‹ KirdgealiChapitre 1 sur 11 · Kirdgeali · texte numérisé non relu

Kirdgeali

Milosh Obernowitch , archiduc de R.oudnick, tenant dt la reconnaissance des peuples le surnom de Slai^e, gouvernait la Servie sous la suzeraineté du padishah.

Milosh sortait à peine de l'adolescence, II. 1

lorsqu'éclata la mémorable insurrection des Serviens, conduite par Georges-le- Noir. Il y prit la part la plus active; il devint bientôt le confident de Georges; son bras droit dans le combat, sa meilleure tête au conseil. Compagnon d'armes de Janko Kalitch et de Wasil Czerapitch, il combattit à Sabalch, et teignit ces plaines fameuses de son propre sang, et des flots du sang musulman. Leurs efforts paur rendre l'indépendance à leur patrie ne furent pas sans succès. La Servie était libre. Georges-le-Noir , sans en prendre le litre, fut par le fait souverain du pays, et traita comme tel avec les puissances étrangères. Mais Dieu, qui relève et humilie à son gré les nations et les individus, vit la férocité de Georges, et l'orgueil outrecuic)ant des Serviens; et il voulut que le prince et le peuple fussent de nouveau châtiés. Les Musulmans se ruèrent de nouveau par milliers

sur la terre des Slaves. Georges et ses partisans furent contraints de chercher un refuge en Allemagne pour y implorer l'assistance des cours étrangères. De tous les chefs, Milosh fut le seul qui refusa d'abandonner le sol de la patrie. « Un peuple , disait-il , ne doit compter que sur lui-même pour reconquérir ses droits. C'est en Servie que nous trouverons notre indépendance ou la mort.» Et tandis que ses compagnons essuyaient les dédains des princes chrétiens ; insoucieux de l'existence d'un peuple chrétien; Milosh, à la tète de quelques poignées de braves, continuait à main armée la lutte avec les oppresseurs de son paj^s.

Après une résistance longue et héroïque, vaincu , non par la valeur, mais par le nombre, il ne se soumit que lorsqu'il ne lui resta plus un pouce de terre où se retrancher; mais alors encore, il aima

mieux courir toutes les chances des représailles , que d'abandonner la terre de la Servie. Le padishah fut jaloux de compter au nombre de ees vassaux un aussi vaillant chef. Il nomma Milosh archiduc de Roudnick , et le combla de présents et d'iionneurs. !Milosh accepta les dons du sultan et devint son tributaire. Cette prudente conduite lui valut l'éiDithète de traître de la part des émigrés; tandis que les peuples dans leur reconnaissance appelèrent sur sa tête les bénédictions du ciel , et joignirent à son nom le titre glorieux de Slave. Ce dernier surnom montrait assez quelles espérances fondaient sur lui tous les peuples slaves; et ce qu'on devait croire de l'épithète, dont le nouveau prince était flétri dans les pays étrangers. J.e pressenîiment populaire est une parcelle de la perspicacité divine ; il n'erre jamais dans ses jugem( nts et sait discerner l'ami de l'ennemi.

Lorsque le tzar blanc déclara la guerre au sultan ^ Milosh, invité, au nom de la fraternité religieuse, à faire cause commune avec lui contre la Porte, répondit: qu'il savait trop bien que la religion n'était qu'un prétexte pour le tzar; que les grandes puissances s'arrangeraient entre elles en sacrifiant les petits Etais. En conséquence , il ne prit aucune part à la guerre. L'événement justifia ses prévisions. La paix fut conclue entre le tzar et le sultan aux dépens des Moldaves, donc le territoire fut partagé; et qui ne firent que changer de chaînes. Les Moldaves furent ainsi récompensés de leur confiance dans les promesses du tzar; qui , en cela d'accord avec le Turc, leur fît expier cruellement leur amour de la liberté. Quoique dépendant du sultan, Milosh donna l'hospitalité sur ses terres à tous les Moldaves qui fuyaient l'an-

cienne ou la nouvelle oppression. Tous les boyars qu'avait dégoûtés le service de la Russie trouvèrent près de lui des secours généreux et une protection loyale^ car le cœur de Milosh est le cœur d'un Slave.

Le château de Roudnick était donc rempli d'étrangers. L'hospitalité de Tarchiduc était cordiale et somptueuse ; mais la joie ne présidait point aux banquets, qui ne se prolongeaient point, comme il est d'habitude parmi les Slaves, en un tumulte franc et amical. Tout le monde était triste; toutes les réunions taciturnes. Le maître affectait vainement la sérénité pour inspirer la confiance à ses hôtes; il était loin, lui-même, d'être sans inquiétude et sans arrière-pensée.

é\ Attentif à tous les mouvements des Turcs, *s ses propres actions étaient empreintes

(7) d'une réserve circonspecte , indice certain d'une grande résolution prête à se dévoiler.

Quant aux hôtes du château, c'étaient:

outre les boyars moldaves, des chefs montagnards , et une foule de Klephtes , d'Arnaoutes, de Pandours, d( s Boulgares; tous gens qui sentent de loin la guerre, comme les corbeaux et les vautours ; qui ne voient que le pillage dans une victoire; et qu'une défaite fait rentrer sous terre , à l'instar du renard ou du blaireau, sans laisser de traces après eux, et guettant le moment pour en sortir après un nouveau butin.

Des femmes et des enfants se trouvaient aussi mêlés à celte foule , offrant au ciel leurs prières pour le prince qui les protégeait; tandis que les hommes de guerre lui disaient : — Milosh , nos

(8) bras sont à toi , nous irons où tu voudras.

Entre tous ces hôtes, il y avait trois personnes que Milosh traitait avec une distinction particulière et qui étaient environnées du respect général. C'était d'abord une femme parvenue déjà à l'hiver de la vie, et dont le visage empreint d'une profonde tristesse racontait bien des angoisses, bien des tourments, bien des espérances déçues et témoignait d'une austère vertu et d'une sublime résignation. Son regard était celui d'un martyr, mêlant à l'expression de la douleur humaine , la confiance d'une âme sans reproche et assurée dans les divines promesses.

Cette vénérable matrone avait pour compagne une jeune femme, qui, à l'Age où les fleurs de la vie viennent à peine de s'épanouir, décelait un cœur flétri par le

(9) chagrin. Son visage était pâle, son front nébuleux, et ses lèvres décolorées. A voir son maintien ployé — ses formes frêles — et sa démarche, semblable à celle des ombres— on craignait qu'elle ne s'envolât au premier souffle du vent. Cependant elle était encore belle et gracieuse ; son regard était comme une étoile fugitive; ses joues avaient parfois des nuances qui rappelaient les dernières roses du crépuscule— les couleurs de Tarc-en-ciel qui se fond dans les airs. Le sentiment maternel semblait seul rattacher cette charmante créature à la terre; car elle avait un enfant, qu'on voyait presque toujours surpendu sur ses bras; et c'était, quand elle lui parlait et quand elle le voyait répondre à ses caresses , qu'un rayon de lumière revenait briller dans les yeux noirs de la jeune femme, et qu'un reflet passager teignait encore son visage. Alors elle redevenait belle entre toutes les

femmes, et ressemblait à la vierge-mère tenant dans ses bras l'enfant Dieu.

Le troisième personnage était un homme dans la force de l'âge, vigoureux de stature et de mine intrépide; triste aussi cependant, et mélancolique comme un ciel sans étoiles — comme la terre dépouillée de sa verdure. Et ce n'était point la tristesse d'une âme poursuivie par le remords, mais la peine qu'elle indiquait était profonde et irrémédiable.

Par quel enchaînement de circonstances ces trois personnages, en qui on a déjà reconnu Eudoxie, Sara Michaëla et le boyar Toudor, s'étaient -ils trouvés réunis au château du prince Milosh? On a vu comment Mehemed avait pris et détruit le château de Toudor. Eudoxie, outliant son âge et la faiblesse de son

srxe, avait elle-même commandé la défense et partagé les périls des soldats» En vain elle vit s'éclaircir les rangs de ses défenseurs , et les Turcs redoubler d'acharnement à la vue des pertes qu'on leur faisait essuyer; le courage ne lui faillit pas un instant. Elle espérait toujours que Toudor reviendrait, ou que , -Kirdgeali pourrait opérer une diversion. j^'l *^ ï'^mah quand, au lieu d'un secours, elle °^l^ /£ivit accourir de nouvelles hordes d'infifcjl»^ /c/dèles poussant des cris de triomphe; j/y quand elle vit la vallée et la montagne ^^ se couvrir de soldats à turban , et des

têtes de Moldaves figurer parmi les croissants des étendards barbares, Eudoxie comprit alors que tout était perdu; elle donna ordre d'incendier les bâtiments , et, emportant elle-même le drapeau national, elle se retira avec les débris de la garnison dans les souterrains de Brankowan. Les fugitifs purent ainsi arriver

en Transylvanie. Michaëla avait trouvé des forces dans le sentiment maternel pour résister aux fatigues et à toutes les angoisses qu'elle subissait comme fille et comme épouse.

A leur entrée sur le territoire autrichien , les fugitifs furent arrêtés et conduits à Hermanstadt, comme des prisonniers de guerre. De nouveaux ordres les firent transférer à Temes^var, et ce fut dans cette dernière ville que Michaëla mit au jour le fils de Kirdgeali.

L'empereur d'Autriche , dont l'alliance avec le tzar de Russie avait été consacré par le partage inique de la Pologne, ne voyait pas cependant d'un œil satisfait les envahissements perpétuels de son puissant voisin. 11 favorisait secrètement les Turcs. Sous prétexte de garantir ses Etats de la peste , il avait établi un cor-

don de troupes sur toutes les frontières de ses provinces slaves. Le but réel et inavoué de cette mesure , était d'empêcher l'aide qu'auraient pu donner les Transylvains , les Hongrois , les Bohémiens, les Croates et les Illyriens à leurs frères révoltés contre la tyrannie des Musulmans. Ce fut là aussi ce qui empêcha d'abord Eudoxie de faire parvenir aucune communication à son fils et à Rirdgeali. Cependant, comme elle avait emporté de Tor, elle vint à bout d'obtenir son élargissement et celui de sa chère pupille, dont l'angoisse incessante avait compté les heures et les minutes de cette captivité. Elles se rendirent alors auprès du prince de Servie que Toudor avait déjà rejoint.

La première parole d'Eudoxie en retrouvant son fils fut pour bénir le ciel; la seconde pour s'informer des espéran-

ces qui restaient encore aux Moldaves.

L'unique question de Michaëla fut pour demander son époux.

Toudor raconta sa défaite et ce qui lui était arrivé, tandis qu'il servait dans les armées du tzar blanc.

— Tant qu'a duré la guerre, dit il .

on nous a Leurrés des plus belles promesses : on a cherché à flatter notre vanité en nous couvrant la poitrine de futiles décorations, comme on donne des hochets aux enfants pour détourner leur attention des projets qu'on forme sur eux. Les deux souverains se sont entendus pour nous faire payer les frais de la guerre. Le tzar a livré notre patrie aux Bissourmans, à condition d'avoir sa part de nos dépouilles. J'ai quitté des drapeaux qui étaient devenus un emblème de trahison, et, ne trouvant plus dans

toute la Moldavie un asile où pût respirer un homme libre , je me suis retiré ici. J'ignore quel a été le sort de Kirdgeali. Quant à nos espérances, elles sont à jamais anéanties.

Un éclair de la foi ranima le visage flétri d'Eudoxie.

— Non, dit-elle; non, mon fils; tant que nous vivrons, tout n'est pas fini pour la Moldavie, et notre sainte cause n'est pas encore perdue. J'ai emporté avec moi notre drapeau sacré. Nous irons le replanter sur le sol de la patrie.

— Pour moi, dit Michaëla, tout est déjà fini !

Et elle sortit tout en sanglotant. Dès ce moment elle ne questionna plus. Eudoxie, Toudor, sa fidèle Zoulma, ne pu-

rent rien à son chagrin. Il fallait qu'elle fût mère pour qu'elle pût exister.

A l'époque du carême, la population du château de Roudnick s'accrut encore, ainsi que le mouvement dont cette résidence était le centre. Chaque jour de mystérieux émissaires partaient du château ou y arrivaient. Les prêtres prêchaient l'Évangile et invitaient les chrétiens à la prière et à la pénitence; mais on eût pu comprendre à leurs paroles, que le retour de ce mois consacré n'était pas le seul motif du redoublement de ferveur qu'ils provoquaient. Aussi les hôtes de Roudnick , après avoir sanctifié leurs cœurs et mortifié leurs corps , tenaient de fréquents conciliabules où il était plus question de la situation du pays que de controverse religieuse; et où le mot de liberté s'unissait toujours à celui de religion. Les moines du Saint-

( '7) Basile, répandus dans les villages environnants , réveillaient en même temps dans le cœur du peuple le sentiment religieux et le sentiment national Le prince Milosh conférait avec ses affîdés et avec les principaux chefs. Il avait fait venir des armes de Hongrie , et avait jeté de l'or aux pachas et aux agas ses voisins, pour qu'ils fermassent les yeux sur ses actions. Il était évident qu'une grande conspiration s'organisait, et qu'on avait choisi l'époque solennelle du carême pour consacrer une œuvre solennelle.

Un matin Eudoxie fit appeler son fils dans son appartement.

— Mon fils , lui dit-elle , ils est temps d'appeler Kirdgeali. Nous ne devons rien entreprendre sans lui.

— Baissez la voix, ma mère, au nom

Page 1