PONT POUR LE CHEMIN DE FER SUR LE DNIÉPRE
Kiev.
C’est en été qu’il faut voir Kiev et l'Ukraine. Au sortir du pont, qui semble un immense lilet <le fer suspendu dans l’espace au-dessus des eaux, vous apercevez de loin celte cité, majestueusement assise sur des monticules verdoyants. Leur base dénudée forme dos dunes dont le sable blanc micacé brille comme un amoncellement de cristaux. Au-dessous coule tranquillement le Dniépre. De la portière du wagon, vous distinguez en plein midi, sous le ciel bleu et sous un soleil radieux, une quantité de sphères dorées, brillantes, disséminées dans les airs : ce sont les coupoles de la ville sainte. L’azur le plus tendre, l’or le plus éclatant, le vert le plus intense, le blanc le plus immaculé forment des lignes horizontales superposées, qui se noient et se fondent en se mirant dans les ondes du fleuve.
Les temps païens.
L’histoire de Kiev, mère des villes russes, esl celle de la Itussic. Les Varègues, donl l’origine ethnique a clé et esl encore controversée en Russie, en s'installant en celle contrée, y formèrent une aristocratie guerrière. Ils transformèrent les tribus slaves habitant depuis longtemps ces territoires en armées redoutables qui devaient plus d'une fois faire trembler l’Empire grec. Pour vous faire connaître les origines et 1rs débuts de Kiev, il faudrait prendre les Annales de Nestor et vous les lire. Vous y trouveriez l’histoire de ces bouillants chefs et de leurs expéditions contre Tsargrad (t), d’où ils rapportaient des trésors, un goût de luxe en rapport avec leur tempérament, cl l’assurance qu’ils étaient assez puissants pour ébranler cet Empire (l’Orient dont les richesses inouïes pouvaient être sans cesse mises à contribution. L’Empire grec brillait d’un dernier lustre, et l’avenir appartenait à ces jeunes peuples encore païens. Ceux-ci devaient bientôt conquérir là-bas un trésor plus précieux, j’entends parler de la religion, qui, réunissant Varègues, Slaves et Finnois sous l’égide de la croix, constitua le peuple russe.
Le Varègue Oleg, successeur de Rurik, a nommé Kiev la mère des villes russes.
L’histoire des princes de Kiev, avant l'introduction du
(1) Constantinople.
christianisme, est mythique. Connaissez-vous la légende de la mort d’Oleg ? Elle a été immortalisée par la ballade de Pouchkine. Je ne puis résister au désir de vous la traduire ici :
Ballade du sage Oleg.
Couvert d’une armure de Tsargrad, le prince Oleg chevauche par la plaine sur son fidèle destrier.
A sa rencontre, sortant d’un hois obscur, vient un vénérable devin; il sait révéler les secrets de l'avenir, et toute sa vie s’est passée dans les prières et les prédictions. Oleg se dirige vers le vieillard inspiré.
« — Dis-moi, devin, favori des dieux, que doit-il m’arriver dans la vie? Pour la joie de mes voisins ennemis. dois-je être bientôt recouvert du tertre funéraire? Révèle-moi toute la vérité sans rien craindre de moi, et reçois en récompense un cheval il ton choix. »
« — Le magicien ne craint pas la puissance des chefs et n’a que faire des présents des princes. Sa parole fatidique est libre et sincère, elle exprime les volontés du ciel. Les années à venir se cachent dans les ténèbres..., mais je lis clairement ton destin sur ton front.
« Souviens-toi de ce que je vais te dire aujourd’hui : La gloire fait la joie du guerrier! Je vois ton nom rendu célèbre par la victoire, je vois ton bouclier suspendu aux portes de Tsargrad. la terre et l’onde te sont soumises, ton ennemi envie une si merveilleuse fortune.
« Et la vague traîtresse de la mer bleue, à l’heure fatale de la tempête, et la fronde, et la flèche, et le lâche
poignard épargnent les jours du victorieux Sous
ton impénétrable cuirasse, tu ne sentiras pas de blessure : un invisible protecteur est donné au puissant.
« l'on cheval te sert sans peur dans ta dangereuse carrière : flairant d'instinct la volonté de son maître, tantôt il reste impassible sous les flèches ennemies, tantôt il se précipite sur le champ de bataille; la froidure et le carnage ne sont rien pour lui ..... Et pourtant c’est par ton cheval que tu recevras la mort. »
Oleg sourit, mais sur son front et dans son regard se lit une sombre pensée. En silence, s’appuyant sur sa selle, il descend attristé de cheval, et sa main, en signe d'adieu, flatte et caresse le cou superbe de son fidèle ami :
« — Adieu, camarade, fidèle serviteur, le temps est venu de nous séparer : repose-toi maintenant ; nul pied humain ne foulera désormais ton étrier doré. Adieu, sois heureux, et souviens-toi de moi. Vous, écuyers, mes amis, emmenez ce cheval !
« Couvrez-le d’une housse, d’un chaud tapis, conduisez-le par la bride dans ma prairie, baignez-le, nourrissez-le de grain choisi, abreuvez-le de l’eau rie la source. » Et les écuyers s’éloignent aussitôt avec le cheval et en ramènent un autre au prince.
Le sage Oleg festoie avec sa droujina, au son joyeux des coupes ; leurs cheveux sont devenus blancs comme la neige au matin sur le sommet d’uu glorieux kourgane Ils se rappellent les jours passés et les com-
bats qu’ils ont combattus ensemble.
« — Mais où est mon compagnon, dit Oleg, ditcsmoi, où est mon ardent coursier? Est-il en bonne santé? Son allure est-elle toujours aussi légère? A-t-il encore le même feu, la même grâce ? » Et il reçoit cette réponse : « — Sur la colline escarpée, il dort depuis longtemps déjà d’un sommeil sans réveil. »
Le puissant Oleg baisse la tête, et se dit : « Où est la
j»ré<liction ? Ce vieux devin n’était qu’un sot imposteur, et j’aurais dû mépriser ses pronostics! Mon cheval m’aurait porté jusqu’à ce jour. » El il voulut visiter les restes du cheval.
Voici que le puissant Oleg sort avec sa suite. Sur la colline, près de la rive du Dniépre, ils voient les nobles ossements étendus à terre. La pl nie les lave, la poussière les recouvre et le vent balance au-dessus d’eux l’herbe de la steppe.
Le prince effleure du pied le crâne du cheval, et dit : « Dors solitaire, ami ! Ton vieux maître t'a survécu; à la trizna de ses funérailles, qui maintenant n’est plus éloignée, lu n’ensanglanteras pas l’herbe sous la liaclie,
et ne mouilleras pas sa cendre de ton sang chaud
Voilà donc où se cachait ma perle ! Celte carcasse me menaçait de mort ! »
Hors du crâne un serpent venimeux, à ce moment, rampe en sifflant; il s’enroule autour de la jambe d’Oleg, comme une bandelette noire, et le prince, mordu, pousse un cri soudain
Et le prince mourut de la piqûre du reptile.
Funérailles païennes.
La mort d’Oleg nous amène à dire quelques mots des rites qui accompagnaient les funérailles païennes. Les nombreux kourganes parsemés dans les vastes plaines de l’Ukraine sont des tombeaux. Vous parler des objets qui en ont été exhumés m’entraînerait à un véritable cours d’archéologie. Vous n’ètes pas venus ici entendre un archéologue, mais un causeur.
Les Slaves russes avaient sans doute l’idée d’une autre vie, mais une idée grossière et matérielle, comme tous les peuples primitifs. Le trépas d'un chef comme celui dont nous parlions tout à l’heure était suivi de grandes fêtes et de terribles hécatombes. Nous en emprunterons le récit à l’historien arabe Ibn Foszlan, qui, au ix° siècle, fut le témoin d’une de ces cérémonies :
« Pendant dix jours, les amis du défunt pleurèrent et s’enivrèrent auprès de son cadavre. L’un des serviteurs du mort ayant accepté d’être enseveli avec le maître, fut aussitôt garrotté. Une des servantes se dévoua également, alors elle fut traitée comme une princesse; elle fut lavée, parée; elle ne faisait plus que boire et chanter. Au jour marqué, on déposa dans une barque le défunt avec une partie de ses armes, de ses parures; on égorgea le serviteur, ainsi que le cheval favori et d’autres animaux domestiques, on les mit dans celte barque ; on y introduisit la jeune iille. Elle se dépouilla
do ses bijoux, et, un verre de kvass (1) à la main, entonna une chanson qu'elle eût prolongée volontiers plus longtemps. Tout à coup, continue le témoin oculaire, la vieille femme qui l’accompagnait, .et qu’on appelait \' Ange de la Mort, lui ordonna de boire bien vite et d’entrer dans la cabine de la barque où était le corps de son maître. A ces mots, elle changea de couleur, et, comme elle faisait quelques difficultés pour entrer, la vieille la saisit par les cheveux, l’entraina et entra avec elle.
« Les hommes se mirent alors à battre leurs boucliers avec leurs massues, pour empêcher les autres filles d entendre les cris de leur compagne, ce qui aurait pu les détourner un jour (h* mourir pour leurs maîtres. Pendant que le bûcher flambait, un des Russes disait à notre narrateur: « Nous autres, Arabes, vous êtes des sots. « Vous enfouissez dans la terre l’homme que vous avez « le plus aimé, et il y devient la proie des vers; nous, « au contraire, nous le brûlons en un clin d’œil, pour « qu'il aille plus vite en paradis. »
Pour vous faire assister à un pareil spectacle, j’ai mis sous vos veux un tableau exécuté par le peintre Sémiradzky pour le Musée impérial historique de Moscou.
Toutes les richesses de l’Orient et toutes les cruautés de la Barbarie se trouvent réunies devant la mort. Entouré de soieries, de bijouteries, d orfèvreries de toutes sortes, d’armes splendides qui sont de somptueux butins, le boyard défunt assiste, silencieux et rigide, au carnage dont il est l'inconscient héros. Sa mort exige d’autres morts; la jeunesse pleine de vie, mise à contribution. devra fournir un nombreux contingent de
(1) Boisson russe.