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et d'un seul coup aux regards. Il était surélevé par un massif de belles pierres lisses et avait la -forme d'un carré long, garni, sur les côtés, de piliers carrés, décorés de peintures. Sur la façade, les colonnes étaient rondes et finement sculptées. Entre les piliers et le mur de la, salle unique, tout autour du temple, régnait une galerie. Un escalier, entre deux murailles, montait vers la grande porte, qui était ouverte.
Derrière le temple, une aiguille de granit, merveilleusement haute, se dressait. Sa pointe était recouverte d'or et quand les premiers rayons du soleil la faisaient étinceler, la cérémonie commençait dans le temple.
— Il faut nous arrêter un instant pour laisser passer le roi, dit Apiï, en diri-
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géant le char vers la gauche de la place.
Tout aussitôt, deux chevaux ardents coiffés de plumes rouges et bleues, s'élancèrent d'une allure vive; mais c'était la princesse Méri-Atonou, conduite par le noble Khai, grand intendant de sa maison.
Avec une avide curiosité, Méri-Atonou regarda, en passant devant elle, Menko- Pira, qui, pâle et impassible, ne semblait voir ni le temple, ni la princesse, ni la foule heureuse qui emplissait la place.
Quinze coureurs, sur trois rangs, précédaient le char du roi, qui s'avançait sans hâte. Khou-n-Atonou conduisait les chevaux, et la reine, debout auprès de lui, le tenait embrassé.
Menko-Pira tressaillit, leva les yeux vers le roi. Il la vil fleurs regards se tou-
chèrent; les chevaux raleptirent leur allure. Mais le roi, brusquement, leur rendit les rênes ; et il passa, les sourcils froncés, mordant ses lèvres, tant fut violent l'effort qu'il dut faire pour arracher son regard et ne pas se retourner.
Nefrou-Atonou s'était serrée plus fort contre lui; et elle, elle tourna la tête.
Les premiers rayons du soleil levant avaient touché la pointe d'or de l'aiguille de granit et le temple s'emplissait.
Dans la grande salle, aucune figure n'était sculptée ni peinte sur les parois* des murailles, ornées de palmes et de fleurs, ni sur les colonnes qui s'épanouissaient en gerbes de lotus des nuances les plus douces, jaune clair, rose pâle et azur.
Au fond du sanctuaire, seulement, était figuré un disque, dont le demi-cercle inférieur projetait un faisceau de rayons qui
D.git.zedby G00gle
chacun se terminait par une main, deux doigts étendus.
Les autels, pour les vases sacrés et les fleurs, la table des pains de proposition, en bois d'acacia revêtu d'or, étaient rangés au-dessous du disque.
Sur deux sièges élevés, se faisant face, le roi, coiffé du pschent, et la reine, ayant sur la tète la haute mitre blanche, vinrent s'asseoir; la princesse Méri-Atonou se plaça derrière son père sur un siège moins élevé, tandis que les deux autres filles du roi : Atonou-Mak, et Nefrou-Ra, debout, secouaient des sistres d'or.
En deçà du sanctuaire, surélevé de quelques marches, se tenaient les princes, les princesses, les grands, du royaume, les hauts fonctionnaires, les chefs de guerre; puis les riches particuliers, les commer-
çants et la foule inconnue; et, plus loin, hors la porte, è sur le parvis, le peuple.
Dès que le premier rayon toucha la pointe d'or, et que les souverains montèrent à leur siège, des cris de joie furent poussés par toute l'assemblée ; les joueuses de harpe, de lyre et de tambourin, firent résonner leurs instruments; puis, alternant avec la musique, le roi commença à chanter l'hymme à Atonou.
« Splendide est ton lever à l'Orient du ciel, ô Atonou! Dieu vivant! Seigneur de l'Éternité ! »
Et la foule s'écria :
« Tu resplendis, tu- es bienfaisant, tu fortifies ce que tu aimes! tu es grand, tu es superbe! sur tous tu répands tes rayons; pour vivifier les cœurs, tu brilles!... »
La reine et la princesse chantèrent :
« Tu remplis la Double Terre de ton amour, ô Dieu qui t'es formé toi-même!
C'est toi qui es le père et la mère de toutes les créatures. Leurs yeux, quand tu te lèves, voient grâce à toi, tes rayons illuminent la terre entière, tous les êtres exultent quand tu parais; et, quand tu le couches à l'occident du ciel, ils se couchent, comme les morts dont la tète est enveloppée et qui sont murés jusqu'à la résurrection! »
Et la foule :
« Tu te lèves à l'orient du ciel et les ipains se. tendent vers toi, les acclamations éclatent. Tu dardes tes rayons et la terre entière est en fête; chacun chante,
agite les crotales et les sistres, pousse des cris de joie! » *
La reine chanta seule :
« disque vivant! tu as créé à ton image ton fils vénéré : ra nefer khepru ua n Ra. Comme toi il est puissant et inspire la crainte; sans cesse, tu l'embellis, tu le combles de tes grâces ! »
Le roi reprit :
« Moi, ton fils, je te glorifie, ô Atonou!
j'élève ton nom. Ta vaillance et ta puissance sont affermies dans mon cœur. O toi dont la forme est immortelle, par ta parole tu as créé le ciel et tu Tas étendu, pour t'y lever et voir toute ta création; tu as fait la terre et tout ce qui est à sa surface, les hommes, les animaux domestiques, les bêtes sauvages et toutes les
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plantes qui fleurissent les campagnes; toi, le Dieu unique, qui apparais résumant toutes les formes dans celle du disque flamboyant! Vers les êtres que tu as créés, tu t'avances; mais tu as formé leurs faces de façon qu'ils ne te voient pas, et nul ne te connaît, que moi, ton fils!...
Tandis que la musique continuait plus haute, le roi tendit une coupe, et, à travers une passoire d'or, la reine versa le vin.
Il fit les libations avec les cinq sortes de vin, avec l'eau et les deux espèces de bière; puis il étendit les mains au-dessus des offrandes : les pains, les cuisses de bœuf, les oies grasses.
La reine offrit les légumes et les fruits; et Méri-Alonou, les fleurs.
Alors, Atonou-Mak apporta au roi l'encensoir; il avait la forme d'un bras dont
la main tenait une petite coupe pleine de braise ardente. Néfrou-Ra jeta les grains •d'encens rouge sur le feu, et la fumée odorante monta vers Atonou.
La cérémonie était terminée ; les assistants sortaient du temple.
Le Pharaon chercha desyeuxMenko-Pira.
11 la vit, au premier rang, et fut surpris de l'expression rayonnante de son visage, qu'il s'attendait à trouver irrité. et dédaigneux.
Tandis que tous s'éloignaient, elle restait immobile à la même place, les yeux levés vers le disque.
Tout h coup elle tendit les mains, dans l'attitude de l'adoration, et murmura :
— 0! Atonou! Dieu unique! Je me voue à toi !.. .
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Le roi l'entendit, s'approcha d'elle/ tout frémissant de joie, et lui dit :
— Prêtresse, ce soir, en ta demeure, attends-moi...
toute la famille royale apparut
dans la galerie qui régnait autour du temple. Le peuple, qui l'attendait, poussa de longues acclamations.
Pareil au soleil lui-même, qui jette à la terre ses rayons bienfaisants, le roi jetait à la foule des présents. Colliers d'argent ou d'or, de jaspe ou de cornaline, bracelets d'ivoire, de lapis, de verroteries; gorgerins à triple rang d'olives d'or, amulettes, scara-
bées, anneaux d'argent, et outen d'échange, en fil de bronze.
Les mains avides se tendaient, les bijoux volaient et ne touchaient pas le sol.
Méri-Atonou apportait, par piles, les colliers; et les petites princesses, trépignant d'aise, couraient sur le large rebord de la balustrade.
C'était ainsi, à de certains jours, et le peuple bénissait son roi.
— Je suis venu, pour l'apporter ces lotus roses, qui ne fleurissent que sur les lacs cTAmon.
Mais les longs sourcils de Menko-Pira s'abaissèrent sur ses yeux irrités, et elle ne regarda pas les fleurs, tout humides et embaumées, que lui tendait le prêtre Aï.
Une suivante prit la gerbe, la mit dans un gracieux vase de faïence émaillée, qu'elle plaça sous le siège de Menko-Pira.
— Tu as donc quitté, pour moi, ton dieu? dit la prêtresse.
— Sans toi il n'y a plus ni lumière ni joie, le temple est aussi lugubre que l'Amenti, et nous sommes tous comme des morts.
— Ce sont là de vaines paroles, et qui n'atteignent pas mon cœur.
— De vaines paroles! s'écria Aï en joignant lès mains. Écoute donc, alors : te , souviens-tu de Har-Kheb, le plus jeune d'entre nous, ce porte-encens si doux, qui n'était pas encore initié?... Quand ta litière quitta le temple, il monta sur la haute muraille pour te regarder partir. Longtemps, longtemps il suivit des yeux la marche des porteurs; le cortège ne paraissait plus sur la route que comme une ligne d'hiéroglyphes sur une bande de papyrus r il regardait toujours; mais quand, à travers ses pleurs, il ne vit plus rien, il
s'élança du côté où tu avais disparu et s'écrasa sur les dalles.
Les yeux de Menko-Pira s'emplirent de larmes, subitement.
— Pauvre enfant! dit-elle, si candide encore! J'aurai donc été son seul amour!
— Lequel de nous ne serait heureux de mourir, pour être pleuré par toi?
Elle dit durement :
— Je n'en aurai pleuré aucun autre.
Et le front baissé, pour elle-même, elle murmura :
— 11 a brisé le sanctuaire vivant de son amour... S'est-il répandu avec son sang sur le sol?... Où est-il maintenant cet amour?
Mais bientôt elle secoua ses larmes, releva la tête.
— Que viens-tu faire ici? demanda- t-elle.
— 11 existe des plantes qui tournent toujours leurs corolles vers le soleil; moi, plus libre qu'elles, j'ai pu suivre mon soleil.
— Toi, prêtre d'Amon, tu risques ta vie, en ce lieu où Amon est en horreur.
— Je me prosternerai aux pieds du Pharaon, dit Aï, je baiserai ses sandales, j'adorerai son dieu.
— Parjure à Amon? dit-elle,
— En formules seulement, et pour le bien d'Amon.
Elle s'était accoudée, attentive, écoutant les pensées secrètes du prêtre, plus que ses paroles.
— Tes lèvres saintes sauront donc mentir? dit-elle sans montrer d'ironie.
— Le mensonge lui-même sera saint.
Ce roi entraîne toute l'Egypte dans un vertige de folie... être le caillou, peut-être,
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soiis la roue du char, le renverser et le briser, avant qu'il atteigne l'abîme !
— Qu'espères-tu donc? dit-elle* Il voulait ne pas parler, ne pas trahir l'étrange audace de' son cœur ambitieux; mais les prunelles, couleur d'améthyste et d'étoile, dardaient sur lui un regard fixe qui le brûlait, l'enivrait, plus fort que n'eût pu le faire toute une jarre de vin de Syrie ; ses pensées tourbillonnaient, insoumises, prêtes à s'échapper malgré lui; par ce regard, elle arrachait les voiles où il cachait son âme; la mettait à nu.
• Il voulait tout d'abord séduire le roi, gagner ses faveurs, en l'admirant dans toutes ses folies; obtenir de hautes fonctions à la cour, les plus hautes. Un prêtre, se courbant sous la loi nouvelle, avait toutes les chances de réussir. La fortune d'Apiï,
le renégat, le prouvait assez; mais celui-ci paraissait sincère. Il venait pour l'aider, elle, la guider dans son œuvre de séduction.
L'amour émanant d'elle , comme d' Amon-Ra la lumière, il lui serait facile de s'emparer de l'esprit du roi, d'être la souveraine, de lui souffler ses volontés. Il lui dirait alors vers quoi elle devait le pousser, peu à peu, et comme s'il y allait de lui-même.
Il n'en voulait pas avouer davantage; mais son regard, à elle, ordonnait toujours, et il obéit encore.
— Le roi n'a pas de fils, dit-il, et son frère Thoutmès, qui est chef du Sacerdoce de Ptah, dans la ville de Mennefer, il ne l'aime pas, parce qu'il n'a pas voulu renier son Dieu pour adorer le Dieu nouveau. Qu'il m'aime, moi! qu'il me prenne pour fils et me lègue son héritage!...
— Tu veux être roi? s'écria la prêtresse stupéfaite.
— Pour te faire reine, dit-il, et restaurer la gloire d'Amon-Ra.
Elle resta longtemps songeuse, ' puis demanda :
— Notre maître, le Premier Prophète, sait-il tes projets?
— C'est lui qui les a conçus, répondit Aï. J'ai mission de te seconder, de te soutenir de mes conseils, et de te demander ton aide, pour conquérir, à la race sacerdotale, le trône de la Double Terre.... Mais je ne devais parler que plus tard, mes lèvres devaient rester scellées sur le mystère, et voilà que, par amour, j'ai tout dit.
Elle s'écria, moqueuse :
— Je ne sais rien, tu es venu m'apporter des lotus.
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— Je suis venu surtout pour cela.
— Eh bien, va-t'en, maintenant, ditelle. J'attends le roi.
— Apprends-lui mon nom et ma soumission à son Dieu.
— Va-t'en!... Va!...
La main sur son cœur, elle étouffait.
Ses femmes s'empressèrent, réventèrent, avec des plumes d'autruche, versèrent des parfums sur ses mains, à l'aide de cuillers d'ivoire; l'une d'elles, lui appuyant sur le front un scarabée en pâte de verre sertie d'or, récita une incantation ; une autre prit la gerbe de lotus roses, pour la lui faire respirer. Menko-Pira la repoussa d'abord, puis la saisit, y plongea son visage, aspirant profondément le frais parfum qui la ranima. Ses lèvres tout près des calices, elle murmura :
— Fleurs innocentes, vous n'êtes pas complices. Arôme et beauté, encens et hymne de la terre, montant vers un Dieu..,.
Lequel?. . . Le Seul. . . Lui . . . , dont les regards vous appelèrent à la vie... Nées sur les lacs d'Amon, vous embaumerez demain l'autel d'Atdnou.
Elle dit à ses femmes :
, — Mon mal est passé. J'avais trop violemment projeté ma volonté et j'ai défailli un moment. A présent la journée s'écoule, le roi viendra bientôt.
Alors, pour parer la prêtresse, elles apportèrent des coffres et des coffrets, emplis des plus belles choses, qu'elles disposèrent devant elle. Robes transparentes, bordées d'une ligne de broderie, tuniques rayées à manches courtes; réseaux de perles en verres multicolores; écharpes
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tissées d'or; sandales à pointes recourbées, en tiges de papyrus, avec, peinte sur le fin lin de la doublure, la figure des ennemis du royaume, qu'ainsi Ton foulait aux pieds. Toutes les coiffures : le bandeau, le nemès royal, en étoffe rayée de pourpre et d'of ; la pintade de métal et d'émaux; les tleurs oijvertes ou en boutons; la perruque bouclée sur le haut et terminée par de nombreuses nattes. Puis des gorgerins, des pendeloques, des baudriers de pierreries, des fards, des onguqnts et. tous les parfums.
Mais elle ne voulut rien de toutes ces choses, pareilles à celles de toutes les princesses.
Elle fil ouvrir les coffres qu'elle avait apportés et choisit une longue tunique sans manches, d'un bleu nocturne, et frangée
de perles d'or. Elle repoussa les fards, la perruque et toutes les coiffures, fit parfumer d'essences ses beaux cheveux libres, ondulés et légers, qui, capricieusement, couvraient son front, jetant une ombre délicieuse, adoucissant la trop grande splendeur de ses yeux; et la teinte obscure de la tunique exalta la blancheur de la face, du col et des beaux bras sans aucun bijou.
Ce fut là sa parure, et elle était ainsi plus belle que toutes, belle et étrange comme une déesse.
Dans le grand silence nocturne, rien que les sistres des cigales, et aucun autre mouvement qu'un léger frisson des feuillages, qui fait remuer et rouler les gouttes de lumière, comme si de l'eau ruisselait.
La prêtresse était descendue dans les jardins, enfiévrée par l'attente, usant son impatience en des pas inutiles. Elle tournait autour des bassins, qui pétillaient sous la lune, s'enfonçait dans l'ombre des pla-.
tanes, puis revenait, de peur de s'égarer et qu'il ne la trouvât pas. L'air trop chargé
de parfums l'étourdissait; elle s'arrêtait, par moments, à demi pâmée, et respirait très fort.
Tout à coup il fut là, émergeant des buissons, beau et robuste, le torse nu, coiffé du nemès comme les dieux et les sphinx, avec l'aspic royal sur le front. Et elle, impatiente, s'avança vers lui, les mains tendues, et cria toute frémissante de joie ;
— Tu viens enfin, toi!.*, toi que j'attends depuis que je suis née!
Il s'élança, écrasant les fleurs et la saisit, lui renversant, sous la lumière, la tête qu'il soutint de sa main.
— Tes yçux! laisse-moi voir tes yeux!
dit-il d'une voix sourde, je meurs du désir de tes yeux! J'ai l'espoir, qu'à travers leur transparence, je pourrai voir ce que le ciel nous voile. >
Pâle, les dents serrées, insatiable, il la tint longtemps ainsi, et elle, sans abaisser ses cils, ardemment lui livrait ses yeux.
Toujours penché sur elle, il lui dit :
— Tu as le visage de mon rêve, il me semble que tu viens d'ailleurs que de la vie.
Doucement, elle répondit :
— Je viens des régions défendues, où tous deux nous avons erré. A travers les brouillards de l'inconnu nos âmes se seront rencontrées, et, peut-être, tu me reconnais.
— Je croyais être seul sur la terre, et voici : je ne suis plus seul!... C'est donc vrai?., venue pour me combattre, tu es mon alliée.
— Je n'étais pas venue pour te combattre.
— Tu t'es donnée à mon Dieu. C'est vrai?
— C'est vrai !
— Je voulais te parler de lui, et maintenant il me semble que lui c'est toi.
Défaillant d'émotion, il l'entraîna vers un banc de cristal, tout proche.
— Vois comme je tremble, dit-il, moi qui ose tenir tête à toute l'armée des Immortels. belle! mystérieuse! pensive!
l'attente de ta parole rend l'épervier plus frémissant que la colombe. Je venais pour instruire, et je n'ai plus que le désir d'écouter. Tes yeux de lumière boivent les pensées, et tu as lu, peut-être, h travers le livre fermé.
• — Comme toi, je me penche éperd liment vers l'invisible, dit^elle, mais mes
yeux ne peuvent pas voir ce qui n'a ni
forme ni couleur, et n'est pas fait pour des yeux. Ces pensées qui flottent plus haut que les hommes , puisqu'elles ne s'expriment ni par des signes, ni par des paroles, comment pourrions-nous les en-^ tendre? Et peut-être même notre front étroit n'est-il pas capable de les contenir.
— Mais, toi aussi, tu les pressens; le battement de leurs ailes de flammes te brûle comme il me brûle. Comme moi, tu rejettes toutes les vaines légendes et tu voudrais autre chose; dis, dis, que pensestu des Dieux?
— Je pense qu'ils sont les sublimes créations des hommes. De merveilleuses conjectures dont la certitude, hélas! ne viendra jamais. Moi, prêtresse et initiée, je sais la formule secrète, et le mystère
caché dans les mystères. Je sais qu'un seul Dieu habite tous les Dieux, qu'il n'a pas de forme et n'a pas de nom. Il se manifeste et s'engendre lui-même, dans les phénomènes du monde, les forces et les vertus. Mais voilà longtemps que ces choses ont été pensées; trop hautes pour la foule, on les a masquées par des formes symboliques, dont le symbole de plus en plus s'efface; et toute une population d'êtres étranges, moins beaux que les hommes, moins libres aussi, d'obscures histoires, qui s'enchevêtrent, couvrent les murailles des temples, encombrent la mémoire des fidèles.
Et les prêtres eux-mêmes subissent le pouvoir de toutes ces formes imaginaires qu'ils ont créées; ils croient en elles et les redoutent; et sous les infinis détails du culte, des rites compliqués, des formules,
devenues machinales, la beauté du premier rêve est engloutie.
— C'est cela! tu m'as bien compris, s'écria le roi. J'ai voulu disperser cette horde de fantômes divins; j'ai voulu effacer à jamais toutes ces formes vaines et ces folles superstitions, qui servent si bien la cupidité des prêtres. J'ai déchiré les voiles devant la lumière primitive, pour dégager le Dieu, étouffé sous les Dieux.
— Oui, c'est pour cela que tu as choisi la lumière comme symbole et que, brisant la forme humaine d'Amon-Ra, qui est le soleil, tu adores le disque flamboyant.
— Oui, et les prêtres me flétriront du nom d'hérésiarque et de sacrilège... Mais je n'adore pas le disque, tu Tas bien compris : il n'est que l'éblouissement qui cache ce qui est inaccessible à notre esprit.
J'ai dit que nul ne connaît Atonou, si ce n'est moi, son fils? J'entendais dire seulement qu' Atonou voile l'Inconnaissable, l'Inconnu des Inconnus. Celui qui a toujours été et sera toujours.
— Le disque pourtant est un danger, reprit-elle : c'est trop encore, mieux vaudrait la pensée pure, épandue comme la lumière, sans que l'on vît le flambeau .
— Ne faut-il pas un signe à la foule pour orienter son âme? Et quoi de plus i>eau que le soleil, véritablement roi du monde?
— Le soleil n'est rien qu'un esclave, sans pensée, sans conscience...
— Lui! Lui aussi? Oh! ne dis pas cela!
— Lui aussi est de l'obscurité. Rien n'est certain. Nous sommes errants dans des ténèbres sans issue.
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— Ne m'épQuvante pas, ô toi qui m'enchantes! Sous ta parole désirée, un vertige me gagne; elle est une tempête trop violente pour la frêle barque qui porte mes rêves; ne les disperse pas sur l'abîme du doute, je t'en conjure! Tout chancelle. Le ciel oscille. J'ai peur!... Prends-moi dans tes bras, sauve-moi du naufrage!
Elle fit un coussin, de la courbe de son bras nu, à cette tète royale, pencha vers elle son premier sourire.
— Ce n'est pas ma parole, dit-elle, c'est le souffle terrible des régions trop hautes.
11 pourrait bien éteindre nos âmes. Revenions, reposons-nous dans l'enivrement d'être réunis. La nuit nous enveloppe d'un voile étincelant, les lis embaument, et,' sous ton regard, la fleur de ma vie est éclose.
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— Jamais, dit-il, ni mes victoires, ni la puissance, qui courbe tant de peuples sous ma volonté, ni l'orgueil de triompher des dieux, ni la possession des femmes les plus belles, ne m'ont apporté une plénitude de joie comparable à celle que ta seule présence me donne, ô toi!
l'inconnue d'hier! Tu as tout à coup envahi mon être, embaumé ma vie; tu es le vin répandu dans l'eau, Te parfum qui se mêle à la gomme, le miel se fondant dans le lait. T'arracher de moi,* ce serait vouloir séparer mon sang de ma chair.
— Dis, si j'avais voulu, Àtonou, tu Taurais renié?
— Ah ! ne parle plus de la torture passée, s'écria-t-il. Non, je n'aurais pas cédé; mais si j'avais senti mon désir capable de
dompter ma volonté, j'aurais brisé mon corps pour ne pas démentir ma pensée..
Vois, le poison était prêt, déjà.
Et, dans sa ceinture, il lui montra un flacon de lapis.
Elle eut un sursaut d'effroi; puis elle ferma les yeux, comme pour mieux se recueillir dans l'émotion de son cœur.
— Merci d'être tel que je te pressentais, murmura- t-elle, dédaigneux du corps, qui n'est rien que l'étui de l'âme.
Il avait lié son bras autour d'elle, cependant; et c'était elle, à présent, qui laissait rouler sa tête sur l'épaule royale. Les yeux sur ses yeux, d'une étreinte puissante, il l'appuyait contre sa poitrine nue, que son cœur heurtait à coups profonds, L'aspic d'or s'accrochait dans la douce chevelure aux suaves parfums; et la vierge
sentait sur sa face le souffle brûlant de Thomme.
Sa voix était troublée et tremblante :
— Pour ma gloire future, j'aurais sacrifié ma vie, disait-il, certain de ne pouvoir vaincre autrement la frénésie d'amour qui m'avait saisi; mais, puisque tu as jeté les armes, ô divine guerrière, et que tu te rends sans condition, je délivre mon désir captif: je te veux, maintenant et à jamais, en des nuits et des jours sans fin, je te veux avidement, follement.
Tout à coup attristée, elle recula son visage, s'efforça de desserrer l'étreinte.
— Non! non! cria-t-elle, par pitié, ne sois pas décevant, toi que j'ai paré de tous mes rêves!... Ne deviens pas pareil aux bêtes, pareil aux hommes!... Ne fais pas que je te haïsse!
Avec un cri de douleur, comme sous une blessure, il s'éloigna d'elle.
— Je croyais que tu m'aimais! dit-il. Tu m'as donc trompé?
— Mon amour planait sur toi quand tu ignorais même mon existence, dit-elle; tu m'es redevable de tout un passé d'amour.
Il eut un soupir de délivrance.
. — Tu exiges, alors, que je m'acquitte?
s'écria-t-il. Avant de m'accorder les délices de ton corps, tu veux pour moi des mois de jeûne et de souffrance? Sache qu'en un seul jour j'aurais pu payer plus que ma dette, tant l'amour déborde de moi à tor-:
rents. Si tu étais comme un ruisseau «clair, courant entre les papyrus, je ressemble à l'inondation qui submerge la Double Terre.
Mais j'attendrai ta volonté. Moi, le maître de tous, je serai devant toi l'esclave.
— A la nuit prochaine, tu sauras quel espoir hanté mon âme, dit-elle; ce n'est pas ce que tu crois. Quittons-nous, main*- .
tenant, pour mieux être l'un avec l'autre.
Écoute la voix de la tourterelle, elle dit :
« voici l'aube »... Atonou, bientôt, montera dans le ciel.
— Cette nuit n'a pas duré l'espace d'une heure, s'écria le roi. Demain! C'est comme le désert sans borne à traverser.
— Le bonheur d'une telle nuit embaumerait toute ma vie, dit-elle; ma vie ne suffirait même pas à en reprendre fleur à fleur tous les souvenirs. Demain c'est moins qu'un éclair.
Il était debout, la caressant du regard, mais n'osant l'approcher, de crainte de lui faire horreur. Devant cette soumission, elle eut un sourire enivré. Elle se jeta sur
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la poitrine du roi et appuya ses lèvres à la place où, ardemment, battait le cœur.
Le prêtre Aï avait un visage de haine et de crime; mais Menko-Pira, comme accablée de .bonheur, n'y prenait pas garde.
L'esprit absent, elle avait peine à entendre ce qu'il lui disait et répondait de machinales paroles.
— Tu n'as pas parlé de moi au roi, disait-il.
— Qu'en sais-tu ?
-<— Je sais... Eh bien, ne lui parle pas, c'est inutile... Je me ferai connaître moimême, quand il sera temps.
1 02 KHOL'-N-ATONOU
Menko-Pira pensait :
« Ce soir, je lui dévoilerai mon âme! »
— = Le Premier Prophète d'Amon ne t'a-
t-il pas ordonné de ramener le roi à la ville
et aux Dieux!
— Il m'a dit seulement qu'il fallait que le roi revienne.
— Toi, fleur du tejnple, œuvre de nos pensées, confidente des mystères sacrés, n'es-tu donc qu'une fleur vénéneuse, une œuvre de révolte, née pour nous trahir et nous perdre?
— On m'a déchaînée pour séduire, ditelle, je ne mens pas à ma mission.
— Penses-tu que notre chef se fie à une femme?... Il avoue ne pas te connaître; il m'a envoyé pour veiller sur tes actions.
— Te çrois-tu capable de les comprendre et de les juger?
— Tu ne sais pas combien l'horrible torture de la jalousie, qui tord le cœur et affole tous les sens, rend clairvoyant celui que l'amour étourdissait comme l'eût fait un vin trop fort. La certitude que jamais tu ne feras avec moi un jour de bonheur et que, toute à un autre, tu n'as pour moi que mépris et dégoût, me fait exécrer tout ce que j'adorais en toi... Tu es l'ennemie maintenant : tu sais mes secrets et tu veux trahir Amon. C'est moi qui le restaurerai dans sa gloire.
— Il m'a épiée, se dit-elle. Je dénoncerai au roi ses folles ambitions..- Cependant que peut-il contre la toute-puissance? Pourquoi le craindre?
L'instant d'après, elle n'y pensait plus; et, comme il l'obsédait et troublait son rêve, elle le chassa
En regardant des peintures que deux scribes, agenouillés devant elle, lui présentaient, la Royale Mère, Taïa, riait, battant des mains, se renversant sur le coussin de son siège ; elle avait au cou une guirlande ravissante, faite de toutes sortes de fleurs*
La reine, debout près d'elle, regardait aussi et souriait distraitement; mais ses yeux, à chaque moment, se détournaient vers le roi, et ce qu'elle lisait, sur le visage de l'époux bien-aimé, lui gonflait le cœur de soupirs.
— : Khou-n-Atonou, fils de mon amour!
s'écria Taïa, toi que j'ai mis au monde le plus beau des enfants et qui est devenu le plus beau des hommes, pourquoi ces scribes, qui mériteraient d'être frappés du bâton, me montrent-ils de ridicules images, coiffées du pschent royal, en me disant que ce sont là tes portraits? Ils me demandent de choisir le plus laid ! Est-ce vrai que c'est sur ton ordre qu'ils me raillent ainsi et me diras-tu le sens de cette raillerie?
— Mère! Mère! ne t'irrite pas, dit le roi : une idée, un peu folle peut-être, m'est venue , et je voulais te la soumettre.
Écoute, et sois indulgente : à l'imitation du Dieu unique, qui dérobe au monde sa forme véritable et se masque du disque flamboyant, je voudrais léguer, à la postérité, une fausse image de moi-même. Et
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puisque Atonou, tout éblouissant qu'il soit, est noir auprès de la vraie lumière, choisir la forme la plus grotesque pour masquer ma vraie figure, que tu dis belle.
— Il faut quelquefois affirmer sa puissance en faisant accepter des ordres qui ne sont pas dictés par la sagesse! dit Taïa toute stupéfaite et s'eflbrçant pour ne pas rire.
— Mes familiers ont déjà déclaré qu'ils feront ainsi, dit le roi : ils choisiront pour cacher leur glorieux visage la figure que j'aurai choisie.
— Hélas! les femmes seront-elles contraintes, elles aussi, à se montrer laides, aux temps à venir? dit la reine.
— Ah! ne me faites pas perdre les sens à l'idée seule d'un pareil supplice! s'écria Taïa. J'ai voulu, et je veux toujours, que
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les peintres s'appliquent à reproduire mes traits, bien plus beaux quïls ne le sont vraiment !
— Je ne songe à contraindre personne, dit le Pharaon, et je suis heureux de vous voir rire, mes bien-aimées. Mais, soùs l'apparente gaieté de mon projet, il y a une idée très grave. Jamais nul n'a osé reproduire, dans les statues ou les images, les laideurs, dont les rois, comme les autres hommes, pouvaient être affligés, ils ont toujours corrigé leurs défauts, au contraire, et peint plus beau que le modèle. En voyant un Pharaon traité d'une façon si différente, les penseurs des siècles futurs
pressentiront une cause secrète , ils la chercheront, et retrouveront, peut-être, l'idée symbolique du Dieu unique, masqué par la face du Soleil... Allons, Royale
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Mère, décide-toi, choisis l'image qui te fais le plus horreur.
Taïa se pencha vers les peintures et, après avoir hésité un peu, en désigna une.
— Cet homme-ci est le plus affreux, ditelle : son menton s'avance comme la proue d'une barque, ses joues sont flasques, ses yeux étroits; il a le ventre gros et les chairs molles; il ressemble tout à fait à un des eunuques de ta sœur, la princesse Set- Amen.
— Eh bien, celui-là est l'élu, dit le roi, en congédiant les scribes.
Apiï était entré pour faire des rapports au Maître :
Selon les ordres , dans toutes les parties du royaume, on martelait le nom d'Àmon, sur le socle des statues de granit, sur les stèles des temples; on Teflaçait dans les tombeaux, où dormaient les morts, et on changeait le nom des vivants voués à Amon.
Les prêtres ne pouvaient contenir leur fureur, ils maudissaient le roi et cherchaient à ameuter le peuple contre lui;
mais le peuple, respectueux de la volonté royale, assez indifférent aux Dieux, restait calme. La foule s'attroupait, quelquefois, devant ceux qui brisaient le nom d'Amon ; mais nul ne protestait, et, déjà même, se répandait le culte d'Atonou.
Le chef des rites funéraires parut aussi.
Il venait demander au roi des instructions pour la décoration des nouvelles sépultures : toutes les légendes, et les représentations des Dieux, étant bannies, une fois l'hymne à Atonou gravé, fallait-il laisser les parois nues?
— Faites ainsi, dit le roi : informez-vous des fonctions, des actes, et des aventures capitales qui ont empli la vie de celui qui a cessé de vivre, et reproduisez-les, en images, expliquées par des inscriptions. De
cette façon, le mort sera accompagné des soiivenirs et de l'histoire de sa vie.
D'autres fonctionnaires se présentèrent encore. Mais le roi, lassé, leur refusa l'audience. Il ne pouvait dompter son impatience et, à chaque moment, s'approchait des fenêtres pour interroger la marche du soleil.
La reine, les yeux pleins de larmes, s'appuya sur Taïa, elle lui dit tout bas, en lui montrant le roi :
— Vois, mère, la prêtresse triomphe, il n'est plus à moi!
Taïa ne sut que répondre, et, le cœur gros, elle lui essuya les yeux, avec les fleurs de sa guirlande.
Le roi arriva le premier au banc de cristal,, sous les palmiers et les perséas. Et il était heureux, lui, le maître, d'attendre 'ainsi, avec une sorte de peur délicieuse, celle qui lui donnait la sensation si nouvelle d'être dominé et d'obéir.
Se souvenant du dieu Thoth, inscrivant' sur Técorce de l'arbre sacré le nom des rois destinés à l'immortalité, du bout de
l'épingle d'or qui attachait sa ceinture, il grava, sur l'écorce d'un perséa, le nom de Menko-Pira.
Il la vit venir de loin, et elle s'avançait sans hâte, traînant lentement les plis de sa robe, alourdis par les grains d'or qui tintaient harmonieusement.
— Tu ne m'aimes donc pas? lui dit-il :
tu viens comme si tu ignorais avoir tardé ; et moi, j'ai devancé la nuit.
— Je n'avais pas l'impatience de ton corps, puisque ton âme était avec moi.
' — Le corps et l'âme sont liés par la vie, la mort seule les sépare.
— Ta pensée n'était donc* pas hors de toi, me cherchant?
— Elle aspirait à ta présence, à ta
beauté, au son de ta voix : tout mon être
attendait ce frisson brûlant qui m'enve-
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loppe quand je te tiens, ain^i, contre mon cœur.
— Ne l'éprouvais-tu pas déjà?
— Oui, mais c'était comme un reflet
dans un miroir.
— Eh bien, c'est cela seulement qu'il
faut.
Oppressé, par une sourde inquiétude, il la contempla longtemps en silence, retardant, sous le rayonnement d'amour de son regard, ce qu'elle voulait lui révéler contre l'amour.
— Tes pensées m'épouvantent, dit-il enfin; elles recèlent des menaces, et des arrêts de souffrances.
— J'ai souffert de mes pensées, répondit-elle. Elles tourbillonnaient sous mon iront, comme un vol d'oiseaux effarés dans une chambre sans issue, et j'avais peine à
hit
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voir la couleur de leurs ailes. Que sais-je d'elles encore à présent? Rien n'est cer- 1 tain!... Cependant, aussi bien que tu crois avoir sauvé la vérité • divine enlisée par l'amoncellement des folles superstitions, je crois avoir, moi, * hors de l'instinct brutal, découvert et sauvé l'amour.
— N'est-ce donc pas la toute-puissante volupté, maîtresse du monde, et qui donne la vie aux êtres?
— Oh non! je ne veux pas le croire!
s'écria-t-elle ; c'est là seulement l'assouvissement d'un appétit, aussi vulgaire que la faim : l'idée d'un pareil amour m'est odieux.
— O vierge! ne méprise pas ainsi une ivresse que tu n'as pas goûtée; ne calomnie pas ce que tu ignores.
— J'ai senti sur moi le souffle impur de
la convoitise, dit-elle, dans le temple d'Amon, tous les prêtres me voulaient ardemment, et ma chair se soulevait d'horreur contre eux tous. Cela ne les attristait pas et n'éteignait pas leur désir; ils guettaient l'occasion de me surprendre. Seul, un adolescent,, pur encore de corps comme de cœur, portait peut-être en lui, sans le comprendre, l'amour tel que je le rêve. Il ne me parlait pas, mais ses yeux rayonnaient de joie, dès qu'il me voyait; il rougissait, quand je m'approchais, avant de m'avoir aperçue; et si mon regard Teffleu^ rait il devenait pâle et chancelait. Jamais il ne m'avait rien dit; et quand je partis, il mourut. Cet enfant avait pour moi l'attrait qu'ont les fleurs, dont les pensées sont des parfums; mais je ne l'aimais pas- Je t'avais vu, toi, devant te tabernacle, et
mon âme t'appartenait, tandis que tu ne savais même pas encore que je vivais en ce . monde.
— Pourquoi si longtemps es-tu restée invisible? Pourquoi tant de jours perdus pour nous?
— J'étais heureuse mystérieusement, dans la mystérieuse demeure. Tu enchantais ma solitude et je pressentais ton rêve divin, pareil au mien. Mais je redoutais un peu ton être réel,, et il appartenait h .
d'autres. Je voyais la reine, et tes femmes préférées. Quand tu partais, conduisant ton char, je montais sur la muraille pour t'apercevoir encore : la royale épouse, fière et amoureuse, t'enlaçait de son bras, et je n'étais pas jalouse; je désirais seulement ton âme et j'espérais la conquérir un jour.
Cependant je redoutais de le voir, ce jour,
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à cause de tous ces désirs, dont la menace m'entourait, et qui, sans doute, se lèveraient aussi en toi. Mon secret était impénétrable, mieux caché dans mon cœur que le trésor du temple dans les caveaux profonds et inconnus; et il suffisait à ma vie.
Cet amour, qui se nourrissait de rêves, m'était aussi un rempart, contre tous ces amours qui m'assiégeaient; et il affermissait en moi le dégoût de cette ardeur instinctive qui aurait permis à des êtres de faire de moi leurs délices, en me torturant.
— Oui, cela est peut-être un crime, dit le roi : prendre celle qui n'a pas d'amour.
Mais deux désirs d'une égale ardeur et qui mêlent leurs flammes, c'est ce que la vie offre de plus divin.
— Non, non! s'écria-t-elle, il y a autre
chose... ne le pressens-tu pas comme moi?
ah! mon cœur se gonfle quelquefois, jusqu'à se rompre sous l'expansion d'un désir bien plus beau, bien plus fort, indéfini et, cependant, infini. Dis, dis, ne l'éprouves-tu pas comme moi?... Depuis que je t'aime, ce rêve grandit, se fixe et brille d'un éclat persistant dans mon esprit. Oh! ces langueurs endormantes, ces lourdes délices dont l'amour nous enlace, il faut les redouter, vois-tu; ce sont les liens et les chaînes par lesquels la terre nous fait ses captifs, ne le devines-tu pas? C'est ainsi qu'elle nous empêche d'échapper à sa tyrannie... Oui. oui, les enfants de notre chair sont des poids pour notre Double, ils l'empêchent de monter, le retiennent dans le monde inférieur. Mais l'union de deux âmes! oh! si cela était possible! donnant
naissance à des êtres de lumière, qui, planant dans une région plus haute, aideraient à monter leurs créateurs. C'est là le chemin de l'évasion, c'est vers lui qu'il faut tendre. Deux esprits mêlés ensemble font double intelligence, double force pour déchirer les ténèbres. Toi et Moi, hors de nous-mêmes, mêlant nos âmes! C'est ainsi que je veux m'unir à toi.
— belle! terrible et divine! tu m'entraînes si loin du monde, si loin de moimême, qu'il me semble que toute ma vie passée s'est effacée sous un brouillard.
Prends donc mon âme, et laisse souffrir mon corps, si c'est là ta volonté !
— Pourquoi souffrir? Rien n'existe que l'esprit. M'aimerais-tu folle? •
— Je ne sais pas. . . . Tes rêves m'éblpuissent, ils m'éclairent des, abîmes merveil-
leux;mais, tandis que je t'écoute, l'odeur de tes cheveux me charme jusqu'à me faire défaillir.
— Laisse ces grâces vaines, vouées à la destruction. Qu'Atonou nous emporte comme il emporte la rosée, qu'il nous attire à lui, nous brûle à son brasier et nous découvre enfin ce qu'il voile de son flamboiement.
— J'irai où tu voudras que j'aille tant que ta main sera dans la mienne et ta tête sur mon cœur:
— Même absente, même morte, je serai près de toi, toujours. Nous devons nous voir sans regard et nous entendre dans le silence.
Longtemps, ils s'écoutèrent ainsi, muets, immobiles , la face au ciel vertigineux
à d'étoiles, engourdis dans un sommeil lucide et délicieux.
Mais, au moment de se quitter, ils furent pris tous deux d'une sorte de désespoir, d'épouvante, comme si les régions basses d'où ils s'évadaient les reprenaient avec rancune. L'ombre amassée sous les franches leur semblait grosse de vengeance et ils eurent l'angoisse d'être les seules lumières dans la nuit immense, et de sentir toutes les bouches des multitudes instinctives souffler vers eux pour les éteindre. Cela ne dura qu'un instant, et elle voulait rire de cette émotion; mais le roi en gardait une poignante inquiétude.
— Je t'en conjure, accueille-moi dans la demeure, lui dit-il : te faisant un coussin démon bras, je veillerai sur ton sommeil.
— Ne m'as-tu pas entourée d'une garde
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égale à celle d'une princesse royale? Que puis-je craindre? le danger c'est d'être trop ensemble. Nos esprits ne peuvent se posséder que si nos corps sont loin l'un de l'autre; quand ils se touchent nos âmes sont comme des guerriers en armes; elles veillent pour repousser la tentation des délices qui nous effleurent; et même nos pensées sont trahies par des paroles passant sur des lèvres affamées de baisers.
Cependant il la conduisit, la portant presque, jusqu'au seuil de sa porte; et là il la supplia encore de l'accueillir.
• — Oh non, dit-elle, ton désir n'est pas assez bien dompté. . . ni le mien !
Et elle s'arracha de ses bras
nous de les défendre et de les venger. . . .
.... la prêtresse, morte, couchée dans son sang comme sur un lit de lotus pourpres.
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Au cœur, elle
avait un poignard, planté tout droit, dont la poignée d'or représentait Amon à tète de bélier