Kléber a Rossignol i
Vitré, 2y germinal an II (16 avril 1794).
11 est de mon devoir de t'instruire , daas la plus exacte vérité, de la situation des choses dans le pays dévasté par les Chouans et que tu as confié à ma surveillance. Voici les observations que j'ai faites, je te développerai ensuite les moyens que je crois propres à détruire les maux qu'elles présentent.
Trois hommes échappés des prisons de Laval et appelés Chouans ^ ont commencé cette révolte. Profitant sans
ministrateur du district, qu'il fut désigné pour accompagner en Vendée un bataillon de volontaires levés par lui dans les cantons de Nanterre et de Saint-Uenis : il était adjudant général à l'armée des côtes de la Rochelle, au mois de mai 1798, et fit, en cette qualité, avec l'ex-comédien Grammont, un voyage d'inspection dans la Basse-Vendée et sur les côtes ; inféodé au parti Ronsin, lié avec Rossignol, il fut nommé chef d'état-major général de l'armée des côtes de Brest, sous les ordres de ce général. Mis en arrestation par arrêté du Comité de Salut public du iS floréal an 11 (17 mai 1794), remis en liberté par un second arrêté du même Comité, du 20 vendémiaire an III (11 octobre 1794); emmené en Egypte par Bonaparte ; mort gouverneur d'Alexandrie.
1. Le début de ce rapport figure au Livre d'ordres de Kléber, et se trouve brusquement interrompu après les premières lignes, à la suite desquelles deux pages ont été laissées en blanc, évidemment destinées à recevoir la copie entière de la pièce. Savary {loc. cit., III, 44^"45o) donne une partie de celle-ci, avec certaines modifications de texte, comme à son ordinaire.
2. Les frères Cottereau. dits Chouans, d'où le nom donné aux insurgés de tout le pays. Ils étaient quatre, fils de Pierre Cottereau, bûcheron et sabotier, et qui portait déjà ce surnom de Chouan.
Pierre Cottereau, l'aîné, dit Pierre-qui-Mouche, sabotier comme son père, né à Brains, au Maine, en 1706, était très pieux et d'humeur paisible. Il ne prit point part aux premiers incidents de la Chouannerie. Emprisonné à Laval, au commencement de 1794, il s'évada et vint soigner son frère François, après la mort duquel il prit les armes dans la bande de Jambe-d'Argent. Il se laissa surprendre en sentinelle, à Coesme, absorbé qu'il était dans la récitation de son chapelet. Exécuté le 11 juin
Jean Cottereau, le célèbre Jean Chouan, couvreur, et surtout faux-saunier, né le 3o octobre 1767, à Saint-Berthevin, obligé de se cacher, bien avant la Révolution, à cause de ses démêlés avec les gabeleurs et avec
doute de quelque crédit qu'ils avaient dans les campagnes, ils formèrent un noyau de Brigands qui s'est successivement augmenté des débris de l'armée Catholique dispersée dans les affaires du Mans et de Savenay, des hommes de la première réquisition de trente et une communes de la Mayenne et d'IUe-et-Vilaine, enfin des déserteurs multipliés de celle des départements du Morbihan, des Gôtes-du-Nord, etc. Ils ont occupé d'abord la forêt du
ses voisins. Condamné à mort par contumace en 1780, à la suite d'une rixe dans laquelle il avait blessé mortellement un individu. Arrêté seulement le 18 mai ij85, sur le territoire du Bourgneuf, remis en liberté faute de preuves, le 9 septembre ij86. 11 était domestique dans les environs de Launay-Villiers, quand La Rouerie vint passer les mois de mai, juin et juillet ijga, au château de Villiers, et fut mis en rapports avec Jean Chouan. Celui-ci, dès lors, s'occupa d'organiser la résistance à l'action révolutionnaire, et prit, dès le mois d'août l'^g'i, la direction du mouvement, à Saint-Ouen-des-Toits. Il demeura dès lors en insurrection, à la tête des hommes du pays. Au mois d'avril ijqS, sa tête était mise à prix par le Directoire du district d'Ernée. Il rejoignit les Vendéens à Laval avec sa bande et contribua beaucoup à la victoire de la Croix-Bataille (aS octobre 1793). Après la bataille du Mans, où il perdit sa mère, écrasée dans la déroute, il rentra avec sa troupe dans la forêt de Misdon. Lorsque le prince de Talmont eut été fait prisonnier, il tenta, sans succès, de l'enlever, sur le chemin de Vitré à Laval. Uni à Jambe-d'Argent et à Moulin, il attaque successivement les cantonnements de Kléber, et enlève celui de Saint-Ouen-des-Toits, vers le 20 avril 1794. Ses deux soeurs, Perrine, née en 1776, et Renée, née en 1778, furent arrêtées à la suite de cet événement et guillotinées à Laval le a5 avril 1794. Surpris le 2"] juillet suivant, avec une quinzaine des siens, dans les environs de Saint-Ouen, il est blessé mortellement en sauvant la femme de son frère René, et meurt, le lendemain, dans un fourré du bois de Misdon, après avoir désigné pour son successeur Delière, capitaine de la paroisse du Bourgneuf.
François Cottereau, né vers 1762, sous-lieutenant de la garde nationale de Saint-Ouen-des-Toits en 1^)90; agent très actif de La Rouerie; insurgé en même temps que son frère Jean avec lequel il fit la campagne dans l'armée Vendéenne. Revenu épuisé de fatigue et de besoin au bois de Misdon, il y mourut de la dysenterie.
René Cottereau, dit Faraud, né en 1764, cultivateur, marié en 179a à Jeanne Bridier. Arrêté avec sa femme et sa sœur aînée, dans les premiers mois de 1793, relâché le i" juin, emprisonné de nouveau à Laval, avec son frère Pierre, en 1794. Il prit ensuite les armes dans la pensée de venger ses frères et ses sœurs. Il survécut à toute la guerre. La Restauration lui fit une maigre pension de 400 fr. Mort seulement en 1846. Il avait eu quatorze enfants.
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Pertre ^ ; bientôt obligés de la quitter, ils se sont portés dans le pays dont je t'ai donné la carte.
Une partie de ces scélérats est divisée en deux hordes de quatre à cinq cents hommes chacune. Ceux-là sont armés de fusils et ont une très grande connaissance du pays, coupé de fossés, de haies et de bois, au point de n'en faire, au premier aspect, qu'une vaste forêt. Par ce moyen, ils évitent nos troupes avec la plus grande activité, quand ils les croient supérieures en nombre , et les attaquent avec audace, quand ils s'imaginent avoir sur elles ces avantages. Ce sont ces hordes qui ont été battues, le 122, près Bourgon et Bois-Beiin 2.
L'autre partie , disséminée çà et là sur une grande surface, mendie ou travaille le jour, se livre la nuit au brigandage, forme pour ainsi dire toute la population du territoire, vit en s'emparant dans les métairies du pain et des vivres de toute espèce qui s'y trouvent, s'est munie de passeports délivrés par la malveillance ou arrachés par la force, et évite ainsi les recherches les plus exactes.
En général, le pays offre aujourd'hui le même aspect que la Vendée. Les villages sont déserts, quoique remplis de subsistances , les maisons sont fermées, et les mêmes hommes qui, comme je l'ai dit, semblent travailler le jour au labourage, se réunissent la nuit aux Brigands.
Au surplus, partout des autorités constituées malveillantes ou faibles laissent prendre à la révolte un caractère alarmant; partout, le fanatisme poussé au comble lui donne à la fois l'énergie qui se bat et l'entêtement qui ne
1. Forêt située sur le territoire de la commune du même nom; à treize kilomètres au sud-est de Vitré sur la limite du Maine. Elle couvre encore aujourd'hui une surface de douze cents hectares.
2. Le Bois-Belin, hameau, commune de la Boissière, canton de Graon (Mayenne).
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se corrige jamais; et Ton sent assez que des nobles et des prêtres dirigent, eux seuls, tous ces mouvements.
D'après cela, il est évident qu'on ne terminera pas cette guerre sans de vastes mesures, qui ne laissent aucunes ressources au mécontentement et au désespoir.
La première consisterait à dépeupler sans miséricorde les trente et une communes, sur les intentions desquelles il n'y a plus aucun doute et qui n'offrent aucun mélange de patriotes et d'aristocrates. Et ce ne serait pas à l'incendie auquel il faudrait recourir, parce que le spectacle d'un grand nombre de villages en cendres ne ferait peutêtre qu'ajouter à l'aigreur des esprits déjà violemment agités, même dans les communes qui ne se sont pas entièrement déclarées, et que, 'd'ailleurs, ce serait, dans l'état actuel des choses, une perte réelle pour la République que celle de la récolte d'un aussi grand pays.
La seconde, moins terrible au premier coup d'œil, et peut-être aussi moins efficace, serait une proclamation qui indiquerait des points de réunion, à une époque déterminée, pour tous les cultivateurs qui veulent rentrer dans l'ordre ou qui sont intéressés à le conserver. L'époque une fois passée, on courrait sur tous ceux qui n'auraient pas obéi en évacuant leur demem^e et en venant habiter celle qu'on leur aurait désignée.
Mais ces mesures sont plus politiques que militaires, et ce serait seulement un représentant du peuple, envoyé sur les lieux par le Comité de Salut public, qui pourrait les diriger avec avantage. Ce serait lui seul, d'ailleurs, qui renouvellerait des autorités qui, comme nous l'avons dit plus haut, ajoutent plus au mal, qu'elles ne sont disposées à y remédier.
Quant aux dispositions qui tiennent à la guerre et qui sont du ressort des généraux, des cantonnements distri-
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bués avec art et intelligence, une force sans cesse agissante, des patrouilles fréquentes et nombreuses, un désarmement complet, des communications à établir, des perquisitions continues et simultanées, des attaques dirigées avec un grand ensemble, sont celles que j'ai employées avec succès jusqu'ici et qui peuvent, seules, finir une malheureuse affaire pour laquelle il n'y a pas un moment à perdre, tant à cause de l'accroissement qu'elle peut prendre, de l'importance qu'elle peut acquérir, que de la difliculté qu'elle présenterait, si les blés devenaient assez élevés pour ajouter à l'aspérité du pays et pour multiplier les abris à l'appui desquels les Brigands se défendent ou attaquent. En insistant sur cette dernière considération, je t'invite, général, si tu ne peux disposer d'aucune autre troupe que celle que tu m'as déjà fait passer, à demander encore quelques bons bataillons pour faciliter mes opérations, sans trop fatiguer ceux qui ont déjà commencé à
s'y livrer.
Kléber.
(Guerre, Arch. Hist., V, i5 ^.)