II. fX
( i8) du ciel, interrompit Toudor. Que JMi^ chaëla ne puisse vous entendre! Il vaut encore ipieux qu'elle croie cet homme mort, que de le savoir vivant au milieu des bandits et souillé de tous les crimes.
— Mon fils, nous ne vivons pas à une époque ordinaire, et l'on ne doit point y juger les hommes rigoureusement.
C'est la liberté que Kirdgeali a cherchée parmi les brigands. Jamais il n'a fait de maj aux véritables chrétiens , et la terreur de son nom 3 sans doute été nér cessaire et prévue, pour l'accomplissement des décrets de la l^rovidence. Sa présence au milieu de nous est indispensable.
— Eh bien, ma mère , agissez à votre volonté. J'ignore entièrement de quel côté Kirdgeali a tourné ses pas , depuis qu'on le dit séparé de ça troupe.
— Il faut absolument découvrir sa retraite. Comme chrétienne, je t'en supplie; comme mère, je te l'ordonne. Mets toutes tes préventions de côté; et fait en sorte que Kirdgeali soit ici aussi promptement que possible.
En prononçant ces paroles , l'attitude d'Eudoxie avait quelque chose de si imposant, que personne n'eût osé s'opposer à une volonté aussi impérieusement déclarée.
— Irai -je donc le chercher? se dit Toudor quand il eut quitté sa mère. Où qu'il soit, je saurais le découvrir, et pour peu qu'il sache qu'il s'agit du combat, il viendrait sans doute. C'est un brave guerrier après tout, et je ne le hais point, bien qu'il me répugne de l'avoir pour compagnon d'armes. — Mais penser de réunir cette créature, pure comme
la pensée des anges, à cet homme de sang et de crimes.... mais de jeter l'innocence dans les bras teints de carnage... souillés d'infamie... faire descendre l'opprobre et l'horreur sur la tête d'une sainte... dire à son enfant, à l'être nourri de son lait et de ses baisers : Yoilà ton père ! c'est un brigand, un pillard, un assassin !... Non, cela est impossible! Non, ma mère , je ne le ferai pas ! Tes larmes ni tes prières ne me feront pas commettre une semblable monstruosité!... Cependant elle l'aime, cet homme... elle ne pense qu'à lui... elle n'aspire qu'à le revoir... Quels liens peuvent donc ainsi rattacher la vertu si pure au crime si farouche, un ange à un démon!.,. Ah! si le ciel m'eût accordé un tel bonheur, je ne l'aurais jamais profané. . et mai.itenant encore... j'aimerais son fils avec toute la tendresse d'un père... Mais non, non, elle ne sera jamais à moi !...
Eu ce moment, Toudor relevant la tête, vit venir à lui Sara Michaëla, portant son enfant endormi dans ses bras.
La jeune femme avait son visage penché sur celui de son fils et respirait le doux soufïle de ses lèvres de corail.
— Vous serez donc toujours triste^ ma sœur? lui dit Toudor en l'abordant.
L'enfant s'éveilla, et reconnaissantToudor, il lui tendit les bras. Toudor le prit dans les siens et se mit à le caresser. Un rayon de satisfaction trembla dans les yeux voilés de la jeune femme.
— Yoyez, dit-elle, il vous aime déjà.
Les enfants devinent la bonté par instinct.
Elle s'assit alors , et Toudor se plaça silencieusement auprès d'elle. Le rayon
( àO
qui avait éclairé un instant le visage de Michaëla s'était rapidement éteint, et par un retour naturel, raffliction de son âme était remontée plus sombre sur ses traits, de même que dans les tristes jours, si le soleil se montre un instant, ce n*est que pour faire éclore bientôt une ombre plus désolée. De grosses larmes s'échappaient silencieusement des yeux de Michaëla et roulaient le long de ses joues pâles. L'enfant voyant l'afiliction de sa mère revint apporter son visage inquiet à ses baisers, et lui passa autour du cou ses petites mains caressantes.
— N'est-ce pas, dit-elle , que c'est bien l'image vivante de son père ?
Toudor détourna la tête en soupirant.
— Oh! poursuivit-elle, ne me cachez pas ce qu'il est devenu. Vous le savez !
Au nom du ciel, dites-le-moi!... j'aurai du courage. Peut-être qu'il languit dans un cachot; peut-être.....
Elle ne put achever; mais ses larmes exj)rimaient assez sa pensée. Le bon Toudor lui prit la main et y posa respectueusement ses lèvres.
— Non , lui dit-il ; il vit , vous le reverrez.
— Quoi! vous savez où il est, et vous ne m*en avez rien dit !
— J'ignore en effet son sort, mais il vit assurément; sa mort n'eût pu passer inaperçue.
Un bruit de pas interrompit à ce moment l'entretien. C'était Milosh lui-même qui s*approchait, accompagné d'un étran-
ger d'assez mauvaise mine. Michaêla se leva aussitôt et s'éloigna précipitamment. Le prince était préoccupé d'objets trop importants pour faire attention à cette fuite, ni au trouble de Toudor, mais l'homme qui était avec lui remarqua tout. Il vit la jeune femme retirer sa main de celle de Toudor, et ses traits naturellement sardoniques et peu agréables prirent une expression où la colère était mêlée à la satisfaction qu'inspire l'aspect du mal à une âme dépravée.
Malgré sa fierté, le boyar sentit son regard fléchir sous le premier regard que lui lança cet individu, car il comprit qu'il avait été pénétré par lui.
— Boyar, dit le prince, voici un homme qui se réclame de vous. Le reconnaissezvous ?
Comme le boyar semblait hésiter ,
(a5) l'étranger prit la parole effrontément.
— Je suis un peu vieilli, sans cloute, dit-il; c'est que ma vie a été plus rude que la vôtre, boyar, depuis que nous nous sommes quittés. Je n'ai pas passé ma vie à consoler les femmes et caresser les enfants; je n'ai pas couché dans un bon lit. Au surplus, ce n'a jamais été le fait de Michaïlaki.
— Je t'ai reconnu, Arnaoute, répondit enfin Toudor, que l'insolence du bandit aida à se remettre de son émotion. Es tu venu seul ici ?
— Seul pour le moment, mais mes gens me rejoindront quand je le voudrai , si toutefois le prince s'arrange avec nous.
— Et votre chef, où est-il?
— si Vous voulez parler de Kirdgeali , il n'est plus avec nous ; autrement nous n'aurions jamais d'autre chef que lui.
Mais il a renoncé au monde ; il est allé dans quelque couvent expier ses péchés, et ceux des autres. Ainsi, soyez tranquille, il ne viendra pas.
— Comment! il se' serait fait moine i A-t-il donc oublié qu'il a des devoirs à remplir comme époux et comme père ?
— On trouve aisément des remplaçants pour ces devoirs-là, mais non pour faire pénitence pour vous.
— Eh bien , archiduc , clontinua le bandit après un instant de silence, ferons-nous affaire ensemble? Je n'ai pas de temps à perdre ; si vous ne voulez pas nous employer, nous trouverons de l'occupation ailleurs.
— Qu'en pensez-vous, boyar? demanda Milosh àToudor; puis-je me fier à cet homme?
— S'il n'est pas tout-à-fait honnête homme , c'est au moins un loyal brigand : je crois qu'il tiendra ce qu'il aura promis.
— Bien dit , reprit Michaïlaki. Je suis un brigand, mais je sais tenir mes engagements. Au surplus, je ne trouve pas mauvais que vous preniez vos précautions. Vous conviendrez cependant que si le boyar n'avait pas voulu répondre d^ moi, cela ne m'aurait empéciié nullement de voir tous vos apprêts et de connaître vos projets.
— Puisque tu es si perspicace , dit alors le prince , tu dois comprendre que si je te èèupçontiais quelque mauvais
( ^8) dessein, tu ne repasserais pas la porte de mon château.
— Voilà un langage que j'aime! s'écria le bandit, Kirdgeali n'aurait pas dit mieux. Eh bien, aux conditions que je t'ai demandées, je te servirai et te serai fidèle, prince des Slaves. Tu es digne de commander à des hommes sans peun Ordonne que mes arrhes me soient comptées ; je me tiendrai prêt à t'obéir avec tous mes Arnaoutes et mes Gorals , et nous serons à toi pour le temps convenu. Si le marché te semble bon, nous pourrons ensuite le renouveler.
Quelques instants après , Michaïlaki quitta le château , emportant les deux sacs d'or qui servaient de sceau à son traité avec l'archiduc.
— Ah î ah 1 se dit-il ; le boyar est un
( '^9 ) honhime de parole :'il entoiii^è la femme et l'enfant de Kirdgeali d'une protection vraiment fort tendre. Passe encore pour l'enfant; mais pour ce qui est de la femme, je crois que le pénitent , tout pénitent qu'il soit, ne s'en accommoderait guère. , Par le diable! il semble que la jeune veuve se laisse assez doucement consoler! On traite le pauvre homme tout-à-fait comme un mort; mais patience! je tâcherai d'y veiller. Ah ! Kirdgeali , tu aurais beau chercher, tu ne trouverais nulle part autant de fidélité et d'affection que parmi nous. Tu nous a méprisés; toi aussi sans doute, tu nous appelles brigands. Brigands! soit! mais nous ne t'avons jamais trahi comme les Boulgares l'ont fait; comme le font peut-être ta femme et ton ami. Sans nous vanter, nous valons mieux qu'eux.
Tandis que l'Arnaoute cheminait vers
les montagnes en faisant ces réflexions, et que Milosh se félicitait d'avoir recruté des gens bien au fait de la guerre et dont la conscience ne le regardait pas; Toudor, resté seul, tâchait de se calmer.
Malgré lui, de vagues et lointains espoirs s'étaient par instant glissés dans son âme, et maintenant l'ombre de Kirdgeali était venue les faire évanouir. Il avait comme un pressentiment qu'il le verrait bientôt reparaître. Michaïlaki élait toujours comme le précurseur de Kirdgeali; on eût dit que les destinées de ces deux hommes, qui cependant se ressemblaient si peu, se trouvaient liées par des rapports mystérieux indépendants de leur volonté.
Le nom de Kirdgeali tintait toujours à l'oreille de Toudor. Le vertueux jeune homme s'efibrçait en vain de se résigner de nouveau à son irrévocable malheur, et de se réjouir de ce que l'époux de Michaëla, de son idole, pût redevenir
digne d'elle par le repentir. Mais qu'il est difficile , même au cœur le plus généreux, d'atteindre à ce sublime degré d'abnégation en présence de l'objet de son culte !
Pour Michaëla, elle n'avait pas même regardé quels étaient les personnes qui avaient interrompu son entretien avec Toudor : elle n'avait rien su de l'apparition de Michaïlaki au château. Sans se fier entièrement à l'assurance que lui avait donnée Toudor, elle avait retrouvé un peu d'espérance , sinon de sérénité ; car le mot qui répond au souhait que nous formons a le don de convaincre, lors même qu'il n'était qu'une simple consolation. Elle se berçait elle-même en répétant : Oui, il est vivant! mon fils ne sera point orphelin !
De sinistres présages annonçaient
chaque jour aux habitants de la Servie
de redoutables et sanglants événements.
On avait vu de vastes nuées de corbeaux
quitter les hauteurs de Roudnick, et iio 3
des troupes de vautours traverser la Drawa, pour venir s'abattre sur les terres basses. Tandis que ces sombres convives de la mort envahissaient la plaine , les aigles des Balkans venaient planer audessus d'eux, et remplissaient les airs de leurs cris féroces. Les chevaux ne paissaient plus tranquillement dans les prairies. On les voyait, saisis d'une inquiétude farouche et inconnue , tendre leurs naseaux au vent , hennir, frapper le sol de leurs sabots 5 et, réunis par troupes, échevelés et ardents , galoper au travers des pâturages. Des meutes de chiens avaient même quitté les traces du gibier qu'ils poursuivaient, pour s'élancer sur des Musulmans. Que prouvaient tous ces présages , si ce n'est une guerre prochaine?
Les moines de Monténégro entretenaient cette préoccupation belliqueuse
et fomentaient lenthousiasme. Déjà on commençait à s'impatienter, à s'irriter même contre \ homme des Slaves, contre le favori du peuple. On l'accusait de temporiser, de laisser échapper l'occasion, ce Si nous ne prenons pas les armes, » disait- on , les Turcs s'éveilleront de » leur apathie et tomberont sur nous )) les premiers. Qu'attend donc notre » prince? N'est-il pas las, comme nous, » de voir ces brigands infidèles souiller » de leur présence la terre de noire pays?»
Mais à tous les reproches, à toutes les interrogations des siens, Milosh ne répondait rien, sinon: que le moment n'était pas encore venu. Cependant il était fier de commander à un peuple aussi impatient de secouer le joug.
Le dimanche des Rameaux, une foule immense de fidèles s'était rendue à Ta-
kow, pour célébrer l'anniversaire de l'entrée du Christ dans la cité de Dieu. Takow n'est qu'un petit bourg de peu d'importance, et qui n'a rien de remarquable aux yeux; mais son nom est en honneur parmi les Slaves , à cause de la miraculeuse image de Sauveur que possède sa modeste église.
Dès le matin, Taffluence des pèlerins venus des diverses contrées remplissait le cimetière et les alentours du temple. Les religieux distribuaient des rameaux bénits, et chacun se pourvoyait de cierges, de saintes images, de rosaires et d'ex-voto. Les riches portaient l'aumône aux mendiants et aux souffreteux, en leur demandant le secours de leurs prières. Un pieux sentiment de fraternité animait et unissait cette foule composée d'éléments si variés, et d'ordinaire si opposés à la paix et au calme. Les portes de leglise
(37 ) s'ouvrirent, et la foule se déversa lentement et sans tumulte dans Tenceinle sacrée. Les cierges peints et dorés qui garnissaient l'autel furent allumés , et formèrent comme deux pyramides de feux aux flancs du tabernacle, au-dessus duquel l'ostensoir ctincelait en glorieux rayons d'or. Les faces bienheureuses des saints et des chérubins semblèrent s'animer à cette lumière vermeille, el sourire à la dévotion des fidèles. Les pénitents agenouillés, ou prosternés sur le pavé, donnaient l'exemple de la ferveur et de l'humililé chréiiennes. Au bruit de l'airain sacré qui jette l'âme dans le recueillement, aux vapeurs de l'encens élancées vers le ciel, le service divin commença. Le prêtre chanta la messe en langue slave, et le peuple répéta en chœur les saintes antiphonies.
Le prince Milosh était là , confondu
dans la foule, comme un chef populaire, et comme un vrai chrétien. Quelques boyars moldaves l'avaient accompagné ; mais Toiîdor était resté à Roudnick poiir commander la garnison en l'absence de l'archiduc.
Milosh se réjouit en son cœur à la vue de la ferveur religieuse dont tout le peuple était embrasé. Il savait qu'il n'est pas de meilleurs patriotes et de soldats plus intrépides que ceux que la foi anime. Il parcourut du regard la troupe des pèlerins, espérant peut-être retrouver parmi eux le visage connu d'un de ses anciens compagnons d'armes ^ ramené en ces lieux par le besoin de revoir sa patrie; mais ses yeux ne rencontrèrent que des traits ignorés.
Un de ces hommes fixa cependant son attention, comme il fixait l'attention de
( 39 ) quiconque le regardait» Il était d*une stature élevée , et qui se dessinait gracieuse encore sous les plis grossiers du manteau de pèlerin où elle était courbée. Son visage qu'ombrageait Thumble capuchon, paraissait amaigri par les austérités et par les luttes de la conscience ; l'empreinte des passions éteintes subsistait daus ses yeux caves et sur ses lèvres livides. Mais son regard hautain et menaçant n'était pas en harmonie avec sa tête humblement baissée; il y avait de l'orgueil dans sa pénitence, et le vieil homme n'était pas entièrement effacé dans le pécheur repentant. Que Dieu le console dans ses peines ! Les hommes n'approchaient qu'avec une espèce de terreur le pèlerin Jioir; car, en dépit de sa dévotion, il perçait dans sa physionomie quelque chose de sinistre et de saisissant, comme si l'on se trouvait en face de l'esprit malin.
Après la messe , la foule s'écoula lentement hors de l'église, et se rassembla de nouveau par groupes dans le cimetière. Une grande préoccupation s'était emparée de tout le monde, et l'on était dans l'attente de quelque incident frappant. Les moines et les boyars parcouraient l'enceinte , et tantôt échangeaient quelques mots à voix basse, tantôt dans une conversation animée entretenaient les personnes qui se groupaient autour d'eux.
Soudain le prince Milosh, qui, après l'office divin, était entré avec les prêtres dans la sacristie, reparut, tenant l'étendard servien déployé, et du haut du perron sacré il cria d'une voix tonnante :
— Serviens , la guerre est déclarée à nos tyrans. Aux armes ! liberté 1 guerre à mort aux infidèles !
Ces mots magiques furent comme une étincelle qui détermina une immense explosion. Le peuple y répondit en les répétant par salves furieuses, et en un instant cette foule qui naguère conservait toute l'apparence d'une sécuritéprofonde, d'une paix inaltérable , fut changée en troupe armée. Les sabres et les coutelas furent dégainés pour saluer l'étendard national. L'élan fut unanime. On n'entendit que ce cri : Mort aux tyrans ! mort aux Musulmans !
A cet appel guerrier, une mâle fierté brilla sur la figure du pèlerin noir, il s'approcha du prince. Son maintien s'était redressé, et une belliqueuse assurance avait ranimé ses traits.
— .Hospodar de Servie, dit-il, je ne suis pas né en ce pays; je suis Slave cependant, et la cause de mes frères est
la mienne. J'ai fait la guerre ; mon bras est encore fort. Les vœux de pénitent que je dois accomplir ne me défendent pas de verser mon sang pour la religion et la liberté. Qu'il me soit permis de combattre dans vos rangs.
— Sois le bien-venu , répondit Milosh.
Les vrais Serviens sont ceux qui combattent les infidèles.
Il tendit la main à l'étranger, qui reçut cette marque de haute condescendance sans nulle confusion, et presque comme si elle eût été dans les privilèges de son rang. Rejetant son manteau de bure, le pèlerin apparut alors en costume militaire de la Boulgarie. Un splendide yatagan pendait à son côté, et sa large ceinture laissait passer les pommeaux de deux pistolets et le manche d'un poignard damasquinés en or rehaussé de
pierreries. Un montagnard lui amena un cheval équipé comme pour la gurrre.
L'élranger mit un kolpack sur sa tcte et jeta une bourka sur ses épaules ; puis s'élançant en selle, il essaya son cheval, soit qu'il se laissât aller au plaisir d'un exercice dont il avait été longuement privé , soit qu'il voulût donner quelque échantillon de ses talents guerriers. Après avoir manœuvré quelques instants , il fit faire volte-face à son cheval, et l'arrêta sur place en face du prince, qui, charmé de l'adresse et de la prestance de ce nouveau frère d'armes, se rapprocha de lui , et lui demanda sous quel nom il était
connu.
— Je ne suis plus que le pèlerin noir, répondit tristement le cavalier, dont le visage reprit aussitôt une expression douloureuse qui désavouait étrangement
l'accès de gaieté militaire auquel il venait de se livrer.
La foule se pressait à Tentour, pour contempler ce mystérieux auxiliaire , qu'elle n'était pas éloignée maintenant de reconnaître pour un envoyé céleste.
Comme, à l'époque d'une débâcle subite, les eaux furieuses du fleuve charrient les glaces retenues long-temps par la gelée, et qui, libres maintenant , tourbillonnent, écument, s'entassent et descendent en mugissant leur pente naturelle; de même, les habitants de la Servie, ployés long-temps sous le joug de l'oppression , se devançaient les uns les autres, accouraient de toutes parts, pour se porter en foule contre leur ennemi commun. L'étendard national guidait l'armée patriote; marchaient ensuite Mi-
losh , et près de lui le pèlerin noir. Milosh montait un cheval blanc ; celui du pèlerin était noir comme la nuit. Le regard de Milosh rayonnait joyeusement, comme celui d*un homme dont la conscience est pure et qui a toujours suivi la route du devoir; le visage de son compagnon était sombre comme celui du pécheur à qui la grandeur de ses crimes fait douter de la miséricorde divine. I/enceinte de Takow redevint solitaire et silencieuse; l'église seule continua d'ouïr les voix des moines, répétant les hymnes sacrées, et priant pour le succès Ce la sainte entreprise où s'engageaient leurs frères.
L'insurrection gagna rapidement tout le pays. Tous les Serviens, sans distinction d'âge ni de sexe, coopérèrent à l'expulsion des usurpateurs Pas un bras, pas un cœur ne resta oisif. Chacun s'empressait d'apporter son offrande sanglante
à la liberté nationale, en être le martyr ou le vengeur. Tandis que les hommes capables de porter les armes , conduits par Milosh et le pèlerin, écrasaient ou refoulaient devant eux les bandes de spahis et de janissaires; les vieillards, les femmes et les enfants servaient de guides et d'éclaireurs , préparaient et portaient aux guerriers des vivres et des munitions. C'est que pour les enfants des races slaves , l'épi ihè te de lâche est pire que la mort. Malheur à celui qui ne se rendrait pas à l'appel des armes sonnant pour une guerre nationale !
Bientôt toutes les villes , les bourgades et les habitations de la Servie s'étaient dépeuplés; mais en revanche, les montagnes et les forets étaient pleines d'hôtes inaccoutumés. Tous les travaux ruraux ou domestiques étaient négligés, oubliés. Il n'y avait plus qu'un seul besoin, celui
de la vengeance. Quand l'insurrection éclata^ les Turcs étaient bien équipés, fournis d'armes, de munitions et d'argent, retranchés dans les forts et les campements; cependant nulle part ils ne tinrent têle à des troupes mal organisées, mais déterminées à ne point reculer. Les Turcs n'étaient que des esclaves soudoyés ; les Serviens se battaient pour leur propre cause : les Serviens furent partout vainqueurs. Les peuples slaves applaudirent à leurs triomphes ainsi qu'aux succès de leur chef; leurs vœux unanimes, en adressant leurs prières au Seigneur, furent de leur accorder les mêmes faveurs en leur envoyant un chef intrépide et fidèle comme Milosh le Slave.
Le boyar Toudor avait été chargé de tenir le château de Pioudnick; poste important, destiné à servir à la fois de place
d'armes et de refuge. Il se montra pendant toute cette campagne guerrier aussi expérimenté que vaillant. Il était au fait de tous les mouvements des Turcs , et faisait de fréquentes sorties, soit pour seconder, soit pour protéger les mouvements des Serviens. Toutes ses expéditions furent couronnées par le succès.
Toudor s'instruisait ainsi à devenir le Milosh des Moldaves.
Sara Michaëla , indifférente à tout ce mouvement de guerre qui bruissait autour d'elle, vivait de l'espérance qu'elle avait puisée dans les paroles de Toudor. Chaque jour elle attendait son époux, et toujours trompée dans son attente, elle pleurait sa déception et se résignait à espérer de nouveau. Elle était pale toujours, mais sur sa pâleur fleurissait une pensée d'avenir ; semblable à la jeune primevère, quand elle perce de son
( 49 ) front souriant la neige que n'ont pu fondre encore les pâles soleils des premiers jours du printemps. Le regard de la jeune femme ne demeurait plus incessamment incliné vers la terre : il avait encore dans le monde un objet à chercher, et il ressemblait, sous son voile humide, au rayon matinal luttant avec les vapeurs nocturnes. Souvent Michaëla cherchait Toudor pour le questionner; mais celui-ci 1 évitait constamment, soit qu'il n'eût point de réponse satisfaisante à lui faire, soit qu'il voulût s'épargner à lui-même des tourments et des tentations inutiles.
A tous les courriers qui arrivaient au château , Michaëla répétait le nom de Kirdgeali ; mais aucun n'avait entendu parler récemment de ce chef célèbre:
aucun ne l'avait vu»