‹ Kiev, la mère des villes russes. Vingt-quartre gravures hors texteChapitre 12 sur 12 · UNE PAYSANNE PETITE RUSSIENNE · texte numérisé non relu

UNE PAYSANNE PETITE RUSSIENNE

ENVIRONS DE KIEV

VICHENKY

Attelage de Bœufs

ENVIRONS DE KIEV

VICHENKY

Isba

clans noire roule. Ici, nous croisons un attelage de bœufs longeant une de ces solides palissades de branchages tressés, qui remplacent les murailles et servent de clôture. La façade des isbas apparaît le long des places, avec leurs habitants, curieux de nous voir; le reste des demeures disparaît dans des champs couverts de gigantesques tournesols, car les Itusses sont très friands de la graine de celle plante.

Notre repas se composera de mets du pays. Lorsque nous aurons absorbé le verre obligatoire d’eau-de-vie, nous mangerons le cacha ou gruau, un petit cochon de lait, puis le kiscl (I), apprécié dès l’époque de Nestor l’annaliste; le lait caillé et les framboises formeront le complément de ce dîner improvisé.

Le curé de l’endroit nous offre en outre l’hospitalité. Il nous exprime, en termes émus, les sentiments francorusses de la population, et l’émotion ressentie lors de l'assassinat de M. Carnot, dans un village qui, avant nous, n’avait pas vu de Français.

.l’aurais voulu vous narrer mes séjours dans les villages des environs de Kiev, où l’archéologie m’avait conduit, où des impressions multiples et des sites charmeurs m’ont retenu.

Hélas! L’heure de la retraite sonne au clocher, et ceux des environs envoient des sons variés qui semblent des échos lointains apportés de tous les points de la vallée. Ils annoncent mélancoliquement la fin d’un jour radieux et rappellent au foyer les travailleurs dispersés.

Nous rentrerons à Kiev sur le Dniépre, par le bateau qui ramène ceux qui momentanément ont fui la ville pour la campagne.

(I) Kiscl, sorte de bouillie qui se sert aigre ou non fermentée.

Le moment du départ coïncide avec le coucher du soleil, l’heure où se prépare une de ces nuits vertes; l'heure où le recueillement de toutes choses doit être accompagné de visions qui vous captivent, vous absorbent, vous stupéfient, vous enthousiasment, et se succèdent si vile que, fugitives et magiques, elles vous laissent le regret d’avoir trop tôt échappé à vos regards.

Nous allons assister à un spectacle qu’aucune description ne saurait rendre. Les Petits liassions sont accessibles aux émotions (pie procurent ces grandes beautés de la terre et du ciel, qu’ils peuvent, heureux mortels, contempler chaque jour, sans en être rassasiés. Ce privilège leur permet de s’enivrer du charme de ces tableaux vivants, d’en analyser les détails, d’en subir les entraînements, d’en sonder les profondeurs, de s’en impressionner, de s’en pénétrer au point d’influencer leur état moral.

L’esprit de ce peuple s’émeut, se passionne devant ces tableaux, se complaît à leur mirage, leur vole leurs secrets; sa littérature et ses chants en sont les traducteurs aussi éloquents que fidèles. En effet, les chants populaires présentent une peinture parallèle et comparative des sentiments et des spectacles qui s’offrent aux regards. Il semble que ces émanations de la pensée établissent un rapport constant entre l’état du cœur, de l’Ame, et celui de la nature.

Le ciel change de nuance ; son azur sans tache devient violacé; le soleil, souligné de marbrures pourpres, écarlates, se perd dans l’or des coupoles de Kiev, qu’il incendie de ses derniers rayons ; c’est un embrasement général préludant au sommeil de la vie dans l’immobilité des choses.

Le Dniépre s’étend large et majestueux dans cette

valide sans horizon. Là-bas, la lime apparaîtra où le ciel et l’eau se confondent.

La brise, trop légère pour troubler le calme général, nous apporte, avec son haleine caressante, le parfum des berges embaumées disparaissant aux yeux, pendant cet intervalle qui succède à la splendeur du jour et précède les lueurs de la nuit. Les eaux, comme de lidèles interprètes, répètent ce qui se voit au ciel. Le llcuve semble une nappe sans commencement, sans lin. Nos regards, suivant ses innombrables méandres, se portent du point éloigné où le disque d’or s’est perdu dans des lueurs incandescentes, jusque vers cet autre point où le disque d’argent se lève comme dans une coulée de diamants. Le soleil a disparu avec éclat, la lune naît avec mystère. La majesté fait place à la poésie.

Voici l’heure des lumières célestes et terrestres. Le ciel se peuple d’étoiles et la terre de feux. Kiev apparaît dans sa parure nocturne comme une reine toujours brillante. Sur le point culminant de la cité, deux puissants jets de lumière inondent les jardins et les édifices. Au-dessus d’eux, la lune dans toute sa vigueur étale son rayonnement, qui lutte avec celui de l’électricité.

Lorsque cette féerie indescriptible nous apparaît, nous débarquons à Kiev.

C’est alors que la traduction de ces vers de Kliomiakov revint à notre mémoire :

Gloire à toi, Kiev séculaire, berceau de la gloire russe!

Gloire à toi, notre Dniépre aux flots rapides, purs fonts baptismaux de la Russie.

Gloire à toi, Dniépre aux vagues écumantes ! Gloire à toi, Kiev, cité merveilleuse !

Nous le savons : aux siècles écoulés, au milieu des profondes ténèbres de la nuit antique, c’est sur toi que le soleil immortel de la Russie a lui à son aurore !

Conclusion.

Peut-être ma causerie vous a-t-elle semblé longue. ,1e vous ai dit, en commençant, que le temps ne compte pas, là où je vous ai conduits. Je voudrais terminer en exprimant la sympathie, la reconnaissance et l'admiration que mes hôtes russes m’ont inspirées; mais je me sens incapable de le faire assez éloquemment. A l’heure présente, plus que jamais, nous devons nous intéresser à tout ce qui concerne le grand empire.

C’est accomplir une œuvre patriotique, pour ceux qui ont été là-bas, de faire connaître ici combien nous avons conquis de solides amitiés; d’entretenir nos compatriotes dans la pensée que les manifestations de Cronstadt et de Toulon ont fait germer aux deux extrémités de l'Europe des sentiments parallèles, dont le développement progressif peut assurer l’avenir de deux grandes nations. N’oublions pas que la Itussie accomplit l’œuvre la plus belle, la plus grande de ce siècle, en réunissant par un chemin de fer l’Europe aux confins les plus extrêmes de l'Asie. Ne peut-on pas dire que le pays qui met à exécution d’aussi gigantesques entreprises est un des grands facteurs, un des grands centres du progrès?

Je termine en le saluant au nom de mes chers compatriotes.

Mais je dois aussi m’acquitter d’une dette de reconnaissance, en remerciant cordialement la Municipalité de Reims de m’avoir si gracieusement ouvert les portes

de l’ Hôtel de Ville. On a dit que Reims était la Moscou française; ce litre est trop charmant pour être changé. Cependant, Kiev et Reims ont, l une et l’autre, été le théâtre du baptême des premiers Rarbarcs convertis. Unissons donc les noms de ces belles cités, qui toutes les deux ont vu l’aurore de la civilisation et de la grandeur de deux peuples dont les drapeaux portent les mêmes couleurs, et dont les cœurs battent à l'unisson !

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