‹ KirdgealiChapitre 10 sur 11 · MU II · texte numérisé non relu

MU II

Kirdgeali apprit par ses affidés qucYor-

daki était parvenu à rallier un nombre assez considérable de volontaires, et qu'il avait établi son quartier-général au monastèro d'Argis. Il partit donc dans celte direction, prenant les bois et les sentiers détournés , pour éviter les détachements de spahis qui battaient le pays. Il restait depuis trois jours en route, et venait de passer dans le voisinage de Hrazgrada, de sinistre souvenir — dont l'aspect toujours désolé lui avait causé une poignante émotion , et avait rouvert ses anciennes blessures — lorsque son attention lut heureusement détournée par un roulement redoublé de mousqueterie. Il courut aussitôt dans la direction où le bruit se faisait entendre, et vit deux tioupes de cavalerie escarmouchant sur la lisière du bois : c'étaient des Arnaoutes et des spahis. Ceux-ci se trouvaient en force, et, maîtres delà plaine, ils cherchaient, en resserrant leurs lignes de tirailleurs, à acculer

leurs ennemis contre le bois, pour les écraser alors sous un choc auquel ils ne pourraient opposer aucun élan. Les Arnaoutes, au contraire, tout en gardant bonne contenance, semblaient décidés à la retraite plutôt qu'à l'attaque.

11 n*est pas pour un soldat de stimulant plus actif que la vue du combat.

Par un mouvement instinctif, Kirdgeali mettant les éperons au ventre de son cheval , et coupant à travers champs , piqua droit vers le champ du combat. Sa course rapide ne laissait pas aux combattants la faculté de distinguer les couleurs du cavalier; on ne pouvait préjuger le parti dans lequel il venait se ranger. Mais le doute fut bientôt éclairci — le premier spahis qui se trouva à sa portée roula par terre, frappé par la balle de Kirdgeali — un autre chercha à lui barrer le chemin.—Kirdgeali fit faire à son cheval un

mouvement subît à gauche , et du revers de son sabre fit voler la tête du téméraire. Les cris « d'Allah ! Allah ! » retentirent dans la plaine, et les spahis furieux vinrent tous à la fois pour tomber sur l'inconnu — mais il était déjà au milieu des siens qui le saluèrent d'un cri de joie, et de son nom , si fatal aux Bissourmans.

— En avant ! suivez-moi î répondit le guerrier; et il s'élança sur les spahis.

Une ardeur subite avait rallumé le sang des Arnaoutes.

— En avant ! Kirdgeali! en avant!

Les combattants croisèrent bientôt le fer, et cessant d'échanger de ces coups de feu à distance dont se compose la guerre des poltrons, ils s'entre-brûlèrent

la moustache à la flamme de leurs pistolets. On se colleta de front et d'homme à homme; mais les spahis ne tardèrent pas à faiblir. La véhémente intervention de Kirdgeali , qui avait ranimé les Arnaoutes , avait produit un effet contraire dans les rangs opposés. La panique se mit parmi les Turcs. Déjà ce n'était plus Allah! qu'ils criaient — mais « Aman!

Aman! » et s'éparpillant dans la plaine, ils s'enfuyaient de toute la vitesse de leurs chevaux. Les Arnaoutesleur firent bonne chasse, et leur taillèrent de vigoureuses croupières. Les chevaux de ceux-ci étaient beaucoup plus frais , de façon qu'il n'échappa qu'un très petit nombre de spahis , qui couraient dans la plaine comme des moutons frappés de vertige, Ils eussent été exterminés jusqu'au dernier, si Kirdgeali n'eût fait sonner le rappel.

— Qu'on les laisse! s'écria-l-il — je

veux qu'ils porlent de mes nouvellos à Mchcmed.

En prononçant ces mots , un sourire de satisfaction effleura ses lèvres. — Au moins, se disait-il, j'ai marqué mon retour parmi les miens!

Il se redressa, prit cet aïr imposant qui lui était devenu familier, commanda aux Arnaoutes do se saisir des chevaux des spahis qui couraient à travers les champs, fit ramasser le butin , et rangea la troupe pour se remettre en marche. Personne ne l'en avait proclamé le chef — et cependant aucun des soldats n'avait hésité un instant à exécuter chacun de ses ordres. L'ancien capitaine, devenu son lieutenant de la même façon, c'est-à-dire facilement, et sans peut être s'en rendre compte , s'empressait le premier à lui obéir, et veillait à ce que chacun en fît

autant. C'est que Rirdgeali leur avait prouvé, et de reste, qu'il était fait pour commauder.

Le soleil s'inclinait vers la terre au moment où Rirdgeali, à la tête de sa troupe victorieuse, arriva en vue du monastère d'Argis. On voyait le sommet du rocher couronné des vieuxbastions, et les masses imposantes du monastère se dessinant d'un ton tranchant et hardi sur le fond transparent du ciel. Le soleil couchant se mirait sur le toit doré de l'église, et en détachait de longs et splendides reflets. A gauche, les lames d'argent de l'impétueuse Oltan glissaient en frémissant sur leur lit de rocher. Plus loin , vers l'ouest, se montrait la chaîne gigantesque des Karpates. — Au devant, comme un fort détaché, se présentait une montagne isolée , hérissée de blocs immenses de granit; — c'était le tombeau des Bran-

kowans, où fut naguère la demeure du boyar. Un peu vers la droite , une bande d*un vert clair serpentait en s'enfonçant au milieu des rocs sourcilleux qui gardent le défilé de la Tour rouge , et marquent la frontière de la Transylvanie.

A l'aspect de cette contrée , un monde de souvenirs s'évoqua à l'esprit de Kirdgeali. Mille tableaux rapides se succédèrent. . . et passèrent. . . sans qu'aucun s'arrêtât devant la glace intime de la répétition, qui n'en saisit que le vain reflet. Ici — pour la première fois, il avait aperçu le monastère, en venant par le chemin de Kampo-Loungi, quand il conduisait à l'autel l'épouse que son cœur avait choisie. Là — vers la demeure des Brankowans , le ciel l'avait comblé de ses bénédictions!...

— Ëudoxie! Toudor! secria-t-il, où

êtes-vous?... Ici — touché par le repentir, je me séparai du fidèle Michaïlaki — là — plus loin, quand je revenais vainqueur de Slatina , j'ai rencontré Mehemed. — C'est sur le tombeau des hospodars que mon premier malheur me fut annoncé — j'y vis expirer mon cheval noir, le compagnon des beaux jours de ma jeunesse!... Et ce fut dans le saint monastère que Dieu toucha mon âme de sa grâce suprême; qu'il me versa le baume de sa miséricorde, et qu'il me permit de pleurer...

Attendri, ému, il promenait ses regards autour de lui, comme s'il eût voulu relire tout son passé — et trouver dans la rude expérience de sa vie une nouvelle assurance des vérités religieuses.

Alors, les paroles du père Athanase résonnèrent à son oreille — l'àme de

( 369 ) Kiid^eali s'ouvrit de nouveau à ces paroles de consolation et de paix. Une tendre reconnaissance, une soumission toute d'amour, semblaient l'attacher aux pieds du moine par un lien mystérieux et irréfragable. Oh! qu'il aurait voulu passer le reste de ses jours sous le même toit que le vieillard! Qu'il aurait voulu renaître de nouveau... plus comme guerrier — mais comme époux , comme fds, comme père !...

A son entrée au monastère, Yordaki le salua en frère; le père Engrène le reçut comme un père reçoit un fils dont il avait pleuré la mort. Ses anciens compagnons d'armes ne se possédaient pas de joie en le voyant sauvé. Les Moldaves mêmes, instruits maintenant qu'ils étaient, qu'au lieu d'avoir été l'auteur de la fin tragique de leur Toudor, Kirdgeali eût voulu le défendre au péril de sa

vie, les Moldaves mêmes s'empressaient de lui témoigner leur joie de le revoir au milieu d'eux.

Une vérité nouvelle frappa alors l'esprit de Kirdgeali : lui, qui pensait toujours que, pour commander aux hommes, il ne fallait que semer l'épouvante — que le courage et l'ambition faisaient courber les masses — il voyait maintenant qu'on obtient bien davantage en se faisant aimer.

Pénétré d'amour, il entra à l'église où il avait prêté le serment d'aimer. A côté de l'autel, il vit un marbre fraîchement posé sur un tombeau, avec cette épi-* taphe :

Ci-gît Eudoxie lille des Brankowans,

luère de Toudor.

Chrétiens , priez pour eux !

( 37. ) Il s'agenouilla , cl pri;t.

Il fut averti bientôt qu'on l'attendait chez h; supérieur pour tenir un conseil de guerre.

Il fît part alors à ses aonis de tout ce qui lui était arrivé du jour où il s'était séparé de Yordaki. Celui-là l'invita à partager avec lui le commande^ient. -: ,

— - Dieu, qui t'a délivré des mains de tes ennemis, ajouta-t-il, se servira de ton bras pour les exterminer.

Puis Yordaki exposa l'urgence d'une âUaque contre Yassi.

— j^Des avis certains , dit-il, m'ont informé que le sérasquier ne se tient nullecnent sur ses gardes — que l'armée turque est éparpillée dans le pays — et

( 372 ) qu'on peut sui preudre Yassi sans trouver de résistance sérieuse.

Quand il eut fini, Kirdgeali dit à son tour qu'il fallait se méfier d'un pareil avis, qui n'était peut-être qu'une embûche. '

•T — Il se peut, continua-t-il, que la ville de Yassi ne soit pas suffisamment gardée pour le moment — mais vous savez aussi combien le grand visir tient à s'emparer de la personne de Yordaki, qu'il regarde avec justice comme un formidable adversaire. D'ailleurs, je répélerai ici ce que dans le temps m'avait fait observer Yordaki : la cause que nous avons embrassée est trop sacrée pour qu'il nous soit permis de la risquer en hasardant un coup de main.

Cependant, la possession de Yassi ne serait pas à dédaigner, si l'avis était

- ( 373 ) fondé, l.aisse-moi , Yordaki , lonlcr sonl celte entreprise ; je ne prendrai que quelques escadrons avec moi. — A tout événement, l'avenir des peuples slaves ne sera pas compromis, avant que lu ne puisses l'asseoir sur des bases plus solides.

— Soit! répondit Yordaki. Va ! et je le suivrai de près.

Le conseil se sépara, et la troupe reçut l'ordre de se tenir prête pour le lendemain malin. Rirdgeali se dit en luimême : Dans qiielques jours, je serai près de mon ange, et nous ne nous quitterons plus.

Le pressentiment ne le trompa point.

Cinq jours étaient passés depuis que Kirdgeali s^était sauvé de sa prison. On déterra le trésor, qui alla rejoindre les richesses du sérasquier; le janissaire blessé par Kirdgeali était mort de sa

( 376 ) blessure ; h s autres restaient cachés. Hadgi Achmet, ainsi queTattamanNcczaï, recurent Tordre d'aller châtier les Moldaves, qui n'avaient pas eu le courage de secouer le joug du Padishah; de sorte que Mehemed se trouva tout seul en présence de ses chagrins. L'arrivée de sa fille, qu'un hasard lui avait rendue, avait pour un instant dissipé le nuage de tristesse qui obscurcissait sa vie — un inslanl même, un doux espoir avait visité le cœur paternel — car les caresses qu'elle prodiguait à son enfant, et le regard serein qu'elle promenait autour d'elle, semblaient promettre une guérison prochaine; mais bientôt ces bons symptômes disparurent, et de nouveau elle retomba dans cet état d'inertie, de torpeur, qui caractérisait son aliénation mentale avant l'arrivée de Kirdgeali dans la prison de Yassi. Mehemed fit venir des médecins — il semait l'or à pleines mains —

et que neùt-il pas donné pour que son enfant fut guéri! Les derviches, soumis à ses désirs, invoquaient l'assistanee du Prophète. Les secours spirituels étaient aussi vains que ceux de l'art. Il apprit alors qu'un moine chrétien, jouissant parmi ses coreligionnaires de la réputation d'un saint, était arrivé récemment de la Bessarabie au monastère de lassi. Le zélé sectateur d'Allah étouffa la haine fanatique qu'il portait aux Giaours, et il fit inviter le moine à venir au château. Le père Athanase, car c'était lui , s'y rendit àl'instant. Présenté au sérasquier, il ne lui cacha pas qu'il était venu de KischeniefF dans l'intention de demander la grâce de Kirdgeali; il promit du i^ste de ne négli ger ni soins ni prières pour hâter la guérison de la fille du pacha.

Dès que Sara Michaëla eut aperçu le moine , elle se mit à l'observer avec une

singulière attention. — C'est presque lui , dit-elle ; puis, s*étant approchée de plus près: Non ! ce n'est pas lui! continuât-elle en se retirant d'un air désappointé. Et Tenfant, le petit Kirdgeali, sauta gaiement , en appelant « papa î papa! » et puis se recula en baissant tristement la tête. Effectivement , la taille du père Athanase était à peu près celle de Kirdgeali ; mais rage avait blanchi ses cheveux, noirs aussi autrefois, son visage maigre était sillonné de rides , et le feu de ses regards s'était éteint par sa'vie cénobîtîque.

Le moine chanta à haute voix les litanies et les psaumes, et la jeune femme les répéta après lui — et , tant que durèrent les prières , on eût dit qu'elle avait recouvré toute sa présence d'esprit. Mehemed consentait à tout; mentalement il s'associait à leurs prières, adressées au dieu des chrétiens: car le fanatisme peut

( 379 ) égarer Tesprit, mais non le cœur — et celui d*un père lui dira toujours <' qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu pour tous, » dès qu'il s'agit de le supplier pour le salut de son enfant.

Le moine interrogé sur ce qu'il pensait de l'état de la malade — répondit ;

— Que les voies du Seigneur étaient impénétrables aux regards des mortels — mais qu'humainement parlant, il pensait que ce qui avait causé le mal était seul capable de le guérir. — Aussi Mehemed s'empressa-t-il, non seulement d'assurer un pardon complet à Kirdgeali, mais il ajouta :

— Qu'il vienne seulement; qu'il reconnaisse le Padishah pour son souverain; et ma fille sera à lui, ainsi que tous mes trésors

Et Ton pouvait en toute pureté se fici^ à la parole de Mehemed, car jamais ses actions ne démentirent ce que sa bouche avait promis.

Cependant, des courriers arrivés de différents côtés avaient apporté des nouvelles alarmantes.

La rébellion avait relevé la tête ; et déjà dans quelques combats, les troupes du Padishah avaient reçu de funestes échecs , tandis que les révoltés gagnaient du terrain et soulevaient tout le pays.

Des ordres furent expédiés à l'instant pour rassembler des forces près de Yassi. Le sérasquier cherchait de cette façon à attirer les insurgés sur un point fortifié , pour les anéantir d'un seul coup

Le pacha de Yidin et l'altaman des

Zaporogues exccut^rent les marclios prescrites, et firent leur jonclion au moment prévu.

Une nouvelle dépêche apporta l'avis que les insurgés avaient quille les montagnes et se dirigeaient en masse sur le chemin de Yassi.

— Ils y trouveront leur tombeau , répondit Mehemed. Un soupir accompagna celle réponse — car il avait appris aussi que l'avant-garde des rebelles était commandée par Kirdgeali.

— Si on le fait prisonnier, pensa-t-il ., je tiendrai ma promesse ; il aura ma fille et mes trésors — sinon 1... Dieu seul est grand !

Il fit venir Abdallah, et lui ordonna de se porter en avant avec les escadrons

de l'élite de la garde, en lui enjoig;nant de ne point livrer ni accepter le combat, mais de chercher à entraîner Tennemi sous les murs de Yassi.

Au même moment, le père Athanase entra dans la salle d'audience — il frémit à la vue de l'atlaman, et détourna le visage — le vieux attaman baissa les yeux de son côté en apercevant le moine ; car il rougit, à la vue d'un chrétien, de se trouver tenant conseil avec des Bissourmans, pour l'extermination de ses frères.

Le moine s'avança vers Mehemed.

— Dieu , dit-il , qui juge les actions des hommes , t'a envoyé l'affliction — comme un avertissement ; mais il est clément , et pardonne à ceux qui savent pardonner — tu peux sortir vainqueur de la guerre,

où Xii l'engagées — mais n oublie pas que celui qui jug^e sera jugé!

Cette sévère parole n'excita pas la colère du sérasquier.

— Je ne les ai pas appelés aux combats. Ceux qui viennent de tirer le sabre auront à répondre devant Dieu pour les fléaux qu'amène la guerre. Quant à ma promesse — elle est sacrée.

En achevant ces mots il tourna le dos au moine pour lui signifier qu'il ne voulait plus entendre parler de ce sujet ; et le moine sortit.

Le son de la voix du moine semblait ne pas être inconnu à l'attaman ; mais il n'y prêta que peu d'attention, occupé qu'il était du combat qu'il allait livrer à des hommes professant la même religion

que lui-— il caressa sa longue moustache, cl se dit en lui-même pour chasser le reproche importun :

— Hal ils sont chrétiens, c'est vrai — mais les Russes ne sont-ils pas chrétiens aussi? faudrait-il pour cela ne pas les combattre, si l'occasion s'en présentait?

Et consolé par cet argument, qui faisait plus d'honneur à ses sentiments patriotiques qu'à la profondeur de sa dialectique , il se hâta d'aller annoncer à ses Kosaques l'heure prochaine du combat , avec une satisfaction aussi naïve que celle d'un père qui va inviter ses enfants à un festin qu'il leur a préparé.

Le vendredi , jour de fête pour les Musulmans , se passa d'une manière tranquille. La pluie qui tomba pendant toute la journée avait inondé la terre, et em-

péché les hommes de s*enlre-tuer. Mais le samedi le soleil se leva rouge , et darda du centre du brouillard qui l'enveloppait des rayons perçants sur le saphir des cieux. Des nuages blanchâtres se promenaient sous le firmament en décrivant des courbes capricieuses. Le vent s'abattit, et tout devint calme en apparence — les feuillages et les hautes herbes étaient reluisants de l'humidité au'v avait laissée la pluie de la veille , et le jour en s'avançant amena cette chaleur étouffante qui fait chercher un abri et de l'ombre à tout être vivant.

Le silence qui accompagnait celte chaleur excessive donnait au repos même une altitude solennelle. On eût dit que la nature se préparait dans une attente anxieuse au grand événement qui s'approchait.

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