HAR
ijajy
(fragments d'un papyrus)
et
le Premier Prophète parla ainsi :
— Menkéra est père d'une fille merveilleuse. Il Ta eue d'une épouse étrangère extrêmement belle; mais l'enfant est plus belle encore. Elle n'est pas brune de visage comme les femmes de notre
race; sa chair est blanche comme la pulpe des nélumbos qui fleurissent sur les lacs sacrés; de ses yeux, couleur d'améthyste et d'étoile, fusent des rayons qui brûlent plus sûrement que ceux d'Amon-Ra, car ils pénètrent jusqu'au cœur; ses cheveux, qu'elle laisse croître librement, couvrent son front d'une ombre étrange, et jamais sa bouche close ne sourit...
— Tu veux parler de Menko-Pira, la prêtresse d'Amon?dit un des Divins Pères.
Et celui qui interrompait, la main crispée sur la tête de gazelle qui décorait le bras de son siège, se penchait anxieusement.
Mais le Premier Prophète , sans lui répondre, continua :
— Cette femme est plus effrayante que
les lions à jeun, que les chars de guerre, que les fléaux du ciel! Elle est plus consolante que l'aurore, plus désirable que la richesse... Elle est telle, enfin, que moi-même, glacé par l'âge, je ne puis la voir sans trouble, ni parler d'elle avec calme. Cette femme porte en elle la toutepuissance. 11 faut la donner au roi.
Aussitôt , comme sous une rafale brusque, les tuniques blanches des prêtres, réunis en conseil, s'agitèrent. Tous, incapables de parler, protestaient du geste : les larges manches s'éployaient comme des ailes; un bourdonnement montait, une réprobation unanime s'exprimait par les mains ouvertes, tendues en avant. Enfin les voix obéissant, ils crièrent :
— Non ! non !
4 KHOU-N-ATOXOU
Et, hors du brouhaha confus, des phrases volaient :
— La bien-aimée d'Amon !
— La fleur mystérieuse du temple!
— Elle appartient à tous, si nul ne la possède!
— La radieuse vierge ne doit pas partir.
Beaucoup riaient, comme Ton fait pour narguer la peur.
Mais le Premier Prophète leva sa longue canne en ébène d'Ethiopie incrusté d'or, il tint haut son bras immobile, et peu à peu l'agitation s'apaisa; les prêtres reprirent leur pose impassible, les paumes sur les genoux, dans les plis rigides des robes pâles.
Le vieillard laissa un instant régner le silence, dans la pénombre de la salle aux
piliers puissants fleuris de lotus et de palmes, puis il parla :
— Votre émotion me confirme dans ma volonté, dit-il : le pouvoir de cette femme est infini, elle seule peut nous sauver...
sauver les Dieux!
Toutes les têtes rondes, bleuies à la place rase des cheveux, eurent un sursaut, se tournèrent vers le Premier Prophète et les yeux s'élargirent.
— Sauver les Dieux?
Un des Divins Pères s'écria :
— N'est-ce pas un blasphème que de les supposer en danger? les Dieux très grands, très puissants, maîtres du monde?
D'autres dirent :
— L'impie est puni par le ciel dans ses enfants et dans ses petits-enfants.
— Celui qui ne se courbe pas, qui ne
baisse pas ses yeux mortels devant la splendeur d'Amon-Ra est frappé d'aveuglement.
Le pontife haussa la voix impatient :•
— Ne répétez pas ici des formules faites pour la foule!... Sur terre il n'y a que les images des Dieux, des images faites par nos mains; c'est nous qui sommes les garants de leur puissance, les trompettes de leur gloire, la milice invincible qui les couvre, les impose au monde. A nous de tenir haut leurs étendards, à nous de les défendre et de les venger!
— On les a donc outragés?
— Le roi les délaisse, les méprise.
— N'est-il pas venu tout dernièrement, en grande pompe, rendre hommage à Amon-Ra?
— Il est venu plutôt comme pour un
suprême adieu. II n'a pas prononcé de prière, n'a pas tendu ses mains ouvertes chargées d'offrandes. Sa tête, orgueilleusement, se dressait, ses yeux dardaient un défi, et sur ses lèvres courait le frisson d'un insultant sourire. Même il n'a pas rompu le sceau, qui scelle à son nom la porte du tabernacle où habite le Dieu suprême; le tabernacle est resté fermé , l'empreinte royale est intacte; à jamais, peut-être.
— Tes yeux, troublés par l'âge, ne t'ontils pas abusé?
— Le gypaète qui, perdu dans le ciel, voit sa proie et fond sur elle, n'a pas le regard plus sûr que le mien! s'écria le pontife. J'ai vu, sous l'aspic de la coiffure royale, dans les pensées du maître, qui sont des chaînes pour tout un peuple immense, j'ai vu monter l'orage; j'ai prévu
des choses redoutables... et ces choses sont arrivées.
Sa voix tremblait un peu quand il reprit, répondant aux muettes stupeurs qui l'interrogeaient :
— Depuis l'aurore cle cette journée, Apitou n'est plus la capitale de l'Egypte!
Et il baissa la tête, comme accablé par le poids des paroles dites, par la nouvelle révélée, prenant corps, par la certitude affirmée, de ce qui était certain.
Tous les prêtres, debout maintenant, l'entouraient.
Elle s'avança, par les salles désertes du temple, marchant lentement,, entre les monstrueuses colonnes , si grosses , si hautes, qu'elles semblaient des tours. Ses regards frôlaient distraitement leurs surfaces bombées, que la nuit lumineuse confusément éclairait, et autour desquelles, des dieux, des rois et des prêtres, peints dans diverses attitudes, semblaient
tourner comme pour se cacher; et derrière les piliers, de longues traînées d'ombre fuyaient.
Une frange de perles, au bas de sa robe, rebondissait sur les dalles avec un bruit d'averse, et du bout de son bouquet elle frappait ça et là, semant sa route de pétales brisés.
De loin, en silence, ses servantes la suivaient, la perdant, puis la retrouvant, à travers la grandiose et formidable demeure, où elles étaient si petites que leurs fronts n'atteignaient même pas le haut du lotus épanoui qui formait la base des colonnes.
Enlaçant leurs bras, elles se serraient Tune contre l'autre, par peur de toutes ces choses gigantesques, que la nuit et la lune grandissaient encore, et à cause aussi de
KHOU-N-ATONOU il
ces êtres innombrables, à têtes de bêtes, à coiffures prodigieuses, qu'elles connaissaient bien pourtant, mais qui, en ce moment, leur paraissaient changés. Elles n'osaient pas les regarder franchement :
alors, elles croyaient les voir glisser le long des parois, les suivre furtivement avec des regards hostiles.
Mais la prêtresse d'Amon descendit quelques marches , hors des portiques, dans la lumière nue de la grande cour; et les suivantes hâtèrent le pas, rirent à la lune, qui fit s'évaporer leur effroi.
La vaste esplanade était fermée d'un côté par le temple neuf, dont on apercevait les lourdes colonnes sculptées, et que précédaient deux colosses de granit, portraits du roi fondateur de l'édifice. En face, dans la muraille de l'enceinte, se dressait
uiie très haute porte flanquée de deux tours carrées, à parois obliques, qui la dépassaient encore. C'était là l'entrée principale du domaine d'Amon-Ra.
Le battant de pierre était clos et les gardiens sommeillaient, sans doute.
La prêtresse marcha vers l'enceinte et gravit l'escalier qui conduisait sur les murailles.
La vue découvrait de là un espace infini : toute la ville, tout le ciel et le fleuve, qui, le preihier, attirait le regard. 11 luisait comme un glaive au milieu des douces teintes paisibles des rues, des places, des demeures.
Au pied des murailles, en fece de la grande porte, commençait l'avenue dallée, bordée de sphinx à tête de bélier, qui s'étendait, à travers la ville, jusqu'à l'entrée
Digitizçd by VjOOQu
d'un autre temple 4'Amon-Ra, dont les murailles bordaient le fleuve.
On distinguait, entre les pattes des premiers colosses, s'appuyant du dos à leur poitrail, la statue géante du roi Ra- Ma-Neb Amen-Hotep, fondateur des deux temples; mais, de sphinx en sphinx, la statue diminuait, à la taille d'un homme, puis à celle d'un enfant, puis elle n'était plus rien, et les béliers eux-mêmes disparaissaient, tandis que le large ruban de la route dallée était encore longtemps visible,
Menko-Pira ne regardait pas l'avenue sacrée, ni les temples, ni le fleuve, ni la ville. Se renversant la tête, elle ouvrait ses yeux sur le disque éblouissant, qui roulait dans le ciel; elle le regardait avec obstination, comme si elle eût voulu le prendre pour miroir, y mirer sa face.
14 RHO U-N-ATONOU
Ses bras blancs, elle les tendait vers l'astre, joignant les mains, les crispant Tune contre l'autre, et des phrases entrecoupées mouraient sur ses lèvres :
— "Non, tu n'es pas le dieu Aah, ni Khons, ni Thoth, ni personne... esclave!...
esclave inerte, sans vie!... tu n'es rien, rien que le sceau qui ferme l'invisible,' trop haut pour que nous puissions l'atteindre, le briser!
Mais quelqu'un venait, au loin, comme un fantôme, sur le chemin des murailles.
Elle redevint impassible, regarda celui qui s'avançait et reconnut le Premier Prophète d'Amon.
Quand il fut tout proche, elle tendit ses mains vers lui en le saluant.
— Je te cherchais, ma fille, lui dit-il, je savais te trouver ici, rafraîchissant ton
front dans la brise qui court sur la haute muraille. Je savais te trouver solitaire, sous le ciel lumineux; gazelle farouche dont tous sont avides et qui te dérobes à tous.
Si j'interromps ce soir ta rêverie, c'est que j'ai de graves paroles à te faire entendre.
Elle dit :
— Je t'écoute, Prophète.
Alors il s'avança jusqu'au bord du rempart, regarda un moment, en silence, devant lui, puis il étendit le bras vers la ville.
— D'ordinaire, les soirs de pleine lune, dit-il, c'est fête dans Apitou. Sur toutes les places, à tous les carrefours,. on danse, on se divertit aux sons des musiques, le fleuve Hapi est couvert de barques chargées de chanteuses et sur les berges circule lentement la foule réjouie. Mais, vois, ce soir, le fleuve est nu sous la lune, aucune
barque ne monte ni ne descend; nul bruit de musique ne s'élève, et, là-bas, les demeures royales sont obscures et vides...
— Pourquoi?... dit-elle, subitement anxieuse, il n'y a pas de guerre : le roi est dans sa demeure.
— Non, non, sache-le, il n'y est plus, il a quitté le palais et la ville. Avec lui sont partis, Royale mère , Royale épouse , Royales filles, princes, princesses, chefs guerriers, scribes et magiciens, serviteurs et servantes, et les chevaux et les chars, emportant les trésors, les parures, les provisions, toutes les bonnes choses!...
Elle demanda :
— Est-il parti pour toujours?
— Peut-être, dit le pontife en appuyant son regard sur la jeune fille.
— Où donc va le roi?
— 11 va, pour adorer un dieu nouveau, dans une \ille nouvelle, qu'avec grand mystère il a fait édifier, par tout un peuple d'esclaves. L'orgueil a gonflé son cœur, l'impiété a souillé son esprit, longuement il a médité .le sacrilège, et voici que, reniant le dieu suprême, il découronne Pa-Amon-la-Grande, la demeure d'Amon, la cité superbe, aux temples innombrables; il déserte le sanctuaire trois fois' sacré du Dieu des Dieux, pour élire et glorifier' un autre Dieu, une autre ville!
La prêtresse regardait ardemment, au loin, les palais sojnbres et déserts; son cœur battait plus vite, elle prêtait l'oreille aux murmures confus et assourdis du peuple d'Apitou , de la cité déchue et consternée.
— Il faut que le roi revienne, s'écria le
vieillard en frappant de son poing le granit de la muraille, il le faut!
Elle dit :
— Qu'Amon-Ra fasse un miracle !
— Il le fera, et pour cela, il se servira de toi.
— De moi!...
— Prêtresse d'Amon, n'es-tu pas sa fille bien-aimée? sa préférée entre toutes? N'estu pas éclose dans l'ombre et le mystère de son temple? sous le rayonnement de sa gloire? Nourrie par les offrandes et la chair des sacrifices, bercée aux sons des hymnes, imprégnée d'encens, instruite et initiée par les scribes sacrés, l'essence du dieu vit en toi... en toi si belle, si blanche et si grave; en toi, femme inquiétante et merveilleuse, qui semble inconnue à ceux-là mêmes qui t'ont élevée.
— Que puis-je donc pour ramener le roi au dieu et à la ville?
— enfant! ignores-tu ta puissance?
Ne vois-tu pas l'ardente convoitise dans les regards qui te touchent? Les prêtres oublient leur rêve divin pour rêver à toi.
Sans toi le Temple leur semblera plus vide que si la barque d'Amon avait quitté le tabernacle.
— Oui, dit-elle, tous désirent ma chair, tous m'ont demandé de faire avec eux un jour de bonheur, tous m'ont menacée de violence.
— Mais ils te protègent les uns des autres, ils veillent, pour que nul ne te prenne. N'as-tu pas vu leurs faces inquiètes collées aux grillages, quand tu passais par les portiques? Ne les as-tu pas devinés, se glissant furtivement dans l'ombre des
piliers, pour te suivre; et, en ce moment, ne sais-tu pas que de tous les points d'où on peut nous voir des regards ardents nous guettent?
— Qu'importe? dit-elle, qu'espères-tu i de moi?
Le prophète répondit d'une voix lente :
— Je veux te donner au roi.
Un instant elle demeura muette, les yeux clos, la respiration coupée, puis elle dit:
— C'est bien... J'attendais ce jour.. Ma destinée est d'aller vers lui!
^OOgLC
On eût dit de grands
oiseaux, affolés par un orage
sur
les tours
en
hurlant.
autre. .
. pleurait,
contre Y
épaule
d'un
à plat sur les
dalles, se cachant la tête sous un pan de
leur. . \
se couvrant de cendre,
déchirant
Amon, ou le maudissant.
le cortège.
. ... . une ligne d'hiéroglyphes sur une bande de papyrus • »
et Har-Kheb, le porte-
encens, aux yeux de candeur
Le fleuve était un fleuve d'or, sous l'or du ciel crépusculaire, et les rameurs de la barque royale creusaient des déchirures noires et bleues dans l'or uni pareil au ciel.
Le bateau remontait lentement, vers Test, avec toute la lumière derrière lui; aussi paraissait-il roux et comme brûlé, et le roi, couché à l'avant, sur des nattes et des coussins, ressemblait à un sphinx de bronze.
Très nombreuses, d'autres barques, moins grandes, suivaient à a file, et on eût
dit les vertèbres d'un grand serpent se déroulant sur l'eau d'or.
Le Roi du Midi et du Nord, Seigneur de la Double Terre, Ra-Néfer-Khepru ua-n-ra, Fils du Soleil, Vivant de Justice, Seigneur des Diadèmes, dans une complète immobilité, regardait de ses yeux fixes, plus loin que tout l'espace devant lui, dans le mystère de son rêve.
Les musiciens, debout à l'arrière, étouffaientsous leurs paumes les dernières vibrations des harpes, dont la mélodie avait rythmé le mouvement des rameurs; sous le tendelet de la cabine, les familiers du roi, assis, le menton aux genoux, se taisaient.
La barque glissait sur l'or du fleuve, et la haute proue recourbée formait, avec son reflet, l'apparence d'une large bouche, qui semblait boire l'eau, silencieusement.
Mais quelque chose parut sur le fleuve du côté de l'Orient.
On eût dit une embarcation descendant > le fil de l'eau, venant à rencontre de la barque royale.
Comment cela se pouvait-il? L'ordre était : que le fleuve soit désert devant la ■promenade du maître.
Cette audacieuse barque faisait face, à la lumière, flamboyait comme un miroir d'or au soleil. Elle glissait vite, aidée par le courant, et déjà le roi l'avait vue.
Les hommes d'armes de l'escorte n'osaient devancer le maître ; mais leurs embarcations quittèrent la file, s'espacèrent pour barrer le fleuve, les coupables ne pouvaient échapper.
Tout à coup, le roi se dressa, laissa échapper un cri. .
— Isis! Isis! c'est elle! ils envoient la déesse pour les Venger !
Une femme était debout, à l'avan^ de cette barque qui s'approchait.
Autour d'elle, des trames légères volaient, soulevées par la rapidité de la course. Tout enveloppée de soleil, elle, semblait surhumaine, avec ses yeux larges et fixes, qui absorbaient la lumière et la renvoyaient plus belle.
Au cri du roi, quelqu'un s'élança hors de la cabine. C'était Apiï, l'ancien grand prêtre des Dieux déchus, maintenant scribe royal et intendant de la Grande Maison. Ayant aperçu cette barque et cette femme, il s'approcha du roi et lui dit à* demi-voix :
— Que Ta Majesté ne craigne rien : je connais celle-ci : elle est fille de Menkera et prêtresse dans le Temple d'Amon. Sans
doute le Premier Prophète l'envoie vers toi, pour te séduire, et te ramener à ses Dieux.
— Je songeais, dit le roi : je parlais en moi-même ainsi : « Pourquoi, s'ils existent, « ces Dieux que j'outrage, pourquoi ne vien- « nent-ils pas me punir?... » Alors j'ai vu cette femme merveilleuse, et j'ai cru que c'était Isis,
Les hommes d'armes avaient cerné la barque, et Menko-Pira tendait ses mains aux liens.
— Qu'on s'approche, dit le roi..
Et quand elle fut tout près, il regarda longuement l'apparition, qui, même réelle, lui semblait surnaturelle, et elle le regarda aussi, ne baissant pas les paupières devant le royal et tout-puissant regard.
Le roi dit lentement, comme s'il pensait d'autres choses que ses paroles :
— Tu venais en conquérante, enfreignant les ordres; mais te voilà prisonnière.
Elle éleva ses mains liées, d'où pendaient les cordelettes.
— Je venais pour être prise : vous m'obéissez en me capturant.
— Je sais. . . Tu m'apportes la souffrance :
tu viens me tenter, m'altérer de ton corps délicieux, pour le refuser à ma soif, si je ne renie pas ce que" tu veux que je renie:
Tes yeux resplendissent comme des astres ; cependant, tu le vois, je lis à travers tes yeux.
— L'esprit voit toutes les choses de la terre par les prunelles; mais nul ne voit, de l'autre côté des prunelles, les choses de l'esprit.
D'une voix faible, il dit :
— Sache que je ne faiblirai pas.
Et, après l'avoir contemplée longtemps en silence, il ordonna :
— Qu'on la délie et qu'elle soit mise au rang des princesses.
Puis il fit signe de repartir.
De nouveau, les rames creusèrent des déchirures noires et bleues dans For de l'eau qui pâlissait, et la haute proue recourbée de la barque, figurant avec son reflet une large bouche, silencieusement se remit à boire le fleuve.
comme s'il l'oubliait, présente
Le soleil, par delà les
nuages .... invisible
32 KHOU-N-ATONOl T
éclairant tout
.... le cœur de la reine.
Des jours et des jours. . . .
Apiï tendait les paumes de ses mains vers le roi, s'inclinait :
— ! Pharaon, Vie, Santé, Force ! l'envoyé du roi d'Assyrie est arrivé. Il est chargé d'une tablette d'argile, accompagné d'un interprète, et d'esclaves qui portent des présents. Dans la haute salle il attend Ta Majesté, et les heures s'écoulent.
— J'ai changé maintes choses en mon royaume, dit le Pharaon; celle-ci encore :
je n'irai pas dans la haute salle. En ce pavillon paisible, au milieu des frais jar-
34 KHOU-X-ATONOU
dins, amène-moi l'envbyé royal,, c'est ici qu'il aura audience.
L'intendant de la Grande Maison ne laissa voir aucune surprise; il s'éloigna.
Bientôt après, l'envoyé parut, avec sa suite, s'avançant, d'un pas cadencé, dans l'allée bordée de lotus.
Tous ceux qui passaient à portée de la vue, curieux, s'approchaient, pour examiner ces étrangers, -dont l'aspect singulier étonnait. Ils avaient la peau claire, des barbes pointues et frisées, de longs cheveux sous des bonnets coniques, et ils étaient vêtus de lourdes robes qui les couvraient jusqu'à la cheville et que serraient à la taille de belles ceintures.
Le messager, plus âgé que ses compagnons, soutenait des deux mains, accoté à sa poitrine, le message royal, gravé
sur une tablette d'argile d'un brun clair.
Il s'arrêta sur les marches du pavillon dans lequel, solitaire, le Pharaon méditait, se prosterna; puis, à un signe du maître,l'interprète s'avança et traduisit le message.
« Au très grand roi Nepkhurriya, roi du pays de Mitsri, mon maître, mon Dieu, mon Soleil! Moi, Burnaburiash, roi d'Alasiya, ton serviteur, la poussière que tu foules, je me prosterne sept fois sept fois.
Sois toujours le préféré de tes Dieux!... »
Le Pharaon, d'un geste, l'interrompit :
— Dis à mon frère le roi d'Assyrie qu'il n'y a plus de Dieux en Egypte, si ce ri'est Atonou, le seul Dieu. Dis-lui que ma nouvelle ville est nommée « 4a demeure d' Atonou » et que mon nom est désormais :
le Resplendissement d'Atonou»
oogle
L'interprète traduisit les paroles du roi , et le messager dissimula sa stupeur.
• On poursuivit la lecture de la lettre, et le Pharaon accepta les présents de son frère Burnaburiash : l'or et les pierres .
précieuses, dix attelages, dix chars de bois, trente eunuques. Il consentit à lui envoyer ce qu'il demandait : de l'ivoire, du métal, en grande quantité, pour les travaux d'orfèvrerie, dont une partie serait renvoyée en Egypte; il lui pardonna d'avoir omis de le saluer avec sollicitude au moment .
d'une grave maladie, puisque le roi d'Alasiya déclarait être resté ignorant de cette maladie, aucun étranger n'en ayant transmis la nouvelle; et le Pharaon s'engagea à rechercher et à punir les malfaiteurs qui, sur la terre d'Egypte, avaient dévalisé Ten-
jF ç yfr^w. g Zli7*rylt-y- ' ;
voyé babylonien nommé Tsalmu, chargé de présents.
Mais, à la demande d'une alliance entre le roi d'Assyrie et une personne de sa maison, il répondit :
— Hors du royaume, la fille du roi d'Egypte ne sera donnée à personne. Elle doit vivre dans le pays où resplendit Atonou, le Dieu unique
L'Intendant des plaisirs du roi vint annoncer que l'heure de se délasser et de se divertir était l'heure présente.
Par groupes, sous les platanes et les sycomores, les familiers du maître parurent.
De jolies barques, chargées de musiciennes et de chanteuses, glissèrent sur les lacs et les bassins encombrés de lotiis ; d'habiles nageuses, rejetant leurs tuniques transparentes, s'élancèrent dans les eaux limpides.
Des kiosques ajourés, dont lés boiseries étaient peintes de vives couleurs et d'or,
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apparaissaient de toutes parts à travers les feuillages, les treilles et les buissons. Des serviteurs éthiopiens en gravirent lestement les degrés > y portant des plateaux chargés de friandises, de fruits, de boissons fraîches.
Puis la Royale épouse Néfrou-Atonou- Nefer-tii, s'avança appuyée sur Méri-Atonou, la Royale fille, l'aînée des princesses, et elles vinrent dans le pavillon du roi.
Presque aussitôt, un bruit de crotales et de flûtes se fit entendre, et le Pharaon se leva du lit où il était étendu, vint jusqu'au haut des marches.
C'était pour faire honneur à sa Royale Mère, la belle Taïa, l'illustre veuve du glorieux roi Ra-Ma-Neb Amen-Hotep.
Elle approchait lentement, ayant auprès d'elle laprincesse Set-Amen, sœur aînée du
roi, et accompagnée d'une suite brillante.
Tandis que la reine et la princesse Méri- Atonou étaient simplement vêtues de tuniques légères et n'avaient pour ornement qu'un lotus bleu sur le front, Taïa, belle toujours, et passionnément coquette, était parée avec une recherche délicate : elle avait pour coiffure le vautour au plumage d'émaux, emblème de la maternité royale, surmonté encore d'une couronne de palmes, portant un épervier d'or, et deux aspics, symbole de la double qualité :
Royale Épouse et Royale Mère. Sa robe à manches évasées était de lin blanc d'une finesse admirable , traversée d'étroites rayures, alternativement mates et diaphanes , et ourlée d'une mince frange rouge; la ceinture brodée était bleue et rouge. Et la reine portait encore un magni-
y&#&%rpri
fîque gorgerin à triple rang et des bracelets en lapis vrai.
Mais, bien plus que sa parure, son beau visage retenait les regards. Il avait une grâce, une expression tendre et malicieuse, qui la laissait toute jeune en dépit des années. Tant d'amour, tant de ferveurs enthousiastes, l'avaient enveloppée durant sa royauté, que ses yeux en gardaient à jamais une langueur ravie. Son sourire creusait les coins de sa bouche, qu'une moue narquoise* relevait aussi quelquefois.
On la sentait toute-puissante, mais bonne; ses caprices avaient fait loi, elle n'en avait jamais eu de cruels; elle était fantasque, orgueilleuse et frivole, non tyrannique. Ce qu'elle avait voulu et obtenu de tous, c'était l'admiration extasiée, l'amour.
Son royal fils, avec un front plus lourd
de pensées, plus de force et plus de fermeté, était son exacte image, aussi beau qu'elle était belle.
Il l'aida à gravir les marches, l'attira près de lui sur le lit de repos, où elle se tint un peu raide et droite, à cause de sa haute coiffure.
Elle sourit à la reine et à Méri-Atonou, puis, tout de suite, frappant Tune contre l'autre ses mains délicates, elle s'écria :
— Quelque chose d'heureux! Mon harpiste aux doigts agiles, qui sait de si gracieux chants, a inventé, aujourd'hui, un nouveau mode de poésie, qu'avant lui personne n'a connu. 11 a composé, sur ce mode, un poème. 11 faut que Ta Majesté l'entende : c'est un chant d'amour. Joli, joli!...
Elle fit un signe, et le harpiste s'avança
jusqu'au pied de l'escalier, tandis que des serviteurs apportaient, après l'avoir débarrassée de son étui de cuir vert, la harpe, ornée à sa base d'une tète royale.
L'artiste, allongeant ses bras nus, fit vibrer les cordes et chanta, tandis que ïaïa, à voix basse, faisait remarquer à son fils que chaque verset du poème commençait par un nom de fleurs et que la sonorité du mot, d'une façon très ingénieuse, trouvait un écho dans l'un des mots suivants.
Le poète chantait ainsi :
0! acacia du bien-aimé! quagaça la brise, tandis qu'il passait devant moi, serrant la tige du bout de ses doigts pareils aux pétales!... Que ne suis-je le soufûe qui caresse tes doigts, ils caresseraient mes lèvres!
! prunellier de mon frère!
dont les prunelles liées par mon regard, dardent vers moi des . rayons d'amour. Ton pas se ralentit à ma vue, au même moment où ta présence arrête mon sang dans mes veines.
0! papyrus du bien-aimé! alors que par ruse il parle à des indifférents, disant ce que je dois savoir!... Tes paroles, pierres précieuses qui s'égrènent, je les recueille avec l'avfdité qu'aurait un mendiant.
0! Marjolaine de mon frère!
tandis* qu'il marche auprès de moi, se faisant, avec les guirlandes, un double collier pour se rendre au festin!... A moi, 'tu es le festin : le breuvage enivrant, c'est le son de ta voix !
0! lotus bleu du bien-aimé!
quand il été une à une les fleurs de ma coiffure et les cache sur sa poitrine!... Je suis jalouse de ces fleurs, n'est-ce pas ma place qu'elles occupent?
0/ pourpier de mon frère, à l'heure où s'empourpre le ciel, alors qu'il m'entraîne, m'enferme en ses bras! Comme le soleil au-dessus de la nuit, mon cœur, tout rouge et brûlant, reste suspendu, avant de s'abîmer dans ton amour!
La reine et Méri-Atonou furent charmées par la forme nouvelle du poème ; le roi déclara qu'il la trouvait originale, et que, pour récompenser le poète préféré de sa mère, il lui accordait la décoration du Lion; il pouvait réclamer le collier d'or, et prévenir le scribe royal, afin qu'il écrivit le décret sur le papyrus.
Taïa, heureuse, caressa le menton de son fils; et lui, l'entourant de ses bras, s'écria :
— Royale mère à la longue durée, toi qui
46 KHOU-N-ATONOC
m'aimes et que j'aime, raconte-moi, une fois encore, les choses singulières et audacieuses dont mon père illustre étonna le royaume.
Elle, souriante, répondit :
— . J'étais seule dans le jardin fleuri de la petite maison de mes parents, en mon lointain pays de Tamahou. Tout à coup la palissade s'écroule, les branches se brisent, un lion bondit. Par la même brèche s'élance un jeune homme, pareil à un dieu, qui terrasse le lion, le tue. Moi, je me pâmais de frayeur. Mon père, louaa, et ma mère \ Touaa , étaient accourus. Agenouillés près de moi, ils maudissaient le beau chasseur. Alors seulement il nous aperçut; il posa son« regard sur moi, et quand je rouvris les yeux, s'approcha pour me consoler. Nos regards se croisèrent,
une flamme pareille nous brûla le cœur, nous ne savions plus en quel lieu du monde nous nous trouvions... Confusément je vis que le jardin s'emplissait d'une foule superbe, que mon père et ma mère s'étaient prosternés, le front contre terre... Mon âme flottait comme dans un rêve... j'entendis qu'il disait : « Celle-ci n'est pas de race royale, mais je la tiens pour divine et je ne ferai de jour de bonheur avec aucune autre. Par moi elle sera souveraine de la Double Terre, ma royale Épouse, mère des rois futurs. » Et le Pharaon, en dépit des traditions, et de tout ce qu'on put lui dire, lit ainsi. Ra-Ma-Neb-Amen-Hotep prit pour femme,» l'humble ïaïa/ la créa reine, et par son amour lui fit une vie enchantée...
Taïa s'arrêta, tout émue.
— Tu pleures, mère?
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— Ne m'a-t-il pas quittée, le bienaimé? Celui qui, même simple chasseur de lions, m'eût rendue plus heureuse qu'une reine!
Mais déjà elle souriait :
— Que faut-il te redire encore ?
— Comment mon père traita les Dieux.
— Il les combla de richesses, couvrit le royaume de temples superbes; puis... c'est cela surtout que tu veux entendre... il se déclara dieu lui-même et me fit déesse. Il nous construisit un temple, à Soleb, en Nubie; on nous fit des sacrifices, et nousmêmes nous vînmes nous adorer, tendant nos mains chargées d'offrandes!...
— C'était là le premier coup porté aux Dieux, dit le roi. Personne n'a compris l'ironie secrète de cette apparente folie :
après tant d'obscurs symboles, de dieux
à têtes monstrueuses, d'animaux divins, pourquoi pas l'homme divinisé, même de son vivant, s'aclorant lui-même, suppliant sa propre image? Devant le sacrilège, tous .
les vains simulacres, de bois, d'or, ou de granit, n'ont pas eu un éclair dans leurs yeux vides. Osiris n'a pas levé son fouet, Amon-Ra n'st pas mis le feu au temple.
— Et cependant, dit Taïa, tu les .crains encore, ces dieux reniés. Ta volonté, par instants, chancelle : l'autre mois, sur le fleuve, cette prêtresse d'Amon?...
— Je les renverse, et j'ai peur qu'en tombant ils ne m'écrasent. La vie d'un homme, est-ce assez pour détruire tant de dieux, inébranlables depuis tant de siècles?
La reine Néfrou - Atonou - Néfert - ïii, caressante, se pencha vers le roi.
— Royal Époux, dit-elle, cette femme
hélas ! si belle, je la redoute : N'y pense plus, n'est-ce pas? N'aime que moi !..
— Mon cœur est blessé, dit le roi, mais elle, je ne l'ai pas revue.
Les plus jeunes des princesses, tout enfant, encore, jouant à différents jeux, dans les jardins et courant entre les platesbandes, étaient arrivées jusqu'auprès du kiosque royal. L'une d'elles, tout à coup, se mit à. pousser des cris de colère, mêlés de pleurs, et grimpant rapidement les