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Le Pèlerinage de Dieghein

jg>^ eux souvenirs m'attiraienl à Dieghem : le & ft Pèlerinage, de Charles Degroux, qui figurait à je ne sais plus quelle exposition, et 0 le clocheton bizarre de l'église Saint- Corneille entrevu un jour par la portière du train de Louvain. Je voulais assister à la scène sombre et poignante décrite par le peintre des infortunes et contempler de plus près la curiosité architecturale.

Arriva, avec les Pâques, l'occasion attendue. Le lundi a lieu le grand pèlerinage. Je partis au lever du soleil et traversai Schaerbeek par la longue chaussée de

Haecht pour déboucher à la hauteur d'Evere en rase campagne. La kermesse de Dieghem étend ses ramifications non-seulement à Schaerbeek, mais jusque dans les quartiers populeux de la ville, où aux vitres des salles de danses, des pancartes annoncent les bals donnés à cette occasion. Des omnibus improvisés, vulgaires charrettes sur lesquelles quelques planches ont été clouées à la hâte, emportent ou ramènent pour la somme modique de cinquante centimes, les pèlerins et les curieux. C'est, ce jour-la, une ébullition, une fièvre qui chasse les pauvres gens de leurs taudis et les pousse vers la campagne. Les croyants mettent la procession en branle, les badauds et les habitués des kermesses suivent. Mais la grande masse de ces derniers ne dépassera pas les confins excentriques du faubourg et se contentera des délices de la foire établie près de la nouvelle église. C'est même sur ce point que régnera vers le soir la gaîté la plus turbulente, que les danses seront le plus sauvages et les libations le plus copieuses. Là se rencontreront ceux qui n'ont pas été jusqu'à Dieghem et ceux qui en reviennent.

Mais, le matin, sur la route l'animation n'a pas encore ce caractère de bacchanal. Des bandes de pèlerins, hommes et femmes, convaincus, soulèvent sous leurs pieds lourds, parfois déchaux, la poussière de la route. C'est à peine si quelque altéré quitte son groupe devant un cabaret, vide goulûment la chope brune, et rattrape en courant les camarades. On remarque des mères du peuple portant dans le giron leurs petits dont la tête pâle et bouffie oscille inerte aux pas houleux des rudes

porteuse?. L'homme tient h la main un erfant plus âgé qui se t'ait traîner non pasribus œquis, et, trébuchant à chaque moment, distrait par le paysage ensoleillé, nouveau pour lui, s'attire des rebuffades paternelles.

Ce lundi de Pâques, un joyeux soleil dispersait les brumes blondes estompant encore les coteaux lointains que l'on voit à gauche de la route vers Laeken et Koekelberg. L'air était vif et piquant. Le chemin manque d'accidents. Poudreux et nu, bordé de distance en distance par quelques plants de hêtres, malingres nourrissons qui auraient bien besoin eux aussi, de rinterven'iondesaintCorneille, c'est comme la voie qu'il tau t a ce pèlerinage de déshérités. Aux bifurcations, de petites chapelles crayeuses, grillées, sollicitent l'aumône des passants. En revanche, les autres « chapelles » sont rares depuis Schaerbeek. Les habitations se comptent aussitôt qu'on a dépassé les dernières maisons du faubourg. Aussi, d'ingénieux débitants ont-ils établi des buvettes ambulantes sur les accotements et les flacons de liqueurs flambent au soleil comme des topazes ou des émeraudes et amorcent les gosiers irrités par la poussière. D'autres aigrefins, appartenant à la classe vague des bonneteurs, attirent les faibles par la tentation du lucre dans un jeu de grec, furet ou lansquenet. et font passer dans leur escarcelle pis que profane l'offrande destinée au saint pape Corneille en faveur de l'enfant convulsionnaire. 11 est amusant de voir l'air inquiet et en dessous de ces escrocs de grand'rouie. Ils tiennent un œil ouvert sur le jeu, et de l'autre, biglant affreusement, ils scrutent la physionomie de la route, tout là-bas, du côté de la ville, afin de

pouvoir détaler lorsque les bonnets à poils apparaîtront.

D'autres truands étalent des plaies repoussantes, des infirmités voulues, des guenilles, des misères de maladrerie à l'apprêt desquelles les drôles apportent autant de soin qu'une coquette à son maquillage, s'échelonnent comme des bornes kilométriques et font appel à la pitié révoltée des bonnes âmes.

Par moments, la route s'encaisse entre des talus escarpés et sablonneux d'où prennent plaisir à se rouler, du sommet sur le pavé, des voyous hâves et terreux, démonstratifs dans leur joie de chien lâché. Plus loin, c'est jusqu'au fond vertigineux d'une carrière de ces pierres blanches importées par Ja Hollande pour la construction des digues, que dégringolent ces loustics féroces, tandis que sur les remblais s'esclaffent leurs compagnons, les mains en poche, la casquette ou mousch dégageant audessus de l'oreille une houppe de cheveux hirsute comme une brosse de poils de porc. Et les passants, graves et contrits, s'arrêtent un instant et envisagent avec stupeur ces agités en se demandant si ce ne sont pas là des impies tombant miraculeusement du haut-mal que saint Corneille guérit chez les fervents.

Pour descendre au village, après avoir traversé le viaduc du chemin de fer, on s'engage dans une dernière gorge, que surplombent cette fois, de chaque côté, des hêtres feuillus, d'une taille respectable. Cette entrée ombragée et verdoyante apporte un correctif désiré au Sahara traversé jusque-là. Un peu auparavant, la tour originale, blanche, avec son cône brisé aux étages par

quatre galeries ouvrées qui lui donnent un air de faîte de pagode, unique parmi les types de notre architecture religieuse, émerge au-dessus des coteaux, masquant le village.

Dès l'entrée dans Dieghem, on se butte a la foire. Sur la chaussée, s'entassent les baraques blanches de fritures; les magasins de jouets el de pains d'épices;les brouettes-établis des marchandes de plies dites schols; les tourniquets, les « rigolades », les tirs à la carabine Flobert — depuis les établissements aristocratiques tapissés comme un salon de dentiste, chamarrés comme une fierté, où l'on dégote des pipes de terre, jusqu'à la carabine unique avec laquelle on éteint la chandelle de suif piquée dans une guérite, — puis les loges cabalistiques où un épouvantail, u « remède à tout amour » vous montre « la jeune fille qui vous aimera »; les salons de grosses femmes qui se présentent à l'intérieur comme étant la « jeune personne âgée de seize ans annoncée à la porte »; et encore les tréteaux du charlatan, la voiture du dentiste, le cirque des chiens savants, le théâtre des « Spectacles de Saint-Pétersbourg », où expire trois fois par jour dans les feux de bengale, le tzar de toutes les Russies, et enfin les chevaux de bois, élément obligé des divertissements de place publique.

Cependant, dans la rue conduisant, à droite de la grand'route, vers l'église, la foire se présente sous un aspect plus original, plus campagnard.

Un marchand de complaintes, efflanqué comme un Callot, accompagne, « trémolinant » surun violon criard,

le chant d'une fille de vingt ans au teint séreux, aux

chairs soufflées, à la voix traînarde et enrouée. Le couple du ménétrier et de la cr.ntatrice se détachent sur un paravent illustré, dans le goût des coloristes d'Epinal, des principaux sujets des mélopées que vend entre deux couplets le famélique instrumentiste. Au pied des tréteaux, s'amassent, la bouche ouverte, le nez en l'air, les paysans se rendant à l'église. Non loin de là, commercent d'autres marchands de chansons; leur marchandise, imprimée sur un papier à chandelle, est suspendue comme du linge à sécher à des cordes longeant le mur; et des dilettanti en sabots, de ceux qu'on invite à chanter à la veillée et aux repas de noces, passent en revue les primeurs étalées dont ils épèlent les titres. A côté de cette littérature profane, se débitent les prières de circonstance adressées au patron du lieu; les chapelets, les médailles de dévotion, les scapulaires. Pour la modique somme de cinq centimes, on peut notamment entrer en possession de la véritable oraison de Charles-Quint; les litanies de saint Corneille, pape et martyr, ne coûtent pas davantage.

Depuis mon séjour, le village s'est insensiblement peuplé. La foule débouche non-seulement par la route de Bruxelles, mais les pèlerins arrivent des contrées de Vilvorde, de Malines, de Louvain, voire du pays d'Anvers.

La cloche appelle les fidèles à la grand'messe de dix heures. Ils descendent des quatre côtés du pays, par les chemins de desserte et les sentes. Les blouses bleues, empesées et lustrées, redressant les dos bombés, les mouchoirs de cotonnade fixés sur la tête des paysannes par une touffe de fleurs vives, et tombant dans le cou

et sur l'épaule avec des plis de mantille madrilène, animent les vallonnements des champs. I.a file serrée et hâtive serpente entre les seigles poussant leurs premiers jets, à coté du rivelet ombragé de saules, le long des courtils et des vergers où les poiriers se sont poudrés de leur neige odorante. Et dans le village, ces groupes de l'agreste terroir se confondent avec les hordes urbaines, braillant, vociférant, apportant dans la localité paisible les allures canailles, les bousculades tapageuses des impasses et des ruelles (\es quartiers pauvres. Cette houle humaine converge vers l'église déjà remplie dès l'aube par les pèlerins.

L'affluence repoussée de l'intérieur du sanctuaire déborde d'abord dans le cimetière s'étendanten terrasse à l'entour, puis sur les degrés qui y conduisent, puis sur le parvis où le ressac des allants se rencontre avec le remous des venants. Sur la foire, les marchands s'époumonnent, les cloches, les crécelles, les tambours tempêtent a la fois. C'est le moment du coup de feu pour la vente; maintenant et plus tard encore, a la sortie de la messe.

Les murs du cimetière sont noirs de dos de pèlerins, assis en rangs serrés, se reposant des fatigues d'une longue traite pédestre. Le champ de repos a l'aspect d'un campement, d'un bivouac. Les morts sont oubliés. On s'étend, on mange même sur les tertres des tombes gazonnées. Pendant ce temps, une procession interminable fait le tour de l'église au dehors, marmottant des prières, égrenant des chapelets, s'avançant impassibleen traçant comme un long sillage dans la cohue des curieux.

Us n'écoutent pas le tumulte qui monte delà mêlée turbulente; ils sont sourds aux chansons et aux propos des falots; c'est à peine si leurs yeux regardent ces impies qu'ils coudoient et s'ils répondent par un froncement de sourcil aux gravelures des sceptiques.

Le monde n'existe plus pour eux. Ils ne songent qu'à remplir scrupuleusement le vœu d'où dépend la guérison d'un être aimé ; la vie de l'enfant qu'ils continuent à serrer contre leur poitrine ou à traîner par la main, comme tout à l'heure sur la route. Us s'agenouillent devant les diverses stations de piété, les calvaires, figurés de distance en distance, et s'absorbent dans leurs génuflexions, rigides, agitant seulement les lèvres et 1rs doigts, au risque d'être piétines et écrasés par la fourmilière humaine toujours plus compacte.

Seuls, des marchands de cierges ou des mendiants, plus hideux encore que ceux de la grand'route, adossés au pied des contreforts du temple, geignant à présent dans un tutti discordant, parviennent à tirer ces pèlerins de leur extase religieuse. Aux uns ils achètent le luminaire votif, aux autres ils accordent l'aumône en échange d'une prière, d'une de ces intercessions de gueux, agréables au Ciel.

Par intervalles, en passant devant les portes de l'église, larges ouvertes, et lorsque le tapage de la kermesse décroît momentanément, on entend les mugissements solennels de l'orgue, les voix des prêtres psalmodiant et des bouffées d'encens mêlent leur essence mystique aux gros parfums de la foire.

A l'intérieur du temple, sous le resplendissement des

cierges, dans ce jour d'arc-en-ciel que donnent aux rayons blancs et crus les facettes des verrières, tandis qu'une partie des fidèles reste opiniâtrement agenouillée ou prosternée devant les pieuses images, ceux qui entrent continuent et terminent la procession commencée au dehors. A la chapelle de droite, dont le retable est décoré d'un tableau de Crayer représentant le patron du sanctuaire, un prêtre bénit le défilé des passants. En face, un fabrfcien tient les comptes de la trésorerie et inscrit les amateurs dans la confrérie de Saint-Corneille contre le versement annuel d'un denier dérisoire. Seulement ce denier, multiplié des milliers de fois, assure à la fabrique un revenu de millionnaire. Au même comptoir se vendent des cierges, des prières, et cette petite bannière en papier triangulaire, commune par la forme à tous les pèlerinages célèbres, mais différant par le texte et le dessin. Ici, elle représente le pape martyr, invoqué par les malheureux. Sous cette composition naïve sont célébrés en français et en flamand les mérites du céleste guérisseur. Il faut voir comme celte pieuse boutique est achalandée le lundi de Pâques; comme les humbles s'empressent de se faire inscrire dans les registres de la confrérie; comme la monnaie de cuivre et d'argent est ramenée vers la caisse par des doigts aussi vigilants que le râteau d'un croupier.

Plus loin, au bas du chœur, devant le banc de communion, un second prêtre donne à baiser une relique de saint Corneille renfermée dans une sorte de corne incrustée d'argent. La procession ne discontinue pas. Abîmées dans leur prostration extatique les vieilles

femmes ne déiachent pas les yeux de l'autel et les pas des étrangers, le bruit métallique des pièces battant le plateau ou s'engouffrant dans les troncs, les quintes de toux, les pleurs des petits convulsionnaires dont les faces rouges et poupardes alarment les pauvres mères, tout ce tumulte solennel et triste ne parvient pas à troubler les dévotes endurcies et momifiées. Parfois le clairon anormal d'un coq résonne sous la voûte même de l'église. Ce cocorico part d'un coin où l'on entasse les volailles vivantes, et jusqu'à des lapins et des chevreaux, que les pèlerins apportent en offrande à saint Corneille. Mais le coq est l'animal favori du saint, à en juger par le nombre de ces « Mormons de la basse-cour » déposés dans l'église. A telle enseigne, qu'on croirait saint Corneille l'héritier d'Esculape a qui, on se le rappelle, Socrate refusa de sacrifier l'oiseau consacré. Bientôt après j'assistais à l'épilogue de la partie religieuse de la fête : la vente à la criée des animaux offerts. Cette vente commence dans le cimetière au dernier coup de onze heures, après la grand'messe. Tandis qu'un des marguilliers ou des trésoriers de l'exploitation brandit, en la tenant par les pattes, la bestiole ahurie audessus de l'océan des têtes, un autre bedeau fonctionne comme commissaire-priseur et glapit la mise à prix et les enchères; un troisième sacristain caresse sensuellement le sac de toile où tombe la manne copieuse. Sur les murs blancs de l'église, les têtes caractéristiques des vendeurs et des plus empressés des amateurs qui les entourent se détachent avec une intensité étonnante. Cette scène étrange frappe comme une évocation de mœurs disparues, de personnages d'un autre siècle.

Celle venle ne rapporte pas moins que celle des petits drapeaux et que les inscriptions dans la confrérie. Souvent un paysan, pieux mais avare, conciliant sa dévotion et sa ladrerie, attend l'heure de la criée pour achètera vil prix un coq de rebut; puis, en possession de son offrande, il la dépose dans l'église d'où les fabriciens la retirent pour la vendre une seconde fois et toucher aussi derechef la valeur de la bête. 11 n'y a même pas de raison pour que ce manège productif s'arrête à la seconde reprise. C'est simple et excellent comme les vraies manifestations du génie.

Après l'adjudication du dernier ex-voto de basse-cour, les marchands se retirent pour compter la recette; les portes de l'église se ferment jusqu'aux vêpres et la cohue, tiraillée auparavant entre la partie religieuse et le programme profane de la fête, se livre maintenant sans partage aux distractions foraines.

L'heure de midi a provoqué une reprise dans les affaires des marchands de pain d'épices, de galettes, de « russes » et de saucissons de cheval. Les schols travaillés par les ardeurs printanicres répandent leurs relents les plus irrésistibles c\ les amateurs s'en payent de véritables tranches de kermesse. Des fanfares rurales inaugurent leur « tournée » dans les bons estaminets de l'endroit. Aux «Variétés», dans la salle de bal à l'étage, les citadins s'imposent après la longue marche au soleil, des chassés et des déchassés homœopathiques.

La ville continue de vomir dans Dieghem des tapées de curieux qui à pied, qui en voiture, qui en chemin de fer; mais les villages cessent d'envoyer des renforts à

la cohue, ils retirent plutôt leur appoint du matin. Dans Dieghem même, les bonnes gens se claquemurent, célèbrent la kermesse en famille par de plantureuses ripailles, et se gobergent, les pieds sous la table, des badauds ou des pieds-poudreux delà ville qui, venus dans l'intention de s'amuser, ne se nourrissent, après avoir avalé force poussière, que de charcuteries douteuses et de poissons pouacres, ne se désaltèrent qu'avec des rinçures de verres et font sauter des ribaudes couperosées ou anémiques qu'ils prennent, l'ivresse aidant, pour les roses et les lis villageois.

Puis, ils sommeilleront en gens avisés, les bons pilauds, pour se réveiller vers le soir, quand la racaille citadine aura vidé la place et terminé cette soi-disant partie champêtre, abrutis et recrus dans les musicos de banlieue, aux sons lamentables des orgues.

Lorsque ce refrain d'avril, modulé sur un rhythme de pas redoublé, se sera perdu dans l'éloignement après les chanteurs enroués :

Par les sentiers rem-plis-d'i-vrè-esse, Fuyons tous deux à pe-tits pa-as.

Je veux offrir à ma maître... esse, Le premier-bouquet-de-li-las...

Alors seulement ils valseront, à leur tour, les gars défiants, avec leurs jolies accordées, sous l'œil attendri des vieux, fumant la pipe et buvant d'authentique bière. Et tous, réjouis de vivre ces jours de kermesse, béniront intérieurement saint Corneille leur patron.

La Jambette de Kors Davie

Let, l'enfantine vachère de bues Verhulst, semble bien dolente pour un temps de kermesse. Elle a fatigué comme une vaillante durant l'août, aussi ce matin, avant la messe, la baezuie lui remit un florin tout luisant, avec ces bonnes paroles :

— Rika, c'est kermesse pour tout le monde. Amusetoi, ma fille. Voici de quoi t'acheter un mouchoir à la foire, un mouchoir billebarré et frangé dont tu croiseras les deux bouts sur ta poitrine...

Rika ne refusa pas la gratification de sa maîtresse. Mais maintenant, seule dans sa mansarde au-dessus de l'étable, elJe retourne entre ses doigts la blanche piécette sans se décider à courir l'échanger contre une parure de son choix à l'échoppe de Suske Derk, le mercier, là-bas à côté de l'église. Dieu me pardonne, des larmes, de grosses larmes perlent dans les yeux vaguement verts de Rika. Quel chagrin gonfle son cœur de dix-huit ans, à la douce blonde ?

— Ah ! soupire-t-elle, si un de nos garçons du village me conduisait à la kermesse et me parait d'un fichu diapré ! Mais qui s'embarrasse de la pauvre Rika ! Nos Jan courtisent des filles autrement apparentées et dotées! Baezine Verhulst le sait bien, sans cela te donneraitelle de quoi t'acheter ce que le plus infime terrassier, le moindre batteur en grange ne refuse pas en ce jour a sa chérie... Qui fera danser ce soir Rika Let dans la salle du Cygne d'Or?... Personne... Non, baezine Verhulst, ce n'est pas fête pour tout le monde...

Et, des pleurs humectant ses longs cils d'or comme l'aiguail accroché aux barbes des épis, machinalement elle se mire dans un fragment de glace, pendu sous une petite Notre-Dame de Montaigu. Elle ne se trouve pas plus laide que mainte de ses compagnes honorées des attentions d'un cochet ardent et réjoui. Laide, Rika ? Non, certes. A moins que la moisson soit laide en août sur le champ des Verhulct, les nattes blondes de Rika émerveillent. Si vous aimez les cerises, vous rêveriez cueillir les baisers entre ses lèvres charnues et rouges. Ou vous n'entendez rien aux appas d'une jeune dirne de

notre opulent terroir, ou vous rendrez hommage à la poitrine de Rika par le plus convoiteux des regards.

Elle se pare de ses humbles affiquets des dimanches : d'une collerette et d'un petit bonnet plat éblouissants de blancheur: d'une jupe et d'un corsage que ne déshonore pas le moindre grain de poussière.

La cloche tinte pour la messe.

Va prier, Rika ; qui sait ? le bon Dieu dessillera peutêtre les yeux à tous ces aveugles galants de Viersel.

Elle défilait son chapelet a\ec tant de ferveur qu'une amie dut la tirer par la robe pour l'avertir de la (in de l'office.

Au dehors, les gaillards pimpants — une fleur entre les dents, les bras croisés — guettent, en rangs serrés, la sortie des dévotes rougissantes, leurs valseuses de ce soir. Des regards d'intelligence s'entrecroisent et dans un sourire, dans une simple inclinaison de tète, on fixe un rendez-vous, on tient une promesse, on se laisse arracher un consentement. Sous le sarrau bleu, sous le fichu bariolé, palpitent d'impatientes tendresses.

Aucune œillade ne quémande l'attention des vives prunelles de l'orpheline, et dans aucune de ces poitrines viriles ne bat un cœur à l'unisson du sien.

Pour rentrer a la ferme, elle doit traverser la foire. Suske Derk a étalé sa marchandise. Rika ne daigne pas même la regarder. Aussi le mercier l'interpelle :

— Hé! la jolie béguine, on ne s'habille pas seulement d'un scapulaire !

L'heure de midi amène chez les Verhulst grande chère en l'honneur de la kermesse. Maîtres, cousins,

cognats et domestiques, tous bien endentés, s'attablent autour d'énormes platées portées par la baezine et Rika. De ragoûtantes vapeurs de victuailles saturent la grande pièce et amatissent les cuivres de la cheminée, le Christ, les candélabres, les beaux plateaux, l'orgueil de Rika la proprette. Hardie! Les voilà qui, graves et méthodiques d'abord, taillent, dépècent, bâfrent à leur faim et davantage,sans souffler mot. Ensuite viennent les rasades, car il s'agit de tasser dans le ventre cette charge de viandes grasses. La farineuse pomme de terre du Polder pousse à la soif. Puis ne faut-il pas arroser de généreuses lampées les avaloires dégoisant des propos aussi salés que l'eau de l'Escaut ?

Maintenant Rika s'est approchée à son tour de la table, mais dans son corps le chagrin émousse l'appétit et elle ne mange que du bout des dents. Les commensaux égrillards, déconcertés par son mutisme, l'attribuent à la morgue et tournent leurs entreprises ailleurs. Tout à l'heure, ils rejoindront leurs grosses dindes de faneuses sans plus songer à l'affriolante poulette que tourmente la nostalgie de l'amour.

Non, plus la journée avance et moins elle songe à faire l'emplette d'un fichu chez Derk; elle rendra plutôt le florin à la baézdne !

Les bugles et les crin-crin s'éveillent dans la salle du Cygne d'Or.

Houpsa ! argenteux et besoigneux courent à la danse, qui en souliers, qui en sabots. Lourelourela ! Les quadrilles de se former. On se hèle d'un coin de la salle à l'autre, de couple à couple, pour se faire vis-à-vis. At tention, ils partent...

Seule, Rika Lei n'ira pas au bal.

De loin, assise sur le seuil de la grange, elle entend les cuivres et les boyaux, et la retombée des pied?, et les rires et les jurons.

Et dans le crépuscule où se noient lentement les maisons basses du village, au pied du clocher levé vers le ciel comme le doigt vigilant de Dieu, s'illuminent les quatre fenêtres de la salle devant lesquelles se détachent, ainsi que sur un écran rouge, les couples pirouettants, aussi noirs que l\q^ diablotins.

Elle ne peut s'arracher à cette contemplation. De la rancœur descend dans son âme jusqu'alors plus blanche qu'un voile de première communiante.

On raconte des choses merveilleuses de Zanne Hokespokes. La petite vieille possède des secrets redoutables : elle donne laclavée aux moutons, tarit les mamelles des vaches, empoisonne les nourrissons. Elle « voit » dans les cartes et le marc du café la destinée de qui la consulte. Aux amantes délaissées elle rend le volage bon ami. Peut-être procurerait-elle un amoureux a Rika l'esseulée ?

Malicieuses suggestions exhalées par le brouillard accablant du soir, la solitude, le spectacle lointain et ironique de la joie des autres. Les couples déhanchés gigotent aussi noirs que des diablotins devant l'écran rouge des fenêtres, la musique stride et dissonne, mais dans les ténèbres s'est enfoncé depuis une heure le clocher du village, levé vers le ciel comme le doigt vigilant de Dieu.

Si, pourtant, profitant de l'absence ûe^ maîtres, elle

allait trouver la jeteuse de sorts ? Personne ne la rencontrerait. Tout le village s'est porté vers le Cygne d'Or.

Comme ils s'en donnent, bonne Vierge! Rika a vu parmi les couples tournoyants deux formes entrelacées et deux visages si rapprochés que les deux bouches ont dû se rencontrer!

Oui, elle recourra aux charmes de la vieille Hokespokes quoi qu'il en coûte. Dans sa poche bat toujours la piécette blanche. Joint à quelques gros palards d'épargnés, cet argent suffira pour payer la consultation.

Là-bas, vers Zoersel, sont les bois effrayants où, dans une hutte d'argile, niche la sorcière. Les paysans les évitent et ne les traversent qu'en plein jour et en se signant. La nuit, des rumeurs indéiinissables, si tristes qu'elles n'appartiennent plus à la terre, s'élèvent dans les cîmes des arbres. Il faut une heure au moins pour atteindre la chaumière de Zanne. Rika calcule qu'elle pourra être de retour avant minuit. Les maîtres ne rentreront point plus tôt.

Elle surmonte ses dernières terreurs et s'engage bra vement dans la navrante bruyère.

etite ! Ce sachet contient la cendre d'une dent de mort cueillie dans le cimetière de Safflingen, le village submergé par l'Escaut... un champignon dit « chaise à crapaud » arraché au pied de l'arbre auquel se pendit Nol Bardaf, le savetier... A la prochaine lune pleine, par une nuit sans nuages, tu répandras au pied de ton lit la poudre enchantée et piqueras au cœur du champignon une épingle à cheveux en prononçant trois fois ces paroles : « Je te commande, matière charmée, de m'amener l'homme qui doit me blesser comme je te blesse ! » Couche-toi, la plante sous l'oreiller, et attends sans bouger, sans dire un mot. Le bien-aimé apparaîtra. Ouvre les yeux, mais alors surtout, garde-toi de remuer ou de parler. Retiens même ton haleine !

S'il s'éloigne ne cherche point à l'arrêter. Tu le reverras et pour devenir sa femme.

Ainsi prononça Zanne Hokespokes.

Obéissant aux instructions de la sorcie. e, Rika laissa s'écouler plusieurs jours en attendant la belle nuit sans nuages et lorsque la lune ronde se montra, elle fit point par point suivant la pratique enseignée.

« — Je te commande, matière charmée, de m'amener l'homme qui doit me blesser comme je te blesse ! »

Une fois... deux fois... trois fois...

Couchée sur le dos, les yeux grands ouverts, l'oreille tendue, elle guetta la vision promise. Dans la mansarde baignée de rayons d'argent presque bleus, les riens sont visibles. Le silence a fermé si complètement les bouches de l'espace que Rika croirait entendre le bruit de la chute de la blanche lumière sur le plancher crépitant.

Parfois elle regrette son impiété, son commerce avec une servante du diable, puis elle se réjouit à l'idée de le voir, celui qui doit l'aimer; puis, de nouveau, elle appréhende qu'il ne vienne.

Hou! hou! Un battant delà porte charretière roule sur ses gonds. Un pas sonore et pressé traverse la cour, sans que le chien vigilant s'en offusque. Maintenant, il ouvre la porte de la cuisine. Clope ! clope ! il monte rapidement l'échelle conduisant à la soupente... La terreur l'étreint, un cri s'arrête dans sa gorge caria trappe s'est soulevée.

Le voilà dans la Chambre. C'est un soldat, un jeune artilleur. Il passe devant elle sans la remarquer, dans la blanche clarté lunaire.

Ali! ttika n'a qu'à le voir pour l'aimer; c'est bien lui qu'elle attendait. Il a la figure pleine, la tète casquée de cheveux châtains crépus, une bouche bien fendue, un ne/, légèrement aquilin. avec des narines dilatées, un menton carré, de larges épaules. Une moustache ravissante ombre sa lèvre. Les galons de brigadier ornent sa manche et des éperons sonnent à ses talons. Quelle course endiablée a-t-il fournie? Sa robuste poitrine se soulève, il halète bruyamment et s'affale sur l'unique escabeau de la place. Elle voudrait déjà se précipiter vers lui, étancher la sueur sourdant de son grand front. Oppressé, il a déboutonné sa tunique, détaché son ceinturon; et ses pectoraux saillent triomphants.

Un peu défatigué, sans s'oecuper de Rika, il inspecte son uniforme de la botte au bonnet de police. Il constate qu'une dc^ boutonnières rie son sous-pied s'est arrachée et que son pantalon remonte. Aussitôt il détache complètement la lanière, tire un canif de sa poche et taille dans le cuira côté de la boutonnière déchirée une nouvelle ouverture. Puis il mjusle le sous-pied ainsi raccommodé des deux côtés au bas de sa culotte.

Rika ne perd aucun de ses mouvements. Elle admire île plus en plus la crânerie et l'aisance avec lesquelles il manœuvre. Le visage du soldat, animé par la course, parait autrement expressif à Rika que ceux des falots de son entourage sans en excepter ces méprisants Odo et Freek, les deux tils Verhulst qu'elle trouvait assez bien tournés auparavant.

L'inconnu se lève, reboutonne sa veste, se sangle dans son ceinturon, campe son bonnet sur sa tête

et, du même pas fiévreux et résolu, quitte la pièce. Elle n'ose l'appeler et lui tendre les bras. La trappe s'est rabattue.

Le bruit des pas, le cliquetis du sabre et les vibrations meurent au loin. Un souvenir seulement reste à Rika.

Ou n'aurait-elle pas rêvé, l'impressionnable créature?

Non, il y a un instant, il s'asseyait presque au chevet du lit de Rika.

Et la preuve : là-bas sur le plancher, cet objet, brillant aux lueurs blafardes de la lune, représente bien le couteau dont il vient de se servir.

Rika ne saurait plus douter. Elle ramasse l'objet, porte à ses lèvres la lame encore ouverte, et comme son haleine ternit l'acier, elle l'essuie, la baise de nouveau, recommence vingt fois le même puéril manège.

Non, la bonne Zanne Hokespokes tient parole. Ce mignon couteau à manche d'écaillé de tortue est désormais un gage pour Rika. Ses doigts carressent le fil de la lame, comme s'ils glissaient le long de la moustache naissante du brigadier et elle voudrait se mirer dans les yeux noirs du bienvoulu comme elle le fait dans le métal étincelant.

A force de se fixer sur la tache lumineuse, ses yeux se fatiguent; l'hypnotisme la renverse sur sa couchette, et pressant le précieux canif contre sa poitrine, elle s'endort pour rêver du martial visiteur.

kRATA! Tara ta! Tarata!...

— Allô hop ! Kors Davie.. . Ou regrettestu de quitter la caserne! Verdoumm ! le - bougre ronfle comme s'il boudait le congé qui l'attend !

Et, las d'admonester cette souche, le brigadier Warner Cats, le pays de Davie et son compagnon de chambrée, le secoua rudement comme le clairon venait de sonner au réveil. Kors se mit sur son séant, s'étira, parut tout interloqué, enfonça ses poings dans ses orbites.

— C'est drôle ! Pouah ! le sacré rêve ! geignait-il en bâillant. Camarade, figure-toi que j'étais déjà à la campagne, mais contre mon gré, je t'assure... Une épouvantable vieille femme me chassait devant elle

à coups d'escourgée. Nous traversions les brandes et les dunes, mes buffleteries et mon sabre s'embarrassaient dans les fourrés ; ma peau s'accrochait aux épines... Je franchissais au pas de charge des douves de trois mètres de largeur pour échapper à ma persécutrice. Mais la maudite vieille galopait toujours après moi et m'étrillait de plus belle, sans répit... Et j'étais trop lâche pour me retourner et l'attendre de pied ferme... Oh! cette course sous les étoiles... Vrai, j'ai failli prendre en horreur notre Campine tant aimée... Car cela se passait dans la Bruyère.. Mais du diable si je sais de quel côté, par exemple!.. Ah! mes jambes, mes pauvres jambes... Tu ne le croiras pas, mais je suis comme fourbu...

— Bast, bast! intervint le fidèle Warner Cats... Songe est mensonge ! comme disait ma grand'mère. Tout à l'heure, lorsque tu chemineras, en dehors des remparts, sur la route de notre beau Wildonck, ces fantômes se seront depuis longtemps dissipés... Je te conseille de te lamenter et de te plaindre... Nargue des cauchemars si le réveil nous sourit !

Kors, hors du lit, paquetait son fourniment, défaisait et repliait ses couvertures suivant l'ordonnance, et ragaillardi par la perspective du campos, il fredonnait un refrain de cantine.

11 s'arrêta court comme il venait de plonger successivement ses mains dans chaque poche.

— Cré nom ! j'aurais pourtant juré l'avoir mis dans mon gousset.

— Quoi? Qu'arrive-t-il encore, bougonueur du diable? interrogea Warner.

— PoUverdekke! Le canif de Begga Leuven... de ma Begga... le joli couteau qu'elle m'acheta pour ma fête patronale lors de son dernier voyage à Anvers...

— Eh bien?

— Il y a que je ne le retrouve plus... En voilà une bénédiction... Que dira Begga? Moi qui me réjouissais de le lui montrer, le mignon bijou, tout neuf, tout poli. La chère âme ne me pardonnera jamais cette négligence...

— Basta! Elle le remplacera... D'ailleurs, on n'offre pas de canifs; cela tranche les nœuds de l'amour! ajouta gravement Warner. Cela porte malheur.

— En attendant, le malheur c'est d'avoir perdu cette babiole! Rosse de guigne!

11 retournait vainement ses poches.

— Enfin, résignons-nous, fit-il.

Equipé, il pressa la main de son camarade et empoigna son paquet de hardes.

— Au revoir! dit Warner. Salue les amis et bois dimanche prochain avec eux une pleine pinte à ma santé chez Maus Walkiers... N'oublie pas de passer par chez mes petits vieux et dis leur que ma bourse est plate comme une figue... Embrasse aussi pour moi Stanss du charron...

— Entendu... On connaît son ordre du jour. Et il s'élança dans la rue.

Parti du fort de Vieux-Dieu, il suivait la route militaire, dénudée, par une chaude matinée de juillet. En vue du clocher de Wommelghem, il obliqua pour gagner le ruban de queue courant vers Ranst et Broechem. Ici, il

trouva des taillis et des drèves qui le protégèrent contre les ardeurs du soleil. Le front ruisselant, il marchait d'un pas alerte, son bonnet de police à la main. 11 portait sur l'épaule, au bout d'un cep taillé en route, son paquet noué dans un foulard rouge. Aux cabarets des barrières et des carrefours, il lampait un quart de bière, échangeait quelques gaillardises avec la servante, si elle était digne de cette attention, puis repartait joyeusement. Vers le midi, après avoir traversé ou côtoyé quatre villages, une lieue encore le séparait de Wildonck, de son vieux père et de Begga. Comme il évoquait l'image radieuse et saine de la fraîche promise, voilà que le souvenir du mauvais rêve de la nuit lui revint et aussi celui de la perte du canif. Damné canif! Kors ne peut séparer l'idée de Begga de celle du cadeau égaré et, par une inscrutable contradiction de la nature humaine, il en veut presque à la pauvre fille de lui avoir acheté celte jam bette devenue fatalement un objet d'achoppement pour leur amour. Et il s'entêta de plus en plus dans cette conviction peu généreuse. Sa préoccupation était telle qu'il négligeait de s'orienter. A un moment, il remarqua qu'il s'était égaré.

Il allait traverser un pont jeté sur le canal de la Campine; or, ce pont n'entrait pas dans son itinéraire. Audelà, les arbres du chemin s'alignaient à l'infini. Entre leurs fûts, on apercevait des deux côtés de vastes prairies enclavées dans la bruyère immense, mélancolique, pourpre et voilée de gaze. Soudain il avisa dans les prés en contrebas des berges du canal quatre belles vaches, de l'herbe jusqu'au ventre, et non loin d'elles

une jeune fille, assise sur le talus, qui les surveillait, une branche à la main.

Il héla la vachère :

— Hé, Mietjc, viens ici!

Elle accourut, franchit lestement l'échalier; mais arrivée à quelques mètres de l'inconnu, elle s'arrêta, le considéra un moment, puis se couvrit le visage de ses mains et fit mine de rebrousser chemin. En pressant le pas, le soldat prévint ce mouvement; il la rattrapa et la prit doucement par le bras. Il était intérieurement flatté du trouble qu'il provoquait chez celte jeune paysanne. Muette, aussi rouge que les coquelicots, elle baissait les yeux dont le vert marin s'apercevait entre l'or des cils, et elle s'efforçait de détourner son visage et d'échapper à l'examen du dompteur.

— Peste, la jolie minette! s'exclama-t-il. Pourrais-tu me dire, la blondine, le nom de la paroisse où poussent de si friandes dirnes?

— Je suis de Viersel ! répondit-elle 'd'une voix très faible.

— Nous sommes voisins alors et presque pays, car je demeure à Wildonck, où je me rendais

— Où vous n'arriverez pas en continuant par ici...

— Parbleu, je ne dis pas non, la belle enfant ! Et il y a un instant, je me traitais d'étourneau pour m'être égaré... Mais maintenant je bénis mon étourderie,..

Elle ne répondit rien à ce madrigal, mais son teint s'empourprait.

Il ne la lâchait pas. L'image de Begga, une image renfrognée et boudeuse à cause de l'aventure du canif,

pâlissait de plus en plus. Dans ses dispositions d'esprit, il accueillait l'inconnue comme une diversion bienvenue aux pensées moroses qui le bourrelaient tout à l'heure...

— Et comment t'appelle-t-on, fleur de Viersel?

— Hendrika Let... Rika...

— J'aimai toujours ce nom. C'était celui de ma feu mère... Tes parents habitent-ils loin d'ici?

— Mes parents! je ne les connus jamais. Je suis en condition chez boer Davie dont vous voyez la ferme làbas, à vingt arbalètées, derrière les aulnes...

— Tu ne me demandes pas mon nom, à moi, Rika?

Elle brûlait de le savoir, ce nom du bienvoulu; car c'était là le brillant visiteur de la nuit enchantée. Comprimant les battements de son cœur bouleversé, elle feignait de témoigner au cavalier l'indifférence polie qu'une honnête fille montre au passant aimable qui l'accoste sur la grand'route.

— Tu hausses les épaules et fais la moue, Rika! Que t'importe, n'est-ce pas, le nom d'un soldat, d'un mauvais gars, comme prêche le curé; d'un dissipateur et d'undupeurde filles. Eh bien! apprends-le, malgré toi. Je suis Cornélis Davie, autrement dit Kors. Kors le Noir, actuellement brigadier au 5e d'artillerie, l,e batterie, caserne au fort IV, à Vieux-Dieu, près d'Anvers. Mais, clans deux mois, je retournerai à Wildonck en congé définitif... et assumerai la direction de la ferme des Cigognes, car le vieux Davie a suffisamment trimé... Alors, Hika, Kors Davie prendra femme... Ne lui recomman-

dez-vous personne, gentille Hika?... Croyez-vous qu'il trouve du choix à Viersel?

— Je crois que vous vous éloignez de plus en plus de Wildonck ! dit la coquette.

En effet, ils avaient cheminé ensemble et laissé depuis longtemps le canal derrière eux.

— Mauvaise! fit Kors un peu défrisé. Quel besoin avez-vous de me rappeler le moment de la séparation.

— De ce train, vous arriverez tout au moins demain... Mon soldat, le bonjour... Mes bêles risqueraient de s'égarer comme vous...

L'espiègle lit mine de se jeter de côté. Cette fois, il la saisit par la taille, et la tenant enlacée, il lui répéta plusieurs fois dans le cou : « Tu es belle, Rika ! »

— Si nos Jan de Viersel vous voyaient si toqué, ils se moqueraient de vous. Il n'y a donc pas de fdles à Wildonck? Et en ville?

— Au diable les gars de Viersel, les fdles de Wildonck et les chiennes d'Anvers! Je te disputerai à tous les cadets de ta paroisse, nondekeu! car je te vois plus volontiers que toutes les femelles de la mienne!... Rika, si tu voulais, mon mariage serait chose arrêtée...

— Paille qui flambe ne fait pas long feu ! Il la serrait plus fort.

— Lâchez-moi, brigadier, lâchez-moi ou je crie. Assurément, la boisson parle à votre place... Il y a quelques « chapelles » depuis votre fort jusqu'ici, est-ce pas?... Que dirait-on si on me rencontrait avec vous?... Ah, voici à droite, un embranchement qui vous mènera sur le bon chemin... Tirez ailleurs! Bonsoir! ■

L'inflammable Davie ignorait maintenant qu'il y eût jamais existé une beauté et une sagesse du nom de Begga Leuven...

— Eh bien ! soit, je pars! dit-il avec un accent à la fois ému et résolu... Mais une parole encore, Rika... Si dans trois jours je repassais par ici; si je te répétais alors que je t'aime à en perdre l'esprit; si je te demandais d'être ma baezine, me repousserais-tu?

— Cornélis Davie s'amuse aux dépens de Rika Let; les héritiers des maîtres de la terre n'épousent pas leurs filles de basse-cour...

— Que je meurs si je plaisante ! Kors n'a qu'une parole et qu'une volonté. Rika, dans trois ours, lundi, lorsque je m'en retournerai... m'attendras-tu à cette place?...

Elle sembla se laisser arrai-her un consentement.

Mais, lorsque Kors voulut l'embrasser sur les lèvres, elle n'eût pas la force de résister et lui rendit un ineffable, un éloquent baiser.

Alors, avec un effort, il s'engagea dans le sentier, marchant d'un pas rapide, n'osant plus se retourner.

Elle, palpitante d'ivresse et de triomphe, le suivit des yeux jusqu'au moment où un tournant le cacha derrière la chênaie touffue.

^••-f^MirH«*

Let, décidémenl réconciliée avec le temps de kermesse, dîné à Viersel chez ses anciens maîtres, les Verhulst, accompagnée de son mari, le beau Kors Davie, de Wildonck, Kors le Noir, héritier de la ferme des Cigognes. Le vieux Davie se rongea l'âme et trépassa, le pauvre! Ah! les maléfices de la vieille Zanne Hokespokes sont bien forts, pour qu'ils aient pu convertir Cornélis Davie, le filial Kors, en un enfant dénaturé et un amant infidèle! 11 n'y a pas de recours, dolente Begga, contre la volonté diabolique. Aucun obstacle n'arrêtera les progrès de l'incantation. Résigne-toi, douce Begga, épouse le grand Mile de l'éclusier; il n'a pas la pécune et la mâle prestance de l'ex-brigadier, mais il t'aimera mieux que ce taboureur. . Il y a un an, jour pour jour, depuis que Rika consulta la maudite. Quelle revanche pour l'enfantine vachère dont personne ne s'occupait ! Elle a voulu faire visite aux Verhulst et leur présenter son argenteux de bacs;

car les Verhulst, aussi considérables terriens qu'ils se montrent, sont des indigents comparés aux Davie.

Rika exhibe d'éblouissants atours. 11 s'agirait bien, baezine Verhulst, de lui faire l'aumône d'un mouchoir de lainage acheté chez ce juif de Suske Derk. Tâtez plutôt la soie de sa faille : du gros grain, à dix francs l'aune, ni plus ni moins. Les dentelles de son gros bonnet d'apparat coûtent le prix de (rois porcs gras et le cœur en diamant qui ballote sur sa poitrine, retenu par un massif jaseran d'or, un bijou de feue la baezine Davie, mère de Kors, vaut bien votre bicoque tout entière, mes maîtres !

L'heure de midi amène grande chère chez les Verhulst, en l'honneur de la kermesse et surtout de la visite des Davie. Maîtres, cousins, cognats, garçons de charrue et botteleurs , tous bien endentés, s'attablent autour d'énormes platées portées par la fermière et la remplaçante de Rika.

L'obséquieuse mère Verhulst se confond en politesses devant la superbe parvenue.

— Baezine Davie, une de ces carbonades? Elles sont tendres comme du beurre... Une tranche de jambon? Le roi n'en mange pas de pareil. Ou bien reprendrezvous de cette échinée réservée pour votre visite ? ou une cuillerée de riz au safran? Il fond dans la bouche.

— Vous êtes bien bonne, baezine Verhulst, mais nous déjeunâmes tard avant de nous embarquer... Kors, nos chevaux ont-ils le pain et l'avoine ?

— Soyez sans inquiétude, baezine Davie, notre baes les affourage lui-même...

Kors, de plus en plus amoureux de sa femme, présidant, a l'autre bout de l'attablée, le coin des hommes, à côté de ces dédaigneux piaffeurs dejadis, Odo et Freek, les fila Verhulst, coule vers la grassouillette Hika ses regards luisants et convoiteux, et sa langue pointe sensuellement aux commissures des lèvres. Rasé de frais, rouge, hilare, engonce dans son sarrau turquin. il se pelotonne comme un heureux matou. De ragoûtantes vapeurs de victuailles saturent la grande pièce et amortissent les métaux de la cheminée, le christ, les chandeliers, les plateaux, l'ancien orgueil deRika, la proprette.

Hardie! Longtemps les convives taillent, bâfrent, dépècent à leur faim sans souffler mot. Ensuite viennent les rasades, car il s'agit de tasser dans le bedon cette charge de viandes grasses. La farineuse pomme de terre du Polder pousse à la boisson ! Puis, ne faut-il pas arroser de généreuses lampées les avaloires débagoulant des propos aussi salés que les flots de l'Escaut?

Maintenant, aux femmes, on a servi du café avec des tartines de pain doré moucheté de raisins de Corinthe. Les hommes détachent, non sans effort, leur fessier de leur chaise, chargent leur pipe et se mettent à fumer, silencieux et béats, tandis que les vieilles brêche-dents et les dirnes aux blanches quenottes jacassent comme chouettes avec linottes.

Et dans le crépuscule tombant, se noient lentement les'maisons basses de la paroisse, au pied du clocher levé vers le ciel, comme le doigt vigilant de Dieu. En attendant que les bugles et les violons s'éveillent au Cygne'd'Or,oh la baezine Davie brûle de conduire son

baes et que rougeoient les quatre fenêtres de la salle de danse, Rika, triomphante, a pris le bras de Kors et promène le docile époux dans toutes les dépendances de la ferme Verhulst. Après avoir visité l'écurie et l'étable, le toit à cochons et la beurrerie, ils grimpent même dans la soupente où dormait la gardeuse de vaches de jadis. Voici le même lit de camp, le même miroir ébréché, l'unique et boiteux escabeau. Un attendrissement et peut-être un vague remords gagnent la jolie petite baezine à la vue de ces objets familiers et elle se laisse choir entre les bras du jeune fermier qui, ravi de tant d'expansion, lui baise goulûment la bouche, et, féru, congestionné et affriolé, se met en devoir de préluder aux confortables passe-temps de la nuit. L'isolement favorise ces épanchementstrès légitimes et le piot échauffant et les victuailles saignantes et pimentées les provoquent. Déjà il a pris sur ses genoux la potelée gaillarde, qui ne se défend guère. Elle s'oublie et s'éperd dans ses membres enlaçants...

En bas, dans la cour, des voix narquoises les houpent; il s'en va temps pour la danse. Mais rien ne presse! n'est-ce pas, femme? D'ailleurs, Kors opère rapidement. Personne ne les dénichera, nos amoureux tourtereaux de passage !

— Kors, mon mieuxvoulu, fait -elle en soupirant, après un long et délicieux mutisme, ne connais-tu pas cette chambretle?

— Quelle demande cornue, femmelette; tu sais bien que mes pieds foulent aujourd'hui pour la première fois cet héritage !

— En es-tu certain?

Elle rit, très amusée de son air interloqué, moitié tâché, moitié bonasse.

— Mon baes, si soigneux, n'a-l-il jamais rien égaré dans sa vie? insista-t-elle.

— Trêve de divagations! Allons danser plutôt!...,, répond Kors, momentanément allégé en prêtant l'oreille aux stridentes fanfares scandées par les lourdes retombées de pieds.

Houpsa ! Lourelourela ! Argenteux et besoigneux s'accouplent dans les bruyantes sabotières et les groupes se détachent comme de noirs diablotins sur l'écran rouge des vitres du Cygne d'Or.

— Un mot encore..., dit-elle en le retenant par la blouse, ne gardes-tu point le souvenir d'un objet mignon, distrait pendant une nuit de voyage?

— Assez d'énigmes, ma grosse..., détalons; j'ai du vif-argen dans les jarrets....

— Allons, puisqu'il faut te rafraîchir la mémoire? Regarde...

Elle a tiré de sa poche le canif de Begga Leuven.

11 se retourne, tend la main. A peine s'est-il emparé du couteau, qu'il se souvient de la nuit féée... Il revoit la hideuse vieille qui le chasse devant elle à coups d'escourgée ; il traverse les brandes el les marais, son sabre s'accroche aux fourrés; il galope sans trêve, étrillé, poussif... Mais il en sait plus long que le matin où il conta son cauchemar au loyal Warner Cats, cet ami de cœur qui s'est séparé de lui à cause de son absurde mariage... Il la reconnaît, cette maudite mansarde, où

il oublia le gentil couteau, étrenne de sa première fiancée... La raison revient et avec elle ressuscite toute la pure et normale passion de Kors pour Begga. Celle qui s'appelle baezine Davie fut l'atroce bénéficiaire du sortilège. Pour s'engluer aux lèvres de cette damnée, il abandonna Begga, la douce compagne ; plus tard, il fut sourd à la malédiction de l'ancêtre, il ne broncha pas lorsque Begga s'en fût avec le grand Mile, et ne trouva pas une larme pour arroser le cercueil de son père tué par sa honteuse mésalliance !

El elle, la détestable complice de la sorcière, s'accroche encore à lui comme à la proie savoureuse ; cette goule !

La lune s'était levée, baignant la chambrette de ses rayons d'argent presque bleus.

Sous le regard de somnambule de Kors, Rika tomba, les mains tendues, pour écarter ce qu'elle sentait venir. Dans la main crispée de Kors le Noir, exsangue, le canif ouvert brillait comme pendant la nuit du charme.

Entre deux ritournelles de loure pincée et sonnée dans la salle du Cygne d'Or, la plaine muette, tragique, autour de la ferme Verhulst, fut réveillée par un dissonnant éclat de rire. En ce moment, Kors, délirant, immola sa baezine à coups de couteau... Elle tomba sans crier.

N'était-il pas dit dans l'incantation : « Je te commande, ô plante charmée, de m'amener l'homme qui me blessera comme je te blesse? »

Marcus Tybout

(Kermesse rouge)

soir nous agitions l'éternelle question du Beau. A l'heure où l'arôme du Souchong se marie aux bleues volutes des cigarettes TOpooturques, on parla de Don Juan, cette figure impérissable ébauchée par Tirso de Molina, mise à la scène par Molière, en vers par Corneille, en musique par Mozart, reprise en sous-œuvre, étudiée, exaltée, commentée à l'envi par Byron, Musset, Mérimée et enfin Baudelaire qui la campa dans cinq strophes, mais cinq strophes valant tous les sixains de Namouna.

— Ceci vous surprendra sans doute, dit Charles T..., l'ami chez qui nous nous réunissions, — en chargeant sa pipe de Hollande, une véritable «Gouda», car il trouvait mièvre notre débauche de papier persan eld'arta — mais c'est à la campagne que je rencontrai le type réalisant le mieux ce personnage légendaire. S'il n'a pas été emporté par une statue de pierre comme Don Juan Tenorio, sa fin, vous en conviendrez quand je vous aurai raconté son histoire, ne le cède pas en horreur au classique dénouement.

Ai-je besoin de vous dire que mon Don Juan était un simple rural du Polder anversois, un illettré qui n'avait jamais pu se monter le coup en lisant de romanesques aventures ? Vous connaissez ma prédilection pour les gueux. Jamais je ne me fis aux façons de ces androïdes appelés bourgeois, portant le même habit noir, le même plastron blanc, suffisamment articulés pour répéter avec leur journal : « civilisation — progrès — hydre cléricalespectre rouge » ; mais qui loin de posséder une âme, ne révèlent plus même l'instinct de l'animal à face humaine si magnifiquement décrit par La Bruyère.

De tout temps mes sympathies allèrent aux humbles, à leurs mœurs, à leurs pittoresques habitacles, à leur langage imagé, à leur costume plein de ragoût. En ville, au fond de ce rutilant quartier maritime, je m'accostai tour à tour des débardeurs et des gabariers herculéens semblant autant d'atlantes, des matelots et des bateliers moulés dans leurs grègues boucanées et leurs maillots de laine bleue et je recherchais même jusqu'au contact des irréguliers, des las-d'aller, des ratés du travail, trô-

lant, les mains en poche le long des quai?, narguant les bons houleux plies sous le faix, ou appuyés contre les garde-fou des ponts-tournants, crachant dans le bac du passeur et bayant a la manœuvre des allèges. J'assistai a d'édifiantes contestations entre ces crânes, souvent des gamins dont les têtes imberbes sont déjà flétries, dont la bouche veule et détendue expectore le juron haut en couleur comme leurs trognes, la plaisanterie grasse comme leurs coiffes.

Mais le pacant, l'homme de la glèbe, membru, bien face, carré d'épaules, largement croupe ; le savoureux pitaud fait de violents contrastes : farouche et brutal, placide et féroce, lascif et sentimental, cynique et dévot, eut plus que ses congénères urbains le don de me séduire. Ainsi mon regretté séjour à la campagne fut marqué par maint compagnonnage spontané. Grâce à cette fraternisation complaisante, je connus l'héroïque pendard dont s'agit.

^•i-Egip-i-

'estaminet Babylonia forme, du moins s'il existe encore, la dernière maison du village de Doersel-en-Campine, sur une des ^ n/ chaussées qui vont vers la Hollande. Une avenue, ou mieux, comme on dit dans ce pays , une drève d'ormes perpendiculaire à la grand'route le sépare de la propriété des comtes de V... a laquelle il sert de tourne-bride. Quatre arbres de la même essence que ceux de la drève, mais plus majestueux encore, masquent la maison peinte en blanc, percée de quatre croisées à volets verts, et adossés aux troncs rugueux et moussus des bancs également verts, appellent les passants fatigués.

Les dimanches d'été et les jours fériés en général, principalement à l'époque de la chasse, le cabaret In Babylonia présente une turbulente animation contrastant

avec son calme habituel, car il est isolé du noyau du village. Les voitures du château qui ont pris ou reconduit à la gare les invités de M. le comte, aussi les équipages desdits invités arrêtent à Babijlonia . La salle basse retentit de braillements et de cliamaillis d'écurie. Dans le clair-obscur, les brûle-gueule ardent avec des intermittences. Au dehors, les carrossiers soufflent et piaffent éprouvant la patience du gamin qui lesémouche, une branche feuillue à la main.

Vers les 187... lorsque j'habitais Doersel, l'estaminet était tenu par baes NikkelTybout, ou mieux par Lena, sa baeùne, et leur fille Jo, car lui, maître-charpentier, menuisier et ébéniste a l'occasion, travaillait de son côté, avec leurs quatre garçons : Suss, Jaak, Tône et Marcus, tantôt dans l'atelier joignant la salle d'estaminet, tantôt sur le chantier même de la bâtisse entreprise.

Babijlonia devint bientôt ma promenade favorite. Je mettais une demi-heure à faire la route. C'était généralement vers le soir. Arrivé, j'oubliais le temps si je goûtais la bière ou si Jô, la blonde boulotte, me la pompait, mais je touchais à peine barre si le breuvage manquait de transparence ou si la vieille baezine me le présentait. Dans ce dernier cas j'entilais la drève ombreuse, je gagnai la campagne recueillie et je rentrais au gîte après avoir décrit , en cheminant derrière le village, un grand arc de cercle à travers le Polder.

L'hiver, je pris l'habitude de jouer au billard.

Aux jours les plus courts, les Tybout quittaient le chantier dès quatre heures. Dans nos villages les artisans travaillent rarement a la lumière. Alors commen-

çaient sous les yeux de Jô , notre « marqueur » , de longs tournois de carambolage où les mêmes maladresses provoquaient les mêmes lazzis et où la mâtine, juge en cas de différends, prenait outrageusement parti pour les siens et riait de mon air dépité.

Le baes, l'un ou l'autre de ses aînés, souvent les trois, faisaient ma partie. Marcus, le cadet, assistait moins régulièrement à ces séances ; cela à mon regret, car il représentait de loin le plus intéressant des mâles de la maisonnée, gens flegmatiques et cagnards. i?aes Nikkel, le métier toujours battant, mettait chaque année un joli denier à rémotis. Il fatiguait encore, malgré ses soixante ans, et tenait la bride haute à ses fils.

Marcus venait de servir trois ans dans un régiment de lanciers, et tout ce que l'habitude d'un coquet uniforme, le port du sabre, le frottement de la garnison, le contact des citadins, la fréquentation des tavernes et des musicos et surtout les faveurs du sexe peuvent donner de désinvolture et de loquèle à un maraud intelligent, pas mal fait de sa personne, il le rapportait dans son terroir. La casquette, posée sur l'oreille, rappelait le bonnet de police à floche blanche ; son dos se redressait, son torse se cambrait aussi fièrement dans sa veste de travail que dans le dolman à brandebourgs, la main à la ceinture il jouait avec les cordons de son tablier ou sa poche d'outils comme avec la dragonne de son sabre et dans sa marche, les cuisses un peu arquées, les talons au dehors, un certain dandinement des hanches, on reconnaissait l'homme habitué à chausser les éperons et a presser un cheval entre ses genoux. Il était blond avec

de profonds yeux bleus, et ressemblait à Jo par les traits.

Les jours ouvrables le gaillard reconquis au métier paternel, abattait la besogne avec une vivacité merveilleuse. Siftlotant entre ses dents, comme jadis au pansage, les sonneries du régiment, il se servait aussi rudement du rabot que de l'étrille ; semblait bouchonner son établi et chassait les clous comme dans le sabot de son bidet. Mais au baisser du soleil, débarrassé de l'outil, le temps d'abandonner le long tablier de toile grise, fleurant le bois varlope et l'encaustique pour endosser le sarrau bleu, — bonsoir la compagnie — il s'éclipsait. Lorsque je m'informais de lui, ses frères haussaient les épaules d'un air de supériorité de gens émoussés aux fredaines de la jeunesse ; la gentille Jô rougissait comme une pomme de « belle-fleur », quant au père, il grommelait entre ses dents des choses peu obligeantes pour les paroissiennes de Doersel assotées de son garnement de culot. Cependant, pourvu que la besogne ne souffrît pas, le vieux Tybout laissait pleine liberté au gars de courir le guilledou; il le préférait paillard qu'ivrogne. En effet, Mark ne buvait guère ; la femme seule le grisait et le plus clair de son argent de poche passait lors des kermesses à payer des tours de valse et des colifichets à ses amies.

Jamais moineau ne picora tant de cerises mûrissantes que cet entreprenant compagnon becqueta de vermeilles pucelles. Il ne s'amusait pas à la bagatelle et se moquait de ces dadais qui, après un langoureux pèlerinage dlicrberge en herberge, reconduisent chez elles au temps

des poules et sans les chiffonner un brin, les jeunes dirnes asticotées par leurs illusoires déclarations. Ah ! lui n'émit pas de ces chapons roucouleurs dont les filles désabusées se vengent chez nous en les souffletant en public. Et personne ne se trompant sur la signification de cette caresse, le vantard trouvera difficilement une commère s'accommodant de son platonisme.

arcus, l'enragé chasseur, étendait la région de ses exploits. Il battit les environs de Doersel dans un rayon de plusieurs - lieues. En même temps qu'il dénichait les oiselles du Polder, grassouillettes comme des cailles, les pauvres filles de la Bruyère, gibier sauvage, farouche au fumet plus irritant, se prenaient dans ses lacs. Il menait de front plusieurs intrigues ; je lui connus simultanément quatre maîtresses : la pachteresse de Crandoren; une svelte et agaçante vachère de la Carte dans les Dunes; une maraîchère de Zélem ; puis la camérière de la comtesse de V.... Et l'on allait jusqu'à prétendre que la comtesse partagea longtemps avec la soubrette les faveurs de ce manant dégrossi.

D'abord il parut jouir de toutes les immunités. Les

abandonnées lui pardonnaient. Il ne les quittait pas sans espoir de retour. Ses revenez-y, ses regains de tendresse furent souvent plus passionnés que ses primes liaisons.

A la longue, toutes n'ayant pas la même patience et la même abnégation, les affaires commencèrent à se gâter. Des filles-mères entendirent assez logiquement endosser leurs poupons au plus vigoureux de leurs dompteurs. Le cabaret des Tybout retentit des giries des délaissées, des menaces de leurs protecteurs naturels. En vain le vieux Tybout, fatigué de ces criailleries, la pauvre menuisière, inquiète pour le larron d'honneur, l'engageaient-ils à suivre l'exemple de ses aînés, successivement appariés et établis. Lorsqu'on entamait ce chapitre, il sifflotait un refrain de la dernière foire de Putte en battant la mesure sur la vitre, ou, si les exhortations le relançaient a l'atelier, il tirait du rabot et de la scie des grincements et des plaintes si épouvantables que l'admonesteur fuyait en se bouchant les oreilles.

Pourtant un matin, sa mère parvint à le fléchir et, résolu à en finir avec sa vie de coucou, il se rendit a la cure en compagnie de sa dernière, conquête, la gente Siska du cordonnier Simons.

Le curé ne fut pas médiocrement ébaubi en voyant entrer chez lui ce grand retrousseur de cottes. Mais l'ébahissement du saint homme devint de la stupeur lorsque Mark lui eut exposé le but de cette démarche.

— Quoi? Vous voulez vous marier, vous? Le plus mauvais sujet de la paroisse! Le monde s'abîme pour

sûr. Pareil prodige annonce au moins la venue de l'Antéchrist. Voyons, ami Tybout, reprenez vos sens ou rendez-moi les miens. L'un de nous rêve en ce moment. Et vous, Siska, mon enfant, connaissez-vous le cadet qui vous courtise ?

— Nous sommes d'accord, Monsieur le curé. Pas vrai, Siska? fit Mark sans se laisser démonter.

La Siska rougissante répondit par un faible oui...

— Eh bien, reprit le curé, dans ce cas, nous aviserons. Inutile pourtant de précipiter les affaires. Revenez me voir tous deux dans huit jours.

Une semaine se passa. Le terme arrivé, nouveau coup de sonnette au presbytère, nouvelle entrée de Marcus Tybout, endimanché et presque solennel, poussant devant lui une jeune fille gauche et confuse.

— Mais, s'exclama le curé en dévisageant la belle, que signifie ceci, garçon? Je n'ai pas la berlue que je sache et cependant je reconnais, ici présente, Mietje Purss, la nièce de boer Nagels, alors que l'autre fois vous m'aviez amené Siska Simons?

— J'ai réfléchi, Monsieur le curé. Décidément celle-ci me botterait mieux. El si vous vouliez publier nos bans...

Le pasteur faillit se fâcher, car tout cela ressemblait furieusement à la gageure d'un plaisantin sans vergogne, mais en scrutant la physionomie du menuisier, il y trouva un air si franc et si candide que la colère fit place chez le digne prêtre à un conciliant éclat de rire.

— Ecoutez, mon fils, dit-il à Mark en reprenant difficilement son sérieux, comme vous vous êtes bien trouvé de mon conseil lors de votre première visite,

vous suivrez un nouvel avis. Attendez huit jours encore, et si votre attachement pour Mietje résiste a ce délai, je vous promets de publier vos bans.

Au doute exprimé par le prêtre, Mark, comme pour protester, pressa tendrement la main potelée de la brunette et mit dans son long regard de velours la promesse d'une passion éternelle.

— Heu, heu! dit le bonhomme, ne vous fiez pas trop à l'enjôleur, la dernière fois il faisait les mêmes yeux à l'autre.

Et il connaissait son bélier, le pasteur de Doersel !

Avant les huit jours révolus, Marcus remplaçait par la blonde Véva Mollendraf ses deux premières accordées et toutes ses précédentes amoureuses. Aussi jugeat-il inutile de faire une troisième tentative auprès du curé. Il n'était pas de la farine dont on pétrit les maris.

Malheureusement, aller à la maraude devenait périlleux.

Tant que mon braconnier n'avait englué que des faneuses et des vachères, les notables paroissiens se gaussèrent des victimes , une espèce peu intéressante, des coureuses à qui Marcus faisait beaucoup d'honneur. Mais du moment que les juvéniles héritières des gros terriens, leurs baezines, leurs sœurs, leurs promises se compromirent avec ce cochet comme la plus infime des filles de basse-cour, on ne badina plus. Les rivaux évincés, les époux dépossédés de leur privilège, s'ameutèrent contre ce suborneur. Il se mit à dos les porteculottes pour ne pas dire les mâles de toute la région. Ce n'était qu'un cri après lui. Pas plus qu'il n'avait eu

cure dos médisances cornées dans le village, il ne prit peur de cette ligue de lymphatiques soupirants et d'impuissants barbons ! Ils endévaient? Tant mieux !

Cependant ses ennemis ne s'en tenaient plus aux menaces.

S'il s'anuitait, des hommes embusqués au bord de la route se précipitaient sur lui et c'était alors un massacre dans lequel il rendait royalement les gourmades mais où, ayant affaire à forte partie, il finissait par avoir le dessous. Il rentrait alors à Babylonia, fait comme un brûleur de maisons, le bienvoulu des femmes de Doersel: les yeux pochés, les joues traversées d'ératlures, des contusions par tout le corps.

Le vieux Tybout hochait la tête en prédisant des malheurs, la mère et la sœur suppliaient leur Mareus affectionné de renoncer pour l'amour d'elles à ces sanglantes compétitions, les frères reniaient ce libertin incorrigible traînant le nom des Tybout à travers le scandale et l'esclandre. Les dégelées ne l'entamaient pas : le coffre restait bon et la chair exigeante. Ces batteries où il tenait tête à toute une bande d'assommeurs le rendaient plus intéressant que jamais aux yeux des commères.

A l'époque de sa liaison avec Genovéva Mollendraf, fille d'un considérable fermier de la Montagne-aux- Cigales, hameau de Doersel, il eut du goût pour Fine Wouts, promise au long Mil Severd, le charron, et le lui prouva si bien que Mil les surprit entre chien-etloup dans la cour de la ferme de Wouts, entrelacés sous un appentis, trop tendrement occupés pour songer

même à se moquer du lendore qu'ils croyaient à Stabrouk, à deux lieues de là. Mil, aussi couard qu'ii était grand, se contenta de rompre le mariage sans plus paraître disputer son inconstante Fine au damné menuisier. Mais un mois plus tard, le soir, sur la chaussée de Putte les salariés et les partisans du charron, assaillirent Marcus Tybout. Dix contre un, il l'eurent promptement démoli et le laissèrent pour mort sur le pavé.

Cette fois l'affaire arriva devant le juge de paix. Le charron et ses suppôts frisèrent la prison. Marcus garda le lit durant trois semaines. 11 revenait de loin et pourtant la leçon ne lui profita pas.

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E me rendais à Babylonia, lorsque je le rencontrai ; je l'accostai, ravi de le voir sur pied. Il était un peu pâlot, mais l'œil se H^l^ ravivait et il marchait aussi délibérément que jamais. Il portait son costume de travail et son attirail d'outils battait à sion côté. Comme nous cheminions, je l'adjurai de se contenir et de ne pas pousser à bout ces enragés qui finiraient par le descendre. Il ne parut guère convaincu du danger :

— Hé vivat ! faisait-il, enjoué et expansif selon son habitude. Est-ce ma faute à moi, monsieur, si les voisines sont belles et si leurs jaloux ne les contentent pas comme elles le méritent? A qui la sève, à lui les fruits ! Voici la saison où les bourgeons s'aoûtent sur le biout et où les premières fleurs se nouent. Les merles s'appareillent ; imitons-les. Des filles, de tendres filles ! J'ai suffisamment jeune !...

— Où vas-tu travailler encore ? lui demandai-je en remarquant son équipement. Il se fait tard. Un convalescent affronte à tort le serein.

— Travailler ! dit-il en éclatant de rire. 11 s'agit bien de travail ! J'ai simplement voulu donner le change aux anciens et prétexté un auvent a rattacher chez le secrétaire...

Et il se disposait à enfiler un sentier de desserte conduisant à la Montagne-aux-Cigales. Je devinai qu'il se rendait auprès de Véva Mollendraf et crus devoir l'avertir que ceile-ci, sachant pourquoi les sicaires du charron l'avaient assommé, ne ferait pas grand accueil à l'heureux rival de Mil Severd.

— Je la connais mieux, fit-il, toujours réjoui. Elle comprend que Fine Wouts ne fut qu'une amusette passagère et qu'elle, Véva, demeure la plus aimée des bienaimées. Véva m'appelle ; il est besoin, m'écrit-elle, de nous voir ce soir...

— Mark, prends garde à toi! Si les Mollendraf, ayant appris ce que chacun répète au village, te traitaient comme la bande de Mil Severd !

Je voulus le retenir, incité par je ne sais quelle appréhension.

Devina-t-il l'intérêt que je lui portais, mais il semblait réfléchir, hésiter, et sa main durillonnée pressa longuement la mienne et la secoua sans se décider à la lâcher.

Je n'ai pas perdu un détail de cette humide soirée de juin. De tièdes lavasses avaient couché les blés d'un vert aveuglant sous les sépias livides du ciel crépusculaire.

Les grenouilles ragaillardies par l'ondée sortaient de la cannaie ei plongeaient dans les flaques. A mesure que tombaienl les ténèbres, toutes les haleines de la campagne pâmée, les friselis de la fouillée et de l'herbe se tondaient en une musique assoupissante. Une cigogne craquetait dans le lointain vers le Mont-des-Cigales. La veille, L'orage avait rompu un peuplier, l'arbre gisait en travers du sentier et semblait barrer le chemin à quelqu'un qui devait venir de ce côté.

— Allons, dit-il plus sérieux et d'une voix moins assurée que de coutume, bonsoir, monsieur, et merci de votre bon avis. Mais je n'ai jamais saigné du nez !

Et il enjamba l'arbre encroué.

Je restai en-deçà et je le considérai si attentivement, avec une absorption tellement intense que jamais son image n'a pâli dans mon souvenir.

Par quelle étrange correspondance ce jeune fou, ce débauché généralement assez trivial, revêtait-il à mes yeux un caractère presque hiératique? Un moment il se retourna et je ne vis plus en lui l'ancien sous-officier de cavalerie. Son visage affine, frappé en plein par une suprême fragrance du couchant, prenait une expression grave et souffrante. Son ample tablier de bisonne le drapait comme la tunique d'un lévite, sa casquette le coiffait comme un de ces bonnets des antiques sacrificateurs, et l'adieu qu'il m'envoya de la main s'emplissait d'une tragique majesté.

En même temps, le triste craquètement de la cigogne reprenait. Et mon cœur se crispait comme je songeais à la superstition du paysan qui voit dans ce grand oiseau

blanc le fatidique génie de son foyer. Sur quel chaume abandonné du ciel se lamentait cette voix?

Les nues plombées se refermèrent, éteignant la sanglante lueur, l'oiseau se tut, et la silhouette assourdie de Marcus Tybout s'enfonça dans les vapeurs du soir.

Je ne le revis plus. Mais j'ai trop facilement pu reconstituer avec mon intime pénétration de son caractère et aussi la confession des Mollendraf ce qui se passa après notre rencontre.

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e hameau de la Montagne-aux-Cigales échelonne sa demi-douzaine de feux sur une superficie de quarante hectares. On rencontrait la première et la plus importante de ces bordes à quelques arbalètées de marche en venant de la grand'route. Elle appartenait au père de Véva, un veuf, échevin de la commune de Doersel, qui l'exploitait avec ses trois fils : Bert, Gusl et Pauw.

Fons Mollendraf, le baes, était un nabot asthmatique, avec un teint foireux, de petits yeux gris, des joues cousues, un front étroit et comprimé, un menton en galoche, un nez camard, des lèvres pincées et narquoises, des oreilles en auvent, des cheveux poisseux,

des bras qui n'en finissaient pas, un corsage trop long et des jambes croches trop courtes.

Bert, le fils aîné, un pagnole de vingt-huit ans, mesurait près du double de son père , présentait une carre gibbeuse, un profil en lame de couteau où flaquaient deux yeux glauques. 11 avait des mains énormes et des pieds qui déconcertaient Pier-Jan Klomper, le sabotier, aussi habitué que fût celui-ci à chausser des abattis extravagants.

Après lui venait Gust, un brunet de vingt-deux ans, assez proprement découplé, rogne et vicieux, elle plus déluré des trois garçons. Puis c'était Pauw ou Pol, le benjamin, un rousseau à la veille de tirer au sort, trapu et râblé, au masque épaté et moufflard, affligé d'une hilarité chronique qui lui donnait l'air d'une volaille gavée ouvrant le bec pour respirer, avec cette nuance que le bec ressemblait à un croupion.

A trois ils n'avaient qu'une volonté : celle de leur père. Ils le savaient mauvais, capable d'avantager l'un d'eux dans son héritage. Le fermier avait maté son second, le plus récalcitrant, en se faisant d'aveugles instruments des deux autres maroufles. A présent, Gust trimait aussi docilement que Bert ou Pol. Etant le plus malin et le plus dur aux manouvriers, il présidait aux façons, aux semailles et aux récoltes. Le long Bert dirigeait les charrois, trimbalait les fumiers, livrait les fourrages aux clients de la ville. Quant à Pauw, il paissait les vaches et battait en grange.

Les jours fériés et en temps de kermesse, ils recevaient chacun un double florin de leur père. Bert le

long courait perdre son argent en jouant aux quilles et au bouchon avec d(^ rouliers et d'autres camarades de la grand'roule; Oust raccolait parmi ses équipes de faneuses la guenipe la moins déplaisante, remmenait à des lieues de Doersel pour être plus libre, battait en sa compagnie les cabarets de villages inconnus, la soûlait, la rouait de coups et finissait par s'affaler avec elie au bord d'un talus ou dans une douve sans eau où il la soumettait à toutes les inventions de sa luxure. Quant à Pauw, gobelottant dès l'aube et ivre à midi, il passait l'autre moitié du jour à cuver son alcool, vautré à côté de ses ruminants et rontlant à couvrir leurs meuglement <.

Véva, leur sœur, ressemblait tout au plus à Gust, son jumeau. C'était un crâne brin de femelle, avec une poitrine mamelue, rondement modelée, une croupe montueuse, de larges hanches, des jambes et des bras charnus sans disproportion. Son teint luisait comme la pelure d'une pomme vineuse; ses yeux clairs d'émérillon luttaient de hardiesse avec ceux des piafteurs. Elle avait la langue bien pendue et les gars de la paroisse prédisaient qu'elle ferait passer des nuits paradisiaques mais des journées infernales à qui la prendrait pour femme. Aussi, malgré ses avantages physiques et l'appeau de sa part d'héritage, elle rebutait les prétendants. Elle éconduisait les fils des plus gros terriens de la contrée. La réputation du père et des trois fils, de terribles coucheurs, éloignait les galants sans fortune.

Mais Marcus Tybout n'était pas homme à reculer. La fière Véva ne lui résista pas plus que les autres. Au

contraire, elle fit la moitié du chemin à la rencontre de son désir. Connaissant l'inconstance et les nombreuses aventures de Marcus, eile éprouva pour lui une de ces passions douloureuses dont la jalousie aiguillonne et exaspère les transports. Elle l'aimait férocement et entendait le garder entièrement pour elle, ne le lâcher jamais plus. Aussi, lorsqu'elle songeait à un abandon possible, des vapeurs homicides montaient à son cerveau.

Depuis plusieurs mois que durait leur liaison, le futé gaillard s'introduisait chaque soir, vers les minuit, dans la cuisine des Mollendraf. Genovéva lui ouvrait la porte et à côté de la chambre du père, au pied de la soupente où s'allongeaient les trois pétras de frères, tous deux frissonnant d'une anxiété délicieuse, relevant leurs clandestines tendresses d'un âpre piment, ils s'engageaient dans de longues conversations d'où les vocables étaient proscrits pour faire place à la plus éloquente des pantomimes.

Ce soir de juin, lorsque Marcus contournant le corps de ferme déboucha dans la cour et la traversa sans même provoquer un aboiement de la part du grand spits noir habitué à ses visites, Véva l'attendait sur le seuil de la porte. Il était fort tôt; mais dans son billet la mâtine avertissait le galant que retenus en Hollande, par une vente complexe d'instruments aratoires et de cheptel, aucun des siens ne serait à la maison.

Comme il ouvrait les bras pour l'attirer à lui, elle s'y précipita avec une agitation nerveuse et, fondant en larmes, elle lui avoua une catastrophe : elle était grosse.

KEKMESSES

Assez marri el confondu par cette nouvelle mésaventure,

il s'apitoya et chercha des raisons consolantes. Elle l'entraîna dans la pièce principale. 11 essaya de la calmer. Mais avec une volubilité fébrile elle débonda son cœur, parla de réparation, demariage, du scandale, de la fureur des quatre hommes et enfin elle reprocha au menuisier de plus en plus penaud de choisir ce moment calamiteux pour la tromper avec une guenuche. Marcus protesta de son repentir et de son inaltérable tendresse, mettant son infidélité sur le compte d'un aveuglement passager. 11 ne chérissait qu'elle, sa Véva, et allait le lui prouver victorieusement. 11 lui revenait affamé de sa présence et de son contact.

Plus Mark prodiguait les consolations el les caresses, plus elle geignait. 11 l'avait prise sur les genoux et soufflait des paroles chaudes dans son cou potelé. Haletant, excité maintenant par cette douleur il parlait possession, elle répondait mariage. Comme il faisait le sourd, elle se débattait rageusement, élevait la voix et menaçait de tout révéler à son ogre de père. Une crise de larmes de dépil entrecoupée de reproches la secouait. Tout à coupelle se dégagea, véhémente et furibonde; somma le volage de l'épouser.

— Ah ! pour cela, non! répondit-il, regrettant sans doute de ne pas m'avoir écouté. Et puisque je suis reçu de cette façon, bonsoir, ma mie...

11 se leva et se dirigea vers la porte delà cuisine pour regagner la cour.

Avant qu'il l'eût atteinte, celle porte s'ouvrit.

Une clarté soudaine emplit la chambre.

Un petit homme entrait portant une chandelle allumée; trois autres individus l'escortaient. Dans ce blême courtaud et dans les trois pandours de sa compagnie Marcus Tybout reconnut Fons Mollendraf et ses fils. Elle le livrait.

f^y onsoir, Mardis, mon garçon, ne vous dérangez pas... Enchanté de vous rencontrer... Nous en profiterons pour causer... Véva, ^^enfant, cherchez à la cave un cruchon de vieux Schiedam, le meilleur, et apportez cinq verres... Sans doute il nous faudra trinquer, le marché conclu... Asseyez-vous donc, Mark : comme ça, nous nous expliquerons avec calme et raison. Pas vrai? Ces paroles étaient prononcées d'une voix blanche, blanche à la façon de ces blancs nuages métalliques chargés d'une électricité latente et dont les explosions foudroient.

Le coupable ne s'y trompa point; il s'assit cependant entre Bert et Gust. Sur un signe presque imperceptible du père, mais que surprit fort bien le menuisier, Pauw s'affala sur une chaise derrière lui. Le vieux de l'autre

côté de la table lui faisait face. A quatre ils coupaient la retraite au menuisier.

Gcnovéva rentra. Ses mains tremblantes faisaient tintinabulerles verres portés sur un cabaret.

— C'est bien, fille. Sortez maintenant. Nous vous appellerons lorsque nous aurons besoin de vous.

Elle avait laissé la porte entr'ouverte. Le vieux Mollendraf se leva flegmatiquement pour la clore; puis se rasseyant :

— Ce qui est fait est fait. Marcus, reprit-il. Véva, notre trésor de fille, a fauté. Au lieu d'attendre que son père lui trouvât un mari de sa condition, elle s'amourachait de vous et vous en profitiez si bien que la voilà grosse de vos œuvres... Un autre prendrait les choses au plus mal, Mark, et après vous avoir cassé les reins comme au méchant enjôleur que vous êtes, il accepterait et publierait la honte de la sotte enfant; puis il attendrait un gendre de son choix qui voulût bien passer l'éponge sur l'aventure. Mais je préfère, puisque notre Véva vous aime, vous la donner et vous permettre ainsi de réparer le mal. On accepte, pas vrai, Marcus?... Pauw, débouchez le cruchon, vieux... Je dirai, tout en buvant, comment j'entends établir ma fille...

— Permettez, cousin, dit le menuisier, mais vous attelez en ce moment la charrue avant les bœufs. Moi, je n'éprouve pas la moindre envie de me marier. Je viens de le déclarer à Véva elle-même. Probablement l'aurez-vous entendu.

— Tatata ! Vous changerez d'avis, reprit le vieux fermier du même ton ironiquement bienveillant, et cela

avant de sortir d'ici. Un pauvre diable comme vous dédaignerait cette occasion ! Avouez que vous travailliez pour en arriver là? Et on fait le dédaigneux à présent afin de ne pas avoir l'air si « politique »! Ignorezvous, cap on, qu'il n'existe pas de pins sérieuse héritière dans le pays. Ne s'apparente pas qui veut aux Mollendraf... Tu la vois toujours volontiers, j'espère?

— Votre Véva vaut son pesant d'or ; c'est une ferme dirne. sans conteste; elle vaut plus que tout votre bien, sans en excepter vos trois garçons — soit dit sans les froisser — ... mais Véva ne sera jamais ma femme.

— Que radote l'innocent ? laissa échapper le fermier.

Le grand Bert fit mine de se lever; Gust remuait les pieds, gambillail, crissait des dents, promenait impatiemment ses mains sur ses cuisses; quant a Pauw, ses grands yeux de poisson roulaient hébétés dans sa face pouparde et le sang marbrait ses joues veulcs.

Mais le baes se contint, redevint plus doux que jamais :

— Ecoute d'abord mes offres... Tu connais mon champ de la Droeuc- Wei... une pièce de cinquante verges, avec la maison donnant sur la chaussée de Bergen... Vous savez, vous autres, la même maison qui m'a coûté cinquante florins de peinture aux avents... Mark, le champ et la maison sont à toi...

— Gardez-les !

— Canaille !

Les trois chaises des frères Mollendraf mues par un même courant galvanique se rapprochèrent de Marcus

qui, les mains plongées clans ses poches, les jambes allongées, la tète renversée en arrière, les yeux interrogeant les ombres sur le plafond, sifflotant même son refrain de la kermesse d'antan, se balançait d'un air indifférent du monde.

Les autres bouffaient. Mais Fons Mollendraf, refoulant une seconde fois sa rage, contint du geste sa lignée impatiente. Il se mit à glapir en récapitulant à la façon du notaire Balduyn, présidant à une vente de bois.:

— Je dis ma maison et ma culture de laDroeve-Wei... Cinquante verges.. Trois cents beaux florins payés, argent sur table, le jour de la noce... Je répète trois cents beaux florins... Accepte.,,

— Ni la terre, ni la masure, ni les espèces... Mardis Tybout ne se vend pas.

— Marcus Tybout devrait être envoyé à Gheel auprès des fous.

— Oui, fou ! fou furieux! hognaient les trois ruffians, et Pauw, dit la Pleine-Lune, faisait derrière le dos du hardi garçon des gestes gourds d'étrangleur que Mark surprenait dans les silhouettes du plafond.

Et maintenant du fond de la chambrevoisine partirent des sanglots et des gémissements de femme. Marcus Tybout souriait, méprisant.

— Doucement! dit le père, domptant itérativement sa progéniture. Et se tournant vers la porte : « Ah ! ça, la paix, grande bête! Je n'ai pas fini. 11 cédera. 11 doit t'épouser, Véva... » Tu disais l'aimer pourtant, toi, le voleur de son bon nom !

— Eh! oui, je l'aime.

— Et que le faut-il pour que tu la demandes? Dépêche, que cela en sorte enfin... Le temps presse...

— L'envie de me marier...

— C'est assez plaisanter... Mark, je suis le père de Véva et pour l'amour d'elle, je te parle en père, à toi aussi. Je songe à la créature de Dieu qu'elle porte dans son ventre... Mark, accepte comme un honnête garçon. J'oublierai la façon dont tu pénétras sous mon toit; je ne réclamerai même pas un patard à ton père... On saura, à Doersel, que les Mollendraf sont assez riches pour racheter leur honneur... Tiens, j'ajouterai même une autre enclave à ma pièce de la Droeve-Wei, mon lopin de Dizekesseyk... Encore? Va pour ma vache de Hollande, ma bigarrée, la favorite de notre Véva... Enfin, tous les ans à la Noël, je te servirai les meilleurs morceaux de mon porc gras. Hein? J'espère que voilà des conditions... Tu n'hésites plus pour sûr...

— Je n'hésiterai jamais entre ma liberté et vos jambons...

— Est-ce ton dernier mot?...

— Le tout dernier...

— Et moi je te demande une fois encore : Marcus Tybout, veux-tu, oui ou non, épouser Genovéva Mollendraf?...

— Assez de cette scie. Les gens raisonnables se couchent à présent... Baes, et à vous, garçons, le meilleur des repos...

Et, campant sa casquette sur sa tête, il se leva. Mais les trois frères l'entouraient, ricanaient, de l'écume aux lèvres, et le poussaient du coude, et lui

mettaient le poing sous le nez. Le père les avait soûlés durant l'après-midi, leur haleine les trahissait. Il se trouva que tous trois s'étaient débarrassés de leurs sarraux.

Ces provocations manifestes vainquirent le calme de Marcus.

— Au large! les mains ne sont pas de la partie! commanda l'intrépide. Au large, vous dis-je! Et comme les brutes le bousculaient, il s'arma d'un fermoir, puisé dans son assortiment, et en balafra la joue de cet enflé de Pauw qui venait de le saisir par le bras. La vue du sang acheva de les affoler. Ils se ruèrent, épileptiques, débagoulant l'injure.

— Tapez dessus, les garçons ! hurla le vieux Mollendraf, s'oubliant comme eux.

En un instant, la table culbuta, la chandelle s'éteignit ; éventré, le fameux cruchon de Schiedam se vida sur la dalle, les verres volèrent en éclats et Mark, harpe par les trois batailleurs, roula par terre.

Véva accourait a ce hourvari.

— Marcus, s'écria-t-elle ! Och God ! que va-t-il arriver.

— Fourtt, la Judase ! clama son amant, l'accouplant au traître des traîtres.

— Ne t'en mêle pas; laisse nous faire ! Il la dansera ! marmonna le vieux à l'oreille de Véva.

Cependant, les coups pleuvaient sur la carcasse du franc gars. 11 les rendit aussi longtemps qu'il put. On entendait les respirations pénibles des poitrines comprimées, pressées l'une contre l'autre, des cris rauques,

des imprécations, des blasphèmes, des pleurs de rage, des bruils de têtes et de sabots battant la dalle.

— Cède, crapule, ou nous te mettrons en pièces! dit le vieux Mollendraf.

— Baise mes couilles !

Et avec l'accent le plus méprisant qu'il trouva, le crâne leur cracha l'obscène et formidable injure.

— Crève alors !

Le massacre recommença.

Le sac de ferrements détaché dans la lutte avait été pillé par les trois égorgeurs. Us ne gardaient plus aucun ménagement, frappaient pour en finir, à l'aveuglette, avec tout ce qui leur tombait sous la main : outils contondants ou tranchants, chevilles d'assemblage, gouges, compas, crochets, ébauclioir, laceret, tarière, tournevis.

Deux fois encore l'héroïque compagnon était parvenu à se dégager. 11 tenait à dire adieu à la traîtresse. Il s'en approcha et lui cria dans la face :

■ — Toi aussi, baise-/^. damnée chienne !

Un coup de poing l'étendit de nouveau par terre.

Alors éperdue, altérée de sang, tous ses rêves de vengeance remontant à son cerveau, Véva se complut dans ce carnage, s'acharna à son tour. Elle le voulait immolé, aboli, l'orgueilleux, le bravache!

Elle se joignit à ses frères, se jeta sur sa proie en poussant des cris grièches. Elle enfonçait les ongles dans les yeux de Marcus, arrachait les mèches frisées de la blonde chevelure si souvent caressée par elle, déchiquetait ces joues qu'elle avait baignées de larmes sup-

pliantes quelques minutes auparavant et dont ses baisers furieux usaient le duvet.

Tout l'affûtage du menuisier avait été essayé sur ce corps refroidissant. Et ce qui gisait, râlant faiblement encore, ruisselant, atteint en cent endroits, contusionné, écharpé, taraudé, perforé, scié, les habits fendus depuis la nuque jusqu'aux talons, ne ressemblait plus à une forme humaine.

Aussi les massacreurs frappaient moins fort. Assez de coups mortels avaient été portés. Et ils se repaissaient de cette agonie qu'ils se bornaient à taquiner, à piquer, de peur que la mort arrivât trop tôt.

Cette fois, Marcus Tybout avait son compte.

Véva ralluma la chandelle de suif et promena la lumière sur celte dépouille, mise à nu avec je ne sais quelle préoccupation profanatrice d'hyène.

Gust, le vicieux, regarda sa sœur.

Les jumeaux se rappelèrent la suprême bravade claironnée par ce coq irrésistible.

— Si nous le chaponnions? ricana Gust.

Lorsque se servant tour à tour du ciseau et des tricoises, Pauw, l'éternel réjoui, eut consommé la mutilation sacrilège, la belle fille ramassa ces lambeaux charcutés et les appliqua aux lèvres du moribond.

Et le dernier soupir de Marcus Tybout les caressa.

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Les quatre Métiers de Stann Molderé

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