II
Le jour môme Sara Michaëla avait repris son air serein; elle joua avec son enfant et s'entretint long-temps avec le père Athanase. Ses propos , quoique singuliers et coupés, étaient parfaitement lucides et expressifs. Dans ses yeux brillait une joie secrète — comme si une voix intime l'eût avertie d'un bonheur inattendu. Zoulma fit part de cette observation au sérasquier; car elle ne doutait pas que la joie de sa maîtresse ne fût de bon augure — qu'elle ne brillât comme un avertissement du ciel. Le sérasquier aussi sourit d'aise à cette nouvelle, ^et se rendit au camp le cœur soulagé.
Hors la ville , à droite, étaient postées les kourègnes des Zaporogues. Leur contenance audacieuse et la hauteur de leurs regards les désignaient vraiment
pour les descendants des anciens Kosaques du temps des Ratory et des Sigismonds , et leilr chef ressemblait à I immortel Konassewitcli. L'aile gauche était composée des fidèles spahis et des insouciants Albanais, qui se ballent pour quiconque les paie — qu'il soit Turc ou chrétien , il n'importe.
Les janissaires formaient le corps de bataille et protégeaient l'artillerie ; car si le janissaire ne connaissait pas d'égal en fait de licence et de brigandage , il n'en était pas moins le plus ferme appui de la puissance ottomane.
Mehemed , après avoir parcouru les rangs, se retira sur un mamelon afin de diriger les mouvements.
Pendant quelque temps il n'apparut rien dans la plaine — enfin quelques ca-
valiers parurent dans le lointain , courant à bride abattue ; c'étaient les courriers d'Abdallah. Ils reconnurent de loin le sérasquier et vinrent à lui.
— L'ennemi est sur nos talons.
— Est-il en nombre?
— Non , il n'a que de la cavalerie. Il vient d'enlever un de nos avant-postes, mais l'un des nôtres qui est parvenu à s'échapper, assure que le détachement qui s'avance n'est pas considérable — c'est Rirdgeali qui le commande — Yordaki le suit , mais à forte distance.
Le sérasquier dit bien haut :
— Cent sacs d'or et deux de mes meilleurs chevaux à qui prendra Kirdgealî vif! — Mais celui qui le tuera... il fit un
( •i»9 ) geste expressif et finit m(Mitalemont sa phrase... Malheur à lui. dans cette vie et clans l'autre.
11 expédia les courriers vers Abdallah pour lui ordonner de se rej^lier sur la ville 5 et fit en même temps avancer les spahis avec un corps de janissaires pour couvrir sa retraite. Lui-même il resta à la tête de ses Albanais qui formaient le corps de réserve.
Les colonnes qui avaient reçu l'ordre de se porter en avant s'étaient à peine ébranlées pour exécuter ce mouvement , que déjà le détachement d'Abdallah, forcé par l'impétueuse attaque de Kirdgeali , au lieu de se retirer au pas, se jeta en plein galop et pêle-mêle avec les Arnaoutes qui le sabraient, au milieu des rangs serrés qui s'avançaient pour le soutenir. La ligne des janissaires se rompit sous ce
choc imprévu, et, entraînée par les fuyards, compléta bien lot le desordre. Les hurlements des vainqueurs qui chassaient devant eux les groupes débandés, augmentaient encore l'épouvante ; et les féroces Arnaoules avec Kirdgeali à leur tête faisaient un large carnage sans que rien résistât à leur charge triomphante.
Du haut de la colline Mehemed aperçut la confusion qui gagnait tous les rangs, et aussi la trouée qu'y faisaient les assaillants : ils avaient déjà pénétré jusqu'au centre. - 11 y reconnut Kirdgeali, qui, monté sur un cheval des plus ardents, décimait ses fidèles spahis, se lançant à droite et à gauche— Son sabre, pareil à l'épée flamboyante, fauchait une sanglante moisson d(^ tètes et de bras; — sa bourka flottait comme un étendard victorieux, scrvaiil de sigin» du ralliement à la troupe destructrice qui le sui
( 39' ) vaît. Les spahis | cédaient sur tous les points et fuyaient dans tous les sens.
Les Arnaoutes, que rien ne ralentissait, arrivèrent alors sur le gros des janissaires. Un feu roulant et terrible les accueillit, et couvrit la plaine d'une fumée noire qui déroba aux regards cet épisode de la bataille. Quand le feu se ralentit et que la fumée s'essuya, on vit la ligne des janissaires défoncée et les Arnaoutes en marche vers Yassi !
— A moi ! criait Kirdgealî ; — - à moi ! en avant ! à la ville !
D'un œil expérimenté, le sérasquier compta le petit nombre d'hommes qui composaient la troupe de Kirdgeali; — il vit l'affreux échec des siens qui les avait étourdis pour un instant; mais il vit aussi que rien ne pouvait sauver l'impétueux peloton qui s'aventurait si loin.
( 392 ) — Malheureux! s'ccria-l-il , il court à sa ruine.
H aurait maintenant sacrifié tous ses biens pour pouvoir sauver KirdgeaK et le prendre vivant.
Mehemed donna ordre de diriger sur les Arnaoutes le feu de ses batteries. La mitraille renversa plusieurs cavaliers, et ralentit instantanément leur marche.
En même temps les kourègnes des Zaporognes les chargèrent par le flanc en poussant de longs houra !
if.Kirdgeali avait reconnu à l'instant le vainqueur de Skoulany.
- A mon tour maintenant ! s'élait-il écrié ; et faisant changer le front à sa troupe, il avait poussé contre les Zapo-
( 393 ) rogues et était allé au devant de l'attaque.
Les deux chefs chargèrent à la têle de leurs es^cadrons et se rencontrèrent les premiers. Leurs sabres se croisèrent — et presque aussitôt le bras droit de l'altaman, dont le sangjaillit abondamment, laissa tomber le sien— mais saisissant de la main gauche son pistolet, il le tira à bout portant; Kirdgeali chancela sur la selle et glissa en bas du cheval. Les Zaporogues et les Arnaoutes se jetèrent en aveugles les uns contre les autres, sabrant au hasard tout ce qu'ils rencontraient; mais les vaillants compagnons de Kirdgeali , ayant vu tomber leur chef, avaient molli dans leur résistance; — on en vit quelques uns se sauver à travers la plaine — et bientôt la petite troupe dispersée fut chassée au loin par les redoutables Zaporogues.
{ 394 ) Mehemed n'avait rien vu depuis l'instant où les deux troupes s'étaient abordées ; il lança aussitôt son cheval pour se rendre sur les lieux, mais il n'arriva que pour voir Kirdgeali baigné dans son sang et étendu sur la terre presque sans mouvement. Il le souleva lui-même.
Kirdgeali le reconnut et lui dit :
— Sérasquier... que ta vengeance s'abatte sur moi... Ne cherche pas Yordaki... il n'est pas de cette expédition.
Le sérasquier ne répondit rien à ses paroles ; il connaissait trop bien les sentiments élevés de Kirdgeali, pour ne pas les respecter même dans le faux avis qu'il pouvait lui donner; il fil transporter le blessé jusqu'au château. — Oubliant la victoire que venaient de remporter ses troupes , il ne songeait qu'à son prisonnier.— Son âme était déchirée par les
cruelles alternatives de la crainte et de l'espérance.
On déposa le blessé sur un sofa. Le père Alhanase voulut mettre le premier appareil, il écarta son habit — trouva au cou du malade une chaîne d'or, portant
une bague précieuse sur sa poitrine,
un mouchoir brodé, ancien don de sa bien-aimée — plus, une image de la sainte Vierge. Kirdgeali restait toujours privé de sentiments. Sa blessure se trouvait à deux doigts du cœur. — Le moine suça la plaie. — Kirdgeali ouvrit les yeux.
— Mon père !... dit-il. Puis s'adressant au sérasquier : Pardonne-moi 1... Où est mon ange!... que je la voie encore une fois...
On satisfit à sa demande. Dès qu'elle fut entrée, elle se jeta au cou de son époux.
— Pardonne-moi... mon ange... je suis un grand coupable... je l'ai fait bien du mal....*
— Mon époux! mon bien-aimé! non, tu n'es pas coupable, mon cœur t'adore comme louioursî...
— Que Dieu te bénisse!... je t'ai préféré à tout... pendant ma vie... elje t'aime en mourant autant
êj
Le père Athanase avait beau leur recommander de se calmer. L'enfant aussi se cramponnait au bras du mourant, en criant: Papa! papa!...
Kirdgeali ramassa ses forces expirantes :
— Mon enfant... ma bion-aimée... mon p'Te... Mebcm(*d... pardonnez -moi!...
Mon Dieu, pardonne-moi!
( 397 ) Disant ces mois, il expira.
Sara Michaëla avait recouvré lout son esprit.
— Mon père! lu es là!... pardonne à la fille!... et elle se jeta sur le corps inanimé de son époux — mais son souffle ne pouvait rendre la vie au cadavre. Elle plia ses mains... on la crut un instant dans une extase religieuse... Elle poussa un cri perçant, douloureux, attira son
enfant sur son sein et tomba morte à
côté du cadavre de son époux.
Le père Allianase se jeta à genoux.
Mehemed prit l'enfant dans ses bras.
Dans ce moment de deuil , Hadgi Achmet et Neczaï entrèrent dans la chambre.
Mehemed , sans prononcer un mot, leur montra les deux cadavres.
L'attaman pâlit et rougit en apercevant la poitrine découverte de Rirdgeali.
— Je suis vengé, dit-il; — voici l'image de la sainte Vierge de Poczajow, dont l'assassin dépouilla le corps de mon ami Tétera.
Comme s'il venait d'être réveillé d'un songe , le père Alhanase s'avança brusquement, et s'écria en déchirant son habit :
— Là! Neczaï! frappe là ! — et montrant sa poitrine. — C'est moi qui suis le prince Ywandgi , l'assassin de Tétera. — Kirdgcali était mon fds. — Tu as tué rinnocent — tu n'épargneras pas le criininel!
( 399 ) L'altaman le regarda d'un air farouche, puis lui montrant le cadavre :
— Voilà ton châtiment, dit- il; et il sortit sans se détourner.
Le moine se jeta de nouveau à genoux, et d'une voix lamentable, mais remplie de contrition , s accusant tout haut , adressa une fervente prière au Dieu sévère et miséricordieux.
— Juge suprême! Dieu juste et clément! pardonne à deux êtres que mon crime a poussés dans le chemin de l'iniquité. Seigneur ! frappe ma tête coupable en expiation de leurs péchés. Ne punis pas le tîls pour les crimes du père !
Mehemed — témoin de cette scène déchirante — serrait convulsivement l'en-
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fant sur son sein; le vieux Achmet lui dit :
— Il était écrit au livre du destin que telle serait leur fin. Dieu seul est grand !
fin;