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Kermesses

Us désignaient le frère et les trois sœurs Domus , orphelins et célibataires , tenant le cabaret à l'enseigne du Bœuf bigarré, sur le

Bist ou place principale du bourg. Klaes, le garçon, était aussi maître-tailleur et les filles Zanne , Katto et Lusse brodaient et épinglaient ces monumentales coiffes de dentelles dont les paysannes de la région d'Anvers encadrent leurs faces potelées.

Les Domus avaient de la terre au soleil et pignon sur rue. Le Bœuf bigarré appartenait depuis cinquante ans à leur famille. Comme ils ne dépensaient pas leurs revenus, le patrimoine s'arrondissait toujours. Chacune des filles aurait parfaitement pu se pourvoir et faire décente figure dans le village sans nuire à l'établissement de leur frère ; mais on les savait d'une avarice sordide et les paysans se racontaient que, pour ne point diviser leur héritage, les quatre grigous ne se marieraient jamais. Le frère, l'aîné, avait cinquante ans sonnés; Lusse, la cadette, dépassait la trentaine. Les prétendants rebutés plaisantaient les vieilles filles et les héritières se gaussaient de Klaes-le-Puceau. Cependant, on s'habituait à voir, chaque année, les trois sœurs, vêtues de bleu, porter la statue de la Vierge, en leur qualité de doyennes de la congrégation de Molvliet.

A dire vrai, Zanne et Katto ne firent jamais tourner la tête aux épouseurs. Grandes, nommasses, anguleuses et chafouines, Celles-là pouvaient rester en friche sans qu'un franc laboureur y trouvât à redire. Leurs écus n'avaient tenté que des fermiers aussi mûrs et aussi cupides que les gens du Bœuf bigarré. Mais les gars délurés réservaient leur compassion pour Lusse, fort avenante encore avec son visage ovale et régulier de madone, son teint rose et satiné, son torse gaillard et sa

charnure plantureuse. La bonne mine et les appas tenaces de leur sœur causaient même de terribles angoisses aux trois autres Domus. Dans chaque consommateur franchissant le seuil de Yherberge, ils ilairaient un poursuivant. Le plus souvent, lorsque un client les surprenait au travail, Zanne ou Katto enjoignaient à Lusse de se rasseoir et couraient elles-mêmes servir la pratique. Us ne prenaient aucune distraction au dehors, ne sortaient que pour les offices, et depuis longtemps ils avaient oublié le chemin des kermesses les plus renommées de la contrée.

Après de longues hésitations, le tailleur rhumatisant et accablé de besogne prit une résolution grave : il fit appel aux services d'un apprenti. Justement, une dame Flips, veuve d'un brigadier de douane, venant de la frontière hollandaise et établie depuis peu à Molvliet dans une masure étroite et proprette aux confins de la paroisse, lui recommandait son fils unique Rombaut ou Baut, un brunet de dix-huit ans, svelte, un peu pâlot, timide et l'air fille. Il fut engagé, grâce à ses allures réservées, quoique Zanne et Katto, défiantes à l'excès, trouvassent les prunelles du petit trop noires, les lèvres trop marquées, les cheveux trop « crollés », le nez trop droit et trop pointu, toutes exagérations capables de détourner des pensées chrétiennes leur éventée de sœur'.

Dès le premier jour, Baut se conduisit à la satisfaction de ses patrons. Il parla peu, rougit souvent, releva rarement les yeux, s'initia avec une concentration édifiante à l'assemblage et à la couture des pièces, promit de ménager l'étoffe et le fil au mieux des intérêts de son

bacs. Il entrait dans les conditions de l'arrangement que Daut dînerait chez les Domus. À midi, dans la cuisine, assis entre Klaes et Zanne, servi par Lusse et Katto, l'aspirant tailleur ne considéra que son écuellée de garbure et sa platée de pommes de terre au lard étuvées, et se désintéressa complètement du caquetage des trois sœurs. Lorsque les aînées, à la fin de cette journée d'épreuve, eurent fait le compte des paroles prononcées par l'apprenti et constaté que Lusse ne lui en avait pas arraché une de plus qu'elles-mêmes, elles s'endormirent complètement rassurées.

Un jour Domus découvrit que ce morveux taciturne avait appris la musique et tirait deson]cornet-à-pistondes sons à réveil 1er les ancêtres. Or, la fanfare « Onder Ons» ou Entre-Nous, tenant chaque jeudi soir ses répétitions au Bœuf bigarré, Klaes Domus, toujours pratique, introduisit son apprenti dans cette musicale phalange. Le baes d'estaminet convertissait de cette façon en client régulier l'apprenti que le maître-tailleur nourrissait.

Le talent du blanc-bec émerveilla toute l'assemblée. Ce gringalet disposait de tuyaux aussi puissants que l'orgue et donnait plus d'accent au solo de sa trompette que le grand Warrè, le fils du cabaret Au Sabot, premier chanteur de la chapelle Cœcilia, en trouvait au jubé pour un Gloria in excelsis ou un Credo. Depuis cette soirée, Warrè prit en grippe Rombaut Flips.

Mais personne n'admira le soliste nouveau comme Lusse Domus; seulement elle n'en fit rien voir. Dès l'entrée du gamin, elle avait été remuée. Des ardeurs de jeunesse mal réprimées se révoltèrent. Honteuse , elle

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dissimula; elle connaissait les siens et savait que la moindre imprudence la séparerait de l'apprenti. Elle joua l'indifférence, renchérit même sur la froideur et le dédain de ses sœurs. Elle l'aimait follement d'un amour jaloux et cuisant, avec l'espoir vague, lointain, de la possession. Au début, elle essaya de se tromper sur la nature de son sentiment, elle ne voulut s'avouer, l'inconsciente, qu'une sorte de tendresse maternelle. Mais l'intensité de cette sympathie rendait toute méprise impossible. Cependant, elle rusa si bien que Baut luimême ne put se douter de cette passion.

Elle prit plaisir à le contempler à la dérobée, à épier ses mouvements lorsqu'il travaillait, a se répéter la caresse chaude et le timbre cuivré de ses rares paroles. Elle en devint puérile comme une toute petite fille, au point d'approcher avidement de ses lèvres, lorsqu'elle se savait seule, les bardes et les guenilles sur lesquelles le bienvoulu avait peiné.

Les soirs de répétition de YEntre-Xous , l'cftluence des consommateurs réclamait le concours de toute la maisonnée. Tandis que Klaes, l'impotent, faisait gémir les pompes à bière, les trois sœurs allaient et venaient, portant sur des plateaux d'étain les verres de « brune » et de « blonde ». Lusse se multipliait, passait légère et preste entre les tablées, derrière les rangs des musiciens. Mais son accortise manifeste pour tous ces lurons ne visait que le plus silencieux de la bande, le petit Baut, occupant en sa qualité de soliste un des coins du carré formé par les pupitres autour du billard. 11 était presque acculé au comptoir et si la mâtine

évoluait avec tant de complaisance, c'était pour passer aussi fréquemment que possible derrière lui, de manière à le frôler. Pourtant sa diplomatie ne l'abandonnait pas et lorsque le cornet-à-pislon demandait à boire, elle se privait du bonheur de le servir et s'arrangeait pour transmettre la commande à ces déplaisantes Zanne et Katto.

elques semaines après l'entrée de BautFlips chez les Domus et dans la fanfare, la Société célébra son leerdag et la fête eut lieu, comme chaque année, au Bœuf bigarré. Le teerdag représente dans nos campagnes flamandes un jour de ripaille et de libres déduits. L'étymologie du nom l'indique : teeren signifiant consommer et dag voulant dire jour. Chaque société, ghilde ou confrérie fixe le sien. A cette occasion, les membres de ces associations bâfrent et pintent sans bourse délier. La caisse commune supporte la dépense. Les femmes sont exceptionnellement admises à ces agapes. Il ne faut pas demander si les commères profitent de la permission. Généralement recluses les soirs d'hiver au coin de l'âtre, tandis que leurs hommes

lampent et pipent au cabaret en manipulant des cartes graisseuses, elles prennent leur revanche à l'occasion du teerdag. La licence de leurs propos l'emporte sur le cynisme des falots les mieux embouchés. Après le festin où elles se guédent jusqu'à éclater, lorsqu'on a déplacé les tables et que le bal s'engage pour durer jusqu'au point du jour, elles entraînent les maroufles dans le tourbillon et les forcent de gambiller et de saboter contre leur gré. Les plus aguerris s'avouent vaincus qu'elles se dégingandent et se déhanchent encore, qu'elles se cramponnent et se frottent férocement aux mâles recrus et passifs. C'est seulement en raison de ce sabbat que, détentrices de la pécune, les ménagères consentent à payer au bedeau de la société la cotisation annuelle au nom de leurs hommes.

Cette année, le teerdag fut particulièrement animé. Baut n'ayant ni fiancée, ni sœur à chaperonner, s'était fait accompagner de sa mère, une sexagénaire futée et dessalée. Lorsque le bal s'ouvrit, elle conseilla à son fils d'engager les trois sœurs en commençant par la plus âgée. Les deux premières acceptèrent flattées, au fond, de cette attention, mais gloussantes, elles se déclarèrent éreinlées après le premier tour de valse et s'effondrèrent parmi les vieilles buveuses de café. Alors Baut invita la blonde Lusse. Ce fut un moment cruel et suave pour la pauvrette. Elle refoula sous son masque impassible, avec un sourire prude et béat, les élancements de sa chair et l'ébullition de son sang. Elle minauda comme les deux autres. Mais à peine partis au rhythme furieux d'un quatuor de fanfares, l'apprenti fut frappé

du changement qui s'opérait dans cette personne apathique et distante.

Ce visage, d'ordinaire maussade, s'illuminait d'une rajeunissante expression de bonheur. Elle faisait sentir en y répondant combien la pression des bras du danseur lui était agréable; ses genoux touchaient fréquemment ceux du jeune homme, sa poitrine ferme et arrondie haletait contre la blouse bleue, ses yeux fiers se baignaient de moiteurs langoureuses dans lesquelles le regard de l'adolescent, irrésistiblement conjuré, se noyait longuement, et il s'échappait par ses pores, par sa bouche, dans la course giratoire de la valse, ce bouquet capiteux de la femme en folie qu'un mâle pubère ne respire jamais impunément.

Quelques secondes suffirent pour transfigurer la vieille fille et déniaiser le gars ignorant. Ils avaient tous deux dans la gorge des mots tendres qui ne sortaient pas. Des palpitations d'un mutuel désir les secouaient des cheveux aux talons. Le gars se serait oublié; e!le fut héroïque. Après la première moitié de la danse, elle s'arrêta. « En voilà assez », dit-elle. Et, comme il allait protester, elle ajouta : « Du moins pour le moment ». Et son rire de béguine effarouchée, le même que celui de Zanne et de Katto, dissonna à l'oreille du candide Baut. Comme ses sœurs, Lusse remercia d'un air pincé le danseur qui comprenait et regagna la banquette d'où la file jacassante et hoquetante des matrones et des laides observait les couples amoureusement accolés.

La poussière du parquet soulevée par la cohue et que corrigeaient à peine des aspersions réitérées, aussi

l'opaque fumée des pipes aveuglaient les chouettes. Zanne et Katto ne surprirent rien d'anormal dans les allures de leur cadette et du tailleur novice.

Rombaut s'en fut reconduire sa vieille mère que tout ce brouhaha étourdissait, mais reparut aussitôt après au Bœuf bigarré. Pour détourner jusqu'au moindre soupçon, il n'engagea plus une seule fois ses baezines et fit sauter avec la même complaisance toutes les pataudes de la chambrée, les doyennes ridées et tapées et les dirnes sapides.

La salle se vida. Les quadrilles devenaient fantastiques. Des gagne-denier, la haute casquette renversée, la visière de travers, gigottaient entre eux, s'aggripaient et se séparaient avec des contorsions lubriques, jouant de la prunelle et de la langue, claquant des doigts, arrondissant les bras. D'autres s'avachissaient, le nez dans leur petit verre, devant le comptoir.

Enfin, il ne resta plus que Baul engagé dans un colloque édifiant avec cette pimbêche de Zanne, sirotant un élixir édulcoré et poisseux. Cette gendarme Irouvait assez naturel que le gamin s'attardât ; il faisait presque partie de la maison, le Crollé.

Le jour approchant, Klaes, ayant compté l'argent, sonna la retraite.

— Allez vous coucher, vous autres ! proposa Lusse. Moi, je recurerai et rangerai l'estaminet; ce sera autant de gagné...

Au moment où Baut sortait, elle l'accompagna pour fermer les volets et, au dehors, elle murmura ce seul mot : « Revenez! »

Klaes et les deux sœurs gagnèrent leurs soupentes, situées sur le derrière de la maison, au-dessus de la cuisine. Elle leur souhaita la bonne nuit. Poussifs et ahanant, ils grimpèrent l'écheletle, tandis que deux seaux à la main elle s'enfonçait dans les ténèbres de la cour pour aller puiser de l'eau au fossé du bornage. Ils entendirent le clapotement de ses sabots et le remueménage des brosses. En la voyant si vaillante, Klaes, avant de laisser retomber la trappe, lui envoya un dernier ce Heu, heu ! » approbateur.

Elle avait remonté ses jupons en les tirant par-dessus les cordons de son tablier. Ses mollets accusaient leur rondeur nerveuse et charnue depuis la cheville dans des bas de laine gris. Dépouillée de sa robe et de son bonnet d'apparat, en casaquin et en serre-tête de colon blanc, des tresses rebelles serpentant sur ses épaules, sa personne prenait un aspect plus dégagé et plus affriolant.

Elle travaillait, les manches retroussées. Elle arrosa d'abord à grande eau le plancher, aussi malpropre qu'une litière, où la bière, les flegmes, la bouse, des culots, des morceaux de pipe, des restes de mangeaille formaient un margouillis gélatineux.

L'eau froide rougissait ses bras rudes. Marchant à reculons, elle traînait sur le plancher la loque grise et ruisselante, rendant trouble et bourbeux le contenu des seaux. La croupe en l'air, elle rinçait et tordait avec rage, lorsqu'elle sursauta tride comme une cavale, humant l'approche de l'étalon. On grattait à la porte. Elle ouvrit avec des précautions de voleuse. Sans préam-

bule, le petit lui jeta les bras autour du cou. Ses yeux bruns flambaient comme ceux d'un coq de bataille; il avait la gorge sèche et les lèvres humides. Il l'embrassa goulûment sur la bouche, en la serrant très fort.

— Pas ici ! parvenait-elle à articuler.

Sans se dégager de cette étreinte ineffable dans laquelle elle se sentait fondre, elle l'entraîna vers l'atelier, dont ils poussèrent la porte. Ils titubaient comme des ivrognes en train de se colleter dans la pièce aussi noire qu'une église en novembre. Il y régnait cette forte odeur de paysan, composée de sueur, de ferments laiteux, de surètes senteurs végétales, s'échappant des hardes boucanées et embousées, entassées dans les coins de la place, attendant le raccommodage. En tâtonnant, le couple pâmé heurta contre un de ces paquets où la chair épaisse et sensuelle des rustres avait laissé l'empreinte de ses formes et les amoureux s'abattirent, pantelants, pour ne se séparer que longtemps après.

Le matin, lorsque les trois autres se levèrent, le local avait repris sa physionomie honnête et reposée. On n'apercevait plus trace des débordements de la veille. A son tour, la diligente Lusse s'était coulée dans ses draps.

Le petit Baut se présenta à l'heure habituelle. Le gaillard avait les yeux un'peu cernés et le teint moins rosé. Le tailleur plaisanta son apprenti et l'autre souriait, convenait de la fatigue descendue dans ses jambes à la suite de ses gambades d'épileptique.

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U mois de février, l'apprenti tailleur tirait un mauvais numéro à la conscription.

Aux Domus aînés la malechance du jeune Flips ne parut qu'un simple tracas. « On remplace un apprenti », disait l'égoïste Klaes. « D'ailleurs, il devenait trop familier », opinaient les deux vieilles. Quant à Lusse, elle continuait de feindre l'apathie, mais Baut savait mieux jusqu'à quel degré elle supportait le contre-coup de sa mauvaise fortune.

Appelé un mois après devant le conseil de révision, il allégua vainement sa qualité de fils de veuve. Les magistrats et les officiers rebours lui objectèrent la pension servie à sa mère. 11 avait la taille, une irréprochable structure et, dirigé sur Bruxelles, au printemps il était incorporé au régiment de carabiniers.

Il venait de quitter Molvliet, lorsque Lusse, dont la santé périclitait depuis le départ du conscrit, pressée de questions sur les causes de ce malaise qui l'aigrissait et l'énervait, avoua à ses inquisiteurs qu'elle était enceinte d'un petit Baut.

A cette épouvantable révélation, Klaes jura, expectorant sa bile, et les deux sœurs trépignèrent avec force signes de croix. Il faillit l'étrangler, les autres manquèrent la déchirer de leurs ongles. Voilà qui ferait un joli tapage ! Et la congrégation ! La robe bleue de Lusse ne sortirait plus de l'armoire... Elle, presque une vieille femme, s'oublier avec ce gamin imberbe !

— Procurez un remplaçant h Baut et je l'épouserai ! proposa la pécheresse, impatientée par l'exagération des reproches. Mais ce dénouement rationnel et moral ne faisait pas le compte des trois avares. Quoi, ce pendard entrerait dans la communauté, vivrait à leurs crochets, gaspillerait ce qu'ils amassaient à force de privations ! Au fond, Klaes redoutait qu'une fois marié et en possession d'une dot honnête, l'envie prît à Bombaut de s'établir et de faire la concurrence aux Domus. Tout leur semblait préférable à cette extrémité, même l'aveu public de la honte de leur sœur.

Alors la trembleuse se révolta. Bepoussant le marché honteux qu'ils lui mettaient à la main, après un chamaillis infernal elle rassembla quelques hardes et, bravant l'esclandre, s'enfuit chez la veuve Flips.

Au premier mot qu'elle entendit de ces complications, la vieille femme dissimula sa joie. Elle se doutait de quelque chose depuis cette nuit du teerdag où son

cachotier de gamin l'avait reconduite pour ressortir aussitôt après et ne rentrer qu'au premier chant du coq. La bonne dame voyait déjà son fils solidement établi et elle, la mère, bénéficiant largement de l'aubaine. « Le capon ! » se disait-elle intérieurement, toute fiôre de son héritier, « ne m'avait jamais touché un mot de ses frasques! « Et, tout haut, devant Lusse, elle se renfrognait, geignait, prodiguait des consolations d'un ton pincé et reprochait à la pauvre dirne d'avoir débauché son petit. « un amour d'enfant, innocent comme un agneau, un saint Jean qui ne reconnaissait les femmes qu'à leur jupon et à leur cornette ».

— Et mon Rombaut, le pauvre fou, sait-il ce malheur? Lusse répondit que non.

— Eh bien, fit la mère, il faut vous rendre à Bruxelles ! Le mal est fait, il s'agit de le réparer... Je ne m'oppose pas à votre mariage avec mon imprudent garçon, quoique, en toute sincérité, j'eusse préféré pour bru une personne moins mûre que vous.

Lusse passa la nuit chez la veuve, dans la chambre et sur la couchette de l'absent, ce qui l'agita et l'empêcha de dormir; en revanche, elle réfléchit beaucoup. Aux premières pûleurs de l'aube, elle se rendit à pied vers la gare, située à une lieue de Molvliet et prit son coupon pour Bruxelles, la garnison de son amant.

lit

escendue du train, elle demanda le chemin de la caserne. Elle longea le boulevard d'Anvers, traversa le pont-tournant jeté sur le bassin de batelage à hauteur de l'Allée-Verte, et coloya la grille d'enceinte de l'Entrepôt. A sa droite, sur la berge du canal de Charleroi, courait un railway, des wagons de marchandises stationnaient sur la voie; des chalands lèges émergeaient de l'eau immobiles, brunâtres, la peinture déteinte sous la ligne de flottaison.

Des bateliers, les mains en poche, circulaient sur le pont, des roquets s'affrontaient d'un bateau à l'autre. Sur la rive de Molenbeek, le quai était bordé de hangars et de magasins sans étage, de fabriques dont les hautes cheminées envovaient vers le ciel des bouffées de fumée

noire. La mélancolie maussade des banlieues industrielles suintait par les murs sales de ces bâtiments.

Lusse épelait, sans les comprendre, des enseignes en français qui s'étalaient en grandes lettres sur le plâtrage : « Charbon de Mauiemont. — Bois du Noiid. » Mais des fanfares militaires alternèrent avec les sifflets des locomotives et le fracas des manœuvres. A un dernier tournant, elle atteignit une construction en briques rouges, à prétentions féodales. C'était la caserne du Petit-Château. A la poterne, s'ouvrant dans la haute muraille, flanquée de deux petits donjons crénelés, une sentinelle se promenait l'arme sur l'épaule. Lusse accosta le factionnaire et s'informa de Rombaut Flips, milicien de la dernière levée, au régiment de carabiniers, 3e bataillon, lle compagnie

Elle jouait de bonheur. Le factionnaire, un joufflu, coiiïé du chapeau ciré à plumes de coq, était du pays d'Anvers, un campagnard de Kanst. Le costume campinois et le parler de l'étrangère lui plaisaient. Certes, il connaissait le petit Baut, son voisin de chambrée. Elle verrait bientôt le bon ami, car a l'occasion d'une inspection passée la veille à la satisfaction des chefs, l'heure de sortie était avancée. Elle, ravie, babillait avec volubilité. Sa nouvelle connaissance dut couper court à cette conversation, car des officiers allaient et venaient, et gare la consigne. La bonne pièce s'éloigna de la guérite en remerciant encore l'obligeant soldat, et arpenta le pavé d'en face. Une sonnerie éclata et le soldat lit signe que le moment du campos approchait.

Quelques minutes après, des tapées de carabiniers se

précipitaient hilares et turbulents dans la rue. Baut surgit un des premiers de la poterne. Il avait plus conquérante mine que jamais, le déluré mâtin. Le bonnet vert en cône tronqué, à ganse et à liseret jaune, renversé sur l'oreille un tantinet, le coiffait crânement; sa veste courte lui donnait de la poitrine et de l'encolure et sa croupe et ses mollets saillaient dans son pantalon gris de fer. Elle en restait ébahie, remuée jusqu'au sang et fut même un temps sans oser l'appeler. Justement il conversait et gesticulait dans un groupe de camarades ; le temps d'allumer leur brûle-gueule et ils l'entraîneraient avec eux vers les quartiers où le soldat s'amuse.

— Baut! Baut! cria-t-elle, presque alarmée.

Il avisa la braillarde, rougit et sa physionomie régulière de gamin exprima plus de surprise que de plaisir. Les inquiétudes, les douleurs corporelles et morales avaient passablement cousu le visage rebondi et sanguin de sa première amoureuse. Au cri d'appel poussé par Lusse, l'attention des autres troupiers s'était dirigée sur la particulière. Et Baut Flips constatait qu'en ce moment elle n'était pas de ces payses qui font honneur à leur galant. Il lisait cette conclusion sur les frimousses goguenardes de ses compagnons. Ils attendaient mieux sans doute de ce fringant Baut, un « fricotcur ». Des rires mal étouffés partaient même d'un groupe voisin où des Wallons se gaussaient du grand bonnet et des jupes bouffantes de la Flamande. Il l'aborda bougon ; après un rogue bonjour il lui posa un brusque « Que signifie? » Cet accueil la crispa, mais depuis des semaines sa sensibilité s'émoussait; elle se contint.

— 11 y a, fit-elle, avec une résolution farouche, que je vais être mère et que je veux pour mari le père de mon enfant !...

— En voila une bénédiction! s'exclama-t-ii.

Et comme elle allait éclater en sanglots à ce mot glacial.

— Pas de scène ici. Ne voyez-vous pas que nous donnons la comédie à ces narquois... Venez; on s'arrangera, que diable !

Et, lâche, il l'entraîna rapidement à gauche par la rue Locquenghien. Ils entrèrent dans un estaminet peu fréquenté. Là, devant un verre de faro, elle se débonda. Elle lui raconta les conditions infâmes que lui proposaient les 'siens. Certes, elle chérissait malgré tout son Rombaut ; mais elle aimerait encore davantage leur enfant. Si l'inconstant la repoussait, elle se ferait un malheur. Pour sûr, elle ne retournerait plus à Molvlict. L'eau ne manquait pas à Bruxelles...

— C'est votre mère qui m'envoie, linit-elle par dire. Elle sait tout, et consent à notre mariage.

L'ex-commensal du Bœuf bigarré ne paraissait pas fort enthousiaste. 11 parlait raison, invoquait force obstacles, notamment la durée du service. Mais elle, tenace, trouvait réponse à chaque objection.

— J'ai de l'argent autant que les plus notables de chez nous! invoqua-t-elle. Nous compterons dans la paroisse, mon Baut... Tu verras comme je te rendrai heureux. Dis oui seulement; consens... Comment as-tu pu changer si vite, oublier tant de caresses et de satisfactions... Tu ne refuses plus, dis? Dès demain je verrai

le notaire. Je commencerai par bâtir une maison aussi grande et plus belle que le Bœuf bigarré et nous te chercherons un remplaçant... En attendant, j'habiterai chez ta mère... Une digne femme, ta mère... Plus tard elle restera avec nous... Tu ne sais pas, elle m'a versé du café aussitôt et m'a fait coucher dans ton lit... oui, dans ton propre lit...

Elle s'efforçait de le dérider et souriait entre ses larmes.

— Rentré au village, tu reprendras ton ancien métier ; je m'appliquerai de mon coté, et tu sais bien que ma pareille n'existe pas. Zanne et Katto en convenaient elles-mêmes... Elles enrageront avec Klaes ; tant mieux. Les sans-cœur! Ce qu'ils osaient m'offrir! Vrai, si je ne m'étais enfuie, peut-être m'eussent-ils fait avorter, les salauds !... Accepte, mon Baut; songe, c'est vingt mille francs, même davantage, que ta femme t'apportera...

A l'accent passionné de Lusse, aux souvenirs et aux images du pays rustique qu'elle évoquait, le fat s'attendrissait. Le respect humain, la peur du ridicule et de la blague l'abandonnaient. Le consentement donné par sa mère à ce mariage ébranlait ses répugnances, et les perspectives de fortune que faisaient miroiter son aimante maîtresse achevèrent de le réconcilier avec elle. Dans un serment emphatique il lui promit de l'épouser et l'autorisa à se présenter comme sa fiancée devant la veuve Flips.

Exultante, Lusse entendit célébrer leurs accordailles. Elle avait eu soin, avant de déserter le Bœuf bigarré. d'empocher quelque cent francs en à-compte sur son

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héritage. Un dîner complet, composé de choses aux noms bizarres, qu'ils se firent servir dans une taverne anglaise des environs du Passa-»', scella leur tendresse nouvelle. Elle se fendit d'une bouteille de vin au dessert. Les fumées du piot, surtout la joie d'avoir reconquis son Baut. rendaient leurs appétissantes couleurs aux joues et leur flamme aux yeux de la pauvre fille. Le petit carabinier se réjouissait de cette métamorphose, et plus hardi, de son côté, dans la rue il offrait le bras à la paysanne presque répudiée le matin.

Elle acheta des cigares qu'il fuma prodigalement; elle renouvela la provision. Aujourd'hui ils ne compteraient pas.

Elle était résolue, pour ne pas provoquer trop ouvertement les médisances des gens de Molvliet, de passer la nuit à Anvers et de prendre au matin le premier train pour son village.

Les fiancés achevèrent leur soirée dans un musico des environs de la gare. Au fond de la salle oblongue, aux parois enfumées ornées de glaces, un « orchestrion » moulait des valses de Strauss et le quadrille d'Orphée aux Enfers, Lusse, étourdie par les lumières, les tables de marbre blanc, les onomatopées brèves des garçons glabres criant la commande, l'entassement des consommateurs, presque tous des voyageurs tuant, le verre en main, les dernières minutes de leur séjour à Bruxelles, — Lusse comprenait difficilement les explications, très embrouillées d'ailleurs, que ce malin Baut lui donnait sur la colossale « machine à musique », dont les déchaînements polyphoniques dominaient tous les autres bruits.

Les chanteuses de tyroliennes, des créatures fardées et plâtrées, vêtues d'étincelants costumes de carnaval, la stupéfièrent plus que les autres surprises de la Journée. Très lancé, Baut faisait la belle jambe, commandait des liqueurs que Lusse payait avec reconnaissance, et interpellait en argot des Marolles, d'un ton canaille, en se cambrant, les blafardes cabotines qui, la sébile à la main, circulaient entre les attablées après chaque chansonnette. Lusse, ébaubie, donnait son oboie aux cyniques quêteuses et Baut les chatouillait au passage : «c Bonsoir, joli pioupiou... Laisse donc, mon chien, c'est en caoutchouc; demande plutôt à la grosse mère. Pas vrai, madame? » Elle riait de confiance, expansive, ne comprenant qu'une chose : son prochain mariage.

Au moment de monter en wagon, elle glissa encore une pièce de cinq francs dans la main du conscrit. En route, elle rumina les incidents des dernières heures. Elle était heureuse, mais à mesure qu'elle s'éloignait de Bruxelles, des rechampis de grisaille passaient sur le fond bleu et rose de sa rêverie. Au souvenir des chanteuses du musico à qui son bienvoulu s'adressait avec tant de familiarité, une pointe de jalousie aiguillonnait sa tendresse et, lancinante, traversait la béatitude infinie de cette journée.

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ORSQU'ELLE arriva le lendemain chez la veuve du douanier, celle-ci lui raconta que Klaes Domus était venu lui faire / - Wq/ une scène et avait cherché la fugitive 5"^^' dans tous les coins de la maison, jurant de la ramener morte ou vive au bercail. Lusse haussa les épaules et relata de son côté l'emploi de son temps à Bruxelles. La mère Flips déconseilla à sa bru future de rappeler déjà Rombaut à Molvliet. 11 s'agissait avant tout pour la rebelle d'arracher à ces fessemathieu de parents sa pari du magot. Il serait temps de remplacer le jeune homme lorsque Lusse serait installée et prête à ce mariage. Molvliet gloserait trop sur les accordés s'ils couchaient sous le même toit avant la bénédiction nuptiale.

Les Domus revinrent à la charge, mais essayèrent inutilement de reconquérir la transfuge. Lusse refusa d'entendre leurs propositions, et poussa sa pointe : Jamais elle ne remettrait les talons au Bœuf bigarré. L'obstination de cette pécore alarmait le cupide trio. Ils n'avaient cru qu'à une fugue passagère de sa part et voilà que cette créature, pétrie à leur convenance depuis la mort des parents Domus, se regimbait carrément contre leur tutelle. Sommée une dernière fois de retourner au Bœuf bigarré, elle répondit en convoquant les sommateurs chez le notaire. Les rapaces faillirent en gagner une attaque. Il s'agissait bien d'une capitulation maintenant. La mâtine émancipée réclamait intégralement son bien et menaçait les détenteurs d'un procès.

Tous les événements contrariaient les spéculations des Domus : l'enfant du petit « piote », un garçon, était venu à terme, viable, constitué, au dire de l'accoucheuse, pour vivre jusqu'à cent ans. La maternité achevait de rendre cette poule mouillée de Lusse aussi intraitable qu'une lice.

A chaque séance chez le notaire, les parties menaçaient de s'empoigner. Cependant le tabellion fit comprendre finalement aux trois Domus que leur sœur était dans son droit et que seul un arrangement à l'amiable leur permettrait de conserver la maison paternelle. On désigna des experts pour estimer l'immeuble ; puis les hommes de loi inventorièrent le mobilier.

Les quatre murs du Bœuf bigarré, badigeonnés au lait de chaux, assistèrent à des scènes de désespoir

féroces. Les deux sœurs ne ménageaient pas [es reproches à leur frère. Sans lui, jamais ce sournois à figure de saint ne serait entré dans leur ménage. Aussi longtemps qu'ils purent, ils résistèrent aux prétentions de la transfuge. Mais Lusse allait les attaquer. Alors ii fut arrêté que, moyennant paiement d'un capital de dix mille florins, la maudite, soulevée contre son propre sang, laisserait en pleine propriété au trio adverse le Bœuf bigarré, le mobilier, les labours et les pâturages dans le Polder. Durant ces débats, l'ignorante Lusse avait trouvé dans la veuve Flips une conseillère madrée et entendue.

En possession de l'argent, elle acheta un important lopin sur la grand'route, et bacs Bakviseh, le bourgmestre et maître-maçon, entreprit de lui construire une maison sans étage, au moins aussi longue de façade et aussi spacieuse.

Le différend qui s'était ému entre les enfants Domus divisa bientôt la bourgade en deux camps. L'accouchement scandaleux de Lusse avait aliéné a la vierge folle les sympathies des pucelles de la congrégation qui se massèrent étroitement autour de Katto et de Zanne. Outre ces bigotes vipérines, les Domus du Bœuf bigarre rallièrent le curé, les fabiïeiens, les filles à marier dépitées contre ce gentil Daut et les poursuivants éconduils par la cadette des Domus , le maçon Lammens, concurrent du bourgmestre Bakviseh et son adversaire politique, et enfin, les membres de la chapelle chorale Cœcilia dont le grand Warrè, du Sabot, rival deBaut en musique et en amour, était rame et le porte-drapeau.

Par contre, Lusse et les Flips enrôlèrent l'autorité civile, le bourgmestre, le secrétaire, le garde-champêtre, le magister, le receveur des contributions, le contrôleur des accises, le percepteur des postes, les fermiers indépendants de la cure, etc., etc.

Tous les dimanches, des batteries éclataient dans les cabarets. Les maçons de Bakvisch se colletaient chaque lundi avec ceux de Lammens.

La séquelle du Bœuf bigarré affectait de considérer le mariage de Lusse comme problématique. L'absence du fiancé justifiait leurs doutes injurieux. Le matin de la Mi-Carême, en tirant la porte de la rue, la veuve du douanier fut presque renversée par un effroyable mannequin de paille, vêtu de guenilles, qu'avaient aposté sur le seuil, pendant la nuit, les partisans des Domus. Cette effigie, œuvre du blond Warrè, devait représenter à la fille-mère le seul épouseur qui lui convînt.

Les féaux de Lusse et de Baut ripostèrent surle-champ en dépêchant chez les Domus de vilains bonshommes noirs, faits de pain bis, pour Zanne etKatto, et une épouvantable sorcière de la même pâte pour ce penard de Klaes.

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ans la fanfare Entre-Nous, les sympathies étaient partagées; les deux groupes comptaient des affiliés parmi les memj^/ .j : lires ce qui empêchai! la Société de se mêler collectivement au conflit. La majorité tenait pourtant pour Lusse et les Flips, el ils n'attendaient que l'occasion de donner à leur cornetà-piston une éclatante preuve de solidarité. Dans ces conditions, le local du Bœuf bigarré leur devenait odieux; surtout que la maison de Lusse était presque achevée.

Pour l'enseigne, la vindicative propriétaire avait eu recours au talent de Pier Kasak. Ce panneau décoratif représentait assez distinctement un taureau nerveux, en train de lancer et de rattraper sur ses cornes un apôtre

qu'on voyait valser dans le vide. Le quidam ressemblait a Klaes Domus; du moins, on reconnaissait le tailleur à sa longue redingote de bedeau. De là le Taureau jovial.

Une maladresse commise par la Cœcilia, avança l'heure de l'entrée en bataille de Y Entre- Nous. La société chorale expulsa du jubé deux chanteurs, parents du bourgmestre Bakvisch et suspects comme tels de sympathie pour la baezine du cabaret nouveau.

En représailles, à la première répétition de la fanfare, il fut décidé, malgré l'opposition de Klaes Domus et de sa clique, d'inaugurer en corps, et le drapeau en tête, la future résidence du petit Baut, « leur excellent soliste ».

Au jour fixé, dans l'après-midi, les Entre-Nous, convoqués au Bœuf bigarré, se rendirent de là au Taureau jovial, jouant allègrement à pleins poumons des pas redoublés en honneur dans l'armée. Sur le seuil de l'estaminet, le petit carabinier en congé, sa mère, et Lusse radieuse, attendaient leurs amis. A peine entrés, le président Bakvisch demanda la parole et proposa, au nom de la commission, que la Société transférât son local du Bœuf bigarré au Taureau jovial. On adopta cette mesure avec frénésie. Une demi-douzaine de timorés, dépendants des Domus aînés ou membres de la Cœcilia, se consultèrent un instant dans un coin de la salle, puis, sans dire un mot, déposèrent leurs instruments et leurs calepins de musique sur la table du billard neuf, renfoncèrent leur casquette d'un air torve et gagnèrent la porte. Ceux-là donnaient leur démission. Klaes Domus, membre honoraire, envoya la sienne par écrit

el l'accompagna d'un état de frais à supporter par la Société.

On avait salué spontanément la retraite des gêneurs par ce cri : « Vivent les Taureaux! Haro sur les Bœufs! »

Le Taureau pur excellence, c'était Baut Flips et le Bœuf, pileux animal bistoumé, figurait Klaes. En

veine de galanterie, les plus lyriques comparaient Lusse à la génisse fécondée par le taureau et l'opposaient à ses sieurs, deux vaches bréhaignes et coriaces. Lusse Domus mit le comble à l'exaltation des Taureaux en annonçant à l'assistance délirante que leur Baut était remplacé et que, dans trois mois, clic s'appellerait baczine Flips.

On entama un demi-tonneau de bière de Louvain pour étrenner le nouveau hues, El le gentil Baut, dont l'uniforme attirait les regards attendris el protecteurs des francs gars, joua sur son cornel-à-pistons les martiales sonneries du régiment. Elles rappelaient à Lusse le paysage embrumé de Molenbeek, sa halte anxieuse devant le Petit-Château, et, rassurée aujourd'hui, des larmes de joie troublaient ses yeux.

La boisson et l'entrain aidant, ce concert improvisé se prolongea. On rit, on chanta, on se bouscula même un peu, mais sans pousser les choses au pire, histoire pour les bons drilles de se réconcilier, de se laper dans la main et de trinquer avec plus d'effusion et de tendresse encore. Les Domus et les scissionnaires, rassemblés au Bœuf bigarré, entendaient les éclats de rire moqueur et les lardons à leur adresse, et les hourrahs et les « bans » en l'honneur des fiancés.

Le resplendissant drapeau de velours vert brodé d'or et de soie, couronné des médailles remportées aux concours et aux festivals, sur lequel on voyait un trophée d'instruments et deux mains entrelacées symbolisant la fraternité, ne fut pas reconduit ce soir-là au Bœuf bigarré, sa résidence depuis plus de quinze ans. L'impitoyable Lusse fit même réclamer le lendemain la caisse de bois noir dans laquelle, après l'avoir épousseté et détaché de la hampe, les mains virginales et froides de Zanne et de Katto l'enfermaient comme une relique.

Si l'ouverture du cabaret concurrent, de six pieds carrés plus vaste que le leur, si l'enseigne choisie pour ce local ennemi avaient irrité les vieux Domus, la défection manifeste des Entre-Nous leur portait un coup décisif. Par cette rupture, ils perdaient la plus vivante clientèle du village. Plus de répétitions prolongées, plus de teerdagen ! Warrè, du Sabot, et ses Xavériens décidèrent de se réunir chaque semaine, après le salut, au local abandonné et d'y organiser un souper trimestriel. Mais Klaes se disait que ces chanteurs sobres ne compenseraient jamais la perte des lurons de la fanfare. Outre qu'ils n'étaient pas aussi nombreux, les membres de la chapelle chorale levaient plus lentement le coude, sortaient moins et ne donneraient jamais de ces bals à tout casser qui mettent le sang en ébullition et défoncent un tonneau par heure.

Les Bœufs se consolèrent en chantant une chanson longue comme une complainte, composée sur la Béguine et le Piote, par ce farceur de Warrè. Malgré la défense du garde champêtre et de l'instituteur, les Bouvillons

la chantaient au sortir de la classe, comme un Noël devant la porte du Taureau jovial. La grande Lusse leur faisait la chasse, mais ils revenaient a la charge impudents, taquins, comme un essaim de guêpes jusqu'à ce que l'uniforme vert du garde, la canne en main, eû( été signalé par leurs vedettes.

vu

yY^>N dimanche, au prône, les bans de Rombaut Flips et de Lucia Domus furent publiés et l'événement s'accomplit quinze jours v^D^après. Aucun incident ne troubla la cérémonie. Les Bœufs, évidemment atterrés par cette revanche de Lusse sur les prophéties de Warrè, du Sabot, restaient claquemurés dans leurs étables. Les moins découragés faisaient des libations de condoléance chez les Domus.

En sortant de l'église, les nouveaux époux, les parents du côté de la mariée, les invités à la noce, visitèrent processionnellement tous les cabarets de la bourgade à l'exception du Bœuf bigarré. Ils affectèrent de s'arrêter devant le seuil honni et les garçons d'honneur, deux polissons déjà allumés, poussèrent un formidable vivat

en l'honneur de Baut et de Lusse. Baezine Flips la jeune, en robe de soie noire et en bonnet à rubans roses, constellée de bijoux, ouvrait la marche au bras du petit Baut, habillé de drap noir, en veston, coiffé d'un chapeau de haute forme, comme un monsieur.

Lusse avait voulu que la célébration de son mariage laissât un éternel souvenir d'allégresse à ses partisans et causât un incurable dépit à ses détracteurs.

Après avoir promené leur triomphe jusque dans les cabarets les plus écartés du cœur de la paroisse, le cortège reprit le chemin de la maison maritale.

On était au commencement d'août et le soleil embrasait la plaine dorée de moissons. Le défilé serpentait par les sentes étroites et les drèves, entre des blés encore sur pied et venant a l'épaule des hommes, et des prés embaumés par l'herbe fanée, le long des fossés bordés d'aulnes gibbeux couronnés d'un avare feuillage d'où s'envolaient les lavandières.

Des mioches loqueteux, aussi bruns que le terreau tournaient autour de la caravane, la coupaient, s'embarrassaient dans les jambes des invités et mendiaient la censs ou le liard des kermesses. Baut leur lançait un sou à la gribouillette. De loin en loin, lorsqu'on côtoyait une ferme amie, des fusils et des boîtes éclataient. Les hommes culottés de noir, mais fidèles pour le reste à la blouse bleue luisante et à la casquette de soie soufflée, marchaient derrière les femmes que leurs robes de fête mannequinaient; les crinolines ballonnaient et les fichus bariolés et frangés, drapés en as de pique se constellaient de parures séculaires. Au-dessus des épis, les

ailes des bonnets palpitaient comme des papillons blancs. Les oriflammes éclatantes servant de brides claquaient avec un joyeux froufrou. Les coqs picorant sur les fumiers observaient, la crêle dressée, de leur œil rond cette traînée tapageuse et jetaient un rauque cri d'alarme et les vaches éparses dans les pacages se rapprochaient des échaliers pour reconnaître leurs maîtres.

On rentra, les pieds poussés par les fringales du midi.

La table mise pour trente personnes se dressait en longueur dans la grande salle du Taureau jovial. Les femmes se débarrassèrent de leurs failles et de leurs ornements incommodes. On se casa, les notables à la tête de la table avec les époux, les autres au hasard. Après un vermicelle gras, lapé avec recueillement, parurent des quartiers de viande saignante, et des pyramides de pommes de terre, des côtelettes de porc et des choux verts, des saucisses cuites dans les choux rouges, et encore des poulets dorés à point, engraissés, farcis de veau haché et flanqués de saladiers où les laitues s'ensanglantaient de rondelles de betteraves, et enfin des platées de riz au lait et au safran, sans compter les fricadelles, les jambons, les bardes de lard, les compotes aux pruneaux et aux pommes, pris comme hors-d'œuvre ou comme assaisonnement. Jamais à Doersel, teerdag n'avait réuni pareille succession de mangeailles. Pour le boire, des cruches de bières, blanche de Louvain ou brune d'Anvers, continuellement renouvelées, circulaient de voisin à voisin. Les verres à vin firent leur apparition avec la volaille. On se récria. Les plus civilisés décoiffaient les bordelaises cachetées

de jaune, de rouge et de vert. Certains pitauds ne connaissant pas ce breuvage aigrelet, grimaçaient en le dégustant ou, interloqués, considéraient leur verre sans m' décider à le porter aux lèvres; d'autres le humaient el le secouaient, faisant chatoyer les rubis que le coup de soleil y noyait. Des femmes en corrigeaient l'âcrelé avec du sucre en poudre. Elles goûtèrent davantage le Champagne, une diablesse de mousse rosàtre qui leur chatouillait les narines et qui, tapageuse, semblait lancer en signe de réjouissance sa casquette d'argent au plafond.

Le bourgmestre, le secrétaire, les Taureaux considérables, prenaient le haut de l'enfilade avec les Flips. Le vicaire même, en froid avec son curé, en acceptant l'invitation de ces frondeurs, avait voulu manifester en faveur du parti combattu par son chef.

Au commencement, on s'était tu pour ne pas perdre une bouchée. Mais à mesure que s'empiffraient les bedons et que les liquides ajoutaient leur fermentation à cette charge, les langues se déliaient. Bientôt tous déguisèrent à la fois. Les hommes déboutonnés, en manches de chemise, lançaient des bordées de gravelures sous prétexte d'émousliller les mariés, et les matrones, écarlates et oppressées, se renversaient en s'esclaffant. Les jeunes gars trépignaient. 11 y avait des moments où toute la tablée oscillait dans les spasmes d'une même gaîté grasse; ou c'étaient des chuchotements et des cachoteries intriguant l'autre bout de la salle. Le prêtre même s'ébaudissait et choquait du verre avec ses voisines, Lusse et la mère Flips.

De temps en temps, des hommes sortaient et venaient se rasseoir avec des soupirs de bien-être ; des bâfreurs glorieux essayaient vainement de loger leurs doigls entre leur ventre et la ceinture de leurs culottes. Les femmes ne se risquaient au dehors que par escouades et leur éclipse, comme leur réapparition, provoquaient des ovations délirantes.

Le soir les surprit en train de lamper. La braise des cigares et des pipes marquait déjà dans les ténèbres, lorsqu'on alluma les quinquets. La conversation languissait et le travail de la digestion ankylosait les gestes.

Un déchaînement de fanfares vint faire heureusement diversion aux plaisanteries languissantes.

La Société Entre-Nous donnait sa sérénade au nouveau couple. Baut et Lusse coururent à la porte et les convives se débandèrent à leur suite. Rangés en croissant devant l'estaminet, le chef au centre, ils attaquèrent le patrial Où peut-on être mieux, puis un pot-pourri sur la Fille Angot, morceau favori du brave Baut.

Des gamins dépenaillés brandissaient les torches pour éclairer les musiciens et, lorsqu'elles se charbonnaient, ils les renversaient et la flamme s'avivant, la résine s'égouttait en langues de feu sur le sol.

Baut leur serra la main à tous et Lusse circulait avec un plateau chargé de verres de vin que les crânes sablaient en faisant claquer la langue. Ces soiffards vidèrent prestement les bouteilles réservées à leur intention. Ils terminèrent le concert par la sautillante Brabançonne et prirent congé des mariés en les congratulant dans

KKUMESSES 47

cet idiome énergique et imagé évoquant mieux que tout autre les satisfactions sensuelles.

Les convives s'écoulèrent à leur suite, ceux du même coin du village cheminant de compagnie; les plus émus remorqués par les gosiers pavés. Enfin, Lusse et son Baut se trouvèrent seul à seul, chez eux, définitivement vengés des Domus aînés.

1iÙ

omme les gens de la noce et les membres de Y Entre-Nous atteignaient leurs portes et tournaillaient leur clef dans la serrure, un vacarme affreux, "discordant comme les miaulements d'une bande de chats enragés, comme les vagissements d'une marmaille dyscole, accompagné de huées, de grognements, de sifflets, troubla la campagne rendue au repos.

— Ce sont les Bœufs !

On les avait oubliés. Chacun de ceux de la fanfare se fit cette réflexion et rebroussa chemin en courant. Des cris d'alerte et de ralliement se répercutèrent.

— Hé, les hommes, par ici ! A nous les Taureaux ! A nous les fermes et éveillés garçons! Sus aux Bœufs !

Aussitôt une compagnie de dix hommes se reforma ;

KERMES 19

puis ils furent vingt; en se rapprochant du logis Flips, leur nombre grossissait encore. Ils raccolaient les soûlards et, pour les dégriser, il suffisait de leur souiller à l'oreille ces mots magiques : « Les Bœufs attaquent le Taureau jovial! »

Lorsqu'ils débouchèrent devant la maison de leur ami, la mêlée s'était déjà engagée. Quatre des plus déterminés de la fanfare, proches voisins des nouveaux mariés, n'avaient pas attendu les renforts pour foncer au milieu du charivari.

Pour approcher du Taureau jovial sans se trahir, l'ennemi avait usé de tactique. Ils étaient partis du Bœuf bigarré par escouades de quatre a six hommes, prenant les uns à droite, les autres à gauche, pour se retrouver, après force circuits et détours, dans un sentier désert, derrière la maison ennemie. Ils se rapprochaient en tapinois, rampant et glissant le long des haies. Au moment où arrivèrent leurs derniers appoints, la sérénade finissait. Les Bœufs attendirent que les Taureaux fussent bien loin. Le grand Warrè, du Sabot, les commandait. A son signal, tous se redressèrent et se portèrent devant la maison silencieuse et close. Le charivari éclata. Ils étaient vingt armés de chaudrons, de tisons de poêle, de casseroles, de marmites, de pelles, de lèchefrites.

Le petit carabinier, surpris par ce sabbat au moment où il se coulait entre ses draps, aux côtés de sa femme haletante, sursauta et ne prit que le temps de rentrer dans ses culottes et une paire de sabots. Lusse voulait le retenir, mais les canailles menaçaient d'enfoncer la

porte et les volets. Elle se vêtit d'un jupon et d'un caraco et s'élança sur ses pas.

Déjà le combat était engagé au dehors ; l'avant-garde des Taureaux menaçait d'être écharpée par les assaillants. Ils résistèrent héroïquement et donnèrent au gros de leurs camarades le temps de se rallier. Soudain, une clameur féroce s'éleva et les Taureaux fondirent sur les rusés congréganistes. Us brandissaient leurs instruments comme des massues et en assénaient de formidables coups. Le cuivre et le fer s'entrechoquaient avec un cliquetis fantastique. La bagarre fut effroyable. On ne compte pas les yeux pochés, les nez applatis, les mâchoires démises, les lèvres fendues, les cheveux arrachés, les blouses déchirées, les fonds de culotte emportés, les brayettes élargies, les casquettes et les sabots égarés.

Le petit Baut s'était attaqué au grand Warrè, le falot avec qui il avait à régler un compte pour l'injurieuse complainte de la Béguine et du Piote. Dédaignant les armes, ils luttèrent à coup de poings. Warrè, robuste et bien jambe, avait l'avantage ; les gourmades de l'agile petit carabinier n'arrivaient pas jusqu'à la face mafflue du maroufle, tandis que les poings de celui-ci déchiquetaient complaisamment l'agréable visage de son adversaire. Mais Lusse se jeta à la rescousse de son époux. Elle avait ramassé un fer à repasser et elle en caressa le menton de Warrè avec un tel entrain que le colosse s'effondra. Alors Baut et Lusse le piétinèrent, et des couplets de la chanson de Warrè leur venaient ironiquement aux lèvres. Partout les Taureaux prenaient l'avantage et s'acharnaient sans merci sur les vaincus.

Alors quelqu'un cria : « Les gendarmes arrivent de Putte! » et les combattants Iftchèrenl prise. Ce fut une fausse alerte, mais les partisans des Domus profilèrent de la panique pour décamper en entraînant leurs blessés, dont le plus maltraité était incontestablement le grand Warrè, du Sabot.

Warrè garda le lit durant quinze jours et de longtemps ne chanta ni ne chansonna plus.

Cependant tous en réchappèrent. Aujourd'hui il n« reste plus trace de cette rencontre féroce que dans le registre des comptes de la fanfare Entre-Nous où. pour l'année 1874, l'énorme somme de deux cents francs est portée sous la rubrique : « réparations, achat d'instruments ». Le bombardon avait particulièrement souffert et la grosse-caisse éventrée et empalée ne pouvait plus servir que de trophée.

Cette bataille marqua aussi la phase aigué de la querelle. Le village, autrefois si calme, regrettai! la paix.

Le curé aurait voulu que la fanfare accompagnât la procession du jour de l'Assomption. Sans musique, le pieux cortège manquerait de solennité; il ne fallait pas que la Vierge souffrît de ces discordes. Les Domus et les Flips exhortés par leur pasteur et leur bourgmestre, acceptèrent l'arbitrage. On décida de commun accord que la fanfare Entre-Nous resterait établie chez baezine Lusse Flips, mais que les teerdagen, les bals et les concerts auraient lieu au Bœuf bigarré. Le nouveau tailleur s'engageait en outre à ne faire que des culottes et abandonnait la confection des autres pièces de vêtement à son ex-patron. Les Flips s'arrogeaient évidemment la

part léonine, car si la plupart des ruraux se contentent d'une blouse et n'usent guère de vestes et de jaquettes, ils ne sauraient se passer de chausses de « pilou » ou de « dimitte ». Mais les Flips, victorieux dans la mêlée décisive, avaient bien le droit de s'attribuer quelques avantages aux dépens des vaincus.

D'ailleurs, ils firent une importante concession à leurs ennemis.

Pierre Kasak reçut ordre de teindre en noir la redingote marron du paroissien berné par le Taureau jovial et toute allusion à Klaes Domus disparut par celte retouche.

«se,-

Ex-Voto

A .Madame A

KÉE C

A contrée de dileclion n'existe pour aucun touriste et jamais guide ou médecin ne la recommandera. Cette certitude ras- ^£>*.-sure ma ferveur égoïste et ombrageuse. Ma glèbe est fruste, plane, vouée aux brouillards. A parties schorres du Polder, la région fertilisée par les alluvions du fleuve, peu de coins en sont défrichés. Un canal unique, partant de l'Escaut, irrigue

ses landes et ses novales, et de rares railways desservent ses bourgs méconnus.

Le politicien l'exècre, le marchand la méprise, elle intimide et déroute la légion des méchants peintres.

Poètes de boudoirs, ô virtuoses, ce plan pays se dérobera toujours à vos descriptions! Paysagistes, pas le moindre motif à glaner de ce côté. 0 terre élue, tu n'es pas de celles que Ton prend à vol d'oiseau! Les mièvres galantins passent devant elle sans se douter de son charme robuste et capiteux ou n'éprouvent que de l'ennui au milieu de cette nature grise et dormante, privée de collines et de cascatelles, et de ces balourds qui les dévisagent de leurs yeux placides et bovins.

La population demeure robuste, farouche, entêtée et ignorante. Aucune musique ne me remue comme le flamand dans leurs bouches. Us le scandent, le traînent, en nourrissent grassement les syllabes gutturales, et les rudes consonnes tombent lourdes comme leurs poings. Ils sont d'allures lentes et balancées, râblés et matïlus, sanguins, taciturnes. Je ne rencontrai jamais plus plantureuses dirnes, mamelles plus décises et prunelles plus appelantes que dans ce pays. Sous le kiel bleu, les gars charnus ont crâne mine et se calent pesamment. Après boire, des rivalités les font se massacrer sans criailleries à coups de lierenaar ; en s'écharpant, ils gardent aux lèvres ce mystérieux sourire des anciens Germains combattant dans les cirques de Rome. En temps de kermesse, ils se gavent, se soûlent, sabotent avec une sorte de solennité gauche, accolent leurs femelles sans nindrigaiiser, et le bal fini, rassasient le

long du chemin leurs amours exigeantes et prodigues.

lisse livrent rarement, mais une fois donnée, leur affection ne se détache plus.

Ceux qui les dépeignent sous la figure de ragots égrillards et difformes, connaissent mal cette race. Mes rustauds de Campine évoquent plutôt les églogues des fauves bruns de Jordaens que les bambochades de Teniers. un grand seigneur qui calomnia ses manants du pays de Perck.

Ils conservent la foi des siècles révolus, fréquentent les pèlerinages, vénèrent leur pasloor, croient au diable, au jeteur de sorts, à la male-main, cette jettatura du Nord. Tant mieux. Je raffole de ces pacants. Je préfère leurs poétiques traditions, les légendes nasillées par une vieille pachteresse pendant la veillée au plus joyeux conte de Voltaire; et leur fanatisme patrial et religieux m'émeut davantage que les déclamations patriotiques et le plat civisme des gazetiers.

Savoureux et glorieux parias, nos Vendéens à nous, puissent la philosophie et la civilisation vous oublier longtemps. Au jour d'égalité rêvé par les esprits géométriques, elles disparaîtront aussi, mes superbes brutes, traquées, broyées par l'invasion, mais jusqu'au bout réfractaires à l'influence des positivistes. Frères, l'utilitarisme vous abolira, vous et votre sauvage pays!

En attendant, moi qui ne vous survivrai pas, votre sang rouge de rebelle coulant dans ma veine, je veux, abstrayant mon esprit , m'imprégner de votre essence, m'oindre de vos truculents dehors, m'abalourdir sous les tonnes blondes des kermesses ou m'exalter a votre

suite dans les nuages d'encens de vos processions, m'asseoir dolent à vos âtres enfumés ou m'isoler dans les sablons navrants à l'heure où râlent les rainettes et où le berger incendiaire et damné paît ses ouailles de feu à travers les bruyères.

Ma première rencontre avec ce terroir fut décisive comme le coup de foudre; et mon initiation aux rites de ce culte prit à peine un jour :

Au commencement de juin -1 860, je venais d'atteindre ma onzième année eL de faire ma première communion chez les Frères de la Miséricorde à M.... Un matin, on m'appelle au parloir ; j'y trouve le père supérieur avec mon oncle et celui-ci m'apprend qu'il m'emmène à Anvers voir mon père. A l'idée de ce campo inattendu, devant la perspective d'embrasser mon bénin auteur, veuf depuis cinq ans, pour qui j'étais tout à présent , je ne remarquai pas l'air sérieux de mon oncle ou les regards apitoyés des religieux.

Nous partîmes. A mon gré, le train ne brûlait pas assez rapidement la campagne.

On arrive pourtant. Sonner à la porte de la petite maison bourgeoise ; sauter au coup de Yana, la bonne ; subir les assauts du brave Lion, le grand épagneul roux; grimper avec lui l'escalier quatre à quatre ; bondir dans la chambre à coucher bien connue; — deux cris : « Père! — Georges! »; me sentir soulevé de terre et pressé contre sa poitrine ; être mangé de baisers, ma bouche cherchant ses lèvres dans la grande barbe fauve : ces actions se pressèrent, mais aussi fugaces qu'elles furent, elles marquèrent pour la vie dans ma mémoire.

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Comme l'excellent homme me tint longtemps entre ses bras! Il me regardait avec une admiration attendrie, répétant : « Le grand garçon que voilà, mon « Jurgen », mon « Krapouteki !... » et toute la kyrielle de noms d'amitié invraisemblables mais adorables qu'il inventait pour moi défila, ponctuée de caresses.

La matinée n'était pas encore avancée. Enveloppé dans son ample robe de chambre, il allait s'habiller lorsque j'entrai suivi de Lion, de Yana et enfin de l'oncle, le moins ingambe des quatre.

La mine de mon père me semblait excellente. Le teint était rose — par trop allumé aux pommettes, me fit-on observer plus tard; — l'œil 1res brillant — trop brillant — la voix un peu rauque mais douce, caressante, malgré son timbre grave, un timbre inoubliable.

11 avait alors quarante-six ans. Je vois se dresser devant moi sa haute stature, ses membres bien plantés, sa physionomie affectueuse me sourit encore aux heures de détachement du réel.

L'oncle lui serra la main.

— Tu vois que je tiens parole, Ferdinand... Voilà notre mauvais sujet ! . . .

— Merci, Henri... Pardonne l'embarras que je te cause... Tu te moqueras de moi; mais si tu ne l'avais pas amené, je serais parti aujourd'hui pour son cou vent... Je me moquais du régime et des ordonnances du docteur... Car tu ne sais pas, Géorgie... j'ai été légèrement malade... Oh! un rien, un simple bobo, un rhume négligé... N'est-ce pas, Yana, un petit rhume?...

11 n'y paraît plus, comme tu vois... Ah! mon fils, le bien que me fait la présence!... Et nous allons nous amuser! Nous partons à l'instant pour la campagne... Je t'ai ménagé une surprise...

J'écoutais radieux — ô égoïsme de l'enfance — cette promesse de partie de plaisir et je n'entendais pas sa toux, sa toux sèche et convulsive qu'il essayait de calmer en tamponnant ses lèvres de son foulard des Indes. Je ne remarquai pas davantage, ou plutôt j'avisai sans y attacher d'importance, des bouteilles de médicaments et des boîtes de pilules encombrant la cheminée et la table de nuit. Un flacon de sirop venait d'être entamé et une goutte se coagulait dans la cuiller en argent. Yana tenait à la main une ordonnance nouvelle écrite ce matin même. Une odeur fade de drogues gommées et opiacées régnait dans la pièce. Ces détails ne me revinrent qne dans la suite.

L'oncle prit congé.

— Surtout pas d'imprudence!... dit-il à mon père. Tu me le promets?... Sois rentré en ville avant le serein... Je prendrai George demain matin pour le reconduire à la pension...

— Nous serons raisonnables, sois tranquille! répondait le père, fiévreux et distrait, n'ayant d'attention que pour son enfant.

Je crois même qu'il ne fut pas fâché de se trouver seul avec moi et, comme la perspective du retour à M..., évoquée par l'ancien officier, m'avait rembruni, il me prit sur ses genoux.

— Courage! petit, disait-il. Ce ne sera plus long. Je me

KERMESSES Gl

trouve décidément trop seul depuis la mort de ta pauvre mère... J'ai dit à la famille qu'à l'avenir je n'entendais plus me séparer de toi... Tu as fait la première communion,... tu es grand,... tu retourneras huit jours encore à la pension, le temps de plier bagages et de nous installer dans notre nouveau gîte... Bon, voilà que je trahis le secret... Enfin! Autant te dire le tout à présent. J'ai acheté une gentille maisonnette, presque une ferme, à trois lieues d'ici... Et nous allons habiter la campagne, vivre en paysans, chausser les sabots et vélir la blouse. Hein? C'est ça qui va te faire pousser... Qu'en dis-tu?... Nous ne nous quitterons plus... J'applaudis et je gambadai autour de la chambre.

— Quel bonheur ! Toujours à deux, n'est-ce pas ? Nous ne nous quitterons plus jamais, alors. Bien vrai ?

— Bien vrai !

Et nous scellâmes cette convention dans une longue embrassade.

Une heure après, un landau nous prenait à la porte, le père, Yana, Lion et moi.

Il faisait un de ces énervants temps d'equinoxe, dont la tiédeur et la quiétude attendrissent jusqu'aux larmes. Dans un beau ciel flamand du bleu pâle et discret de la turquoise, le soleil achevait de disperser les brumes du matin.

— Vovez-le donc, monsieur, disait Yana en me montrant, il est heureux comme un roi !

— C'est le moment de prendre de pleines portions d'air! remarquait mon auteur, cela ne coûte que la peine d'ouvrir la bouche !

Et moi, en effet, je l'ouvrais toute grande comme un bâilleur.

Mais aussi quelle différence avec l'air de la pension ; môme avec celui qu'on respirait dehors, dans la cour claustrale, entre quatre hautes murailles revêches, suintant l'humidité, rongées de moisissures.

Assis, tournant le dos au cocher, mes menottes posées sur les genoux du père, je poussais des exclamations de surprise et l'étourdissais de mes questions. Il occupait le fond de la voilure, drapé dans son imposant macferlane pour se garder contre le vent. Yana s'était installée à ses côtés ; Lion courait en avant.

Après avoir longé la grand'rue du faubourg, la voiture entra en pleine campagne. Les bouquets de feuilles nouvelles rajeunissaient les troncs frustes des grands hêtres de la route. Les prairies échangeaient leur gazon jauni et flétri contre un frais tapis d'émeraude dont de superbes vaches aux flancs arrondis, les fanons balayant le sol, broutaient les pousses tendres. Les blés levant en rangs compactes promettaient des moissons généreuses. Les dernières neiges avaient gonflé les fossés se déroulant comme une moire argentée entre une double haie de saules-pleureurs et d'aunes. Lorsqu'on passait devant un jardin de plaisance, des parfums de lilas chargeaient les souffles alanguis. Des grilles aux chanceaux dorés s'ouvraient sur des avenues d'ormes ou de chênes ; la pelouse vallonnée montait vers un château au perron garni d'orangers taillés en boule. Le passage majestueux d'un couple de grands cygnes ou la chasse de ces hurluberlus de canards, sillonnait et trou-

blaii les étangs dormants, marbrés de glaïeuls et de nénufars. Je préférais pourtant les formes moussues, flanquées de leurs granges, les volets verts fixés aux maçonneries rouges, les puits à balancier, les poules picorant le fumier. Nous croisions parfois une charrette de paysan coiffée de sn bâche blanche, qui se garait sur l'accotement.

Nous traversâmes Deurne, puis Wynegbem.

Pour la troisième fois, un svelte clocher darda sa pointe d'ardoises grises vers l'éther opalin.

— La tour de S'Gravenwezel ! s'exclama la bonne Yana.

— S'Gravenwezel ! Mais c'est ton village cela ! m'écriai-je. Est-ce là que nous allons demeurer?

Le sourire de la chère créature répondit affirmativement.

Quelques instants après, sur l'indication de Yana, le cocher arrêta devant une ferme isolée, à un caiartd'heure du gros de la bourgade.

— C'est ici chez mes parents ! dit-elle.

Je revois encore la borde sans étage, écrasée sous son toit de glui, festonné de joubarbe, et la croix blanche, peinte à la chaux sur la maçonnerie, pour éloigner la foudre.

Au bruit de la voiture, toute la maisonnée accourut à la porte.

C'étaient le père de Yana, un sexagénaire trapu, voûté, mais de vigoureuse mine encore, le cuir ridé comme un vieux parchemin, la barbe hirsute, l'œil pétillant ; la mère, une grosse gagui, très éveillée malgré

sa corpulence, plus jeune d'une dizaine d'années; puis la ribambelle des frères et sœurs variant de vingt-cinq à quinze ans; ceux-ci de crânes gars, bruns, crépus, musclés et carrés ; celles-là de fraîches filles dorées par le soleil, ressemblant toutes à Yana, leur aînée, qui représentait, à mon avis, la plus appétissante boerine anversoise qu'on pût rêver avec ses nattes brunes, ses grands yeux smaragdins frangés de longs cils.

En l'honneur de la kermesse de S'Gravenwezel, dont nous entendions déjà les bourrées et les sabottières dans le lointain, disaient-ils, mais bien plutôt en celui de notre visite, les hommes portaient leur culotte de drap des dimanches et le sarrcau bleu lustré et coquettement froncé sous la nuque. Les femmes avaient sorti de l'armoire le bonnet de dentelles à larges ailes, la coiffe épinglée d'argent, la robe de laine et l'ample mouchoir de soie croisé sur la poitrine et tombant en pointe dans le dos. Ces braves complimentaient mon père sur ma bonne mine. C'était là le fils de Mynheer... Jonkhcer Jorssl En peu d'instants, j'avais conquis ce monde rond et cordial, et particulièrement un fier garçon de dix-neuf ans, onze Jan, notre Jean, disait Yana, à la veille de tirer à la conscription.

Tandis que ses sœurs mettaient la table, car on nous retenait à dîner, il offrit de me montrer le verger, le courtil et les étables. Si j'acceptai ! Je ne tenais déjà plus en place. Jan me prit par la main et me conduisit auprès des vaches. Enchaînées dans leurs stalles, vautrées, elles beuglèrent lamentablement. Les fumiers avaient des luisants de bronze et de vieil or, et l'étable

ressemblait au fond des tableaux de Rembrandt; du moins c'est ainsi que je me représente aujourd'hui ce clair-obscur mordoré. Pour mieux me faire admirer ses bêtes, il les talonnait d'un coup de pied. Elles se dressaient, indolentes en rechignant à leur manière. 11 me disait leurs noms et leurs qualités. Cette grande noire avec cette tache blanche entre les yeux, c'était Loltekè; cette grosse goulue ruminant les premiers trèfles s'appelait la Blanche. Jan m'encourageait a les tlatter de la main. Elles battaient de leurs cornes les poteaux qui les séparait entre elles. C'étaient d'admirables laitières, me disait le garçon. J'en comptai jusqu'à six. Une odeur de lait fort chargeait l'atmosphère chauffée par cette grasse animalité. Jan me promettait de m'emmener aux champs avec lui, lorsque nous habiterions le village. Je travaillerais la terre et deviendrais un vrai paysan, un boer comme lui. Boer Jorss, m'appelait-il en riant. Moi, je prenais très au sérieux cette perspective de rusticité absolue; je contemplais avec admiration la haute stature, l'apparence vigoureuse, sans disgrâce, de ce jeune rural. Ainsi je me développerais à mon tour, pensais-je. Une destinée semblable à la sienne m'attendait ! Cela vaudrait mieux que déporter frac et chapeau noir, de pâlir et de s'enfiévrer sur des livres et des cahiers, et de ne rien voir de la nature du bon Dieu que ce qu'en montre la banlieue : des végétations rudérales et un coin de ciel entre des toits lépreux ! Il me conduisit aussi au courtil, un enclos oblong, aux chemins régulièrement tracés, plantés de tourne-sol, de pivoines et de roses trémières.Les plates-bandes étaient bordées de fraisiers

aux baies mûrissantes. A moi reviendrait la première cueillette, promettait le sympathique garçon.

On nous rappela tandis que je faisais la connaissance de Spits, le chien de garde. Le repas de kermesse nous attendait. Sur le désir formel de mon père qui menaçait de rien manger, la famille, du moins les hommes, prirent place à côté de nous. Quant aux femmes, toutes prétendaient nous servir. Je promenais des regards ravis sur cet intérieur nouveau pour moi : les alcôves en retrait dans la muraille, où couchaient les parents et les aînés, masqués par des courtines de cotonnade a ramages, la cheminée profonde, garnie d'un crucifix et d'assiettes à sujets historiques, la branche de buis bénit suspendue sous le manteau, et les hâtiers énormes, et l'imposante crémaillère.

Yana porta sur la table une marmitée de potage aux choux et au lard dont le parfum eût rendu de l'appétit à un mort.

Chacun se signa, pencha la tête et joignit les mains devant son écuelle d'où la vapeur savoureuse montait comme d'une cassolette en encens symbolique vers la poutre enfumée. Durant quelques secondes, on n'entendit que les lamentations dans l'étable, le bourdonnement des mouches arrêtées aux carreaux et le tintement de l'horloge de S'Gravenwezel chantant midi avec ce timbre argentin et un peu triste des cloches de village.

Le repas exquis que nous fîmes ! Mon auteur entassa les adjectifs les plus sonnants du patois pour dire les mérites de la garbure, moi, je chantais les louanges des

œufs servant de cadre doré à de rosaires et blanches tranches de jambon. Une montagne de pommes de terre farineuses s'éboula, minée de toutes parts par nos fourches diligentes. Un franc appétit de rustaud me gagnait !

Yana attendrie constatait que depuis un mois Monsieur n'avait plus dîné aussi copieusement.

Aussi, nous fallut-il goûter à tout ce que produisait la ferme : beurre, lait, fromage blanc, primeurs. Je me moquai de Yana qui avait cru devoir emporter des provisions ! Elle connaissait bien mal l'hospitalité paternelle ! Mais je ne me gaussai plus de sa prévoyance lorsqu'elle fut chercher le contenu du fameux panier : une couple de bouteilles de vin vieux et une tarte aux pruneaux de sa fabrication, qu'elle déposa triomphalement au centre de la table. On but à la santé du Monsieur et du jeune Monsieur, et à leur heureux séjour à S'Gravenwezel.

— Il est convenu que dans huit jours nous inaugurerons tous, vous entendez : « tous » notre nouvelle maison! disait l'excellent homme avec conviction... Et maintenant, en roule Djodgi, car tu brûles de voir ce nid...

Jan nous accompagna. 11 marchait derrière nous avec sa sœur. Lion allait et venait, manifestant sa joie par d'absurdes circuits et pirouettes, pourchassant les bestioles qu'il faisait lever des seigles. Les coquelicots et les blavelles piquaient déjà de leurs couleurs vives le vert jaunissant des épis, et des papillons blancs ou bruns s'éparpillaient au-dessus comme des tleurs animées.

Nous avions pris une sente, courant à travers les emblavures, derrière la ferme Ambroes, à gauche de la grand'route. A quelques minutes de là, nous longeâmes un petit bois de chênes et brusquement derrière celui-ci mon père me signala notre domaine.

Modeste cottage, tu me hantes encore, surtout à l'époque des premières feuilles, et par un temps tiède et émollient d'équinoxe, comme il faisait ce jour mémorable... Mais j'entretiens et je caresse le souvenir triste et doux de tes blanches parois. C'était la maisonnette la plus simple, la plus discrète qu'on pût imaginer. Elle n'avait qu'un étage et contenait quatre chambres en tout. Sur le côté, une dépendance avec poulailler servirait de hangar et de refuge au jardinier. En attendant, le père de Yana y avait logé une jolie chevrette blanche qui bêlait à pleine gorge à notre approche et qu'il courut lâcher. Des espaliers quadrillaient le mur exposé au Midi. L'enclos, limité par une haie de hêtres, moitié verger, moitié jardin d'agrément, embrassait une étendue de trois mille mètres. Devant la maison était un carré de gazon anglais que traversait un petit chemin partant de l'entrée en claire-voie pour s'arrêter à l'entrée de la maison. Des bosquets touffus composés de platanes, de marronniers, de chênes d'Amérique et de bouleaux ménageaient des deux côtés de l'habitation de délicieuses retraites pour la lecture ou la rêverie. En faisant le tour de la propriété, mon auteur m'exposait avec chaleur les modifications projetées. Là viendrait un massif de rhododendrons, plus loin un parc de roses d'Orléans, autre part des fourrés de lilas. Il me consul-

tait par des « hein ? » fiévreux. Il était animé, expansif, je l'avais vu rarement si en train qu'aujourd'hui. Depuis la mort de ma mère, son beau rire sonore et contagieux ne retentissait plus.

En bavardant, nous étions arrivés au fond du jardin sur un monticule d'où l'on apercevait un coin du village : le clocher émergeant d'un rideau de tilleuls, les ailes en croix d'un moulin en repos perché sur une butte gazonneuse, puis quelques fermes éparpillées dans les cultures et les prés jusqu'à la rencontre de la plaine avec l'horizon.

— Regarde, George, disait-il, voici désormais notre monde... Il fera bon vivre ici pour tous deux; car si j'ai besoin de réconfort, tu ne dois pas moins profiter... Plus de lisières, mon cher petit, nous sommes assez riches pour vivre à la campagne comme des philosophes... Et quand je n'y serai plus... car il faut tout prévoir...

11 s'arrêta. Je me souviens qu'un orgue poussif moulait là-bas une polka, derrière le rideau de tilleuls où se blottissait le village.

Mon père était devenu subitement sérieux et la solennité de ses dernières paroles me remua péniblement. Puis, cette danse mélancolique et lointaine me crispait. Quand il eut cessé de parler, il toussa longuement.

Nous étions assis sur le talus, le dos tourné à la maison, et les regards embrassant la plaine immense dont les lancinants accords de l'orgue ne rendaient que le recueillement plus saisissant.

— Père, murmurai-je comme on prie, que veux-tu dire?

Pour toute réponse il m'attira à lui, me saisit la tête à deux mains et me regarda longuement, ses yeux plongeant dans les miens; puis il m'embrassa, s'efforça de sourire et me dit :

— Ce n'est rien. Je me porte bien, n'est-ce pas? Aussi, pourquoi la famille me trouble-t-elle par ses recommandations?... Ma parole, ils me feraient peur avec leurs figures allongées et leurs visites continuelles... Aujourd'hui au moins j'échappe à ces persécutions... Nous sommes deux... Libres! Bientôt nous le serons pour toujours !

Malgré ce retour, une indicible angoisse me poignait et je ne faisais aucun effort pour me dérober à cette influence que je devinai provenir de sympathiques correspondances. A mon ivresse se mêlait déjà comme un regret. Et cette ravissante après-midi avait la suggestion navrante des choses qui ont été et qui ne se représenteront jamais... jamais plus.

Je m'étais jeté a son cou sans répondre autrement à ses dernières paroles. 11 fallait un mutuel effort pour nous arracher à ce silence; aucun ne fit cet effort. Au loin l'orgue dissonnait toujours comme s'il avait eu, lui aussi, des sanglots dans la voix.

Cela dura longtemps ; jusqu'au baisser du jour.

— N'est-il pas l'heure de partir, monsieur?

Yana nous réveillait. Père se leva sans rien dire et, ma main toujours dans la sienne, nous cheminâmes à travers la campagne morne où le crépuscule faisait flotter des formes fantastiques. A quelques cent mètres de la maisonnette, il se retourna et me fit contempler

une dernière fois ce petit coin de terre, l'ermitage qui alkiit nous abriter.

— Nous l'appellerons Mon Repos! fit-il. et nous continuâmes à marcher.

Mon Repos ! Comme il traîna ces trois syllabes. Certains nocturnes de Chopin se dissolvent de celte façon.

De retour a la ferme Ambrocs, nous prîmes affectueusement congé de la famille de Yana. Mon père les remercia de leur accueil et leur rappela son invitation chez lui. 11 donna encore quelques instructions de jardinage à Jan, qui tenait la casquette à la main, ses yeux bruns exprimant une sympathie très visible.

In « à revoir! » nous fut encore envoyé et la voiture s'ébranlanl, nous tournâmes le dos au cher village...

Etait-ce encore l'orgue de la kermesse qui m'obsédait, survivant a toutes les autres rumeurs , de plus en plus faible, mais n'expirant jamais complètement? et pourquoi scandai-je intérieurement et sans cesse sur cette musique quelconque ces trois syllabes non moins insignifiantes : « Mon Repos »?

Le soleil se couchait quand nous atteignîmes les portes de la ville. Les maçons des campagnes, blancs et poudreux, l'outil sur l'épaule, la gourde de fer-blanc battant leurs reins, regagnaient à larges enjambées les clochers que nous avions laissés derrière nous. Heureux ouvriers! Ils avaient bien raison de retourner au village et de laisser à leurs frères de la ville les hideux cloaques de l'ouest d'Anvers.

Une brise assez fraîche s'était levée et agitait le faîte

des trembles. L'horizon se désempourprait au-dessus des remparts. Durant tout le trajet, mon père était resté plongé dans une sorte de prostration ; ses mains que je caressais étaient moites, tour à tour brûlantes et glacées. 11 ne sortait de sa torpeur inquiétante que pour glisser ses doigts dans mes cheveux et me sourire avec une expression que je n'ai plus rencontrée sur aucun visage ami. Yana, aussi, avait l'air triste maintenant et tirait prétexte de la poussière soulevée par le vent pour appliquer continuellement son mouchoir à ses paupières.

J'étais fatigué, grisé par le plein air, et pourtant j'eus peine à m'endormir cette nuit. Je rêvais toujours les yeux ouverts, aux incidents de la journée, à la ferme, à l'obligeant Jan, au joyeux repas, à la chevrette, au jour prochain où je serais « boer Jorss », comme disait le brave gars... J'étais heureux, mais par moments un accès de toux graillonnant dans la chambre voisine, me suffoquait moi-même et je me remémorais alors la scène dans le jardin, l'accompagnement que l'orgue faisait à notre silence et plus tard à ces deux mots : « Mon Repos ! »... Je ne fermai l'œil qu'au matin.

Lorsque je me réveillais, l'oncle m'attendait déjà. Ancien officier, il ne connaissait que l'heure militaire.

— En route! commandait-il de sa grosse voix de dur à-cuire. Il s'agit de retourner à la besogne, mon garçon...

Encore partir? Au fait, pourquoi cette séparation de huit jours? Que signifiait le ton autoritaire de ce parent dans la maison paternelle, dans notre maison? Pourquoi Yana le consultait- elle du regard, à la fois respectueuse

et maussade? Celte intrusion dont je ne devinais pas l'horrible mais absolue opportunité m'exaspérait.

Quel déchirement que mon départ ! Et cela pour huit jours de séparation ! En vain l'oncle nous signalait tout le ridicule de nos larmes. Je me cramponnais au bienaimé et lui n'avait pas la force de me repousser. L'officier, impatient, dut m'arracher à cette étreinte.

— Le train n'attend pas! grommelait-il. A-t-on jamais vu pareils cœurs de poule !

Je me révoltais.

— Non, pas avec vous, disais-je a mon antipathique parent... Avec lui !

— Djodgy ! Djodgy ! s'efforça de dire le père d'un ton de reproche... Excusez-le, Henri... A revoir! Dans huit jours !... Sois toujours sage...

Cette fois Yana n'essayait plus de cacher ses larmes. Lion allait tout attristé de l'un à l'autre et ses regards humains semblaient dire : « Reste près de lui. »

Mais rien ne pouvait briser l'entêtement de mon oncle. Il m'emporta dans la voiture, la même qui nous avait conduit la veille à S'Gravenwezel.

Nous échangeâmes des signaux d'adieu aussi longtemps que la voiture roula dans notre rue

Huit jours et je le reverrais !

Huit jours et il était mort !

Mais je n'oubliai rien...

Et, depuis lors, j'aime, j'adore la campagne flamande, comme l'héritage des suprêmes dilections du seul être qui ne me fit jamais de mal. Ces vastes horizons, à l'azur pale, souvent brouillé, s'illuminent comme au sourire mouillé que je surpris la dernière fois sur son visage.

lit?

La Belette

'est le marchand de chansons ameutant devant ses tréteaux, les dimanches à midi, les paroissiens sortant de l'église. ^-3 11 racle un méchant violon, marque d'un mouvement d'épaule ou d'un appel du pied chaque temps fort de la mesure et la fillette, sa compagne, dégoise la complainte.

Leurs deux personnages s'enlèvent sur un paravent peinturluré représentant des empereurs et des escarpes: Napoléon sourit à Bakeland, chef de bande fameux en

Flandre. Des chapelets de chansons imprimées sur du papier bistre brandillent au ven

Les tréteaux s'adossent au mur du cimetière. Pardessus la clôture émergent des croix de bois noir, des têtes de buis, et les saules projettent leurs branches sur la place.

Au milieu veille la petite église et lorsque par les abat-son du clocher d'ardoises tombent les adieux mélancoliques des heures, les badauds absorbés par le chanteur interrogent le cadran pour ne pas manquer la soupe.

Entre les « maisons-boutiques » et les cabarets formant une ceinture au champ des morts, on embrasse la plaine traversée de drèves. Des aulnaies bordant les fossés la coupent en pacages et en labours. Des sentiers zigzaguent entre des taillis de jeunes chênes. Par-ci par-la un corps de ferme trapu, l'air ramassé sous son grand capuchon de glui moussu d'où spirale la fumée de midi. Et, par- dessus ces échappées, rejoignant tout là-bas la ligne infinie de la terre, pesant lourdement, despotiquement sur ce sol aplani, c'est le ciel gris chargé de lavasses mais dans lequel le soleil rédempteur déploie parfois de rouges apothéoses.

Au pied de l'estrade foraine, la houle des paysans : un remous de pyramidales casquettes de soie noire flanquées chacune d'une paire d'oreilles écarquillées, roses et translucides comme des coquillages, --une couche de visages poupards et de tignasses claires, — un fouillis de kiels d'un indigo sombre ballonnant sur les dos ronds, et au bas d'innombrables jambes, grasses

ou maigres, bridant ou ballotant dans leurs gaines de drap noir, entre lesquelles se faufilent les mûmes.

Tous, appâtés de merveilleux, se pièlent, écoutent, — bouche bée, le nez à l'éveut, les yeux dilatés, les bras croisés ou les mains sensuellemenl plongées (huile-; poches — le duo du violoneux et de la chanteuse. Pendant les interruptions, un gars mélomane échange ses deux liards contre une des feuilles bistres et il détonnera ces couplets dans les îeerdagen et a la veillée.

D'où viennent ces deux hères? Certes, ce ménétrier sortit plus récemment du Dépôt que du Conservatoire. Figure vague, sans âge, on se demande qui la ravagea le plus : du vice ou de la misère.

Quelle pensée honnête pourrait bien couver encore derrière ces yeux érailtés et battus? Le nez crochu, la bouche veule, le menton en galoche, la barbe noire inculte, des cheveux broussailleux, des oreilles de satyre, achèvent de donner à ce visage un caractère équivoque. C'est de plus un gaillard fort efflanqué, sec et noueux, enveloppé dans un long paletot décati et rapiécé, culotté d'un piloux pisseux, chaussé de sabots jaunes, coiffé d'un feutre problématique.

Est-ce la nlle de ce marmiteux, l'autre piteuse créature? Qui se prononcerait sur son sexe si elle ne portait pas une apparence de jupon? Elle a les hanches indécises et la poitrine plus plate que celle d'un garçonnet. Dans ce vilain museau futé, séreux et osseux, rien n'attire que deux grands yeux bleus merveilleusement limpides. Mais si vous les rencontrez, ces prunelles

idéales, vous oubliez le masque blême et enfumé, le bec de lièvre, les cheveux neutres de la roussaude.

Elle chante. Un son grêle et cassé part de cette poitrine de poussin éclos avant terme; une façon de chanterelle grièche, d'harmonica fêlé, sans accent, sans timbre.

Le matin, sur la place, elle récite la mélopée des morgues et des bagnes ; le soir, ils ce travaillent » dans les estaminets et passent du sinistre au comique. Le violon attaque des ritournelles folichonnes ; l'enfant se gargarise d'obscénités qui chatouillent la grasse sensualité des buveurs ébaudis. Sous les quinquets puants, dans l'acre brouillard des pipes, les blouses moites sont secouées de spasmes, les pitauds hoquetant se poussent du coude et soulignent les drôleries en tapant sur la cuisse de leurs voisins. Après le dernier couplet, la petiote, sa sébile dans une main, le paquet de chansons dans l'autre, circule entre les attablées.

Les auditeurs l'accablent de galanteries égrillardes, leurs doigts gourds cherchent de quoi pincer ce squelette, et ces gaillards empâtés en possession légitime ou frauduleuse de dirnes non moins solidement râblées et reintées, ne pardonnent pas à cet avorton sa maigreur anomale en pays des gras.

Elle accepte avec la même impassibilité les censs et les moqueries, les fonds de verres que lui octroient les moins durs et les privautés cruelles que s'attribuent les farauds. Depuis longtemps ses yeux ne se mouillent plus.

Lorsque la recette monte, le couple gratifie la com-

pagnie d'un nouveau numéro, plus « poivré », comme disent les bons zigs de l'endroit. Impitoyable, le musicastre harcèle sa partenaire époumonnée :

— Eli, va donc !

Il la rappelle rageusement au ton et à la mesure :

— Chante ou je cogne!

Et, longtemps encore, dans cette pesante atmosphère de tabac et de houblon, chargée d'éructations d'ivrognes, de relents d'étable, de sueurs volatilisées, chauffée d'animalité rutilante, — elle doit, elle, émoustiller la lubricité dormante de tous ces patauds. Malheur si sa mémoire se regimbe, si le mot ne répond pas à la note. Les drilles se trémoussent en la saboulant. Les quolibets pleuvent :

— Est-elle assez précieuse avec sa dégaine de souris prise au piège?

— N'avance pas ainsi ta lippe ou je te passerai mon biberon !

— Je la cède aux amateurs.

— Quand je demande une paire de jambes charnues, je n'entends pas qu'on me serve un ca=;se-noix

— Les deux font la paire. Hé ! Kromme-Jak..., où as-tu péché ce sacrement d'amour... Fabrication d'Hoogstraeten, ça se voit. Et la « marna » de la petite, quand la verrons-nous ?

Et le violoneux endôvé, lui crie dans le cou :

— Attends, damnée bestiasse, que nous soyons à la porte !

Les carrefours borgnes, les drèves où se pourchassent les souffles nocturnes, les cavées propices aux ejuet-

g2 KERMESSES

apens diront-ils le nombre de gourmades subies par la chanteuse famélique? Quel magistrat curieux interrogera la patiente sur l'origne de ces taches bleues ou ocre, de ces cicatrices tavelant ce qu'on voit de sa pauvre chair? Les gardes-champêtres pèchent par la discrétion. En ville, les policiers posent des questions embarrassantes aux 'artistes comme Kromme-Jak et leur portent tant d'intérêt qu'ils entendent ne plus s'en détacher.

Aussi ce gueux des champs traverse-t-il rarement les cités. 11 étouffe dans ces centres trop vigilants : il leur préfère le plein air, l'espace, la grand'route, les kermesses et les réjouissances rurales; les foires de la banlieue et à la rigueur les lundis faubouriens célébrés par des particuliers de sa trempe.

Il pourrait parcourir les yeux fermés la terre thioise depuis Ophoven en Limbourg jusqu'à Vosselaere en Flandre, et depuis Santvliet dans le polder d'Anvers jusqu'à Lennik en Brabant et Adinkerke sur mer. Pas de route impériale, provinciale ou vicinale que ses pas n'aient foulée. Dans les plantureux pâturages de Waes, les vaches meuglantes saluent chaque année ces nomades; ils ont 'effarouché les halbrans peuplant les oseraies de l'Escaut au pied des Digues; le sable du littoral pénétra leurs chaussures éculées ; ils se boUèrent dans les baissières et les schorres des polders ; les brandes de la Campine avec leur floraison lie de vin aux farouches arômes leur servent souvent de refuge; et tous les pèlerinages les connaissent; Dieghem, dont le bienheureux Corneille, évoque, guérit l'éclampsie; Anderlecht, où saint Guidon préside aux chevauchées

des roussins, ses protégés; Emblchem, sur la route de Lierre, avec la chapelle votive et le puits miraculeux de Saint-Gommaire et surtout Montaigu dédié à Notre Gentille Dame, Montaigu, la colline isolée vers laquelle convergent les longues processions psalmodiantes et marmottantes de l'immense et basse contrée d'alentour.

Leurs migrations s'etïectuaienl aux mêmes époques :

— Voilà Jak Corepain, Kromme-Jak, voilà la petite Belette! disaient les bonnes gens et l'arrivée de celte gueusaille coïncidait toujours avec la fête patronale de la bourgade.

Remarquent-ils, les rustres, que chaque année les yeux de la Belette se cavent davantage en même temps qu'ils brillent d'un éclat de plus en plus intense ? Les gemmes constellant le diadème de la petite madone de Montaigu ne jettent pas un feu plus immatériel.

Depuis quand les innombrables paroisses de la contrée flamande se renvoient-elles continuellement ces deux épaves? Depuis quand le sort fait-il de la souffreteuse fillette la chose corvéable de ce bourru?

Jamais il ne s'était occupé d'elle que pour la molester.

Durant leurs pérégrinations à travers la campagne ils ne souillaient mot. 11 la laissait h ses divagations d'enfant abalourdi et poussait devant lui la petite charrette chargée des tréteaux et de l'attirail du marchand de complaintes. De temps en temps il débouchait une gourde de genièvre dont il renouvelait le contenu d'étape en étape et, après y avoir copieusement puisé, il forçait, en sacrant, la Belette de l'imiter.

En juin ils se trouvaient dans le canton anversois

8i KERMESSES

de Sandlhoven. Us venaient de Wyneghem par Wommelghem et Ranst. Ils avaient marché tout le jour sous les feux du soleil, entre les taillis, le long des emblavures au-dessus desquelles grisollaient les alouettes. Il faisait clair encore et, sans avoir sommeil, ils éprouvaient un indicible énervement.

Des meules s'éparpillaient dans un pré fauché ras ; les senteurs safranées de la fenaison flottaient dans l'air attiédi du crépuscule; les grillons répondaient aux rauques coassements des grenouilles; le ciel rose à l'Occident s'assombrissait graduellement dans la direction opposée : ils s'étalèrent dans les foins odorants.

Comme la Belette se sentait oppressée, son corsage entr'ouvert montrait les pointes souffreteuses de son sein. Les yeux de l'homme ardents luisaient injectés par les flambes du couchant. Il se détourna plusieurs fois, mais de nouveau ses regards revenaient à cette poitrine irritante comme un fruit d'aigrin, et il soufflait, travaillé par l'été; et des prurits avivaient son sang aduste.

La petite fermait les yeux.

Brusquement il l'agrippa, l'attira à lui, l'étreignit férocement, la posséda sans qu'elle eût songé à se débattre.

Cruellement blessée au premier assaut de son ravisseur, puis envahie elle ne savait par quelles mystérieuses délices, son tempérament malingre vibrant avec une acuité effrayante, la Belette se tordait exaspérant à ses spasmes le rut effréné du paillard.

Et tous deux s'éperdirent longuement dans ce viol.

Les lucioles allumaient leurs bluettes au bord des douves et au-dessus du groupe pâmé planaient d'obliques vols de chauves-souris...

Depuis, le bourreau ne l'épargna plus. Au contraire, maintenant il la traitait on complice et la pauvresse ne savait plus desquelles étaient les plus meurtrières de ses caresses ou de ses corrections.

A ce régime le peu de raison de la Belette s'éteignait. Sa mémoire labile confondait les couplets d'une complainte et d'une gaudriole, mêlant, ironique symbole de son sort à elle, l'amour au massacre.

Ainsi, elle entonnait sur un mouvement de valse :

Ma Lintje, viens dans mes bras, Repose ton front contre le mien

Et colle ta bouche,

Très fort,

A mes lèvres; Ta bouche rose comme les cerises

Du curé

Et, crac, elle récitait lentement dans un mode lugubre, en dépit du violon la rappelant au rythme et au ton précédents :

Cétait dans un terrain à bâtir, Derrière le nouvel arsenal de guerre, Que cet artilleur sans humanité Eventra la vieille ribaude Après avoir abusé d'elle.

D'abord ces divagations cornues firent rire ceux qui en étaient témoins; puis les villageois superstitieux prirent peur de ces drôleries sinistres qui prenaient dans la bouche de la chanteuse idiote quelque chose de voulu par une volonté surnaturelle, de sibyllin.

Bientôt, quand Jak Corepain et la Belette se présentaient sur le seuil d'un cabaret, les consommateurs protestaient, criaient haro sur eux , menaçaient de déserter la place. Et force était au baes, pour ne pas perdre sa clientèle, de pousser dehors le couple réfrigérant.

Alors l'ivrogne échina de plus belle la fillette portemalheur

Depuis longtemps elle toussait; un jour elle cracha le sang : jamais les gens ne l'entendirent crier. Après l'avoir rouée de coups, le terrible amant ne lui faisait pas grâce de ses fringales amoureuses et, alternant les blasphèmes et les sollicitations lascives, promenait ses lèvres de satyre alcoolisé sur les plaies qu'il venait de déchirer.

Combien de mois cette vie dura-t-elle? Ce que dure une phthisie galopante.

Un malin la Belette essaya de se lever, parvint à se mettre sur son séant, mais ses maigres fuseaux refusèrent de la porter et elle retomba, rigide, inerte, sur le grabat.

Depuis leur appareillement le fait se présentait pour la première fois. Le débagouleur n'entendait pas cette plaisanterie.

— Allez hop ! Eh, rosse! Hein, gadoue !

KERMESSES ffl

Il la secoua. Elle ne répondait plus mais soupirait fortement et de son gosier partaient des sons étranges.

Que fredonne-t-elle ainsi, la petite chanteuse? La chanson de Pierrot-la-Mort, n'est-ce pas mignonne?...

C'était par une humide matinée dominicale d'octobre, à Putte-Cappellen . la bourgade mi-belge mi-hollandaise. On venait de brancher a Londres un médecin empoisonneur. Kromme-Jak possédait la complainte flamande inspirée par cette affaire; la Belette l'avait apprise par cœur et cette fois avec une étonnante facilité. Et voilà que cette bougresse s'avisait de paresser à présent!

Au dehors roulaient les banneaux et les omnibus, montait l'odeur des fritures, préludaient les cuivres, et les tambours battaient la chamade. Onze heures allaient sonner, la messe finissait.

Ils ne seraient jamais prêts pour le moment du coup de feu.

La Belette immobile, la télé reposant sur l'oreiller éventré, indifférente aux objurgations de son compagnon, tournait ses yeux de gemme bleu vers la fenêtre en tabatière.

— As-tu compris? Il s'agit de se lever, et vite encore, ou gare la danse !

Elle ne bougeait pas plus qu'un marbre.

A bout de patience, Corepain leva sur elle son violon et l'en frappa si fort sur le crâne que le bois se fendit avec un long gémissement...

Puis, tout se tut...

Longtemps, affalé sur son escabeau, Kromme-Jak,

atterré, contempla l'instrument gisant en quatre pièces à ses pieds...

Ses regards chargés de rancunes se reportèrent enfin sur la Belette, la cause de ce désastre.

11 allait la tuer ; son poing à moitié levé s'abattit sans frapper.

Une blancheur éburnéenne embellissait le visage de l'innocente, mais les prunelles grandes ouvertes n'étincelaient plus comme les saphirs ; le rictus vieillot grimaçait, se détendait, s'apaisait.

Kromme-Jak comprit que c'étaient deux instruments qu'il venait de briser. Le maladroit ! Un jour de kermesse qui s'annonçait si bien ; à Putte- Cappellen, l'endroit des recettes monstres !

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La Pucelle d'Anvers

Anvers, on appelle nations, des corporations d'ouvriers employées au chargement et au déchargement des navires.

%À^ Comme les anciennes ghildes des communes flamandes , chaque nation a son baes ou doyen, un nom, un local, son outillage, ses attelages d'énormes chevaux mecklembourgeois, ses fardiers inusables. Flup Borlander appartenait a la Nation d'Amérique, installée au Saint-Trouvé , plaine de Hcsse. Un crâne que Flup Borlander, avec des muscles comme des" câbles, un coffre solide comme une meule,

des quilles un peu torses, mais plus fermes que les piliers de la Cathédrale et, ce qui ne gâtait rien au dire des paroissiennes de son habitacle de la Montagne-aux- Cigales, une large caboche plantée de cheveux châtains et crépus, des oreilles en auvent mais régulières, des yeux pers comme les flots tranquilles, une bouche bien fendue aux commissures rabaissées par un pli d'une douceur un peu triste, un menton rond, avancé, le derme rude et le teint rose. Le compagnon asseyait avec autant de dextérité sur l'épaule ou sur le chef la lourde balle de riz guindée du transatlantique qu'il soulevait de terre ses danseuses des bals faubouriens. Tous les dimanches, après s'être astiqué, le fruste garçon partait pour une des guinguettes de la banlieue. 11 avait toujours trop aimé la danse pour distinguer la danseuse, lorsqu'un soir, au Robinet, il avisa une particulière vers qui le porta une affinité spontanée et jamais éprouvée auparavant. C'était une brunette de fraîche mine, bien en chair et de taille avantageuse. Il ne détacha les regards des contours montueux de sa poitrine, de la cambrure élastique de ses hanches, de la rondeur presque masculine de ses bras que pour s'extasier au vif incarnat de son teint, à ses lèvres saillantes, à ses yeux bruns injectés d'or. Un émerillonné de l'âge de Flup la chaperonnait. Le chargeur, mordu d'abord par une indicible angoisse, se rasséréna en constatant que le quidam ressemblait étonnamment à sa compagne. La commère dévisageant à son tour ce mastoc tombé en arrêt devant elle, eut à la suite de ce furtif examen une moue approbatrice et un tressaillement qui n'échap-

pèrenl pas au contemplatif. Les cuivres attaquaient le prélude d'une valse. Flup fonça délibérément sur la brunette et l'accosta non sans rougir et bredouiller. Elle affecta de consulter son frère, puis, acquiesçante, elle posa la main sur le biceps droit du débardeur. Ils balancèrent un moment sur place, accordant leurs pas, el partirent, entraînés par une même impulsion, fendant la cohue désordonnée de leur course gracieuse et rhytmique. Après cette valse, il obtint une polka, puis ils revallérent; rien ne dépassait la valse. Les autres fois, il pirouettait jus. [u'au matin, il semblait deviner aujourd'hui ([lie les rapports entre un gars pubère et une fille nubile ne tirent pas leur charme exclusivement de cet exercice. La chaleur étant suffocante dans la salle, le couple descendit au jardin. 11 faisait une tiède nuit de mai. Sous la charmille des bancs appelaient la confidence; ils en profitèrent. Elle s'appelait Rosa Valk, était orpheline, demeurait avec son frère Tjefkc dans une mansarde de l'impasse du Cygne. Le gamin exerçait le métier de cigarier; Rosa triait le café chez Grevel frères. Flup lui parla de l'ouvrage sur les quais. 11 racontait ses prouesses d'athlète, le portage qu'il pariait de déplacer, ses batailles avec les louffers, ou rôdeurs de quais, et il disait son sobriquet glorieux comme un titre de noblesse : Flup-les-Deux-Cents-lvilos. Elle était libre, lui également : comme cela se trouvait. Et cette constatation faite, ils se turent comme pour mieux en savourer la douceur; et leurs mains s'oublièrent l'une dans l'autre. Ils se remirent à balbutier des choses banales, mais sans en rien penser; l'accent seul importait et ce

n'était pas la pluie et le beau temps qui leur arrachaient ces longs soupirs. Flup enferma le buse de Rosa dans son bras vigoureux; cédant à cette attirance, elle laissa choir la tête sur l'épaule du pitaud. Alors seulement il osa lui dire combien il la trouvait désirable. A son tour, elle avouait une ancienne inclinaison pour les arrimeurs et les gagne-denier du port. Souvent, l'atelier la relâchant, elle vaguait le long des quais, assistant aux manœuvres de force. Les compagnons, la tête prise dans un capuchon de toile goudronnée , évoluaient régulièrement, manipulaient la marchandise sans broncher, sans trahir la moindre fatigue. Combien de fois avait-elle passé devant lui avant, de le connaître ?

Longtemps ils restèrent blottis sous la feuillée. Le jardin se vidait, les girandoles et les ballons chinois amorçant les badauds au dehors se clairsemaient; dans la salle de danse, la retombée furieuse des pieds sur le parquet, les pétarades des trombones, les cliquetis des verres, les bousculades et le bacchanal des nuits de féerie s'apaisaient, expiraient dans un lointain de plus en plus indéfini.

Tjefke, qu'ils avaient oublié et qui les cherchait depuis une heure, troubla ce langoureux tête-à-tête. Mais avant de se séparer, ils convinrent de se retrouver au Robinet le prochain dimanche.

Ils se fiancèrent dès cette seconde rencontre et fixèrent l'époque du mariage à la fin d'août, après la kermesse d'Anvers.

Nos lourds manants de Flandres portent, en raison même de leur besoin de concentration, une infinie déli-

catcsse dans leurs engagements de cœur; leur tendresse est d'autant moins diserte que les sources en sont profondes et leurs rudes accolades, leurs déclarations corsées, si étrangères à notre code de galanterie et a notre rhétorique de sentiment, dissimulent souvent une candeur idyllique, une absolue virginité d'âme. Ils ne sont obscènes et cyniques qu'au dehors, tandis que la corruption savante et l'athéisme raisonné de nos mondains déguisés sous le concetti et le sophisme, effaroucheraient les plus incorrigibles de ces débagouleur*.

Flup Borlander représentait un de ces faux lubriques. Il était, de plus, catholique pratiquant convaincu jusqu'à l'exaltation. Du jour où il élut la compagne de sa vie, il se jura de ne la posséder que le soir de la noce. On aurait beaucoup surpris les camarades d'équipe de Deux-Cents-Kilos et amusé les gaguis de l'atelier de Rosa en leur révélant la condition exacte des rapports entre le débardeur et la trieuse, habitués qu'étaient les gouailleurs à les voir toujours ensemble a la promenade, le long des glacis, à la danse, frileusement enlacés. Comment un gars si bien constitué pouvait-il garder ce serment de séminariste ! Il le gardait pourtant. Mainte fois, congestionné, bouillant, le scrupuleux fiancé faillit escompter les délices promises à l'époux. C'est aussi que cette affriolante Rosa mettait la continence héroïque du mâle à des épreuves atroces. Elle avait accueilli avec des transports attendris, comme une garantie de l'amour véritable et des intentions sérieuses du bien-aimé, le délai imposé par le franc garçon à leur complète union. Mais elle se fatigua bientôt de ce platonisme. Ils haie-

taient éperdument l'un après l'autre ; étreintes et baisers superficiels les affolaient au lieu de les soulager. En dépit de la volonté de Flup, les effluves du désir s'échappaient de tout son êlre robuste. Les regards noyés, la gorge sèche, la femme enveloppée de ces émanations chaudes s'abandonnait, se pâmait dans ses bras et énervée reprochait ce jeu cruel au bien-voulu. Alors furibond, lui-même à bout de contrainte, Flup cherchait à sa promise une de ces rogues et courtes disputes si fréquentes entre amants du peuple; il la battait, la repoussait loin de lui, craignant de la toucher et même de la voir, prêt à se parjurer. Stratagèmes illusoires, piteuses diversions, les appétences devenaient plus pressantes; le mal d'amour s'exacerbait.

Un crépuscule de juillet où les foins outraient malicieusement leurs senteurs troublantes, où les sistres des cigales et les flûtes des crapauds accompagnaient la danse des moucherons, ils cheminaient sur la berme du canal de la Campine, s'en revenant du Hibou des Bois, la guinguette adossée aux ruines du vieux donjon de Gallifort et le rendez-vous estival de tous les écots urbains. Ils marchaient très lentement, silencieux, comme oppressés. Devant eux, l'approche de la ville s'annonçait par des cépées de mâts et des flèches d'églises émergeant de derrière la muraille des remparts. Le terme de leur excursion, la navrante quiétude de la campagne plate, la perspective de rentrer dans le pourpris citadin agirent peut-être sur sa sensibilité? Elle éclata en sanglots, refusa d'avancer, le supplia de la prendre en pitié. Bouleversé lui-même, le fanatique

trouva de douces et plaintives paroles d'exhortation, aussi déchirantes que le bramement du cerf enquête de sa biche. Au lieu de la calmer, ces paroles trop tendres achevèrent de l'affoler, et, frémissante, mauvaise, les narines dilatées, elle l'insulta, le défia en mettant en doute sa virilité. 11 changea de couleur, perdit contenance, puis éclata d'un rire étrange. Du moins Rosa attribua à un accès d'hilarité moqueuse la contraction extravagante de son visage et le mouvement spasmodique de ses membres. Mais il se calma et, comme furieux contre plus fort que lui, il montra le poing au ciel et lança une imprécation effroyable. La sève s'était révoltée.

Us touchèrent à la fin de leurs vigiles; quelques jours encore et le prêtre leur permettrait de satisfaire leurs fringales exigeantes. Ce jour-là, elle serait pleinement édifiée sur la qualité de son homme; un peu vindicatif, il entendait qu'au lieu de l'exciter, elle fût forcée de demander du répit.

La kermesse allait commencer. Elle serait particulièrement brillante cette année à cause de la joyeuse entrée du roi dans la métropole. On parlait surtout d'une sortie de l' Ommegang , la légendaire cavalcade. Les édiles faisaient construire des chars nouveaux, repeindre et tapisser les anciens, confectionner des costumes; ils enrôlaient des enfants roses et potelés, de membrus adolescents et surtout d'éblouissantes jeunes filles, qui figureraient dans le cortège, parés de travestis historiques ou déshabillés comme des divinités.

Avant tout, il s'agissait de choisir la « Pucelle d'Anvers ». 11 fallait, pour tenir le rôle capital dans cette imposante mascarade, une femme unissant une physionomie avenante à un torse et à des membres sans défaut. Des traqueurs experts battirent les quartiers de la ville dans tous les sens, et principalement ces antiques venelles où s'encanaillent les dernières héritières des gouges mamelues célébrées par les coloristes rubiconds. Ils fouillèrent les antres des sirènes de l'Escaut, depuis les aquariums dorés hantés par les patriciens, jusqu'aux viviers squammeux où se déchaînent les pléthoriques amours des matelots. Il leur arriva de dénicher des comparses fort présentables, mais aucune ne se distinguait suffisamment des autres pour être exaltée. On invoquait en vain la femme rubénienne ; elle ne se montrerait plus; qui prouvait même qu'elle eût jamais existé? Des idéalistes que ces peintres ! Et dire que la kermesse s'ouvrait dans quatre jours !

Or, un matin que l'honorable M. Van Blinkvat, échevin de la ville d'Anvers et « vice-président de la commission des fêtes », gravissait le grand escalier d'honneur de l'Hôtel-derVille, tout marri des stériles recherches de ses limiers, il croisa une jeune fille qui dégringolait, avec une pétulance de chamois, les marches de marbre blanc. Un seul regard, à travers ses lunettes, avait suffi au vieux connaisseur pour reconnaître dans cette fugace apparition le prototype de la beauté anversoise.

— Arrêtez ! arrêtez ! cria-t-il avec une angoisse si grande que la fuyarde se retourna et remonta sur le perron d'où le vieux magistrat faisait d'extravagants

signaux d'appel. Van Blinkvat la considérai i des pieds jusqu'à la tête, et plus il l'examinait, plus son visage allongé se déridait, plus ses yeux glauques se ravivaient, plus son rictus édenté ressemblait à un sourire. 11 la tenait enfin, la rarissime puçelle. Non, le grand Pierre- Paul ne llattait pas l'Anversoise en peignant ses nymphes de la galerie de Médieis. L'inconnue valait le plus luxuriant des modèles abolis. La charnure, la ligne, la couleur s'harmonisaient divinement. Et, dans son enthousiasme, Van Blinkvat portait ses mains tremblantes à cette poitrine pour la palper.

— Hé, imjnhccr, vous vous trompez d'enseigne, je crois ! dit la belle ouvrière en le repoussant. Le vieillard retint par la robe la farouche créature et, s'excusant, il parla de YOmmegang, de l'embarras dans lequel se trouvait la régence et principalement lui, M. Van Blinkvat, échevin des beaux-arts.

— Rosa Valk, adjurait-il, vous sauverez l'honneur de votre berceau, vous seule pouvez représenter la vierge de l'Escaut. On vous paiera ce que vous voudrez...

La jeune fdle crut d'abord que le vieux monsieur noir, cravaté de blanc, perdait ses cinq sens et elle partit d'un retentissant éclat de rire. Elle, Rosa Valk, la simple trieuse de café de chez Grevel frères, monter sur le char d'Anvers, s'exposer aux regards de tous les honnêtes gens et des autres dans un costume de carnaval indigne d'une chrétienne ! M. l'échevin ignorait sans doute son mariage avec un brave garçon « du côté de l'eau » ; à preuve qu'elle venait de réclamer aux employés de l'état-civil les actes nécessaires à celte alliance ! Non,

M. l'échevin s'amusait aux dépens d'une innocente. D'ailleurs, son Flup ne lui permettrait jamais cette énormité.

Le barbon ne la lâchait pas.

— C'est cent francs que vous toucherez pour chaque sortie de la cavalcade. Je vous laisse jusqu'à demain, avant midi, pour vous décider...

— Vous connaissez ma décision dès à présent, mynheer !

— Voyez-vous l'entêtée. On ne rencontre pas tous les jours pareille aubaine, surtout à trier le café et à vider la cale des bateaux.

— Je ne veux pas de vos trésors au prix d'une querelle avec mon promis.

— Vous changerez d'avis, la brunette !

— Oh que non!... Merci de vos offres aimables et bien le bonjour.

— A demain, la belle!

— Adieu, monsieur !

Le surlendemain, le brouillard suspendu tous les matins comme un vélum de crêpe au-dessus de l'Escaut se dissipait emporté vers la mer, ce que les riverains tiennent pour un présage de beau temps. Lentement, un radieux soleil monta dans le ciel de lazulite. Dès l'aube, le bourdon de Notre-Dame s'ébranlait à pleine volée dans sa cage de pierre et sur cette basse continue, lé carillon égrenait sa tintinabulante symphonie. La ville entière, peinte et lavée à neuf depuis des semaines, rompait, par une profusion de drapeaux tricolores, la monotonie de ses blanches façades. Les bâtiments en

rade et dans les docks arboraient des pavillons bariolés. Dans les artères des mâts plantés de distance en distance, portaient, à mi-hauteur, des bannettes dorées garnies de fleurs et à leur sommet plaquaient des étendards. Jusque dans les ruelles espagnoles, des cordes jetées d'un mur à l'autre par les lucarnes des galetas soutenaient des enfilées de guidons et de banderoles, des chapelets de lanternes vénitiennes, des transparents cl des anagrammes. Six arcs de triomphe achevés pendant la nuit se dressaient à l'entrée des principales places.

Au jour levant, des flâneurs, par bandes, battirent les rues. On voyait des arrimeurs endimanchés, rasés de frais et mal débarbouilles des crasses de la semaine; des manœuvres en blouse courte, veules, se déhanchant, la casquette renversée sur l'oreille; des bateliers trapus, en bouffantes culottes boucanées, glabres, rugueux, corrodés par les brises salines; des matelots de toutes nations, à la marche dandinante, la plupart en vareuses à cols retombants et lâches.

Puis, arrivaient de pied, à cheval, en carrioles, par les bateaux, par les diligences, par les convois, les hordes prolifiques de ruraux. Leurs tapées encombraient jusqu'aux voies les moins passantes. Il s'en engouffrait des tribus entières dans les estaminets et lorsqu'ils décampaient pour renouveler leurs libations plus loin, d'autres buveurs débordaient et les remplaçaient.

De groupe à groupe se produisaient de courtes et familières reconnaissances, un échange d'interpellations brutalement cordiales, de taloches fraternelles; et des

partants s'attardaient à trinquer, devant les comptoirs, avec les arrivants ou lâchaient leurs compagnons de route pour baguenauder avec d'autres pays. On distinguait les gens du Polder à leur thorax développé , à leurs faces bouffies et roses, à leurs yeux bleus comme les faïences de Delft ; les Campinois, à leurs galbe plus anguleux, à leur tignasse plus sombre, à leur mise moins cossue, à l'expression mélancolique et concentrée de leurs regards. Les fermières de la contrée fertile, constellées de bijoux comme des fiertés, arboraient d'échevelés bonnets à dentelles : les contadines de la région sablonneuse portaient de simples coiffes plates et des mantes de drap noir à capuchon. Des Zélandaises s'emprisonnaient la tête dans un frontail d'or luisant à travers le linon; et leurs hommes, en pittoresque costume de velours vert, avaient le couteau passé dans la ceinture, retenue par un fermoir d'argent niellé. Ces agricoles charriaient des bambins rouges comme des coquelicots, sanglés dans leur veste de premier communiant, et des fillettes en chaperon de cuir bouilli, garni de rubans verts.

A mesure que la matinée avançait, des traînées de bourgeois en chapeaux de soie et en redingotes, maussades, emboîtaient le pas aux processions des sarraux indigos et des casquettes de soie aux fantasques méplats. Plus tard, des épaulettes, des pompons, des insignes militaires, faisaient comme des taches de sang parmi cette multitude sombre.

Vers le midi, la circulation devenait pénible dans les rues à parcourir par YOmmegang. Des rassemblements

si' formaient aux coins situés favorablement. On se disputait le bord des trottoirs ; les nabots ci les femmes se piétaient, les pères juchaient leurs marmots sur leurs épaules. Des grappes de mômes s'accrochaient aux réverbères et aux saillies des façades. 11 y en avait jusque clans les gouttières. Et d'en bas, ces gamins recroquevillés, immobilisés dans des postures impossibles, semblaient des êtres chimériques, sculptés en manière de gargouilles par les primitifs francsmaçons.

Sans trêve, des vendeurs d'une voix glapissante criaient le programme de la cavalcade. Vn marchand de coco ameutait les gens altérés autour de sa fontaine à clochettes. Ce pullulement humain semblait fermenter sous l'implacable soleil d'août, et il s'en exhalait comme du fond d'un brassin une vapeur aphrodisiaque où dansaient des globules d'or.

Deux heures tintèrent dans la flèche ajourée de la Cathédrale. Sur la place Verte, celle où s'élève une factieuse statue de Rubens, chargée ce jour-là a enfoncer le pavé, un mouvement oscillatoire se manifesta. Un cri de joie partit: « Les voilà! YOmmegang ! » Et tous les regards se dirigèrent vers l'angle du forum où débouchait la tête de la cavalcade. Un piquet de gendarmes à cheval, le sabre au clair, ouvrait la marche. Us caracolaient, écartant la grouillante cohue.

En ce moment un jeune compagnon dont les harnais de fête bridaient sur les formes massives et athlétiques, voulut traverser la rue. La haie des fantassins, crosse au pied, le refoula sur le côté.

— Mais, piote, camarade, j'ai affaire à trois heures à Saint-Job! observa le gars.

— Tant pis, vous doublerez le pas tout à l'heure! fit le caporal. En arrière, dis-je, et pas de réplique...

Flup Borlander obéit non sans bougonner et resta planté, au premier rang, derrière les soldats, de façon à prendre la meilleure part du spectacle qu'on lui imposait.

Rosa, la bien-aimée, l'attendait au bout de la chaussée de Merxem, près des fortifications. La veille, elle avait proposé au débardeur de fuir la bousculade et le tumulte des kermesses et de s'exiler ensemble, loin de la ville suffocante, sous les ormaies feuillues, parmi les buissons odorants. Aucun projet de réjouissance ne promettait davantage à l'énamouré que cet isolement à deux. Aussi maudissait-il la foisonnante multitude qui l'enfermait et surtout ces militaires esclaves de la consigne et aigris par la corvée.

Cependant, faisant le compte des minutes qui le séparaient encore de l'heure fixée, il se défronça et se mit à béer, comme tout ce populaire, au légendaire Ommegang.

11 salua d'un juron de bonne humeur la Baleine aussi haute qu'une maison et rit de son rire énorme et contagieux lorsque le petit populo attaché sur le dos du cétacé en carton-pierre, dirigea malignement ses jets d'eau dans toutes les directions, sur les bonnets à fanfreluches des paysannes, sur les tuyaux de poêle des urbains, et, par les croisées ouvertes, encadrant de blondes théories d'héritières bien qualifiées, jusqu'au fond des enfilades somptueuses.

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Leurs petites mains gantées rapprochaient trop tard les battants des hautes portes-fenêtres et ruisselantes, elles riaient de leur maladresse en privilégiées que le naufrage d'une toilette n'inquiète pas.

L'espiègle aspergeait déjà leurs voisines. Jamais pompier ou fbntainier ne manœuvra avec autant de diligence et de précision que ce grimelin. Il faisait pleuvoir sans répit le contenu de l'inépuisable réservoir dissimulé sous la carapace du monstre. Ah! les imprudents s'étaient plaint de la chaleur! Voici qui les rafraîchissait! Tant pis pour les grincheux; plus ils rageaient, plus il les sauçait : plus la foule se trémoussait. 11 fallait passer par ce que voulait le lutin. La douche vous poursuivait aussi loin que vous couriez, s'acharnant après les fuyards empêtrés, dardée môme avec une adresse désespérante sur la partie la plus glorieuse de leur harnachement. Et c'était sous l'ondée une bousculade fantastique, une galté délirante! Et Flup, le franc siyno>\ rigolait, au point d'oublier sa Rosa, sa troublante accordée.

Lorsque parut le géant Druon Antigon, il éprouva une joie nouvelle :

— Salut au grand seigneur, au plus vénérable bourgeois d'Anvers! Bonjour, l'Ancien! Vive l'ancêtre!...

Le colosse s'avançait lentement, traîné par huit forts chevaux des nations, vêtu comme un consul de Rome, basané, barbu, le poil noir, tournant la tête de droite et de gauche, promenant des regards d'ogre coupeur de mains sur ce fourmillement de nains sans rancune qui le poursuivait de ses hourrahsl Ses épaules dépassaient

les deuxièmes étages des hôtels de la place, et le phénix aux ailes déployées, ornant le cimier de son casque, pointait au-dessus des toits.

La géante marchait derrière. Celle-ci, plus hautaine que Druon, regardait droit devant elle, sans bouger la tête, indifférente aux interpellations de son peuple. Aussi, justement froissée, la bonne gent accueillait-elle moins cordialement la première châtelaine du Burg que le châtelain son mari.

Ensuite commença le défilé des chars et des quadrilles de cavaliers costumés. Au-dessus de ces flots moutonnants de têtes rissolées, les Navires semblaient tanguer. Les mignons matelots, tout de blanc habillés, affourchés sur les vergues, suspendus dans les haubans, arrachaient des récris d'angoisse aux mères, et, crânes, ils agitaient leurs chapeaux de toile cirée.

Et des connaisseurs, Flup tout le premier, signalaient les pièces de VOmmegang à mesure qu'elles apparaissaient dans le lointain.

— Le char d'Anvers ! La Pucelle ! Ce cri secoua longuement la multitude comme l'ouragan agite les cimes des futaies.

C'était le dernier char et par conséquent le plus glorieux. La charpente en disparaissait sous les ors, les tentures, la jonchée. Il s'élevait, en pyramide, par gradins sur lesquels se groupaient, dans un désordre théâtral, des femmes en toilettes blanches, décolletées, les bras nus, couronnées de lauriers. Des hommes pelus, le trident à la main ; des éphèbes accoudés sur des thvrses, des trophées et des cornes d'abondance repré-

sentaient le Fleuve et les Génies du commerce et des arts. Aux quatre coins de chaque étage brûlaient des cassolettes remplies d'essences résineuses dont la fumée spiralait vers le ciel.

Isolée, debout, adossée à une manière d'autel antique, la Pucelle d'Anvers trônait sur la plate-forme du faîte. Une large faille rouge et blanche la ceignait en écharpe; partant de l'épaule droite pour se nouer sur la hanche gauche d'où elle retombait jusqu'au plancher. Vn maillot l'emprisonnait depuis la naissance des seins; il jouait la chair si bien (pie les parties non enveloppées par la draperie semblaient complètement nues. Une couronne murale incrustée de happelourdes la coiffait, et les longs cheveux noirs, luxuriants, déroulaient leurs anneaux plus bas que la ceinture. Les pieds s'entortillaient dans des bandelettes rouges. Une main tenait le caducée et l'autre reposait sur l'écusson d'Anvers au château blanc flanqué de deux poings coupés, sur fond de gueule.

Un formidable Noèl monta de la foule. Les spectateurs dicernerent peu a peu les formes à la fois florissantes et harmonieuses de la Pucelle et un murmure d'admiration croissante courait de bouche en bouche.

Rosa Valk incarnait fièrement la Reine de l'Escaut, l'Artiste, la Riche, la Belle...

L'apothéose la transfigurait. Sa personnalité terrestre s'évanouissait pour s'imprégner de l'illusion du rôle. Le cramoisi intense de ses joues se fondait jusqu'à n'être plus qu'un vague incarnat. Une majesté, un air de dédaigneuse réserve ennoblisait les linéaments vulgaires et

affinait son visage trop franchement épanoui. Ses narines se dilataient comme pour odorer l'encens des thuriféraires; ses prunelles scrutaient l'immatériel au-delà. Graduellement, Rosa Valk oubliait l'infime trieuse, comme une parvenue l'eût fait d'une besoigneuse de la veille. Il s'ensuivait qu'elle reniait également le promis de la Rosa d'autrefois. La rencontre au bal du Robinet, les confidences sous la tonnelle, la valse langoureuse, le premier baiser, les fiançailles, les bouderies et jusqu'à la cordiale et rugueuse face de Flup-les-Deux-Cents, Kilos : autant d'attaches indignes que sa nouvelle essence répudiait. Elle se grisait de l'adulation de ce peuple grouillant à vingt mètres sous elle, des regards de convoitise et d'envie dirigés de toutes parts sur sa personne, tant par la racaille entassée dans les rues, que par les gandins aristocratiques, les nobles curieux, la badauderie patricienne, garnissant les encorbellements rococo de la place. Elle se sentait supérieure aux plus illustres et aux plus belles. On la proclamait Reine comme celle devant qui son cortège triomphal allait défiler. Reine, non; c'était trop peu : elle visait toujours plus haut, elle se parait d'un titre sans partage, elle devenait la Déesse, l'Unique, prête à s'envoler loin du réel morose, pour s'éperdre dans l'infini. Tandis qu'elle s'éloignait sculpturalement sur le ciel d'été, à la façon de ces hiératiques figures des assomptions, d'un moment à l'autre descendraient des chœurs d'anges qui l'obombreraient de leurs ailes.

Les railleries et les sarcasmes ne monteraient plus jusqu'à sa gloire. Cependant les loustics ne la mena-

geaient pas. Dans la symphonie des louanges, les mépris stridaient comme des fifres.

— Une pensionnaire du Riddeek, que celte pucelle ! ricanai! un voyou à voix de rogomme.

— On cultive cette graine de rosières dans les musicos du quartier des Bateliers! répliquait un second faubourien.

— Une vierge folle, alors ! faisait un étudiant.

— Une plante aquatique ! Un nénufar des Fossés du Durg! renchérissait un rapin.

— Ces cent francs représentent dix hommes ! reprenait le veule voyou et, pour se faire mieux comprendre, il claquait de la langue et prenait une posture obscène.

— Saligaud ! rugit une voix étranglée derrière le gamin, tu en as menti! C'est une honnête créature. Pour sûr elle ignore ce qu'elle fait. Que je lui parle et elle me suivra!

Et avant que les rail'eurs eussent eu le temps de riposter, Flup s'était précipité à la rencontre du char d'Anvers, en jouant des coudes et des genoux et en bousculant les grincheux, sourd aux récriminations et aux injures.

Il l'avait reconnue, la malheureuse, dès son apparition au coin de la rue; même avant, alors que le tonnerre des ovations ne faisait qu'annoncer l'approche du char encore invisible. Quelque chose s'était serré dans la poitrine de l'honnête garçon et, une appréhension indicible obscurcissant son visage épanoui, ses yeux avaient anxieusement interrogé « ce qui allait venir. »

Un tour des roues encore et il sut l'étendue de sa honte.

D'abord il était resté cloué sur place, fasciné, pétrifié, en proie au cauchemar qui suffoque.

C'était bien sa Rosa, l'élue de sa chair et de son âme, sa fiancée devant Dieu, qu'on acclamait ainsi; c'était la même qui offrait en spectacle à l'ignoble foule les mystères affolants de son corps. A peine si Flup avait deviné ou furtivement entrevu ce qu'elle dévoilait maintenant à tout un peuple. Il songeait au retour de Gallifort, à ce qu'elle souffrait, à ce qu'il endurait lui-même ce soir-là. Ah oui, cette fois, c'était une vierge pour dn bon qu'on servait au populaire! Et Flup qui, se fiant aux cajoleries de la perfide, s'apprêtait à fuir la kermesse banale pour célébrer aux champs, à deux, la kermesse des fiançailles, la nuptiale veillée...

N'importe, généreux comme l'était le fier gars, il pardonnerait encore à condition qu'elle l'accompagnât sur-le-champ. Justement le char de la Pucelle venait de s'arrêter à quelques cent mètres du Palais-Royal.

Le débardeur se mettait en devoir de l'escalader. Quatre sergents de ville l'en empêchèrent. Maîtrisé à grand'peine, il vociférait et suppliait tour à tour :

— Lâchez-moi! Cette femme m'appartient; elle est ma maîtresse... alors, je suis un peu son maître, est-ce pas? Non, c'est ma fiancée, je vous le jure ; elle est plus

immaculée que toutes les dames qui la regardent

Mes bons messieurs, s'il vous plaît...

La clameur des assistants couvrait sa voix, il hurla plus fort pour attirer l'attention de Rosa :

— C'est moi, Rosa ! Descends, je le veux... je t'en supplie... Malheureuse! Epargne-moi

Brusquement elle tressaillit, pareille a une somnambule qu'on réveille, aperçut ce furieux aux prises avec les agents de police, le reconnut, et, désagréablement surprise par cet impromptu populacier, elle ne put qu'ébaucher un méprisant sourire. Elle lui en voulait malignement de la rappeler à la réalité chagrine. Dans l'unanime idolâtrie qu'elle croyait imposer, celte algarade discordait comme un blasphème; le cri déchirant de l'amour vrai la révoltait ainsi qu'un sacrilège.

Hors de lui, il continuait de la conjurer et se débattait pour grimper jusqu'à ce trône de carton doré.

— Rosa! Pitié pour ton Flup ! Tu usurpes la place des ribaudes. On te confond avec les chiennes !

Elle demeurait impassible, glaciale.

— Pour la dernière fois, Rosa, si lu m'as jamais aimé, descends !

Il sanglotait.

Le ridicule intermède! Elle avait bien besoin de s'empétrer de ce corneur ! Abdiquer devant ces milliers d'adorateurs pour s'éclipser au bras d'un maroufle? Jamais! Aussi répondit-elle à la navrante supplication de Flup par un faux et aigre éclat de rire d'enfant gâtée. Puis elle se détourna.

— Eh bien, tu l'auras voulu! gémit le débardeur.

Un signal de cromornes fit s'ébranler le cortège ; emportés avec la poussée féroce des curieux, les policiers durent lâcher un instant le trouble-fête. Le jeune homme fonça en avant, rattrapa le char, se jeta à la lête des

chevaux, appela une dernière fois Rosa, envoya de la main un baiser à la Pucelle. Elle regarda.

— Au large ! sacra le cocher raccourcissant les rênes pour ne pas écraser ce diable d'entêté.

A la même seconde, Flup, écartant sa veste, se frappa trois fois, coup sur coup, dans la région du cœur, d'un de ces couteaux lierrois que les ouvriers portent toujours sur eux. Elle regardait encore.

II s'abattait sous les pieds des chevaux, pantelait, ses mains accrochées aux caparaçons, mais les roues passèrent et avec un long craquement séparèrent des choses informes et visqueuses.

Les bêtes cabrées entraînaient rapidement le char vers le Palais. Défaillante, les paupières rabattues par l'horreur, le cri étranglé dans sa gorge, la Pucelle serait tombée si des liens ne l'avaient retenue par la ceinture au socle de l'autel.

Sans cesse l'immense foule, ignorante du drame, saluait de frénétiques hourrahs la Déesse ballotant aux soubresauts de son Olympe fallacieux. Et les courtisans chamarrés, occupant les fenêtres du Palais, crurent à l'entrevoir si pâle et si rigide, que l'orgueilleuse métropole désespérant de se symboliser dans une vivante assez parfaite l'avait remplacée par une blanche et irréprochable statue de marbre.

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