UNE LEÇON DE LANGUES
Après le dîner la compagnie se retira, et un personnage
escorté d'un porte-vessie me fut envoyé par ordre du roi. Il
apportait avec lui une plume, de l'encre, et du papier, et
trois ou quatre livres, et il me fit entendre ^ par signes qu'il
^ comprendre.
58 KKY TO Ai;n:iiNATl\K KXlllACTS
ctait envoyé pour m'enseigner la langue. Nous eûmes une séance de quatre heures, au cours de laquelle j'écrivis par colonnes un grand nombre de mots, avec la traduction en regard. J'appris aussi tant bien que mal- plusieurs petites phrases. Mon précepteur ' ordonnait à un de mes domestiques d'apporter quelque chose, de faire demi-tour, de saluer, de s'asseoir, de se lever, de marcher, et ainsi de suite : je notais alors la phrase par écrit. Il me montra aussi dans un de ses livres les figures du soleil, de la lune et des étoiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles polaires. Il me donna le nom et la description de tous les instruments de musiiiuc, et les termes techniques * en usage pour jouer de chacun. Après qu'il m'eut quitté, j'arrangeai tous mes mots, avec leur traduction,^ jrar ordre alphabétique. Ainsi, en quelques jours, aidé par une mémoire très fidèle, j'acquis une certaine connaissance de leur langue.
* Je m'efforçai aussi d'apprendre. ' instructeur.
* termes d'art. 'interprétation.
LES S'JVv' UL DJiK i 'G G S- 1
Les Struldbrugf^s n'ont de souvenir (jue de ce qu'ils ont appris et observé dans leur jeunesse et dans la force de l'âge, et ce souvenir même est fort imparfait. Lors(iii'il s'agit de l'authenticité ou des détails d'un fait (luelcomiue, il est plus silr de se fier à la tradition populaire qu'à leurs meilleurs souvenirs. Les moins misérables parmi les Sfru/dhuggs paraissent être ceu.x (}ui retombent en enfance et pcnlent entièrement la mémoire ; ceux-ci trouvent i)lus de sympathie ' et de secours, parce qu'ils sont exempts de beainoup de mauvaises qualités cjui abondent chez les autres.
S'il arrive q-t'un Slruldbruf^i^ en épouse un autre, le mariage est dissous dès «[uc le plus jeune parvient à l'âge de <]iiatrevingts ans. Car la loi juge équitable (jUc ceux qui sont • compavsion.
condamnés, sans qu'il y ait de leur faute, à une existence perpétuelle dans ce monde, ne voient i)as leur misère doublée par la charge d'une femme.
LES STRULDBRUGGS—1
Dès qu'ils ont atteint l'âge de quatre-vingts ans, ils sont tenus pour morts aux yeux de la loi : leurs héritiers entrent aussitôt en possession de leurs biens, on ne réserve qu'une faible somme pour leur entretien, et les pauvres tombent à la charge de l'État. ... A quatre-vingt-dix ans ils perdent leurs dents et leurs cheveux. A cet âge-là, ils ont perdu le sens du goût ; ils mar^gent et boivent n'importe quoi, sans plaisir ni appétit. Les maladies auxquelles ils étaient sujets continuent toujours, sans augmenter ^ ni diminuer. Dans la conversation - ils oublient les appellations communes des choses et les noms des personnes, même de leurs amis les plus intimes et de leurs plus proches parents. Pour la même raison ils se trouvent privés du plaisir de lire,^ parce que"* leur mémoire ne suffit pas à les conduire du commencement d'une phrase jusqu'à la fin. Cette infirmité leur enlève ainsi ^ la seule distraction dont autrement ils pourraient jouir,
^ s'accroître. ^ Lorsqu'ils veulent parler. * La même raison les
empêche de se distraire par la lecture. * car.
^les prive ainsi de.