Dieu !

— Et Cladel?

Au fait, j'ai l'air de l'oublier un peu. Mais rassurez-vous : ce n'est pas lui qui se plaindra ! L'auteur de Kerkadec n'a pas besoin de se demander pourquoi il est révolutionnaire : il a regardé en lui, autour de lui, et il a compris que là où sont les petits, les humbles, les souffrants, là est aussi la grande vision artistique. A l'exemple de tant d'autres qui se désossaient naguère sur les rostres populaires, il aurait pu lâcher pied, s'amadouer, décrocher son drapeau, crever son tambour, et se faire décréter homme de génie par les feuilles bourgeoises : il a préféré la bataille, la glorieuse éclaboussure des malins qui retournent leur veste, et il a raisonné juste. Cette

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attitude lui permet aujourd'hui de se tourner vers le passé avec la tristesse exquise du rêveur qui a conservé toute sa foi en perdant quelques illusions sur les hommes ; elle l'autorise à se rappeler sans remords les journées actives et bruyantes du quartier Latin, alors que Gambetta, son ancien camarade de collège, rompait avec lui le pain de misère entre deux harangues débités selon l'ancien jeu, le poing menaçant, le cou tendu, les épaules en dehors; elle l'autorise aussi — et ce n'est pas là le moindre bénéfice de la fidélité politique — à faire traverser par un pieux souvenir d'amitié les colères du républicain devant l'affaissement du tribun.

Tandis que j'écris ces lignes, peut-être Cladel, flanqué de ses chiens Paf et Famine, le cou penché dans le soyeux effleurement des poils de son chat béatement enroulé en agneau pascal, et tout environné de poules et d'oiseaux, sous les branches torses des arbres fruitiers de son jardin, ou bien dans son petit salon, en tète à tète avec l'admirable Guignol de Manet, qui arpente son cadre en jouant de la batte, relit-il ce vieil article de la République française, où il est dit, en un compte rendu

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des Va-nu-pieds, que M. Cladel est l'auteur des vrais Misérables, et peut-être songe t-il que les journaux graves et modérés lui auraient continué leurs gentillesses, s'il avait été plus gentil, c'est-à-dire moins ferme dans ses convictions. Mais Cladel ne s'attarde pas en cette rêverie dangereuse : il vient d'entendre dans le verger en pente, tout parfumé, tout emmêlé de verdure, la voix chantante des bébés qui jouent; un rayon de soleil est entré, câlin, becqueté par la plume qui traîne; et Cladel, en proie au constant souci de la vie et de l'art, s'est remis au travail dans la paix de la famille et dans le triomphe des clartés.

Allons! travaille, travaille, bon artiste! Si quelques-uns t'ont méconnu, il y a des milliers de braves gens qui t'aiment, parce qu'ils t'ont compris, et, crois-le bien, je ne suis pas le moins sincère, le moins enthousiaste parmi ceux-là; je reste avec toi dans les deuils, avec toi dans les joies; je me sens une part de solidarité dans ton œuvre qui est une des formes du grand combat humain, une des hautes expressions du conflit engagé entre deux mondes ; je te fais saluer dans la bataille par le bout de ruban qui pend à mon clairon,

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tandis que tu pousses a l'assaut Je la vieille iniquité sociale tes phrases correctes, semblables à ces désespères élégants qui manient le flingot des barricades avec leurs mains gantées à la dernière modo: je môle fraternellement mon espérance à la tienne; je palpe dans tes rêves la forme de mes rêves à moi; j'oublie en te lisant les tristesses de ma vie de combattant, car on est souvent lapidé avec les mêmes cailloux qu'on écartait du chemin, devant la marche en avant des camarades; je regarde le juste se dégager du beau, à travers tout ce que tu édifies; je suis le témoin attendri de tout ce que tu rêves, de tout ce que tu penses, de tout ce que tu crées; et j'ai la certitude, la douce certitude que rien ne nous séparera jamais, nous qui sommes deux, cœurs avec le même battement, deux tètes dans le même bonnet phrygien !

Clovis Hugues.

Paris, le 20 octobre i883.

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