‹ Kleber; sa vie, sa correspondanceChapitre 15 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

EXPÉDITIOll d'orient.

I. — Conquête de VÉgjipte. — Préparatifs de l'expédition. — Départ de Toolon. Prise de Malte. — Kleber, blessé i la prise d'Alexandrie, est nommé commandant de cette ville. — Bataille d'Aboukir. — Mésintelligence arec Bonaparte.

II. — Expédition de Syrie. — Préparatifs. — Marche sur Gaza. — Siège de Saint- Jean-d'Acre. — Kleber quitte le camp d'Acre. — Combat de Sedjarra. — Bataille du Mont-Thabor. — Levée du siège de Saint-Jean-d'Acre. — Kleber forme l'arrière-garde. — Kleber i Damiette, i Rosetle, au Caire.

III. — VÉgypte tous Kleber. — Bonaparte quitte TÉgypte, laissant le commandement i Kleber. — Rapport au Directoire sur la situation de l'armée. —

; Conférence avec Mahommed-Effendi. — Affaire de TEsbet. — Insurrection i Qatyeh. — Attaque d'El-Arych. — Négociations. — Bataille d'Héliopolis. —Siège du Caire. — Kleber est assassiné.

La conclusion du traité de Campo-Formio (17 octobre 1797) mettait le Directoire dans un grand embarras. La gloire du jeune conquérant de l'Italie portait ombrage aux chefs du gouvernement. N'ayant pour eux-mêmes ni le prestige de la naissance ni la grandeur personnelle, ils se trouvaient éclipsés par le guerrier pacificateur; ils craignaient qu'il ne se servît de son ascendant sur l'armée et de l'enthousiasme que Téclat de ses victoires inspirait à toutes les classes, pour s'immiscer aux affaires de l'État et lui dicter sa marche.

Le Directoire, du reste, ne pouvait se défendre d'une certaine inquiétude en voyant refluer dans l'intérieur de la France une partie des troupes que l'état de guerre avait occupées et entretenues sur le territoire étranger et aux besoins desquelles il fallait pourvoir avec des finances obérées et en désordre.

L'Angleterre seule restait armée. Plusieurs projets de campagne furent discutés pour l'année 1798. Le gouvernement s'arrêta au plan qui consistait à tenir dans des camps , sur les cêtes de la Manche, 150,000 hommes, menaçant cette puissance d'une invasion imminente, mais en effet prêts à se porter sur le Rhin, pen-

daat que deux petites armées , chacune de 30,000 hommes, agiraient ofTensivement. L'une sérail embarquée sur l'escadre de Brest et exécuterait une descente en Irlande, où 100,000 insurgés l'attendaient ; l'autre opérerait dans l'Orient. Bonaparte parut nécessaire à l'armée d'É^pte. Sa présence inquiétait les Directeurs. N'ayant pu le déterminer à retourner au congrès de Rastadt , ils l'envoyaient au delà de la Méditerranée, si la flotte de Nelson ne le capturait pas dans la traversée. De son c6té, le vainqueur de Rivoli se trouvait heureux de sortir de l'inaction , et de quitter Paris, où sa vie n'était point à l'abri de tout danger. D'ailleurs la grandeur de l'entreprise souriait à son imagination. L'Egypte pouvait devenir une colonie magnifique, qui nous dédommagerait de la perte de toutes les autres. Maîtres de la mer Rouge , nous menacerions l'Inde anglaise. Désireux d'assurer le succès de Texpédition , il voulut attacher à sa fortune Desaix et Kleber. Le premier vint s'offrir de lui-même; Caffarelli duFalga fut chargé d'aller chercher le second dans sa retraite de Chaillot. Kleber fut flatté d'un choix qui l'honorait d'autant plus qu^il était dans la défaveur; il éprouva une véritable joie en se voyant appelé à partager une nou- Telle gloire de nos armes. Rappelé, le 30 janvier, comme général diyisionnaire, à l'armée d'Angleterre, il passa, en mars, à l'armée de la Méditerranée. Un arrêté du Directoire en date du 12 avril statua que € le général de division Kleber serait employé, sous les ordres du général Bonaparte , dans l'expédition qu'on préparait à Toulon. » Dans les premiers jours d'avril il connaissait le secret de l'expédition , puisqu'il écrivit à Ernouf , pour le prier de c ùdre rechercher et de remettre, séance tenante, à son aide de camp Cazal , ce qu'il pouvait y avoir de plus intéressant au dépôt de la guerre en fait de mémoires et de cartes sur l'Inde, la Perse et l'Egypte. » Ce fut le flls du général Emouf qui se chargea de porter ces mémoires à l'ermitage de la rue des Batailles. «Yêtu, saivant la mode du temps, d'une grande houppelande verte à collet et à brandebourgs, Kleber était profondément absorbé dans l'étude d'une carte d'Egypte; il n'avait pas entendu entrer le jeune ofiBcier; il suivait du doigt le cours du Nil, s'arrêtant, de distance en distance , aux champs de bataille probables. Au bout de quelques minutes, il releva brusquement la tête, et aperçut l'officier, qu'il reconnut tout d'abord. « Ah I ah I lui dit-il, tu es le fils de mon

camardde Ernouf; lu m'apportes les papiers que j'attendais? » Il lui ut quelques questions et parut satisfait de ses réponses. « Eh bien, lui dU-il enfin, je voudrais faire quelque chose pour un frère de Sambre-et-Meuse. Ton père n'est pas des nôtres; je le regrette, car il fera meilleur là-bas qu'ici. Mais toi, veux-tu venir avec moi comme aide de camp? Nous allons' dans un beau pays, où nous ferons de grandes choses. » Le général Ernouf, auquel Kleber en parla le soir même, refusa absolument d'exposer son fils unique aux chances d'une telle expédition (1). L'ermite de la rue des Batailles avait aussi songé à son ancien aide de camp, Pajol ; il lui écrivit de Cbaillot; mais sa lettre ne parvint au chef d'escadron du 4^ hussards qu'après le départ de l|oulon.

Cependant Bonaparte craignait qu'au milieu des orages que la marche incertaine du gouvernement et l'hostilité de l'Angleterre accumulaient chaque jour sur la France , une entreprise en Orient ne fût devenue contraire aux vrais intérêts de la patrie. Les Directeurs, qui redoutaient son immixtion dans les affaires de l'État, n'en furent que plus ardents à presser l'expédition. II offrit alors de laisser Rleber et Desaix : leurs talents pouvaient devenir utiles à la France. Le Directoire refusa : a La République, disait-il, n'en était pas à ces deux généraux près; il s'en trouverait une foule pour faire triompher la patrie, si elle était en danger. On manquerait plutôt de soldats que de généraux, b Les talents et le mérite offusquaient les gouvernants.

Dans les premiers jours de mars une suite d'arrêtés donnèrent à Bonaparte des pleins pouvoirs et concentrèrent dans une seule main tous les préparatifs de terre et de mer. Jamais le conquérant de l'Italie n'avait montré activité semblable. De son cabinet de la rue Ghantereiae partaient tous les ordres qui transformaient le littoral de la Méditerranée en un vaste camp, où s'assemblaient les troupes, où s'accumulait l'immense matériel nécessaire à une armée de 36,000 hommes allant planter le drapeau français à six cents lieues de la patrie.

Berlhier était chef d'état-major général. Caffarelli du Falgacommandait le génie ; Dommartin , l'artillerie , ayant sous lui les généraux Songis et Faultrier. Les généraux de division étaient : Desaix,

(1) Le général Kleber, par le baron Ernouf, p. 160*161.

Klebcr, Menou, Reynier, Bon et Dugua; les généraux de brigade : Muraly Lannes, Lanusse, Yial, Vaux, Rampon, Junot, Marmont, Davousl, Priant, Belliard Leclerc, Verdier, Andréossy. Bonaparte emmenait aussi avec lui une commission de savants : Monge, Berthollet, Fourier, Costaz, Geoffroy Saint-Hilaire, Dolomieu, Jauberl, Cordier, Jomard, Conté, etc.

RIeber arriva à Toulon dans la première quinzaine d'avril. En attendant l'embarquement , il écrivit à quelques amis.

« 18 avril 1798.

Au général Moreau.

«Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque nous serons au large, et quand je serai débarrassé du détail et de l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre, et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était favorable, a changé tout à coup, et on a profité de celte contrariété pour faire aussi quelques changements dans la disposition des troupes.... Vous devez être au fait du secret de notre expédition. J'ai oaï dire que vous la désapprouviez. J'en ai été lîché. J'aurais désiré que vous eussiez à cet égard moins de précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire^ l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire mieux. Mais, lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à espérer, il faut, ce me semble, approuver. y>

« 8 mai 1798.

(( A la comtesse

« Je me suis engagé dans cette expédition, toute légèrement calculée qu'elle me parait être; ici, comme dans mille autres circonstances, l'imprévoyance sera suppléée par l'audace, et la fortune couronnera peut-être encore de succès des travaux que la froide raison n'aurait jamais osé entreprendre, d

« 11 mai 1798.

A la même.

« Je ne le {\) connais point encore ; il parut si inopinément sur

(1) Bonaparte.

la scène; il s'entoura aussitôt de tant de prestige, et son ascension fut tellement rapide, qu'à la distance où. je me trouvais placé il m'eût été impossible de l'observer et de le suivre. C'est donc au milieu des événements qui se préparent qu'il me faut l'examiner; là, déplus près, je tâcherai de saisir ses traits dans les moyens qu'il emploiera pour parvenir aux grands résultats qu'il espère, et sa physionomie dans les anecdotes qu'il ne manquera pas de fournir dans des conjonctures si extraordinaires. •

Tout était prêt quand l'incident de Bernadotte à Vienne fit craindre le renouvellement de la guerre continentale. Le départ de l'armée d'Egypte se trouva retardé de vingt jours; ce qui devait la compromettre. Le secrets'était divulgué, et tous les préparatifs faits en Italie avaient eu le temps d'être connus à Londres.

Bonaparte arriva le 9 mat à Toulon. Le 15, les troupes étaient embarquées dans cinq ports de la Méditerranée (Toulon, Marseille, Corse, Gênes, Cività-Vecchia). La flotte, sous les ordres du viceamiral Brueys, comprenait 13 vaisseaux de ligne,.9 frégates, il corvettes ou avisos et 232 flûtes. L'armée de terre était composée de 15 demi-brigades d'infanterie, de 7 régiments de cavalerie, . et de 28 compagnies d'artillerie, d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs (I).

Le convoi de Marseille mouilla le 15 dans la rade de Toulon. Le 28, la croix des Sableltes signala des vaisseaux anglais ; c*était la division légère de Nelson, de trois bâtiments.

Enfin, le 19, le vent qui retenait la flotte dans la rade de Toulon depuis quatre jours souffla tout à coup de l'Ouest; le vice-amiral Brueys fit signala la deuxième division de l'escadre, éiie Bleue, d'appareiller. Le FranA/tVi, vaisseau de 80 canons, sur lequel était monté Kleber, faisait partie de celte division. Elle mit à la yoile et sortit de la rade vers 5 heures du soir. Kleber adressait à ses soldats l'ordre suivant :

R \\9 mai 1798.

« Le général Kleber prévient les troupes de terre embarquées sur le Franklin qu'il est à bord de ce vaisseau depuis hier. Il s'empresse de leur témoigner la satisfaction qu'il éprouve en

(1) Infanterie, 24,300 hommes; cavalerie, 4,000; artillerie, 3,000; non combattants, 1,000; total, 32,300 hommes.

entendant les officiers de marine donner des éloges à la bonne conduite des soldats des différentes armes, et surtout du zèle qu'ils mettent à s'exercer aux différentes manœuvres.

« Il vous restait, soldats républicains, à prouver à l'Europe qu'aucun élément ne saurait enchaîner votre courage, et que sur mer comme sur terre vous étiez prêts à donner de grands exemples.

0 Au premier moment où le temps et les manœuvres le permettront, Kleber ira passer ses troupes en revue, n

Le 20 la flotte essuya un coup de vent. Le rendez-vous des convois de Gênes et de Cività-Vecchia était à la pointe de Cagliari. Le convoi de Gênes rejoignit le 22 ; celui de Corse, le 26, par le travers de Bonifacio. Mais celui de Cività-Vecchia , sur lequel était embarquée la division Desaix, ne paraissait pas. On continua la route, non sans appréhension qu'il ne fût pris par deux vaisseaux et une frégate anglais , qui avaient été vus près des bouches de Bonifacio. Le 31 on mit en panne : Bonaparte , qui était à bord de FOrient, voulait attendre Desaix.

Le l*' juin, le corsaire la Cisalpine, expédié de Gênes pour aller croiser sur la Sardaigne , joignit l'escadre à la hauteur du cap Garbonara , et rendit compte que trois vaisseaux anglais, sous le commandement de Nelson, avaient relâché aux lies Saint-Pierre, et qu'ils en étaient repartis le 28 mai. Le vaisseau à bord duquel était monté Nelson avait été démâté de son mât de misaine.

Le 2, une frégate signala un vaisseau ennemi à l'Ouest. Aussitôt Tamiral ordonna ,de lui donner la chasse ; cet ordre ne fut pas exécuté, à cause de l'approche de la nuit. Le lendemain , on s'attendait à rencontrer la flotte anglaise; elle ne parut pas, et l'on continua à croiser vers la hauteur de la pointe Est de la Sardaigne , pour attendre le convoi de Cività-Vecchia.

La frégate la Justice, envoyée en avant pour éclairer la marche de l'escadre, rallia le 3 juin, sur le capCarbonarà et fit savoir qu'elle avait été chassée par un vaisseau anglais à 15 lieues de San- Maretimo. Cette nouvelle redoubla l'inquiétude sur le convoi de Cività-Vecchia, qu'on attendit en vain pendant quatre jours.

Le 6, un bâtiment ragusain visité annonça que .ce convoi avait passé la veille, se dirigeant à l'Est. On continua la route. L'es-* cadre naviguait sur trois colonnes, deux de quatre vaisseaux, celle

du centre de cinq. Le capitaine de vaisseau Decrès éclairait la marche avec une escadre légère. Le 9 juin, à la pointe du jour, on signala Malte et le convoi de Civilà-Vecchia. L'armée se trouva ainsi toute réunie.

Le général Reynier se mit en mouvement, avec le convoi de Marseille, pour débarquer, au point du jour, à l'Ile du Gozzo. Le général Desaix^ avec le convoi de Cività-Vecchia , mouilla dans la rade de Marsa-Sirocco ; le convoi de Gènes, dans la rade de Saint- Paul. Le iO, à 7 heures du malin, VOrient donna le signal du débarquement. Bonaparte débarqua avec 3,000 hommes entre la Valette et la rade de Saint-Paul. Pendant que Reynier occupait Tlle du Gozzo, Baraguey d'Hilliers s'emparait des rades de Saint-Paul et de Malte, et Desaix enlevait toutes les batteries de Marsa-Sirocco. A midi la Valette était cernée de tous côtés. Le ii la place se rendit. Le lendemain, à 8 heures du matin, les portes et les forts de la Valette Turent remis aux troupes françaises. Le 13, à la pointe du jour, Tescadre entra dans le port.

A la suite de la capitulation, qui fut signée le 12 à bord de tOriant j et que Bonaparte en souriant appela conventions par ménagement pour rhonneur chevaleresque , le commandeur de Bosredon quitta Malle, avec seize chevaliers; quelques vieillards obtinrent de rester dans Ttle; quarante-quatre chevaliers suivirent la fortune du jeune général ; ils prirent du service dans l'armée républicaine et allèrent en Egypte; soixante-quatorze revinrent en France; cinq furent capturés en route par les Anglais. Cent cinquante chevaliers italiens, espagnols, portugais et allemands se dispersèrent en Europe. Ce n'était pas ainsi que les Hospitaliers avaient quitté Jérusalem, que les compagnons de Villiers de TIle-Adam avaient abandonné Rhodes.

Le général Vaubois eut le commandement de File, avec 4,000 hommes de garnison (1). Deux mille Maltais entrèrent dans l'armée expéditionnaire.

(1) Aussitôt après le départ de la flotte, des agents secrets Tinrent atUser la colère des populaUons ; des troubles éclatèrent , et quand le terrain fut suffisamment préparé, Nelson parut avec une escadre et bloqua l'Ile. Ce blocus réduisit i une horrible £auDtiine la garnison française , déjà décimée par une épidémie. Le général Vaubois, ne recevant pas de secours, fut contraint, après une longue résistance qui lui fit le plus grand honneur, de signer le. 5 septembre 1800 une honorable ca-

Le 18, Tescadre quitta Malle pour se diriger vers Candie. Les opinions étaient partagées sur la destination ultérieure. Le contreamiral Blanquet déclamait hautement à bord contre l'expédition 4'Égypte, à laquelle il ne voulait pas croire. II pensait à la Grimée; d'autres à la Morée; d'autres à la Turquie. A deux lieues de Malte , toute la flotte se tint en panne pour attendre le général en <;her, resté à la Valette. Il vint le lendemain dans une galère maltaise, et le soir l'escadre se mit en route.

Un ordre général du 23 organisa f armée en cinq divisions sous les ordres des généraux Kleber, Desaix , Menou , Bon et Reynier.

(( Division Kleber. — Le général Damas commande la 2® légère; ie général Verdier commande la SS"* et la 75^ de ligne; Tadjudant général Escale est chargé du détail de la division, b

Le 27 juin, Damas remplaça. Escale; Verdier passa à la 2* légère; Lannes eut le commandement des 25® et 75"^ de bataille.

La flotte côtoya Tile de Candie, la laissant à gauche, ayant toujours vent arrière. Un cordon de montagnes apparut, dont plusieurs fort élevées et encore couvertes de neige. Candie était désignée pour point de ralliement général. Le 27, la frégate qui avait été détachée sur Naples rejoignit Tamiral, et rendit compte que Nelson , avec treize vaisseaux de 74 , avait paru devant cette capitale le 20 juin , d'où il s'était dirigé sûr Malte. Bonaparte ordonna de naviguer de manière à attaquer l'Afrique à trente lieues à l'Ouest, vers le cap Deris (El-Heyf), au vent d'Alexandrie , oîi une frégate fut envoyée pour avoir des nouvelles et prendre le consul français.

Le 28, l'ordre du jour enjoignit de se préparer au débarquement.

Le i*' juillet, dans la matinée, on vit se former à l'horizon, le londi^ de^ flots , « une rive basse et désolée; par delà une vaste

pitulation. Il sortit de la plaée avec les honneurs de la guerre. La garnison fut transportée i Toulon. Malte, dei^uis celte époque , vit paisible sous la dominaUon anglaise, qui a réprimé, non éteint, l'ardente nationalité des indigènes. Appartenant à la £ois par leur caractère et leurs traits physiques i l'Europe et à l'Afrique, ardents et fiers comme les Arabes, industrieux et intéressés comme les Européens , ils s'expatrient pour vivre , mais il n*y a pas d'absence qui leur fasse oublier le rocher où Dieu les fit naître.

plaine de sable. Une haute colonne attira toas les regards (i). d C'était la colonne de Pompée; c'était l'Egypte.

Le conàul de France fit connaître que l'escadre de Nelson (treize vaisseaux de 74 et une frégate) avait paru le 28 juin devant Alexandrie , annonçant qu'elle était à la recherche d'une armée française ; elle avait continué sa navigation pour se porter sur les côtes de Caramanie. Bonaparte voulut opérer le débarquement le soir môme. Le convoi s'approcha de terre à la hauteur du Marabout.

Le général en chef donna ordre de mettre dans les embarcations les troupes des divisions Kleber et Bon et de les envoyer auprès de la galère la Courageuse, où il allait se rendre lui-même pour diriger les opérations.

Lèvent était fort, la mer houleuse; malgré ces obstacles, la galère, suivie des embarcations^ se porta à deux lieues environ au nord d'Alexandrie, où se trouve une crique formée par l'embouchure d'un petit cours d'eau. Les troupes mirent pied à terre sans être inquiétées.

Le général Menou débarqua le premier, à 9 heures du soir; le général en chef à 1 heure après minuit.

Enlever immédiatement Alexandrie , c'était assurer à l'armée un lieu de dépôt, une base d'opérations^ procurer un refuge à la flotte et produire un grand effet moral. Laissant donc Reynier et Desaix garder le lieu de débarquement , organiser les troupes à mesure qu'elles prendraient terre , Bonaparte mit sa petite armée en marche sur Alexandrie par l'étroite langue de terre resserrée entre la Méditerranée et le lac Maréotis. Un corps de Mameluks et d'Arabes commença à escarmoucher avec nos avant-postes. Menou à gauche (1,800 hommes), Eieber au centre (900) et Bon à droite (1,200) se portèrent rapidement devant Alexandrie sur les différents points assignés à leurs corps. L'enceinte de la ville arabe était garnie d'une foule immense, qui paraissait disposée à la résistance.

Rleber partit de la colonne de Pompée, pour escalader les remparts, dans le même temps que Bon forçait la porte de Rosette, et que Menou , bloquant le fort Triangulaire avec une partie de sa division, franchissait avec le reste une autre partie^de l'enceinte.

(1) Chateaubriand, Les Martyrs, U*XI.

Kleber, au pied de la muraille, désignait Tendroit où il voulait que ses grenadiers montassent à l'assaut , lorsqu'il reçut au front une balle qui le jeta par terre. Ses grenadiers , redoublant de courage , entrèrent dans la place. A midi le général en chef descendait au consulat de France.

La résistance avait été courte, mais assez vive. Nous eûmes 40 tués et 250 blessés.

Dans la soirée du 2 le convoi entra dans le Port-Vieux , les deux vaisseaux de 64 et les deux frégates d'escorte en tête. L'artillerie , le génie , l'administration, choisirent leurs magasins, leurs emplacements. On travailla toute la nuit à débarquer les chevaux , les bagages et le matériel. Desaix se porta à deux lieues en avant de la porte de Rosette , sur la route de Damanhour, la gauche appuyée au lac Madyeh. Les autres divisions partirent successivement.

Le 4, treize des principaux chefs arabes conclurent avec le général en chef un traité , par lequel ils s'engageaient à ne plus harceler nos colonnes et à nous donner tous les secours qui dé* pendraient d'eux. Bonaparte promettait de leur restituer, après la conquête de l'Egypte, des terres qui leur avaient été enlevées par les Mameluks. Cinq des tribus contractantes commencèrent les hostilités le 7.

Le 5, on signala une escadre anglaise, forte de seize vaisseaux et un brick. Nos vaisseaux reçurent ordre de décharger les effets et les passagers et de se tenir prêts à lever l'ancre. En même temps on annonçait la présence de douze autres vaisseaux de guerre anglais dans la Méditerranée.

Le général Dugua , parti pour Rosette le 5 , arriva à Tembouehure du Nil le 6 et s'empara du fort Julien , en même temps que le contre-amiral Perrée, avec sa flottille, passait le boghâz et mouillait vis-à-vis de Rosette. Le général Menou eut le commandement de la province. Ses blessures exigeaient du repos. Les quatre autres divisions et la réserve marchèrent sur Uamanhour. Desaix, qui s'était mis en mouvement le 4, arriva le 6. Reynier partit le 5; Bon, le 6; Vial, le 7. L'armée séjourna le 9 à Damanhour; le 10, le i\ et le 12 à El-Rahmânyeh. La flottille et la division Dugua la rejoignirent le 12. Les victoires de Chobrâkhyt (13 juillet) et des Pyramides (21) sur Mourad-Bey ouvrirent à l'armée française les portes du Caire, ofî Bonaparte entrait le 24 juillet.

278 RLËBER.

Kleber a?ait été grièvement blessé à Tassaut d'Alexandrie. Sa division fut donnée au général Dugua, et il fut laissé comme commandant de la place et de la province. Il lui tardait de retourner à la tête de ses troupes ; il écrivait , le 5, au général en chef:

« Je reçois à Tinstant /général, votre instruction relative au commandement que vous avez bien voulu me conférer, pour diminuer la peine que j'éprouve de ne pouvoir vous suivre.

« Je remplirai vos intentions avec zèle et autant qu'il me sera possible de le faire de mon appartement, car dès les premiers moments où je pourrai prendre quelque exercice , permettez-moi , mon général , de les employer pour vous aller joindre et me mettre à la tête de ma division. Cet espoir d'un prompt départ me suggère naturellement la demande à qui , alors , je devrai remettre le commandement, dont l'importance peut varier suivant les circonstances. Veuillez me le faire connaître. »

En attendant son rétablissement, le général Dumuy devait l'aider dans ses fonctions.

Kleber s'occupa immédiatement de tous les détails administra* tifs, financiers et militaires. Il était resté avec le 69* régiment d'infanterie, 1,000 canonniers, sapeurs et ouvriers; 9,000 hommes des dépôts d'infanterie et de cavalerie; total 6,500 de la ligne, et 3,500 formant les équipages des bâtiments de transport, organisés en une sorte de garde nationale; ce qui formait, indépendamment de l'escadre , une garnison de neuf à dix mille hommes.

Livré à ses propres ressources, le commandant d'Alexandrie dut s'organiser et chercher tous les moyens d'amener des fonds dans les caisses du payeur. Il imposa d'abord les deux seuls bâtiments qui se trouvaient dans le port , l'un de Trieste , le second de Smyme ; ils procurèrent environ 8,000 francs.

Les ressources à venir étaient fondées sur les droits dus par quatre bâtiments en quarantaine, devant donner par approximation 16,000 francs; les autres bâtiments de commerce se trouvant dans le port étaient chargés : les uns de bois de construction, d'autres de bois de chaufTage destinés à la troupe; les derniers, enfin, de froment, riz et autres denrées servant à la subsistance de nos braves soldats.

Les choses restant dans l'état où elles étaient, il n'y avait plus

d^autres moyens , pour alimenter les caisses, qu'un emprunt ou une conlfibution.

Plusieurs causes tendaient à atténuer les recettes de la douane. La première était Tembai^o mis sur tous les bâtiments de commerce, le port d'Alexandrie n'étant qu'un entrepôt où momentanément se trouvaient déposées toutes les marchandises, qui y arrivent des divers ports de la Méditerranée; de là elles sont, par le Nil , dis* tribuées sur toutes les parties de l'Egypte ; le centre de celte circulation était le Caire. Alors toutes les ventes se trouvaient suspendues , les marchandises s'accumulaient dans les magasins des négociants, qui , privés, non-seulement des bénéfices, mais encore des capitaux que les retours leur procuraient , souffraient d'une extrême pénurie de numéraire. Les autres causes, enfin, étaient l'état de guerre, l'embargo mis, disait-on, dans les ports de la dépendance de la Porte, sur tous les bâtiments en destination de l'Egypte, et notre situation politique dans le pays que nous avions conquis.

Dans ces circonstances pénibles et difficiles, Klebcr organisa une commission pour les subsistances des troupes de terre et de mer, composée du commissaire des guerres de la place, de l'agent des vivres et du commissaire de la marine. Le consul français (Magallon) et un musulman nommé par le schérif devaient assister aux délibérations , aveo voix consultative.

Menou, qui commandait la province de Rosette, correspondait avec le gouverneur d'Alexandrie. Il mandait à Kleber qu'il trouvait en abondance du riz, du blé , des moutons et des buffles. Malheureusement les moyens de transport faisaient absolument défaut. 11 fallait y suppléer par des djermes ou autres bâtiments du pays. Déjà très-préoccupé du soin d'amener à Alexandrie des fonds et des vivres, Kleber prenait en même temps des précautions pour en écarter la peste. Le i2 juillet, il prenait l'arrêté suivant :

« Le général-gouverneur, considérant que l'humanité réclame, pour éloigner la peste , l'emploi des moyens qu'une longue expérience a fait regarder comme seuls propres à prévenir ce fléau , ordonne ce qui suit :

« Art. i*'. Tout capitaine de navire ancré dans le port ayant encore des marchandises venant du Levant et surtout des toileries, laines, cotons et autres objets de fabrique, est tenu d'en faire la

déclaration dans les 24 heures par-devant l'administration sanitaire, et ne pourra en faire le débarquement sans le permis de cette administration.

a Art. 2. Sont assujettis à la môme déclaration les marchands ou fripiers qui auraient acheté des marchandises venant du Levant, surtout pour celles restées en balles, sous peine d'être, lesdits marchands ou fripiers, poursuivis rigoureusement, s'il se manifestait dans leurs maisons quelque accident de peste ou s'ils négligeaient de faire la déclaration ci-dessus ordonnée. »

Le 14 , il rend compte au général en chef d'une «alerte qui pouvait avoir des suites graves :

« Hier, un Français , canonnier marin , a été assassiné , dans le moment même où, d'un autre c6té, le domestique d'un officier du génie était jeté à la mer. On crie aux armes : Français et Arabes courent çà et là dans les rues , les uns pour se rendre à leur poste, les autres pour se renfermer chez eux. Le tumulte était à son comble; le canonnier, frappé d'un coup de sabre fort grave et de huit coups de stylet, est porté dans la maison que j'occupe. Je fais battre la générale... On prend les armes, les officiers d'état-major font eux-mêmes les patrouilles. Cent rapports plus alarmants les uns que les autres me sont faits par les Francs effrayés; je rassure tout le monde et convoque les chefs musulmans Je me

plains de l'attentat qui vient de se commettre, je fais apporter sur un brancard le canonnier mourant , je demande justice et vengeance. Je leur mets sous les yeux les forces qui les environnent , je leur déclare ma résolution d'abtmer leur ville, dussé-je m'enterrer sous ses ruines , pour punir la moindre violence faite à un rançais.

« Quand Mourad-Bey serait à vos portes, leur ai-je dit, une marine formidable ne serait-elle pas là pour réduire vos maisons en cendres ?» Je termine en ordonnant que les coupables soient recherchés et punis suivant toute la rigueur des lois du pays , et qu'on remette entre mes mains huit otages à mon choix. Les scheiks ayant osé me répondre qu'ils me livreraient le coupable si le peuple y consentait, je leur ai déclaré que je regarderais la réunion des musulmans à cet effet ou à tout autre comme une sédition, et que, si dans l'intervalle de cinq jours le meurtrier n'était pas puni, je ferais pendre un des otages au bout d'une vergue. »

œKQUÊTE DE L'EGYPTE. 281

L'assassin ne ftit point retrouvé. On ordonna seulement que sa maison serait démolie. Comme le canonnier survécut à ses blessureSy Kleber n'insista pas sur l'exécution de l'arrêt de démolition.

Cet événement lui fournit l'occasion de rappeler les troupes à l'ordre et à la discipline.

« Alexandrie , 14 juillet 1798.

« Soldats!

a Un de vos frères d'armes a été assassiné hier ; il a reçu huit coups de stylet et un coup de sabre. Un autre a été jeté à la mer. J'en ai demandé vengeance; je l'obtiendrai, ou il sera impossible de découvrir les coupables.

c Soldats I vous serez exposés à de pareils événements tant que vous ne vous conformerez pas aux ordres du général en chef; c'està-dire tant que vous ne respecterez pas les propriétés des habitants, leurs usages, leur culte. Chargé de les protéger ainsi que je le suis de veiller à votre sûreté , j'ai cru , en calculant les suites de vos excès ou de vos désordres, devoir ordonner ce qui suit :

« Art. i^'. Celui qui s'introduirait dans le harem d'un musulman sera regardé comme provocateur de troubles et de meurtre , et puni de mort..

a Art. 3. Celui qui escaladerait le mur de la maison d'un musulman, ou tout autre, sous quelque prétexte que ce puisse être, sera regardé comme voleur et puni de mort.

a Art. 3. Celui qui , chassant dans l'intérieur de la ville , tirerait des coups de fusil sur des pigeons , au risque de tuer ou de blesser les habitants , ainsi que cela est arrivé , sera regardé comme assassin et puni de mort.

<c Art. 4. Celui qui troublerait les musulmans, soit dans l'exercice de leur culte dans les mosquées, soit dans les bâtiments des bains, où ils font leurs ablutions, sera regardé comme provocateur de troubles et de meurtre, et puni de mort.

«Art. 5. Le présent ordre sera lu pendant trois jours consécutifs aux trois appels de toutes les troupes de la garnison , afin que personne n'en puisse prétexter cause d'ignorance.

« Art. 6. Sera pareillement lue pendant trois jours de suite la

proclamation du général en chef du 10 messidor concernant le viol et le pillage (1). »

Le même jour il annonçait à Menou le départ d'une ambulance pour Rosette :

a Mon cher général, il est parti d'ici pour Rosette une ambulance pour 300 malades , pourvue et armée de toutes pièces. Rien ne serait plus facile que de se procurer des moyens de transport pour me faire arriver ici des subsistances, si l'on n'avait pas oublié que , dans un pays où la politique empêche les réquisitions , il fallait de l'argent. Nous prendrons un peu de patience. Je m'occuperai incessamment de l'organisation de tout cela. Perceval me fait rire quand il nous demande des secours ; j'avais envie de lui en demander à mon tour. Dites-lui , je vous prie y qu'un bon administrateur républicain doit d'un coup de baguette faire sortir de terre tous les moyens dont il a besoin : ce doit être un autre Moïse dans le désert.

ft Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez de l'armée. Mon aide de camp vous en donnera d'Alexandrie ; veuillez ensuite lui fournir une occasion de continuer sa route. Le dénûment dans lequel se trouve la légion maltaise , le besoin que j'en ai dans ce moment critique, retardent un peu sa marche ; d'ailleurs, si l'ennemi a été battu sur le Nil vous êtes sauvé, o

Mourad-Bey avait été défait la veille à Chobràkhyt.

Menou avait demandé de l'artillerie et un officier de celte arme pour diriger l'établissement des batteries destinées à défendre l'entrée du Nil et les approches de Damiette.

Rleber lui répond le 17 :

c Tout ce que vous avez désiré , mon cher général , doit vous être enfin parvenu, ou se trouver en route pour vous rejoindre. Je n'ai pu seulement vous envoyer de commissaire des guerres ; il n'y en a qu'un ici , et il est chargé du service de la place.

c Vous vous plaignez de n'avoir que 400 hommes de garnison ; mais votre position présente tant d'avantages, vous avez affaire à de si bonnes gens, et l'armée vous couvre si efficacement, que^ proportionnellement, vous êtes beaucoup plus fort que moi.

(1) n .... Dans tous les pays celui qui yiole est un monstre. Le pillage n'enrichit qu'un peUt nombre d'hommes; il nous déshonore, il détruit nos ressources .... »

(BoNAPATE, proclamation du 22 Juin 1798.)

(( Je TOUS préviens que Dumuy, devant faire incessamment apparition à Rosette 9 s'est chargé de vous faire conduire vos chevaux.

« A présent , mon cher général , j'ose espérer que vous voudrez bien profiter du retour de tous les bâtiments de transport que je vous adresse chargés d'artillerie et autres objets, pour me faire passer ici du riz, de Torge, de l'avoine, des légumes et surtout du bois de chauffage ; vous nous rendrez en cela un service fraternel , qui nous pénétrera tous de reconnaissance. Il est essentiel que vous me donniez avis de ce que vous m'enverrez , afin d'empêcher la marine de nous escamoter les convois. »

Menou se plaignait de ne pouvoir rassembler les .subsistances et le chauffage réclamés par le gouverneur d'Alexandrie; Kleber, le 20, lui ordonne, s'il n'a pas d'argent, de ne point hésiter à faire des réquisitions, tout en fournissant des vivres à l'armée navale. Le 21, il recommande à Conté, chef de brigade des aérostiers, la construction de cinq télégraphes ; il accueille avec intérêt les réclamations des officiers, qui pour la plupart n'ont point reçu la gratification équivalant à un mois d'appointements et leur solde due depuis trois mois. Sans cet argent, ils sont dans l'impossibilité de pourvoir à leur existence; et cependant, le 23, le payeur de la place l'informe « qu'il lui est impossible d'acquitter la solde. -»

Kleber exposait, le 21, les embarras de la situation au général en chef:

a Un établissement au milieu d'un peuple nouveau est quelquefois accompagné de circonstances dont les moindres détails offrent de l'intérêt. Je ne crains donc pas , citoyen général , de vous fatiguer par ceux que je vous présente sans cesse.

a Les besoins multipliés que nous éprouvons m'ont miis dans la nécessité d'ouvrir, comme je vous l'ai écrit , un emprunt de 30,000 .livres, à remplir par le commerce de cette ville, et qui devait être remboursé sur les premières rentrées de la douane. J'en parlai au schérif, qui, comme toujours, feignit d'entrer dans mes vues et dit même qu'il trouvait ce moyen aussi convenable qu'il était juste et doux.

« Les députés du commerce devaient en conséquence se rendre chez moi le iÔ, à 7 heures du matin. Les Francs et les neutres furent exacts au rendez-vous; quoique leurs moyens fussent, à regard de ceux des Turcs , dans la proportion de 1 à 25, ils

avaient été taxés par ceux-ci à payer la moitié de la somme, et ne réclamaient pas.

0 A 8 heures, le schérif et les musulmans n'étaient pas encore rassemblés; j'envoyai chez le premier; on le trouva environné des siens; malgré mon invitation, ce ne fut qu'à 9 heures qu'il parut, suivi de ceux de sa nation. Je dis et fis interpréter, d'une manière circonstanciée, que ce n'était point une contribution que j'exigeais, que je me bornais à demander comme emprunt une somme de 30,000 francs , qui pouvait être remboursée dans la quinzaine; ensuite, pour déterminer un délai, j'invitai les négociants à la compter avant midi. J'étais à peine sorti de la salle de délibération , que le schérif demanda impérieusement que deux juifs, qu'il désigna, fussent réunis aux marchands musulmans. Ne voyez-vous pas, dirent à Baude ces hommes effrayés, que le schérif, en nous joignant à ceux de sa nation, veut d'abord nous taxer à payer la plus grande partie des 15,000 francs et nous obliger ensuite à faire l'avance du reste? Sur la plainte que m'en fit en leur nom Baude, indigné, je rentre dans la salle. Je dis au schérif que ces négociants étaient déjà compris dans une classe qui s'était chargée de la moitié de l'emprunt, que je les y maintenais, et que les musulmans seuls avanceraient l'autre moitié. Le schérif, blessé de ce refus, apostropha alors d'une manière injurieuse le citoyen Armand , Français , qiu me servait d'interprète et que je fus obligé d'empêcher de sortir de la salle. Je commandai le silence et dis au schérif que ce mouvement de colère n'était pas convenable dans un homme revêtu de l'emploi qu'il occupait; que, toute difficulté cessante, je mécontenterais, à titre d'emprunt^ des 15,000 francs offerts par les marchands francs et neutres; mais que pour ce qui regardait les musulmans, qui n'appréciaient ni la clémence, ni la générosité de la nation française, je les taxais à une contribution militaire de 100,000 livres, payable dans les vingt-quatre heures; que quatre des principaux négociants là présents resteraient à cet effet en mon pouvoir. Je me retirai; on voulut me parler; je fis répondre que je n'écouterais rien jusqu'à ce que l'argent fût versé dans la caisse du payeur. On se sépara.

tt Ce n'était pas de ce moment, général, que, sans me laisser influencer par la haine des Francs et même des musulmans- pour

le schérif, je m'étais aperçu de ses menées sourdes. Tout en affectant le plus grand zèle pour la nation française , il travaillait en secret à entraver nos opérations, à aliéner de nous l'esprit des naturels du pays,

a Je me proposais cependant de dissimuler encore quelque temps, lorsque le bruit se répandit dans la ville que les Bédouins et les habitants de Damanhour avaient cerné le corps de troupes du général Dumuy, qui, le lendeniiain ibatin, nous confirma la nouvelle qu'il avait été attaqué.

0 L'instant de cette affaire et celui oîi le bruit en vint jusqu'à nous coïncidaient assez pour que je visse clairement qu'avis avait été donné de la marche du détachement; il me paraissait alors évident que le schérif cherchait, en nous trahissant, à justifier auprès du gouvernement du Caire ses premières démarches en notre faveur, et un homme de son caractère devenant dangereux dès qu'il cessait de nous servir, je devais m'en débarrasser. En conséquence, je le fis conduire à bord du vaisseau le Dubois pour être de là transféré sur un des bâtiments de l'escadre devant Aboukir.

« Cela fait , je rassemble chez moi les scheiks , je mets sous leurs yeux, en opposition, la conduite ouverte et généreuse des Français et le peu de loyauté de celle du schérif; je les invite à me désigner un homme propre à remplir les fonctions de ce dernier, et ils m'indiquent Mobamed-Chorbagy el-Guriani, ennemi irréconciliable des beys , qui l'ont dépouillé de tous ses biens. Celm'-ci me dit que le peuple d'Alexandrie était inquiet, séditieux, difficile à gouverner. — Un homme, lui répondis-je, qui prévoit et sent les difficultés d'un emploi , saura les surmonter, et je le détermine. Les scheiks me promettent d'assister ce nouveau commandant de leurs conseils et d'user de leur crédit sur leur nation pour l'affermir et le consolider dans son emploi. t>

Profitant de ce coup d'État administratif, Kleber améliora la situation des classes inférieures de la population , par la suppression des droits vexatoires que percevait l'ancien schérif.

Le manque de nouvelles de l'armée et d'instructions du général en chef venait s'ajouter, pour le commandant d'Alexandrie, aux difficultés administratives et aux embarras financiers.

«Alexandrie, 21 Juillet 1798.

a Au général Menou,

a Vous ne me donnez plus de vos nouvelles ; vous devez cependant en recevoir de l'armée et savoir un peu ce qui se passe, tandis que je ne sais rien, et que je suis comme abandonné de toute la terre.

(( Dumuy s'était rendu, avec sa colonne mobile, à Damanhour ; mais il a été si mal accueilli par les Arabes-Bédouins et les habitants de la ville y qu'il s'est dépéché de revenir à Alexandrie, sans aller vous voir, ainsi qu'il se Tétait proposé; il a perdu dans cette affaire 30 à 40 hommes.

c De mon côté, ayant été sans cesse entravé par le schérif et ayant eu lieu plus d'une fois de le suspecter de connivence avec nos ennemis, j'ai pris le parti de l'envoyer à bord d'un des bâtiments de l'escadre et d'organiser d'autres autorités.

^ Veuillez, je vous prie, me dire ce que vous faites, comment vous vivez, si vous avez vu passer mon aide de camp Damas, porteur de dépêches pour le quartier général; si vous avez eu la bonté de lui fournir des moyens de remonter le Nil, ainsi qu'à un second courrier parti depuis; dans ce cas veuillez en faire autant pour celui qui vous remettra la présente; le secrétaire interprète qui l'accompagne est chargé de me rapporter la réponse, b

« Alexandrie, 25 juillet 1798.

a Au général Menou.

a Mon aide de camp est arrivé ce matin ; il paraît l'avoir échappé belle. Je vois qu'il faudra encore renoncer pendant quelque temps à toute espèce de communication; je n'ose plus hasarder Dumuy en campagne, car, malgré son zèle et sa bonne volonté , il manque d'une qualité essentielle à un partisan : celle d'être heureux.

« D'après ce que vous me mandez , et que me dit Damas , il parait qu'au milieu de tous les lingots et de toutes les caisses de l'armée, vous manquez d'argent, même pour le plus strict nécessaire de la troupe; ce qui assurément doit être contraire aux intentions du général en chef.

(( Je vous envoie la lettre (1) que j'écris au payeur de rarnoée pour le raire venir à Alexandrie , dans le plus bref délai possible. Je ne pense pas qu'après cette réquisition formelle, il puisse s'y refuser ; mais si, pour mettre à couvert sa responsabilité, il avait besoin d'y être contraint par des baïonnettes, je vous prie de lui en fournir le nombre nécessaire , comme aussi les moyens d'embarcation les plus sûrs pour arriver à bon port.

a Vous avez reçu, depuis quelques jours, une lettre dans laquelle je vous instruis de tout ce qui se passe dans nos environs et des quelques nouvelles que j'ai eues de l'armée.

Cl Je vais faire partir un Arabe pour le Caire avec promesse d'une grande récompenseàsonretour; j'espère qu'enûn cela me réussira.

« Dites à Poussielgue qu'il donnerait une preuve de dévouement au bien de la chose publique s'il voulait accompagner le payeur; dites-lui encore que je pense qu'il pourrait, à présent, tirer un assez bon parti de ses lingots, parce que depuis son départ j'ai un peu soupçonné l'esprit des habitants. »

Apprenant par Menou la victoire des Pyramides (21 juillet), il écrit aussitôt à Bonaparte :

« Alexandrie, 31 jaillet 1798.

0 Au général en chef.

« Depuis qu'Abd-el-Roralm est à bord de l'Orient, nous jouissons dans l'intérieur d'Alexandrie de la plus grande tranquillité. On n'entend plus de propos incendiaires ; il ne se manifeste plus de ces terreurs paniques qui prouvaient l'inquiétude et l'irrésolution des habitants : chacun d'eux vaque maintenant à ses affaires et se livre à son industrie avec sécurité.

« Je n'ai reçu de vous , général , aucune nouvelle encore , et vo-

(1) Au payeur.

m Des raisons particulières et impérieuses me déterminent à vous requérir de TOUS rendre sans aucun délai, arec la caisse de l'armée, à Alexandrie. A votre arrivée je TOUS donnerai les détails qui regardent cette mesure.

« Je pense que vous ferez bien d'assurer le courant du service de la place de Rosette d'ici à la fin du mois. »

tre belle victoire du Caire ne m'est parvenue que par Menou. Nous l'avons célébrée, bier, avec toute la pompe dont Alexandrie est susceptible : décharges d'artillerie, le matin et le soir, tant sur terre que dans les deux ports, où tous les bâtiments étaient pavoises.

c J'ai reçu la visile des corps diplomatiques et des négociants de toutes les nations , ainsi que celle des principaux musulmans de la ville. Tous ont protesté de leur dévouement , de leur fidélité à la nation française. Je leur ai répondu que je ne mç réjouirais réellement de cette victoire si je n'étais intimement persuadé qu'elle dût contribuer efficacement au bonheur et au bien-être de tous. Ils m'ont dit en être également convaincus.

(( Pendant la nuit, le marché, les boutiques et toutes les maisons ont été illuminés et ouverts. Les chefs musulmans se tenaient danâ une grande salle^ où les Français et les Tprcs entraient également. Je m'y suis rendu un instant, et j'ai vu qu'on y distribuait largement et gratis des rafraîchissements à qui voulait en accepter. On y voyait quelques fen^mes d'officiers, et des négociants francs qui pour la première fois de leur vie se présentaient en ce lieu. £n général, l'allégresse était commune et paraissait sincère *

(c Quoique ma plaie ne doive se cicatriser que dans un mois d'ici , rien ne m'empêchera de me rendre au Caire et d'aller rejoindre ma division. Je regarde Alexandrie comme un lieu d'exil , dont je sortirai le plus tôt possible. »

La marine était surtout, pour le commandant d'Alexandrie , une source d'ennuis et de préoccupations. Il avait à se plaindre de l'indiscipline des matelots qui descendaient à terre. Il s'inquiétait sérieusement des dangers que courait l'escadre; il pressait les son* dages'pour hâter l'entrée de nos vaisseaux dans le port. Le 14 juillet, sur les espérances qu'on lui avait fait concevoir, il avait annoncé au général en chef que notre flotte allait enfin être àj'abri des coups de l'ennemi. « C'est, avait-il écrit à Bonaparte, une des meilleures nouvelles que je puisse vous donner. >

Cependant, à la fin de juillet, l'escadre n'était pas encore entrée dans le port; elle tenait la mer. Les pilotes turcs s'étaient refusés à diriger les vaisseaux de 74 et à plus forte raison ceux de 80. Le capitaine Barré fut chargé de vérifier et de sonder les passes.

CONQUÊTE DE UÉGYPTE. 289

Mais Tescadre se trouvant encombrée d'une grande quantité d'artillerie et autres effets appartenant à Tarmée , Tamiral désira aller mouiller dans la rade d'Aboukir pour se débarrasser et s'alléger. 11 représenta qu'il lui faudrait huit jours pour le faire à la voile, tandis qu'il le ferait en trois jours au mouillage.

Nelson avait appris à Naples que l'armée française assiégeait Malte. 11 fit voile pour Messine. Lorsqu'il fut informé que l'escadre française, après s*étre emparée de Malte , en était partie et paraissait se diriger sur Candie, il passa le détroit de Messine le 22 juin, et se dirigea sur Alexandrie, où il arriva le 28, au moment môme où la flotte française reconnaissait le cap d'Aras, à trente lieues à l'ouest et au vent. Ne trouvant à Alexandrie aucun renseignement, il se dirigea sur Alexandrette , reconnut les Dardanelles, l'entrée de la mer Adriatique, et mouilla, le 18 juillet, à Syracuse, pour y faire de Teau, croyant que l'escadre française avait passé dans rOcéao. Cependant il se porta, le 24 juillet, à Coron dans la Morée. Il apprit d'un bâtiment grec venu d'Alexandrie que, trois jours après ^que l'escadre anglaise s'était présentée devant ce port, une flotte française y était arrivée, avait débarqué une armée nombreuse , qui, le 2 juillet, s'était emparée de la ville et depuis avait marché sur le Caire ; que cette flotte était mouillée dans le Port- Vieux. Nelson fit voile pour les côtes d'Egypte,

Le i*** août, à deux heures et demie après midi^ l'escadre anglaise apparut à l'horizon d'Aboukir, toutes voiles dehors. Il ventait grand frais nord-ouest. L'amiral Brueysétaità tableavec sesofBciers. Une partie des équipages et des chaloupes étaient à Alexandrie, à Rosette ou à terre sur la plage d'Aboukir. Son premier signal fut d'ordonner le branle-bas; le second, ordre aux chaloupes qui étaient à Alexandrie, à Rosette et à terre, de rejoindre leurs vaisseaux; le troisième, ordre aux équipages des bâtiments de transport qui étaient à Alexandrie de se rendre par terre à bord de ses vaisseaux pour en renforcer les équipages; le quatrième, ordre de se tenir prêt à combattre; le cinquième, ordre de se tenir prêt à appareiller; le sixième, à cinq heures dix minutes, ordre de commencer le feu.

L'opinion générale^ dans l'escadre française, était que la bataille serait remise au lendemain, si toutefois d'autres vaisseaux venaient renforcer l'ennemi dans la nuit, car il ne paraissait pas

possible que Nelson risquât une bataille avec ceux qu'il montrait. Le désastre d'Aboukir est connu dans tous ses détails.

L'ordonnateur de la marine^Leroy s'employa avec activité au sauvetage. Il sauva des pièces de canon, des boulets , des mâts, des pièces de bois. Le capitaine Ganteaume , chef d'état-major de la flotte, qui s'était jeté à.l'eau lorsqu'il avait vu l'Orient en flammes, et avait gagné terre , fut nommé contre-amiral et prit le commandement de la marine.

1,000 hommes, soldats de marine ou matelots, sauvés de l'escadre, furent incorporés dans rarlillerie et l'infanterie de l'armée ; 4,500 formèrent une légion maritime, composée de trois bataillons; i,000 servirent à compléter les équipages des deux vaisseaux de 64, des sept frégates et des bricks, corvettes ou avisos qui se trouvaient dans Alexandrie.

L'amiral Brueys avait réparé autant qu'il avait été en lui, par son sang-froid et son intrépidité, les fautes dont il s'était rendu coupable : en désobéissant à l'ordre de son chef et en n'entrant pas dans le Port-Vieux d'Alexandrie, où il pouvait se réfugier dès le 8 juillet, en restant mouillé à Aboukir, sans prendre les précautions convenables. S'il eût tenu une escadre légère à la voile, il eût été prévenu à lapointe dujour de l'approche de l'ennemi, et n'auraitpas été surpris. Le branle-bas, dit-on, fut très-mal fait. Tl paraît que l'amiral avait le projet d'appareiller, mais les matelots d'Alexandrie n'arrivèrent qu'à 9 heures du soir; ce retard n'aurait pu se produire si la discipline eût toujours été maintenue. Malgré toutes ces fautes, si l'Orient n'eût pas sauté, si Villeneuve eût agi, l'escadre anglaise, au lieu d'une victoire chèrement achetée, aurait peutêtre trouvé une défaite.

Peu de jours après la bataille, Nelson abandonna les parages d'Egypte et cingla vers Naples. 11 laissa devant Alexandrie une croisière de trois vaisseaux de guerre.

Notre flotte était détruite, Tamiral tué. Les Anglais étaient maîtres de la Méditerranée. Il n'y avait plus d'alternative, il fallait vaincre, vivre désormais sur le sol de l'Egypte, sans secours à attendre de France. Du haut de la tour du Phare, Kleber avait saisi, malgré la dislance, les traits principaux de cette horrible scène.

Dans la nuit du 2 au 3 août, il fit partir un de ses aides de camp pour porter à Bonaparte la nouvelle de la catastrophe. Le rap^

CONQUÊTE DE UÉGYPTE. 291

port officiel du contre-amiral Ganleaume ne parvint, que le 5.

Le désastre d'Aboukir avait relevé les espérances des Mameluks et des Arabes. Les négociations entamées avec Mourad-Bey et Ibrahim-Bey furent rompues. Les Anglais essayaient d'insurger les Arabes en leur envoyant de l'argent et des armes. Dans cette • crise, la plus terrible, moralement et matériellement, qui se puisse imaginer, Rleber se montra toujours à la hauteur des circonstances. Sans relations avec la mère patrie, sans nouvelles certaines de Bonaparte, le commandant d*Alexandrie, par l'énergie de son attitude, raffermit le courage chancelant des siens, contint les espérances séditieuses et la joie insolenle des ennemis de la France.

Si les troupes, en général, étaient admirables de bon esprit et de patriotisme, l'arrêté suivant atteste néanmoins l'existence d'infractions graves à la discipline :

(( Rleber, ayant eu connaissance que des hommes à la solde de la République, mais indignes du nom français, dilapidaient les effets qu'ils recevaient des magasins et vendaient à des particuliers jusqu'à des armes, arrête ce qui suit :

« Art. l*'. Tout soldat ou matelot convaincu d'avoir vendu des effets d'habillement, d'équipement ou d'armement, sera puni de mort.

« Art. 2. Tout habitant de h ville d'Alexandrie convaincu d'avoir acheté d'un soldat ou d'un matelot, ou recelé chez lui des effets d'habillement, d'équipement ou d'armement, sera puni de mort (i). »

La défaite de l'escadre découvrait Alexandrie et l'exposait à un bombardement. Kleber, voulant établir un système d'ensemble dans la défense de cette place, et désirant y faire concourir, de la manière la plus avantageuse, la marine et l'armée de terre, convoque à cet effet, le 10 août, les chefs de chaque arme. Le contreamiral Ganteaume, le commissaire des armées Dumanoir, l'ordonnateur Leroy, le commandant d'artillerie FauUrier, le chef de brigade du génie Crétin, le commandant de la place Recco et le

(1) Peu de temps après eut lieu l'exécution de Dimilri Pana , capitaine du navire la Santa-Maria , accusé d'avoir recelé quatre canons de 2 et un bout de câble, déposés à son bord par l'aspirant Coupier ( de V Orient), chargé de conduire do Porl-Neof au Port-Vieux un bâtiment turc, dont il avait détourné ces effets d'armement.

commissaire des guerres Coiasse, appelé pour remplir Içs fonctions de secrétaire, se réuaireni en conseil et arrêtèrent les dispositions suivantes :

(( Art. l•^ La batterie des Figuiers sera renforcée de quatre * pièces; celle du fort Triangulaire, dite des Catacombes, le sera de deux pièces. Cet armement se fera sans préjudice de celui du Phare et du Pharillon.

tt Art. 2. il sera établi sur-le-champ une batterie dans Tile de Pharos, si le nombre de bras nécessaires pour ce travail peut être fourni, par la marine, à l'artillerie et au génie; ces batteries, après les premiers travaux , seront successivement agrandies et améliorées tant que Tennemi différera d'attaquer.

a Art. 3. Il sera fourni par le génie et rartillerie à Conté toutes les facilités nécessaires à la construction des fourneaux à rougir les boulets.

a Art. 4. Il sera formé en arrière de la batterie des Figuiers et de celle des Catacombes une estacade de bâtiments de transport.

a Art. 5é II sera fait au dedans de l'estacade une ligne de bâtiments de guerre.

tt Art. 6. Tous les matelots excédant le nombre nécessaire pour l'armement des bâtiments restant de l'escadre seront mis en subsistance pour être ensuite formés en corps particulier, d'après le règlement provisoire qui en sera fait par le général Rleber.

a Art. 7. Kleber réglera également tout ce qui est relatif à la sûreté des différents bâtiments et à la police de la place.

c Art. 8. Le commissaire ordonnateur de la marine se concertera avec le commissaire des guerres de la place pour faire décharger le plus tôt possible tou$ les comestibles dans les magasins voisins du port, n

Il fallait une grande force de caractère pour ne rien laisser paraître des poignantes angoisses qui étreignaient son âme et que rahit sa correspondance , pendant les derniers jours oii les communications avec Bonaparte restèrent interrompues. 11 lui écrivait le il août.

€ Les Anglais viendront nous bombarder dans nos ports; ils entreront sans hésiter dans ces passes que notre marine trouvait dangereuses et impraticables... Un autre point plus embarrassant, c'est de savoir si l'embargo peut être levé, et notamment pour les

bâtiments turcs... Enfin, il est' instant que vous songiez à établir une communication par terre; car, indépendamment de la correspondance j il faut encore protéger l'arrivage des eaux du Nil. La colonne mobile de Dumuy est aussi insignifiante qu'insuffisante pour remplir cet objet.

(c Nous avons ici une grande quantité de matelots; je vais en former une légion. C'est le seul moyen d'amener ces hommes à la discipline et à l'esprit d'ordre. Je destinerai particulièrement cette légion à la traversée du lac entre Rosette et Aboukir.

c J'ai recours à tous les expédients imaginables pour me procuref de l'argent. Je fais actuellement vendre du riz, afin de subvenir aux dépenses du mois prochain... Il est vrai que, si les Anglais bombardent le port, cette ressource sera détruite avec les autres.

« On m'assure, général, qu'un aide de camp que vous m'aviez envoyé a été pris (1). Je ne sais où celle-ci vous trouvera^ et je suis encore à recevoir une lettre de vous depuis votre départ. Ma position cependant est extrêmement délicate; je ne connais ni votre secret, ni vos vues, et je dois agir comme si j'en étais. instruit

« J'ai sur votre santé, sur votre existence, des inquiétudes que beaucoup de personnes partagent. Comment se peut-il , en effet,

que depuis trente-cinq jours je n'aie pas reçu un mot de vous ?

Il court sur l'armée différents bmits que je cherche à détruire, et qui cependant font quelque impression. Un mot de votre part rassurerait tout le monde, et votre présence, malgré nos malheurs, nous comblerait de joie. »

Le même jour, Magallon, consul ; Gaoteaume, contre-amiral ; Dumanoir, commandant des armes; Leroy, ordonnateur de*la marine; Faulirier, Crétin, Recco, commandant de la place, et Cotasse, commissaire des guerres, appelé pour remplir les fonctions de secrétaire, étant réunis à 7 heures du soir, Rleber soumit les questions suivantes :

€ S'il était convenable, dans la circonstance actuelle, de lever l'embargo mis sur les bâtiments étrangers, turcs et autres; dans le cas contraire, quel serait le moyen le plus efficace pour s'assurer de leur neutralité dans le port si les Anglais l'attaquaient?

(1) Cet aide de camp (Julien) avait été pris et massacré.

a Sur la première question, il à été décidé que, quoiqu'il eût été à désirer que l'embargo fût levé presque aussitôt notre entrée, les choses avaient tellement changé, que cette mesure devenait dangereuse dans le moment présent: 1^ parce que les Anglais ne manqueraient pas de faire connaître aux capitaines de ces bâtiments les dispositions hostiles de la Porte à notre égard ; ^ parce qu'ils prendraient d'eux, sur notre situation, tous les. renseignements qui leur paraîtraient nécessaires : 3^ parce qu'ils s'empareraient indubitablement des pilotes de ces mêmes vaisseaux pour se faire indiquer par eux les passes du port d'Alexandrie, dont ils ont une parfaite connaissance, s'ils avaient le projet d'y pénétrer; -i*" que les Anglais respecteraient vraisemblablement le pa\illon ottoman, qui pourrait ainsi servir de sauvegarde au convoi; qu'enfin ces bâtiments ne nuiraient aucunement dans l'intérieur du port, puisque pour peu qu'on fût pressé par les circonstances , il serait facile de s'assurer de leur neutralité.

a Sur la seconde question, il a été arrêté ce qui suit :

« Art. i*"^. L'embargo ne sera point levé tant que l'ennemi sera en présence, à moins qu'un ordre formel du général en chef ne le prescrive.

< Art. 2. Le contre-amiral Ganteaume et le commandant des armes Dumanoir prendront, pour s'assurer de la neutralité de tous les bâtiments étrangers, les mesures convenables, soit en débarquant leurs canons ou leurs munitions] de guerre, soit en faisant descendre à terre une portion de leurs équipages , qu'ils remplaceraient par des garnisons françaises; ces différents expédients semblent devoir être également efficaces ; mais , comme l'intérêt de la République exige que l'on vive autant que possible en bonne intelligence avec la Porte, il a été arrêté, en outre, que le commandant des armes Dumanoir se transportera à bord de la caravelle, pour sonder les dispositions de ce capitaine sur celui de ces moyens qui répugnerait le moins aux usages de sa nation, n

« 14 août 1798.

cf Rleber aurait craint de compromettre la délicatesse du contreamiral Blanquet en le chargeant d'une lettre officielle pour le Directoire puisqu'il s'embarque sur un bâtiment anglais; mais il le prie de faire part au gouvernement que les affaires de terre, eh

Egypte, vont aussi bien qu'on peut le désirer; que les Mameluks ont été défaits près du Caire en différents combats et que, maîtres de cette capitale, nous le sommes aussi de tout le Delta ; que nos troupes ont donné partout des preuves de leur constante patience et de leur valeur; qu'aujourd'hui une partie de l'armée descend les deux branches du Nil; que Bonaparte marche sur Damiette. Toutes ces nouvelles parviennent à Rleber par des Arabes, avec quelquesuns desquels il vit en bonne intelligence, tandis que les autres, infestant le pays, pillent et massacrent tout, empêchent la communication avec l'armée. Blanquet voudra bien ajouter que, depuis le départ de Bonaparte d'Alexandrie, c'est-à-dire depuis le 7 juillet, Kleber, qui a pris le commandement de cette place par suite de la blessure reçue à l'assaut, n'a pas eu une seule lettre de lui. Blanquet ne manquera sans doute pas de faire sentir au gouvernement combien il est instant de nous envoyer des renforts en troupes et de faire passer dans cet établissement des artisans et des ouvriers de toute espèce,

a Kleber n'a pas besoin d'observer que l'Egypte serait une possession bien précaire, si l'on ne parvenait à rétablir incessamment la liberté du commerce dans la Méditerranée. Les liqueurs fermentées et le bois à brûler seront les premières denrées qui manqueront et dont la privation se fera le plus vivement sentir. Si pourtant nous conservons la bonne intelligence avec la Porte , les Échelles nous approvisionneront suffisamment en bois.

a Au moment oîi Rleber achève cette note, les Anglais, qui avaient pris un courrier de l'armée sur une djerme, ont renvoyé ici différentes lettres ouvertes qui, toutes, confirment ce qu'il a avancé plus haut relativement à nos succès dans le Delta. Un courrier était porteur de dépèches pour le Directoire et les ministres; il a eu le bon esprit de les jeter à la mer quand il s'est vu sur le point d'être fait prisonnier.

a Une lettre adressée à Rleber par le général en chef est tombée -entre les mains des Anglais. »

« Alexandrie. 15 août 1798.

« Au général Menou.

c( J'ai enfin reçu une de vos lettres et une autre du général en

maigre ses granaes aemoDstraiions ae aevouemeDi a la t-rance, le schérir Abd-«l-RoraIm, convaincu, par des pièces trouvées au Caire, de coinplicilé avec les Mameluks et les Bédouins et de rela-

tions avec la croisière anglaise, avait été transféré au Caire, oii il fut condamné à mort et exécuté (1).

La proclamation suivante, du 16 août, se rattache à cette affaire : c Tout habitant de la ville d'Alexandrie, musulman ou autre, convaincu d'avoir recelé des effets en registres de commerce, de correspondance ou états d'affaires, marchandises, meubles, armes, chevaux, chameaux, mulets, aident ou quelque autre objet que ce puisse être, appartenant à Seyd Hamed Âbd-el-Roraïm, et qui, dans quarante-huit heures à compter de la publication de la présente proclamation, n'en aurait pas fait la déclaration fidèle à la commission administrative, séant dans le domicile du commandant de la place, sera déclaré complice de la trahison dudit Abd-el-Koraïm, ennemi de la République française et, comme tel, puni de mort. »

n Alexandrie, 16 août 1798.

u Au générai en chef.

Q II faudrait, général, 300,000 livres par mois pour satisfaire à tous les services et solder la garnison, qui d'ailleurs prétend à un arriéré considérable; car tout est à faire ici et rien ne se fait qu'avec de l'argent. La communication entièrement interrompue et par terre et par mer met les affaires dans la plus grande stagnation^ et la douane, qui était notre ressource unique, ne produit rien. Venez donc à notre secours , général.

c Les Arabes pacifiques ont repris confiance; ils amènent presque journellement des troupeaux à Alexandrie. La première fois qu'ils y vinrent fut un jour de fête pour les habitants de la ville , et il y avait au marché un concours prodigieux. Les chefs de ces tribus se sont présentés chez moi ; je leur ai donné des encouragement» en paroles et en espèces, et ils sont partis satisfaits; l'un d'eux va m'amener au premier jour une vingtaine de

(1) « KoraTm, qui , le premier, s'était somnb anx armes françaises et avait alors rendu des serrices importants , avait des correspondances avec le commandant de ia croisière anglaise ; il fut traduit devant une commission militaire, condanmé à IDort et exécuté. Pendant quelques jours le général en chef hésita : mais il sacrifia tout à Tuiigence des circonstances, qui voulaient un exemple. » {Commentaires de tfapoléon /•'. )

c L'aga des janissaires demeure chargé de l'exécution de ce dernier ordre. »

« Alexandrie, 19 août 1798.

« Au général Bonaparte.

a Nous avons encore un moyen, général, de vous faire bénir, pour le moment, par les musulmans : il consiste à leur promettre le remboursement des i 00,000 francs que j'ai exigés d'eux à litre de contribution militaire, en punition des difficultés qu'ils avaient apportées à remplir, dans le temps, l'emprunt de 15,000 francs pour lesquels ils avaient été sollicités (i). Ces difficultés n'ayant eu lieu qu'à la suggestion d'Âbdel-Koraïm , aujourd'hui reconnu (rattre et déclaré tel, ils croient avoir quelques droits de réclamer cette faveur, et je leur ai promis d'intercéder auprès de vous pour la leur faire obtenir.

(( J'ai remarqué que toute espèce d'imposition directe répugnait à ces hommes, tandis qu'ils semblent très-façonnés aux impôts indirects. »

« Alexandrie, 20 août 1798.

n Au général Menou.

a Je m'empresse de vous apprendra que les Anglais ont cherché à entamer une négociation avec les habitants d'Alexandrie. Heureusement que j'ai intercepté ces lettres , ou plutôt elles m'ont été apportées par les chefs mêmes auxquels elles étaient adressées. Comme il n'y a pas de doute qu'ils en agiront de même sur toute la côte , cet avis vous engagera à vous tenir sur vos gardes et à prévenir Ip général qui commande Damiette.

u Je suis toujours dans une grande pénurie d'argent , et cela dans une circonstance où il faudrait en dépenser à pleines mains.

€ Je ne sais qui commande à Rahmànyeh; mais, si ce n'est pas un homme liant et actif, et si on a oublié de mettre des fonds à sa disposition, nous pourrions bien mourir de soif, l'année prochaine, à Alexandrie. »

(1) Voir ci-desftus, p. 284.

savais par coeur; ce sera un autre Abdel-Koralm que nous aonnissons dans notre sein.

« L'arrivée de la caravane est une fort bonne nonvelle.

« Je voudrais bien que nous puissions faire un cbassé-croisé : j'aurais besoin de voir les beaux jardins de Rosette el ce Nil qui les fertilise , pour dissiper les tableaux trop affligeants que depuis

quelque temps j'ai sous les yeux; mais comme à ce changement il n'y aiirait aucun avantage pour vous, je retire mes vœux.

il P. S. Je m'étais trompé sur le compte de vos pèlerins de la Mecque; ils sont arrivés hier et n'ont nullement l'air conspirateurs, n

tt Alexandrie, 21 août 1798.

a RIeber,

« A ceux qui sont les plus probes et les plus intègres parmi les hommes , à ceux qui sont l'ornement de tous les savants , à ceux qui disposent et qui arrangent de la meilleure manière possible toutes les affaires concernant les habitants d'Alexandrie , à ceux qui savent terminer et définir tout ce qui peut être de plus intéressant pour les hommes , à ceux qui sont doués de toutes sortes de vertu et de bonnes qualités.

«Après quoi^ sachez, mes très-honorés amis, qu'ayant pris en considération que les moments que vous donnez aux affaires publiques doivent naturellement être soustraits à vos affaires particulièreb, qu'il est conséquemment juste et équitable de vous en dédommager, j'ai arrêté qu'il vous sera payé , à la fin de chaque mois composé de 30 jours, savoir :

« Au scheik El Messire , président du Divan. 5,400 medins ( 1 ).

« Au scheik Ibrahim Eboul Ibaîr, interprète des lois. . . 4,000

« Au scheik Mustapha El Saran, idem 4,000

« Au Dotabie Hadj Hassan Abou Ef 1,400

n Au notable Hadj Hamed Mazen Aglou 1,400

« Au notable Hadj Cassem Zekekout 1,400

« Au notable Hadj Mohamed Deab 1,400

« Aux deux huissiers. 1,848

a En vertu du même pouvoir, il confirme dans son poste de commandant militaire des musulmans*, sous la qualification d'aga, Mobamed-Chorbagy el-Guriani.

c Kleber se réserve de donner des instructions particulières à chacun des membres du Divan ainsi qu'à l'aga sur les fonctions qui leur sont particulièrement attribuées , ainsi que sur le lieu où ils établiront leurs séances.

(1) Le medin vaut 08,03C».

aeroiere ud aviso a AuouKir.

(I] ConTiiincu d'entente arec IcsHarnelulis, ce ni^gaciaiil avait été arrêté, et k» biens confisqués.

« Ganteaume se rend sur ce point avec Faulirier; je compte y être demain dans là nuit et y passer toute la journée du 27; si cette lettre vous arrivait à temps pour que vous pussiez venir me joindre, cela me ferait le plus grand plaisir; nous conférerions ensemble sur une infinité d'objets de service.

€ J'ai été loin de trouver mauvais que vous vous soyez emparé des i 5,000 francs, au passage du trésor; il n*en passerait pas ici impunément; je suis, ainsi que vous, assailli de besoins, v

« Alexandrie, 29 août 1798.

« Au général Bonaparte.

(( Alexandrie est on ne peut plus tranquille; le Divan se condtiit avec sagesse; Taga, chaque fois qu'il entend le canon, se rend chez moi, où, sans me parler de rien , sans témoigner ni joie , ni inquiétude , il attend des ordres : lorsqu'au bout d'un quart d'heure on ne lui dit* rien, il s'en retourne. 11 tient beaucoup à avoir une pelisse et un cheval arabe harnaché à la turque, avec un peu de luxe. Comme je ne puis avoir ici ni l'un ni l'autre, je lui ai dit que je vous en écrirais, et que, s'il était possible de se procurer au Caire ce qu'il désirait, j'étais certain que vous le lui enverriez, en témoignage de notre satisfaction et de sa bonne conduite. Il serait fort sensible à ce présent; mais ce n'est pas la seule faveur qu'il aurait à vous demander : victime du gouvernement des Beys, il a été frustré de quelques-unes de ses propriétés et espère, de l'équité des Français et de la vôtre particulièrement, qu'il lui sera permis de rentrer dans ses biens. Cette restitution ferait ici une très-bonne sensation. »

« Alexandrie, 31 août 1798.

* Au consul de la République près le Pacha de Tripoli.

« La conquête de l'Egypte , citoyen consul , par les troupes de la République française, loin de porter des entraves dans nos relations politiques et commerciales avec les Puissances barbaresques, doit, au contraire, les vivifier et leur donner de l'extension. Les habitants de ces côtes trouveront toujours dans le gouvernement appui et protection; comme autrefois, le culte des musulmans

meure ainsi que j'aurai vécu. Comptez sur moi dans tout concours de circonstances, ainsi que sur ceux à qui tous ordonnerez de m'obéir.

« J'ai pris^ à la vérité, beaucoup d'humeur contre la marine, Payant vue sous ses rapports les plus dégoûtants : Ténormité de bagages que l'on a déchargés à Alexandrie, la sorte d'élégance que les officiers de mer étalent encore dans les rues, font bien voir que peu d'entre eux ont essuyé des pertes particulières; d'ailleurs les Anglais ont eu le désintéressement de tout rendre aux prisonniers et de ne point souffrir qu'il leur fût soustrait un iota. Il n'en a pas été de môme à l'égard de nos officiers de terre ; personne n'a plaidé leur cause , et trop fiers sans doute pour la plaider euxmêmes dans cette circonstance, ils arrivèrent ici nus, et la plupart d'entre eux ont mieux aimé se jeter à la mer que de se rendre. i>

Le ton de cette réponse est vif mais encore sans aigreur. Les questions financières aggravèrent la mésintelligence. Dans le courant d'août, le général en chef avait fait passer en deux envois 115,000 francs pour les premiers besoins de la marine. « Cette somme est arrivée au moment oii il n'y avait pas un sou dans la caisse du payeur, oii la solde ainsi que tous les genres de services eussent été suspendus faute de fonds; au moment où le nouveau divan m'annonçait l'arrivée de plusieurs députations des tribus arabes pour traiter d'une pacification générale dans la province de Bahireh, et où il eût été conséquemment très-impolitique de parler d'emprunt ou de réquisitions. » (Lettre du 28 août.)

A la suite des doléances de l'ordonnateur de la marine Leroy, Bonaparte, avant d'avoir pu recevoir ces explications, s'était laissé entraîner, dans sa lettre du 30 août, à des termes de nature à blesser un homme moins susceptible que Kleber. Le commandaut d'Alexandrie répondit immédiatement (3 septembre) :

« Je vous prie de me permettre de rejoindre ma division; je vois ma conduite trop en contradiction avec vos ordres, trop opposée au système d'administration qui parait être adopté , pour n'être pas certain de vous déplaire. »

Le 5 septembre , il fit exécuter l'ordre du général en chef, du 30 juillet, qui frappait le commerce d'Alexandrie d'une contribution de 300,000 livres de France, pour subvenir à l'entretien de l'armée.

n'a, ni n'a pu avoir. Si je tenais le burin de l'histoire, personne n'aurait moins à s'en plaindre que vous. »

Le 7 septembre, le commandant d'Alexandrie annonce àMenou le départ d'un secrétaire du grand vizir et l'envoi d'une proclama- ' tion.

« Je vous adresse un secrétaire du grand vizir qui se rend auprès du général en chef; je le recommande à vos soins, à votre courtoise hospitalité; après quoi, veuillez lui fournir une belle et bonne occasion pour continuer sa route avec sa suite. Donnez grains et riz ; on vous envoie d'ici poudre et canons.

u P. S. Ci-joint, mon cher général^ une petite proclamation aux habitants d'Alexandrie, d'après les ordres du général en chef, pour la liberté de la navigation entre Rosette, Damiette et cette place. Les Anglais en profiteront un peu; mais que faire? De deux maux il faut choisir le moindre. Veuillez faire part de cette disposition à Vial , commandant à Damiette. x>

a Aux habitants d'Alexandrie.

« Le général commandant les troupes françaises à Alexandrie permet à tous les habitants de celte ville de naviguer librement de ce port à ceux de Rosette et de Damiette en départ et en retour. Tous les reys de djermes ou patrons d'embarcations de toute espèce se soumettront, toutefois, à la police du port relativement aux passe-ports. »

« Alexandrie, 11 septembre 1798.

a Au général Menou,

, « Nous avons un besoin pressant de grains ; le peuple d'Alexandrie en a un besoin plus grand encore, et vous savez ce que c'est qu'un peuple menacé de la famine. 11 est donc urgent et des plus urgents que vous permettiez aux particuliers de Rosette de charger de grains quelques petits bateaux qui peuvent serrer la côte de fort* près, ne courant aucun risque d'être pris par les Anglais. Il sera encore nécessaire de profiter de tous les retours des chameaux et autres bètes de somme pour nous envoyer de cette denrée. Usez du canal qui bientôt va être navigable. Il n'y a pas un moment à

« Alexandrie, 17 septembre 1798.

u Au général Bonaparte.

0 II parait^ général^ que j'ai bien peu rempli vos intentions dans radministration civile et militaire d'Alexandrie. J'attribue toutes ces gaucheries et les inadvertances que vous semblez me reprocher à l'état de ma santé. Ma plaie ^ à la vérité^ est très-parfaitement cicatrisée , mais les douleurs de tête ne sont point passées , et des souffrances aiguës m'obligent souvent à m'enfermer dans ma chambre.

a On m'a prescrit un régime , je l'observe, et mon état ne s'améliore point

c Je vous demande, en conséquence^ la permission, général^ non pas de rejoindre ma division^ puisque vous ne le jugez pas convenable^ mais de prendre quelque repos à Rosette et de changer d'air. »

n Alexandrie, 19 septembre 1798.

a Au général Bonaparte.

n Je viens de remettre le commandement d'Alexandrie au général Manscourt , ma santé ne me permettant pas en ce moment d'en demeurer chargé. Dans une lettre très-détaillée , je l'ai mis au fait de tous les services et un de mes aides de camp qui s'est occupé des détails est à ses ordres. Je lui ai pareillement communiqué vos dernières dépêches, afin qu'il mette à exécution les ordres qu'elles contiennent.

a Permettez-moi d'insister sur la demande que je vous ai faite d'aller à Rosette pour prendre quelque repos et changer d'air ; j'ai le plus grand besoin de l'un et de l'autre, b

« Alexandrie , 22 septembre 1798.

« Au général en chef.

« Yous aviez chargé le général Caffarelli de me faire la proposition de vous accompagner à une expédition lointaine, et votre nom, et votre gloire, et la reconnaissance dont j'étais pénétré pour tout le bien que vous aviez bien voulu penser et dire de moi

ce moment est de tous voir et de vous parler^ Je vais donc m'arranger pour être rendu au Caire le plus tôt possible. »

RIeber partit d'Alexandrie le 18, laissant le commandement de la place au général Manscourt; il remonta le canal, et coucha le même soir au camp d'£l-Ouah , chez le général Marmont. Il était à Boulàq le 21 à 11 heures du soir. Le Caire était en révolte ; il n'y «entra que le 22 au matin. La bataille continua jusqu'au soir; le gégérai Dupuy, commandant la place, y fut tué d'un coup de lance sous l'aisselle, en chargeant les insurgés.

<( Le 22 au matin, dit RIeber dans son journal, Caffarelli vint me trouver et me dit : Je viens vers vous pour savoir si vous seriez bien aise de commander dans l'expédition de Syrie. — Je pense que ce commandement me revient de droit , si le général en chef ne ie prend pas lui-même, et, soit qu'il la commande ou non, je serai bien aise d'en être. — Je vais le dire au général, qui ne savait pas si votre santé vous permettrait d'agir; mais il faudra partir tout de suite. — Je suis prêt. — Passez donc chez le général et parlez-lui. — Je m'y rendrai ce soir. J'allai diner chez le général (1), qui se préparait à partir pour Suez le lendemain : je fus tout étonné lors- •qu'il me proposa de l'accompagner. — Mais Caffarelli m'a parlé ce matin de mon départ prochain pour Damiette et Qatyeh. — Il sera assez temps à notre retour. — J'accepte le voyage de Suez; puis, réfléchissant qu'il me restait plusieurs arrangements à prendre pour entrer en campagne, je le priai le lendemain de me laisser au €aire jusqu'à son retour. Il y consentit, et m'en donna le commandement pendant son absence (2).

(1) « Gomme le scheik El-Sâdât baisait la main du général en chef, Kleber, q[ui -arrivait d'Alexandrie, lui demanda quel était ce vieillard qui paraissait si interdit el dont les traits étaient si bouleversés. — C'est le chef delà révolte.*-* Eh quoi I tous ne le fiedtes pas fusiller? — Non, ce peuple est trop étranger à nous, à nos habitudes. Il lui faut des chefs ; j'aime mieux qu'il ait des chefs d'une espèce pareille à celui-ci, qui ne peut ni monter à cheval, ni manier le sabre, que de lui en voir comme Mourad-Bey et Osman-Bey. La mort de ce vieillard impotent ne produirait aucun ayantage et aurait pour nous des conséquences plus funestes que tous ne pensez, t {Commentaires de Napoléon T'. > « C'est ce n.éme scheik que, plus Urd, Kleber fit bétonner ; ce qui fut une des principales causes de la mort de ce général. » ( Note du général Bertrand. )

(2) « Au général Kleber — Quartier général, au Caire , le 24 décembre 1798.— Je donne l'ordre au commandant de la place et à l'adjudant général, chef de l'état-

Cette armée était composée de quatre divisions d'infanterie (Kleber, Reynier, Bon et Lannes), d'un corps de cavalerie, sous Murai ; de génie, d'artillerie, de guides à pied et à cheval et d'un détachement de dromadaires. L'effectif s'élevait à 12,945 hommes.

C'est le 17 janvier que Rleber reçut l'ordre de se rendre à Damiette. Le lendemain il eut une longue conférence avec le général en chef, et partit le 19. Arrivé à Damiette le 22, il reprit le commandement de sa division (1), et le général Dugua se rendit au Caire.

Les jours suivants jusqu'au 28 furent employés à réunir sur le lac Menzaleh les barques nécessaires pour le transport des provisions de bouche et des munitions : elles devaient se rendrç à Tyneh, et, de là, filer sur Qatyeh.

Kleber, ayant appris, le 30, qu'une portion du convoi, escortée par cent hommes, avait été attaquée par 300 Mameluks entre Tyneh et Qatyeh (2), que le chef de ce détachement avait été blessé et que, par suite, le désordre s'était mis dans le convoi , en instruisit à temps le général Lagrange, qui s'y porta et mit l'ennemi en fuite.

Le 3 février, il s'embarqua, avec sa division et le général Damas, pour se rendre à Tyneh, par le lac Menzaleh. Il laissait à Damiette le général Verdier et le chef de brigade Laugier, pour activer le départ du reste des troupes, de l'administraton et des munitions. Les eaux du lac étaient basses, les vents contraires. Kleber n'arriva que le 6 à Tyneh, où il donna ses instructions.

« Au mouillage de Tyneh, 6 février 1799.

a II est ordonné à Damas de demeurer au mouillage de Tyneh îasqu'à nouvel ordre , avec le détachement de la 2^ d'infanterie

(1) DiTiskm de Kleber. — Généraux de brigade : Verdier, Junot. Troupes : 2* demi-brigade d'infanterie légère ; deux bataillons de la 25* de Ugne ; deux bataillons de la 75*. formant une force de 2,349 bommes.

(2) Je chercbe à être réservé sur toutes les descriptions qui se rattachent à PËgypte et à la Syrie, que je parcourus en 1835 , ne me doutant pas de décrire pour la vie de Kleber ce que j'écrivais tout à fait au point de vue du voyageur et de Tintérét de ce pays, dont je révais alors raffranchissement. Un jour dans mes Mémoî" res je reproduirai mes longues conversations avec Mohammed-Aly, le grand régé» nérateur de l'Egypte, mes entretiens, au Caire, avec le marécbal duc de Raguse , dans l'intervalle de mes courses en Arabie, en Nubie et à Jérusalem.

la hauteur d'EI-Arych. Toutefois, tu nous enverras ici la moitié de l'approvisionnement d'orge et quelques autres biscuits , riz et huile. Agis à cet effet de concert avec le commissaire Tardieu , qui doit être avec toi, et n'oublie surtout point de nous envoyer toutes les outres , car il n'y en a pas une ici et elles seraient fort inutiles sur les barques. Dis au commandant de la Marseillaise que, s'il ne croit pas être assez fort, il peut garder avec lui V Albanie; la Corcyre, seule, serait alors envoyée avec les barques de retour. Quant à toi, il faut que tu restes au mouillage jusqu'à ce que le convoi d'EI-Arych en soit sorti, et que tu l'aies vu en mer. Quand le capitaine aura trouvé un mouillage, à la hauteur ci-dessus, il enverra un Arabe à terre, pour prévenir le commandant des troupes de son arrivée, ce que tu n'oublieras pas de mettre dans son instruction.

a P. S. Hâte-toi de renvoyer les cent barques à Damiette. o

« Qalyeh, 10 février 1799.

«Le général Damas se rendra, en trois jours de marche, à la tête du premier bataillon de la 2^ à El-Arych. Ce bataillon sera pourvu de cinq jours de vivres , qui doivent lui en durer dix. Il fera marcher sa troupe dans l'ordre le plus rigoureux, afin d'être constamment à même de repousser l'ennemi, qui ne manquera pas de le harceler sur ses flancs.

« Je joins à cet ordre un croquis de la route de Qatyeh à El- Arych et des stations que doivent faire les troupes.

c Réunir à ce détachement celui de la 75*, rentré aujourd'hui à lyneh. Le chef du génie Sanson partira aujourd'hui même avec un détachement de 302 hommes et une pièce de 3 pourvue de son coffret.

« Le commandant d'artillerie Grobert suivra ce détachement.

« Les troupes porteront des vivres pour quatre jours, avec lesquels elles tâcheront de subsister pendant six jours. J'affecte à cette colonne i9 chameaux, pour porter cinq jours de vivres et l'eau nécessaire aux hommes et aux chameaux. Faites jalonner la route, de manière à faciliter la marche de nuit pour demain. »

Le 8, Reynier s'était emparé du village d'EI-Arych. Les Turcs s'étaient renfermés dans le fort. Abdallah accourut, le 11, au se-

tre; celle de Lannes gagnait les hauteurs de notre droite pour tourner celles où était la cavalerie ennemie.

(( Notre cavalerie et 6 pièces d'artillerie commandées par Murât marchaient en avant se dirigeant vers la cavalerie ennemie.

a L'ennemi fait plusieurs mouvements, change de position, parait indécis; enfin il s'ébranle pour venir à nous; mais il rétrograde aussitôt. Nous marchons à lui au pas de charge, il se retire. Rleber coupe et tue quelques-uns de ses tirailleurs ; notre cavalerie manœuvre pour engager une affaire, mais elle ne peut y décider la cavalerie |ennemie, qui disparait à la fin du jour.

« Le quartier général est établi à Gaza et l'armée prend position sur les hauteurs du mont Hébron. »

Tel est le récit de EJeber. Bonaparte fait à son lieutenant une plus belle part dans cette affaire, a Rleber, dit-il dans ses Commentaires, donna tête baissée dans la vallée entre Gaza et la droite de l'ennemi, et se porta sur ses derrières, o L'armée se reposa quatre jours à Gaza, pour se refaire des fatigues du désert. Elle coucha le 1*' mars à Esdoud, le 2 à Ramleh, après avoir passé à gué le torrent qui descend de Jérusalem et se jette ^ans la mer à Âscalon , ville célèbre par la victoire de Godefroy de Bouillon sur le Soudan d'Egypte et chantée par le Tasse. Le 3, Rleber, formant Tavant-garde, marcha sur Jaffa. L'ennemi à son approche rentra dans l'enceinte de la [place et le canonna pendant qu'il prenait position. A l'arrivée du gros de l'armée, la division Rleber et la cavalerie , pour couvrir le siège, se portèrent en avant sur la route de Saint-Jean-d'Acre, entre le Nahr-el-Aoudje et le Nahr-el- Hoya. Le 7 mars, après quatre jours de tranchée ouverte, la ville de Jaffa fut prise d'assaut et pillée. Plus de 4,000 hommes des troupes de Djezzar-P^cha furent passés au fil de l'épée. On trouva dans la place plus de quatre-vingts pièces d'une très-belle artillerie et beaucoup de munitions. La peste^ qui nous suivait depuis le départ d'Egypte , commença à sévir avec une grande intensité.

Le lendemain de la prise de Jaffa , Rleber avança dans la forêt de Meski (1). Diverses reconnaissances qu'il envoya dans les montagnes eurent des rencontres assez ^ives. Dans l'une d'elles ,

(1) C'est la forêt enchantée du Tasse.

Il faut trois jours pour creuser et charger la mine. Le 28, la contrescarpe saute , mais imparfaitement : le mineur ne s'est pas assez enfoncé. Néanmoins le capitaine Mailly avec une trentaine d'hommes monte dans le premier étage de la tour et grimpe jusque sur la plate-forme. Le bataillon de Laugier est arrêté par la profondeur du fossé. Mailly et Laugier sont tués. L'assaut échoue. Le 30^ on repousse une sortie. Le 1^ avril, on essaye de se loger dans la tour. Les précautions prises par Tennemi rendent cette tentative infructueuse.

Le 7, à la pointe du jour, l'ennemi sort sur notre droite y notre gauche et notre centre; à la tête de chaque colonne de 1,500 hommes marchent des marins anglais; les batteries sont servies par des Anglais. Il veut surprendre nos premiers postes ; il est aperçu; le feu de nos places d'armes et de nos parallèles le reçoit et tout ce qui parait est tué ou blessé; il se retire, sauf la colonne du centre , conduite par le capitaine anglais Thomas Aldfied, qui s'élance avec quelques-uns des siens; ils combattent, mais ils sont tous tués ou mis en fuite. Thomas Aldfled y laisse la vie.

Quelques jours après l'assaut du 28 mars nos soldats avaient aperçu sur le rivajge une grande quantité de sacs rejetés par la mer ; les ayant ouverts, ils y avaient trouvé des malheureux attachés deux à deux. Les déserteurs turcs nous apprirent que plus de 400 chrétiens emprisonnés avaient été liés deux à deux, enfermés dans des sacs et jetés à l'eau par les ordres de Djezzar. Et le pavillon anglais flottait sur les remparts à côté de celui de Djezzar I

Ne voulant pas permettre aux patrouilles ennemies de pénétrer en deçà du Jourdain, Bonaparte forma quatre petits corps pour surveiller les rives de ce fleuve : le colonel Lambert observa le Garmel, la plaine d'Esdrelon, la plage de la mer, les routes deNaplouse; Junot occupa le fort de Nazareth, gardant le Jourdain audessous du lac deTabaryeh; Murât, àSâfed, surveillait le pont dTTakoub et le fleuve au-dessus du lac de Tabaryeh; Vial observait les débouchés du mont Saron , poussant des postes jusqu'à Tyr.

L'armée du pacha de Damas arriva sur le Jourdain en deux colonnes; celle de droite, sous le commandement de son fils, forte de 8,000 hommes, occupa le 6 avril le pont d'Yakoub et envoya une avant-garde pour cerner le fort de S&fed. Le pacha, avec

ches, et reprît le i2 sa position sur les hauteurs de Nazareth. Voici sur cette affaire le rapport de Kleber à Bonaparte :

a Je me suis porté hier, avec i,500 hommes, sur la route de Tabaryeh, en suivant la plaine. L'ennemi occupait une montagne qui semble la terminer, mais qui ne fait que masquer pour un instant une autre plaine, qui se prolonge à droite et qu'il faut traverser pour se rendre, d'un côté à Tabaryeh, et de l'aulre à Baïssan. Cette montagne commande fortement le pays et les Turcs purent nous découvrir à plus d'une lieue; nous les aperçûmes à pareille distance. Indépendamment de cette hauteur, ils occupaient encore toutes les crêtes des montagnes à notre droite et nous débordèrent considérablement sur noire gauche.

« Nous les rencontrâmes à environ sept lieues d'Acre en ligne directe, et à trois lieues de Nazareth par le chemin que nous avons pris. En tirant une ligne droite de Sâfed au mont Thabor, on traverse le champ de bataille, d*où ce mont et ce forl se découvrent parfaitement. Ce champ de bataille est le même où combattit, dans la journée du 8, avec autant de valeur que de sang-froid, le général Junot.

« Ma troupe était partagée en deux carrés : le premier, composé dela75«, était commandé par Verdier; il tenait la gauche et avait pour flanqueurs les trois compagnies de la 25* ; le second était formé par la 2* légère et les trois compagnies de la id^ de bataille; il était* flanqué par les trois compagnies de carabiniers. Les cent hommes de cavalerie marchaient au centre entre les deux carrés, qui leur servaient d'appui.

« A peine étions-nous à portée de canon, qu'avec la rapidité de réclair, environ 4,000 hommes à cheval et 500 fantassins fondirent sur nous et parvinrent à nous envelopper complètement en moins de la minute. Nous espérions alors qu'ils engageraient une mêlée, et nous comptions bien en tirer avantage ; mais aucun mouvement de notre part ne put les déterminer à s'approcher plus près qu'à portée de fusil ou de pistolet; cependant , le feu de mousqueterie était vif, et le carré Junot, surtout les flanqueurs, en furent très-incommodés.

a Nous étions déjà aux prises depuis une heure, lorsque, voulant finir, j'ordonnai au carré de Junot de gagner successivement les hauteurs à notre droite pour tourner l'ennemi par sa gauche

u L'eDDemi, après s'éLre rassemblé à Ksad et à Natir, s'est porté de là dans la plaine de Djeaia, au village d'Afouleb, à deux lieues de Nazareth et de Djeaiii.

(( Junot esten mesure, autant qu'il peut l'être^ pour tomber sur les flancs de Tennemi dans le cas où il se porterait à Chefâ-A'mr; et il est difficile de l'attaquer sur les hauteurs qu'il occupe. Si vous m'envoyez, demain de grand matin, les deux pièces de canon et les 200 cavaliers que je vous ai demandés, je me porterai de suite sur les derrières de l'ennemi. Tout détachement fourni, il me reste à peine i,200 baïonnettes. x>

Après le combat de Sedjarra (11 avril), Kleber, pour attendre des cartouches, mais aussi dans la crainte d'être coupé de Saint- Jean-d'Acre, avait repris sa position de Nazareth. Le pacha de Damas fit réoccuper les hauteurs de Loûbiâ et, sous leur protection, s'avança, avec le reste de son armée, dans la plaine d'Ësdrelon, où il se réunit à la division de Naplouse. Le 13 avril, Murât reçut ordre de paftirdu camp d'Acre, avec 1,000 hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie, pour se porter à grandes journées sur le pont d'Yakoub, s'en emparer, prendre à revers l'ennemi qui bloquait Sâfed, et marcher ensuite pour rejoindre Kleber, qui allait se trouver en présence de forces considérables (40 ou 50,000 hommes, au dire des habitants du pays). Le 14, Kleber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de canon et un renfort de cavalerie, prévint le général en chef qu'il allait partir pour tourner l'ennemi dans sa position de Soulyn.

c Dès que j'ai su, dit-il dans son rapport du 17 à Bonaparte, que l'ennemi formait son rassemblement dans la vallée de Djenin et de Nazareth, j'ai cru devoir me porter entre lui et le Jourdain; c'était un point de votre instruction : la marche par Nàzar remplissait cet objet.

a Le 15 ma division fut réunie et, à 10 heures du soir, nous nous mîmes en mouvement, dans l'espoir d'arriver une heure avant le jour au camp ennemi et de le surprendre. Trois défilés et une distance beaucoup plus grande ^ que celle annoncée par le guide du pays déçurent notre espérance : nous n'arrivâmes qu'à six heures, et l'ennemi, quoique en très-grande confusion d'abord, eut le temps de monter à cheval. Nous le culbutâmes des premières hauteurs et nous nous emparâmes d'un fort, où je jetais sur-le-champ une centaine d'hommes. Ce fort devait nous servii; de point d'appui et, à tout événement, de point de retraite; il dominait la plaine et était inaccessible à la cavalerie. Je m'avançai

alors avec les deux carrés dans la plaine, et à Tinstant le combat s'engagea de la manière la plus vive. Déjà 4,000 chevaux nous enveloppaient; ils furent bientôt suivis de 3^000 autres, et ceux-ci d'un pareil nombre encore. Indépendamment de cette nombreuse cavalerie, qui aurait pu étonner d'autres soldats que les nôtres, nous vîmes bientôt descendre des hauteurs, sur différentes colonnes ^ plus de 2,000 hommes à pied, qui, se mêlant aux cavaliers, engagèrent une vive fusillade avec nos tirailleurs.

« La cavalerie nous tàta de tous les côtés, tantôt par des chaînes partielles, tantôt par des charges générales et en poussant des cris horribles. La bonne contenance des troupes, le feu de la mousqueterie , celui de Tartillerie, les continrent chaque fois et les forcèrent sans cesse à s'en retourner plus vite qu'ils n'étaient venus. Cependant plusieurs de leurs braves moururent à peu de distance de nos rangs : l'un d'eux vint s'y précipiter.

« Il n'était encore que 7 heures du malin lorsque tout ceci se passa. Je fis faire successivement d'autres mouvements en avant, et enûn, à midi, je fis réunir les deux carrés, celui de Junot étant trop petit pour contenir les chevaux, caissons et autres équipages. Les choses en cet état, nous restâmes fermes et j'ordonnais qu'on ménageât le feu ; mon intention était ou de recevoir leur charge ou d'attendre jusqu'au soleil couchant, parce qu'alors se dispersant pour se rendre dans leurs différents camps, j'eusse profité de ce mouvement rétrograde pour faire une tentative quelconque et achever la victoire à la faveur de la nuit , qu'ils redoutent pour combattre.

c Mais un coup de canon parti On juge par son calibre qu'il est français. Le soldat pousse un cri d'allégresse; j'en profite : Verdier marche avec quatre compagnies de grenadiers à un fort occupé par un très-grand nombre d'hommes à pied; j'envoie la cavalerie pour le seconder et charger ces fantassins. L'ennemi fuit de toutes parts; on le poursuit; dans la déroute on lui prend une pièce d'artillerie portée à dos de chameau, ainsi que ses coffrets. L'ennemi prend la route du Jourdain et lejpasse encore^pendant la nuit au pont de Djesr-el-Medjame.

«Tell^ est la^bataille dont jotre' présence précipita et^délermina la'vîctoire. »

Bonaparte avait écrit je 13 à Kleber j « Le^mont Thabor est té-

moin de vos exploits. Si ces gens-là tiennent un peu, et que vous ayez une affaire un peu chaude, cela vous vaudra les clefs de Damas. Si vous trouvez moyen de vous mettre entre eux et le Jourdain , il ne faudrait pas être retenu par Tidée que cela les ferait marcher sur nous. » Prévenu de la manœuvre de son lieutenant pour tourner et surprendre l'armée du pacha de Damas, le général en chef avait compris les dangers que courait Rleber. Laissant devant Acre les divisions Reynier et Lannes, il était parti le 15 avec le reste de la cavalerie, la division Bon et huit pièces d'artillerie. Le 16, à 9 heures du matin, étant arrivé sur les hauteurs d'où l'on découvre la plaine d'Ësdrelon, il aperçut au pied du mont Thabor la division Rleber aux prises avec l'ennemi, 2,000 Français se battant contre 20,000 hommes de cavalerie I

Kleber avait quitté le 15 son camp de Saffourieh et marché sur Nazâr, avec l'intention d'attaquer l'ennemi le 16 avant le jour. Il n'était arrivé que deux heures après le lever du soleil. Averti par ses avant-postes, l'ennemi avait eu le temps de montera cheval. Kleber avait fait former deux carrés et occuper quelques ruines , où il avait placé son ambulance. Il essuya toute la journée des charges de cavalerie, qui furent repoussées avec la plus grande bravoure. Mais les Turcs avaient gagné tous les- chaînons du mont Thabor et les monticules qui environnaient les Français. On songeait à enclouer les pièces et à se faire jour vers les hauteurs de Nazareth, lorsqu'une salve d'artillerie annonça l'arrivée de Bonaparte avec la division Bon.

RampoD marcha, avec la 32* demi-brigade, vers la division Kleber; Vîal, avec la 18% vers la montagne de Nourès, et les guides à pied se dirigèrent à toute course pour couper la retraite sur Djenin. Le désordre et l'épouvante devinrent extrêmes chez l'ennemi. Cette armée se sauva, partie sur Naplouse, partie sur le Jourdain. Plusieurs milliers d'hommes se noyèrent dans le fleuve, grossi par les pluies. «Général, vous êles grand comme le monde, » s'écria Kleber en embrassant Bonaparte sur le champ de bataille. « En homme de cœur et de tête, Kleber fit tout ce qu'on pouvait attendre de lui, n a écrit Napoléon au sujet de cette victoire (1). La nuit du 16 au 17, Kleber coucha dans la tente de Bonaparte.

(1) Commentaires de Napoléon !•', t. III, p. 75.

Il partit à 2 heures du malin pour rejoindre sa division et continuer la poursuite. Les soldais firent de riches prises. Il carapa, le 17, où il se trouva, et attendit de nouvelles instructions. II reçut Pordre de repasser le Jourdain et de rester en observation sur ce fleuve. Il établit son quartier général àNazâr, d'oîi il adressa, le 20, un long rapport au général en chef :

« Je suis parti, le 18 au matin, pour Tabaryeh, où j'ai trouvé Murât, qui le lendemain s'est mis en marche pour se rendre devant Acre; il vous aura donné un état approximatif des magasins de subsistances que nous avons trouvés dans la première de ces places.

c Ayant acquis partout la confirmation de la retraite précipitée de nos ennemis au delà du Jourdain, j*ai pris les dispositions ciaprès :

a Junot, avec le gros de la brigade, demeure campé sous Tabaryeh; il fournit 100 hommes à Sàfed et 100 autres au pont de Yakoub; 100 hommes d'infanterie, 25 chevaux et une pièce de 3 au pont de Medjame ; il a ordre de correspondre fréquemment avec ces différents posles, et je lui ai laissé à cet effet la cavalerie nécessaire. Il a, indépendamment de la pièce de 3 ci-dessus, une pièce de 5 à Tabaryeh ; toutes les troupes de sa brigade tireront leurs vivres des magasins de celte ville.

«Je lui ai recommandé d'envoyer des émissaires sur Damas pour avoir des nouvelles.

« Venoux, avec les Irois compagnies de grenadiers de la 25% se rend ce malin à Nazarelh pour y prendre poste et éclairer la plaine de Djenin.

u Les deux balaillons de la 75« et environ 50 chevaux occupent le camp de Nazâr, sous le mont Thabor, et forment la réserve ou corps inlermédiaire; j'y ai établi mon quartier général. On trouve dans ce camp de l'eau et du bois; mais toule la campagne depuis Nazarelh jusqu'au Jourdain est déserte, les habitants ayant partout abandonné les villages.

c II y a, du camp de Nazâr à Tabaryeh^ 3 lieues et un chemin assez beau; de ce même camp au pont de Medjame, 5 lieues, à cause des détours qu'on est obligé de prendre et de là difficulté des chemiiis ; il y a, enfin, de Nazâr à Nazarelh, 2 lieues. Tabaryeh est à égale distance du pont de Medjame et de Sàfed, c'est-à-dire

à environ 4 lieues. J'ai ordonné que ces forls soient approvisionnés pour 15 jours.

(c Si l'ennemi faisait un rassenablement à Djenin, je pourrais me porter dans la plaine par le même chemin que j'ai pris la dernière fois en tournant le mont Thabor, ou bien par celui de Safarieh en débouchant de la gorge de Djedda, chemin que vous avez pris le jour de la bataille.

« Le fort du pont de Medjame parait très-ancien ; c'est un carré flanqué d'une seule tour à l'une de ses faces; il est dominé à portée de pistolet de ce côté-ci du pont, mais, nonobstant cela, il remplit très-bien son objet dans la circonstance, ainsi que Tabaryeh, quoique pareillement dominé. Je ne connais pas encore Safed ; je compte m'y rendre au premier jour.

« Je vous prie d'ordonner qu'il me soit envoyé des munitions de guerre; il me faut encore 65,000 cartouches d'infanterie, pour compléter à chaque homme le nombre de 45, et je n'ai plus que 20 à 35 coups à tirer par pièce de canon.

« Le premier pont que l'on rencontre en sortant de Tabaryeh esta environ une demi-lieue du lac ; il est, ainsi que je vous l'avais précédemment mandé, entièrement ruiné, et ses décombres forment un gué lorsque les eaux sont basses; en ce moment même on n'aurait de Teau que jusqu'à la ceinture. Ce pont se nomme Isr-Urozel-Kanatir. Il y a encore plusieurs autres gués, notamment près des moulins d'Abadieh. Le Jourdain, dans le vallon qu'il parcourt en se repliant dans tous les sens et formant différentes îles , ressemble à ces petits ruisseaux factices que l'on trouve dans nos jardins anglais; on a beau se rappeler tous les miracles dont il fut témoin, il n'impose pas davantage; ses eaux ont cependant le mérite d'être très-poissonneuses et sont d'une grande limpidité.

« Il me reste à vous parler du scheik Abbas Dâher; il me présenta, le soir de mon arrivée à Tabaryeh, la patente que vous lui avez donnée et en vertu de laquelle vous le nommez chef de cette province, en me priant de le faire reconnaître comme tel. J'en avais chargé Junot, en l'invitant à Tentourer de beaucoup de considération, afin que, respecté par les siens, il puisse plus facilement les ramener à l'ordre et à l'obéissance; ce scheik a de suite écrit des circulaires pour engager les habitants à rentrer dans leurs

foyers el à se soumeltre à la domination française et à la sienne ; il en espère beaucoup de succès. »

Bonaparte coucha le 18 au couvent de Nazareth, et rentra le lendemain au camp d'Acre.

Dans la première époque du siège (du 19 mars au 25 avril), les assiégeants avaient fait jouer deux mines , tenté deux logements et donné un assaut; les assiégés avaient fait six sorties, qui toutes leur avaient été funestes. Pendant l'absence du général en chef, rarlillerie de siège s'était accrue de deux pièces de 24, de quatre de 18 et de deux mortiers, que le contre-amiral Perrée avait débarqués à Tantourah le 15 avril. Il fallait profiter de ces nouveaux moyens d'action, ainsi que de l'effet moral produit par la victoire du mont Thabor. Le 25 avril, la mine joua sous la grosse tour. La moitié seulement fut renversée. Les pièces de 24 rasèrent le reste. Les assaillants se logèrent sur ces débris. Mais l'ennemi avait construit un retranchement derrière. Il fallut établir des batteries sur le logement pour détruire ce retranchement et ruiner les défenses du palais de Djezzar et de la mosquée, pendant que l'on battait en brèche la seconde tour du même front. ,

Le 4 mai, la brèche de cette seconde tour était praticable; la mine pour faire sauter la contrescarpe était terminée. Un assaut général devait avoir lieu le 5 au matin. Les assiégés éventèrent la mine et étouffèrent le mineur. Il fallait quatre jours pour creuser un nouveau puits. L'assautfut remis au9. Le 7 apparurent à Thorizon trente ou quarante bâtiments qui cinglaient vers la plage : c'était Tarmée de secours que les assiégés attendaient de Rhodes. Bona* parte résolut d'enlever la ville avant l'arrivée de ces troupes. Le général Lannes forma trois colonnes : la première, sous les ordres du général Rambeaud, entra dans la place par la brèche delà courtine; la deuxième, conduite par l'adjudant général Escale, déboucha par la grosse tour ; le général Lannes se mit à la tète de la troisième, formant la réserve. Mais les renforts étant débarqués pendant la nuit, il fallut abandonner la partie de la ville qu'on avait prise. Le général Rambeaud fut tué. A la pointe du jour, les Turcs, fiers de leur succès, firent une sortie, qui, d'abord heureuse, se termina par une perte de 6,000 hommes. Cet échec consterna les assiégés et excita l'ardeur des assiégeants, qui montèrent à l'assaut, s'emparèrent de toute la partie delà ville qu'ils avaient

déjà occupée et s'y barricadèrent. Quelques Français, qui s'étaient trop avancés , restèrent au pouvoir des Turcs. Le 10 à la pointe du jour, Rieber, arrivé la veille du camp de Nazareth, conduisit ses troupes à l'attaque. Elles montèrent .à l'assaut avec courage et parvinrent au haut de la brèche, à niveau du terreplein ; mais les feux terribles qui partaient du palais de Djezzar, des maisons crénelées vis-à-vis de la brèche, de plusieurs traverses pratiquées à droite et à gauche du terre-plein, de la partie de la seconde tour attenante à la grosse tour, d'une batterie placée en avant de la grande qui foudroyait tous ceux qui paraissaient ; les feux à dos et en flanc qui venaient du phare, de la place d'armes de gauche et des lignes de contrescarpe qu'on avait attaquées inutilement au commencement de l'action; la difficulté de descendre dans la ville par une seule rampe dont les approches étaient défendues : tous ces obstacles rendirent l'assaut impossible. Après plus d'une heure d'attente sur la brèche et sur le talus, toujours sous le feu le plus vif, les troupes se retirèrent avec perte. Ail heures Tassant fut tenté de nouveau; mais, cette fois encore, avec moins de succès que de bravoure. Ce fut la dernière tentative. Le 15 et le 16, l'ennemi fit deux vigoureuses sorties^ qui furent repoussées.

Les pertes éprouvées autour de Saint- Jean-d'Acre, les ravages de la peste et plus encore les nouvelles d'Europe déterminèrent Bonaparte à lever le siège. Cette résolution fut marquée par un redoublement de feu. A partir du i5 mai, toute l'artillerie de siège, mise en batterie, fit pleuvoir sur la ville tout ce qui restait de bombes et de boulets, afin de donner le change sur les préparatifs de retraite. Pendant ce temps, les blessés, les malades, les prisonniers et les gros^bagages filaient sur Jaffa; les hôpitaux de Ramleh, de Gaza et d'El-Arych étaient évacués sur le Caire.

Le 20 mai, à 9 heures du soir, après soixante jours de tranchée ouverte, l'armée se mit en retraite. Kleber et la cavalerie prirent position : l'infanterie, en arrière du dépôt de la tranchée; la cavalerie, devant le pont de la rivière d'Acre. Reynier, dont la division était de tranchée, fit replier dans le plus grand silence ses postes sur les places d'armes , retourna à son camp et suivit le mouvement de l'armée. Lorsque la division Reynier eut passé le pont, RIeber partit aussi , couvert par la cavalerie. L'ennemi ne bougea pas. Le 21, à 8 heures du matin, l'avant-garde prit posi-

lion àCésarée; le corps d'armée, àTantourah; Tarrière-garde, à Hayfâ. Le 24, Tarmée coucha à Jaffa, d*où elle ne partit que le 28. Cinq jours furent employés à détruire les forlificalions; car Kleber, qui formait Tarri ère-garde, ne quitta la ville que le 29. Il reçut Tordre de ne partir de Gaza qu'après s*être assuré que toutes les fortifications avaient sauté et que tous les magasins avaient été brûlés. Marchant à une journée en arrière, il arriva à Rhàn-Younès le 1^^ juin au soir, a après une journée mémorable par sa longueur et les fatigues que le soldat avait éprouvées. La distance de Rhân- Younès à El-Arych est de dix heures de marche pour un homme à cheval. Quoique le pays qui sépare ces deux points présente quelques champs cultivés et soit assez abondamment garni d'arbustes , il est entièrement sablonneux, et Ton est obligé de marcher sur des sables mouvants, qui, cédant sous le pied, triplent le travail du piéton. Il fallait nécessairement franchir cet intervalle dans une journée, à moins de passer la nuit sans eau, inconvénient j)lus à redouter que les grandes fatigues. Dans cette marche, le soldat, indépendamment de ses armes et de son sac, portail son bidon plein d'eau et sa provision de vivres pour qratre jours.

«Lorsqu'on a passé El-Arych en venant du côté de TÉgypte, on entre dans le désert pur, c'est-à-dire dans d'immenses plaines sur lesquelles la vue se perd sans rencontrer autre chose qu'un sable aride et rarement quelques plantes d'une végétation misérable. Dans la saison actuelle, ce sable blesse les yeux par Téclat de la lumière qu'il réfléchit, et sa chaleur brûle les pieds k travers la semelle des souliers ( la chaleur du sable a été de 44 degrés Réaumur). Pour parvenir d'El-Arych à Sâlheyeh, qui est le premier point de l'Egypte cultivée, il faut parcourir 40 lieues environ. Qatyeh est placé sur cette route à 22 lieues d'El-Arych et à 18 de Sâlheyeh. L'armée s'est ■ transportée en deux jours d'El-Arych à Qatyeh; elle a passé la nuit intermédiaire assez près de la position d'Ostracine, qui fut une des stations de Titus lorsqu'il vint d'Egypte en Judée pour y faire la guerre. »

L'armée séjourna à Qatyeh le 5 et le 6 juin. Le 7, les divisions Reynier, Lannes et Bon se mirent en route pour Sâlheyeh; les troupes sous le commandement de Kleber se disposèrent à se rendre à Damiette par cette langue étroite de sable qui sépare le lac Menzaleh de la mer.

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 831

Le 14, l'armée entrait au Caire; elle avait reçu Tordre de mettre des branches de palmier aux chapeaux, excepté les grenadiers de la 69' demi-brigade , qui avaient lâché pied et refusé de marcher h une attaque.

Les tribus chrétiennes qui, en Syrie, avaient épousé notre cause et s'étaient compromises pour nous, avaient suivi noire retraite en Egypte. Dans la lettre suivante Kleber expose au général Bonaparte la situation de ces malheureux émigrants.

« Damietle, 4 juillet 1799.

« Les Syriens qui m'ont suivi, après être restés longtemps indécis sur le parti qu'ils voulaient prendre, se sont enfin déterminés à se Qxer à TEsbet, pour cultiver les terres des environs de cette place; mais comme ils sont absolument sans moyens, ils réclament une avance d'environ 2,000 pataquès. Ne me croyant pas autorisé à leur délivrer ces fonds, ils m'ont demandé la permission de se rendre au Caire pour les solliciter directement près de vous; et je la leur ai accordée, v

Pendant l'expédition de Syrie, Desaix avait soumis la haute Egypte; Dugua avait maintenu la tranquillité dans la basse.

Exalté par la levée du siège de Saint-Jean-d'Acre et la retraite de Tarihée française, Sidney-Smith persuada aux chefs de l'armée turque de compléter leur victoire en s'emparant d'Alexandrie pour forcer les Français à capituler. Les Mameluks et les Bédouins du désert eurent ordre de se réunir :Ibrahim-Bey et Elfy-Bey, avec les Arabes des déserts de la Thébaïde, des Ermites et de Suez, dans rpuàdy de Tomàlat; Mourad-Bey, avec les Arabes des oasis de la Syrie, au lac Natroun. Le premier rassemblement fut dispersé par le général Lagrange ; Mourad-Bey fut chassé du Fayoum par Murât. La marche de Mourad-Bey et les mouvements des Bédouins annonçaient le projet de protéger un débarquement à la Tour des Arabes ou à Aboukir. Bonaparte sortit du Caire, le 14 juillet, et se rendit au camp des Pyramides. Le lendemain, il apprit que treize vaisseaux de 80 et de 74, neuf frégates , trente chaloupes canonnières et quatre-vingt-dix bâtiments de transport

chargés de troupes turques avaient mouillé, le 12 au soir, en rade d*Aboukir. Desaix reçut l'ordre d'évacuer toute la haute Egypte et de se porter au Caire; Reynier, qui était à Belbeys, de laisser 300 hommes eu observation à Sàlheyeh et de se diriger sur Rahmânyeh; Rleber, défaire un mouvement sur Rosette, en laissant les troupes nécessaires à la sûreté de Damiette et de la province. La division Lannes et la cavalerie se mirent en marche le 16 à une heure du matin. Le quartier général , en arrivant à Rahmânyeh le 19, apprit que Mustafa-Pacha avait débarqué le 14 et pris le fort d'Aboukir le 16. Bonaparte était le 23 à Alexandrie. Kleber, avec une partie de sa division et deux pièces de 8 attelées, se trouvait à Fouah, suivant le mouvement du général en chef. Le 25, avant le jour, l'armée se mit en mouvement. Murât formait l'avan t- garde ; Lannes, la droite; Lanusse, la réserve; Kleber, qui arrivait en toute hâte, l'arrière-garde. Les Turcs furent tués (2,000), pris (3,000) ou jetés à la mer (10,000). Le pacha fut fait prisonnier.

Le fort d'Aboukir capitula le 2 août.

Kleber était de retour à Damiette le 4. Sa correspondance nous le montre constamment préoccupé des moyens de défendre les provinces de Damiette et de Mansourah contre les attaques par terre et par mer.

; tt Damiette , 5 août 1799.

a Au général en chef.

a Dans une de vos dernières lettres, citoyen général, vous m'ordonnez de prendre un parti relativement au chebec. Je vous ai dit, depuis, à Aboukir^ que le meilleur parti que l'on pourrait en tirer serait de l'embosser sans mâture , comme batterie et corps de garde, à l'entrée du boghâz; mais vous ayant observé en même temps qu'il en coûterait encore 10,000 livres pour le mettre en état de rendre ce service, vous semblàtes préférer d'y envoyer un autre bâtiment pour remplir cet objet; il ne reste donc plus qu'à le vendre ou à le dépecer. Mais le prix qu'on en offre payerait à peine le fer qui y est employé, et comme le magasin de la marine commence à manquer de cette matière et même de plusieurs échantillons de bois de construction, le commissaire de la marine me presse vivement

d'adopter ce dernier parti. Le dépècement et le transport au magasin coûteront une somme de 1,200 francs. Je vous prie de vouloir bien me faire connaître promptement vos intentions à cç sujet, comme aussi de donner vos ordres pour que le bâtiment que vous destinez à être embossé au bogbàz arrive le plus tôt possible. >

a Damiette , 7 août 1799.

<i Au général Menou, à Rosette.

« A peine, mon cher général, étaîs-je arrivée Rahmànyeh, avec une partie de ma division, que, sans ordre aucun et de mon propre mouvement, je vous ai envoyé un bataillon de la 25*» demi-brigade pour vous renforcer dans votre position. En ayant rendu compte au général en chef, il vous a, en ma présence, adressé l'ordre, après la bataille d'Aboukir, de me renvoyer ce bataillon à Damiette; et pourtant il n'est pas encore arrivé. Veuillez me le faire parvenir le plus tôt possible; et comme il doit se rendre à Mansourah, vous pourriez lui faire remonter le Nil jusqu'au Ventre-de-la-Vache, où il descendrait l'autre branche jusqu'à sa destination. Ce mouvement est d'autant plus pressant que la province de Mansourah est infestée de Mameluks, réunis à un chef de brigands nommé Lachkam, à la poursuite desquels j'ai envoyé le général Verdier. Je présume trop bien de votre attachement pour moi pour ne pas être persuadé que vous ne m'obligerez pas à revenir sur cet objet. »

. « Damiette , 12 août 1799.

ce Au général Reynter.

a Je ne vous déclarerai pas la guerre , mon cher général, pour avoir justement puni la conduite rebelle du village de Daremtas, mais bien pour avoir envoyé à un' maudit fermier les 400 pataquès qui doivent être versées dans la caisse du payeur de Damiette.

« Trois colonnes mobiles parcourent en ce moment la province de Mansourah, aux ordres de Verdier, et pour lever les impôts etpour donner la chasse aux Mameluks. Je tiens toujours ici, en arrestation, le scheik des Arabes Nourdi, et il ne sera relâché que lorsque

OU frégates, de quatre bricks anglais et de seize ou dix-sept bâtiments de transport ou canonnières, s'est ralliée, hier vers midi, vis-à-vis le bogbâz, et a jeté aussitôt en mer vingt-deux embarcations chargées de monde. Ces embarcations ont employé tout le reste du jour à parcourir et raser la côte, et ont gagné le large sans qu*on les ait vues rejoindre leurs vaisseaux vers le soleil couchant.

« Ce matin nous trouvons la flotte dans la même position et toujours au mouillage, à l'exception d'un petit bâtiment qu'on aperçoit à la voile cinglant vers la Syrie. Quant aux embarcations , je ne sais encore ce qu'elles sont devenues, la découverte envoyée entre le bogbâz et Dibeh n'étant pas rentrée et la longue-vue ne pouvant rien apercevoir, je présume, d'après cela, que cette flotte n'est qu'une avant-garde, et qu'elle attend le restant de l'escadre pour effectuer la descente. Je désire avec la plus grande impatience l'arrivée du bataillon que m'a retenu Menou'à Rosette et celui de la 75* resté à Alexandrie ; un renfort de cavalerie, car je n'ai en tout que 300 hommes, arriverait aussi bien à propos; mais je me flatte de l'espoir de vous voir arriver vous-même avec une partie de l'armée. Mes détachements épars et dans le désert et dans la province de Mansourah ne sauraient être réunis assurément que dans trois jours. »

« Damiette , 16 août 1799.

n Au général en chef.

a Je m'empresse de vous apprendre qu'aujourd'hui , à 7 heures du matin, l'escadre et la flottille mouillées devant le bogbâz de Damiette ont mis sous voile par un vent d'ouest-nord-ouest.

« Cet appareillage, lent et successif, n'a été général qu'à onze heures du matin; tous les bâtiments ont serré le vent bâbord amures, pour s'élever dans le nord.

« Tous mes détachements étaient rentrés ce matin à 11 heures; j'avais environ 1,200 homrbes armés, quatre pièces de canon disponibles; j'avais également réuni à Matarieh cent barques pour porter des troupes par le lac sur les points nécessaires.

a Chanaleilles , qui connaît parfaitement les constructions turques, ayant demeuré longtemps à Constantinople, est d'accord

836 RLEBER.

avec les marins et assure que de tous les bâtiments qui composaient Tescadre il ne s'en trouvait pas un seul anglais, v

« Damiette, 18 août 1799.

« Au général en chef.

(( Je reçois à l'instant votre lettre du 11, par laquelle vous m'annoncez voire retour au Caire. L'événement d'Aboukir est plus qu'une défaite pour les Turcs , c'est une calamité ; si j'en avais connu plus t6t tous les détails, j'aurais eu un peu moins de sollicitude lors de l'apparition de la flotte devant Damiette, sans toutefois prendre moins de précautions.

« J'attendrai avec la plus vive impatience la gazette anglaise que vous voulez avoir la bonté de m'envoyer; mais quelles que soient les choses étranges que je pourrai y lire, je demeurerai, pour le coup, réconcilié avec le Gouvernement, puisqu'il paraît vrai qu'il a eu assez d'énergie pour faire passer de l'Océan dans la Méditerranée vingt-quatre bâtiments de guerre, dont j'espère voir arriver cet hiver au moins une partie à Alexandrie.

(( Je vois dans l'ordre du jour que deux commissions de savants vont se rendre dans la haute Egypte; le bruit public annonce que vous-même, dans quelque temps, entreprendrez ce voyage. Je regarderais comme une faveur particulière si alors vous vouliez me permettre de vous accompagner; il me serait douloureux de quitter l'Egypte sans voir ces merveilles de l'antiquité, et comment trouver une circonstance plus belle et plus agréable? »

« Damiette, 20 août 1799.

a Au générai en chef.

« J'ai reçu hier votre lettre du 17, par laquelle vous m'annoncez votre départ pour Menouf et m'ordonnez de réorganiser la 25* et la 75<'. Le 1^ bataillon de la première partait au moment où le 2** arrivait de Rosette , de manière que ce n'est qu'à leur arrivée à Mansourab, où je les fais réunir, qu'on pourra s'occuper de cette formation. On travaille ici à celle de la 75*.

« L'agha des janissaires de Damiette, ayant eu sous sa surveil-

lance 22 chameaux qui devaient être envoyés à Qatyeb^ vient de les laisser s'évader, et comme il paraît certain qu'il ne Ta pas fait sans avoir reçu de l'argent, je vais le faire coffrer et remplacer ; ce n'est pas d'ailleurs son coup d'essai. »

Ces dernières lettres de Kleber ne devaient plus trouver le général en chef dans la capitale de l'Egypte. Les nouvelles que Bonaparte . reçut, après la victoire d'Aboukir, par Mustafa-Pacha et le Commodore anglais Sidney-Smith, l'avaient déterminé à retourner en France. Sur l'avis de l'amiral Ganteaume (17 août) que les frégates /a ifm'ron et^a Carrère étaient prêtes et que la croisière anglaise s'était éloignée, il partit du Caire le 18 et s'embarqua dans la nuit du 22 au 23, laissant le commandement à Kleber. Par une lettre du 19, il avait ordonné à Kleber de se trouver le 24 à Rosette, oîi il a avait à conférer avec lui sur des affaires extrêmement importantes. » Il quitta l'Egypte le 22, soit que les circonstances précipitassent l'embarquement, soit qu'il voulût éviter avec le commandant de Damiette des explications peut-être désagréables. Son dernier ordre du jour à l'armée était conçu en ces termes :

« Alexandrie , 22 août 1799.

u Soldats,

« Les nouvelles d'Europe (1) m'ont décidé à partir pour la France. Je laisse le commandement de l'armée au général Kleber. L'armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. Il m'en coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché; mais cette absence ne sera que momentanée. Le chef que je vous laisse a la confiance du Gouvernement et la mienne. »*

En désignant Kleber pour le remplacer, Bonaparte montrait la haute opinion qu'il avait des talents et du caractère, de ce général. Ce choix, arrêté après mûres réflexions et malgré la mésintelligence qui pouvait exister entre ces deux hommes, honorait également

(1) La seconde coalition était rictorieuse. Les armées de Russie et d'Autriche ayaient battu Jonrdan sur le Danube , Scherer sur TAdige , Moreau sur l'Adda. La république Cisalpine était détruite , Mantoue assiégée. Les Cosaques étaient arrivés sur les frontières des Alpes. Masséna se soutenait avec peine dans les rochers de la Suisse.

338 leLEBER.

celui qui le faisait et celui qui en était l'objet. Exact au reudez-vous^ RIeber arriva le 24 à Rosette. Il trouva « l'oiseau dénicbé >. Sous le coup du mécontentement et du dépit, il écrivit la lettre suivante, que Menou livra plus tard à Bonaparte :

« Rosette, 25 août 1799.

c Au général Menou,

« Je reçois^ le 22 au soir^ une lettre du général en chef, dont voici l'extrait :

a Vous recevrez cette lettre le 20 ou 21. Partez sur-le-champ a pour vous rendre de votre personne à Rosette, si vous ne voyez « aucun inconvénient à votre absence de Damiette; sans quoi, vous e m'enverrez un de vos aides de camp; je désirerais qu'il pût ara river à Rosette dans la journée du 24. J'ai à conférer avec vous « sur des affaires extrêmement importantes. »

a Je traverse en deux jours le désert et le lac fiourlos; j'arrive à Rosette le 24 à 10 heures du soir; mais l'oiseau était déniché et n'avait pas même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette.

« Vous avez déjà appris sans doute que la flotte qui avait paru devant Damiette était repartie de ce mouillage, le 16, faisant route vers la Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25* a rejoint. Veuillez me tenir au courant de ce qui se passe dans l'étendue de . votre commandement ; donnez-moi des détails sur le départ de notre héros et celui de ses dignes compagnons. »

Dans la journée il reçut de Menou la lettre qui lui annonçait sa nomination de commandant en chef.

« Alexandrie, 24 août 1799.

« Le général de division Menou au général en chefKleber.

« Mon cher général, vous êtes nommé au commandement générai de l'armée d'Egypte. Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France, avec les généraux Berthier, Andréossy, Ma^ ^ mont, Lannes et Murât. Je n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé Bonaparte; cette explication ne peut avoir lieu* que verbalement. Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers

et letlres relatifs à votre nomination; j'en charge ^ssotier, chef de brigade de la 69*; il a ordre de ne les remettre qu'à vousmême. Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette et, d'après son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain; mais en supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donn3 ordre à Tadjudant général Valentin, commandant à Rosette, de faire partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette, mais non celles du général en chef, qui resteront constamment entre les mains du chef de brigade de la 69* jusqu'à ce qu'il puisse vous les remettre, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous les faire passer ou pour vous les porter; il attendra donc à Rosette, si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit faire.

« Le général en chef m'a nommé au commandement du 2* arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et le Babyreh; mais je n'ai accepté que provisoirement, parce que cela doit être à votre disposition.

a Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait d'être sous vos ordres; soyez assuré qu'en tout et partout vous ne trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me prescrirez; je vous ai voué depuis longtemps estime et amitié.

a Abdallah Menou. m

Cette fetlre du commandant d'Alexandrie et la réception de la dépêche presque affectueuse qui contenait les dernières instructions de Bonaparte calmèrent l'esprit de Kleber. La lettre qu'il écrit à Menou dans l'après-midi du ;?5 se ressent déjà moins de sa première irritation :

c J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de la 69'. J'aurais bien désiré que vous vous fussiez rendu vousmême ici; ma présence me semble très-nécessaire au Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 27, 9 heures du matin. Hâtezvous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer ensemble. Non-seulement je vous maintiendrai dans le commandement du 2® arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne

le bien public^ qui est notre bien commun, et d'où seulement peut découler le bien particulier.

« Si j'approuve le motif du départ de Bonaparte, du moins me resle-t-il quelque chose à dire sur la forme. »

Enfin, dans sa circulaire aux chefs de corps et dans sa proclamation aux troupes, le nouveau gouverneur d'Egypte présente sous son véritable jour la question du retour de Bonaparte en France.

« Rosette, 26 août 1799.

<( Aux généraux Menou, Belliard, Reynier, Sarnson^ etc.

(( Le général en chef est parti, dans la nuit du 22 au 23 août, pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent, ainsi que vous, l importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition d'Egypte, doivent apprécier combien ont dû être puissants les motifs qui Tout déterminé à ce voyage; mais ils doivent se convaincre, en même temps, que, dans ses vastes projets comme dans toutes ses entreprises, nous serons sans cesse l'objet principal de sa sollicitude.

tt L'intérêt de la patrie, me dit-il, sa gloire, l'obéissance, les évé- (( nements extraordinaires qui viennent de s'y passer, me décident (c seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre 0 en Europe. ^

a Je serai, d'esprit et de cœur avec vous, et je regarderai comme a mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quel- 0 que chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement et « pour consolider le magnifique établissement dont les fonde- « ments viennent d'être jetés (i). n

« Ainsi nous devons nous féliciter de ce départ, plutôt que nous en affliger; cependant, le vide que l'absence de Bonaparte laisse et dans l'armée et dans l'opinion est considérable : comment le remplir? En redoublant de zèle et d'activité, en allégeant par de communs efforts le pénible fardeau dont son successeur demeure chargé. Vous les devez, ces efforts, à votre patrie, vous les devez à votre propre gloire, vous les devez à l'estime et à l'affection que je vous ai vouées.

ce P. S. Vous m'adresserez vos dépèches au Caire, où je serai rendu dans trois jours. »

(1) Lettre du 22 août 1799.

« Le Caire, 30 août 1799.

a Soldats^

<! Des motifs impérieux ont déterminé le général en chef Bonaparte à passer en France.

a Les dangers que présente une navigation entreprise dans une saison peu favorable, sur une mer étroite et couverte d'ennemis, n'ont pu l'arrêter : il s'agissait de votre bien-être.

a Soldats I un puissant secours va nous arriver^ ou bien une paix glorieuse , une paix digne de vous et de vos travaux, va vous ramener dans votre patrie.

(( En recevant le fardeau dont Bonaparte était chargé, j'en a senti l'importance et tout ce qu'il avait de pénible; mais, appréciant, d'un autre côté, votre valeur, tant de fois couronnée par les plus brillants succès; appréciant votre constante patience à braver tous les maux, à supporter toutes les privations; appréciant, enfin, tout ce qu'avec de tels soldats on peut faire ou «entreprendre, je n'ai plus consulté que l'avantage d'être à votre tête, que l'honneur de vous commander, et mes forces se sont accrues.

Soldats, vous serez sans cesse l'objet de ma plus vive sollicitude. »

Les soldats aimaient Kleber. Sa belle prestance militaire, sa contenance dans les différents combats, l'opinion qu'en avaient les officiers qui avaient servi à l'armée de Sambre-et-Meuse, tout était propre à leur inspirer de la confiance.

Les scheiks étaient frappés de son beau physique; ils rendaient justice à son amour pour la discipline et n'étaient point insensi* bles à ses bonnes qualités. A sa première audience, il leur parla en ces termes :

« Ulémas, et vous tous qui m'écoutez ! c'est par mes actions que je ine propose de répondre et à vos demandes et à vos sollicitations; mais les actions sont lentes, et le peuple semble impatient de connaître le sort qui l'attend sous le nouveau chef qui vient de lui être donné. Eh bien I dites-lui que la République Française, en me conférant le gouvernement de l'Egypte , m'a spécialement chargé de veiller au bonheur du peuple égyptien, et c'est de tous les attributs de mon commandement le plus cher à mon cœur. Le

peuple de TÉgypte fonde particulièrement son bonheur sur sa religion; la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs; je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai autant qu'il est en mon pouvoir à sa splendeur et à sa gloire. Cet engagement pris, je crains peu les méchants. Les gens de bien les surveilleront, et me les feront connaître; là où l'homme juste et bon est protégé, le pervers doit trembler : le glaive est suspendu sur sa (ète.

(( Bonaparte, mon prédécesseur, a acquis des droits à l'affection des ulémas, des scheikset des grands, par une conduite intègre et droite; je la tiendrai aussi celle conduite; je marcherai sur ses traces et j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les vôtres, réunissez-les autour de vous et dites-leur encore : c Rassurez-vous. Le gouvernement de l'Egypte a passé en (( d'autres mains; mais tout ce qui peut être relatif à votre félicité, « à votre prospérité, sera constant et immuable, o

Kleber s'occupa immédiatement de son administration. Dès le 2 septembre, il ordonnait à Poussielgue de lui soumettre un travail général concernant tous les villages des diverses provinces de l'Egypte, afin de régulariser l'impôt; il recommandait à l'ordonnateur Blanc de ne négliger aucune des mesures propres à prévenir le fléau qui l'hiver précédent avait enlevé plusieurs soldats, et de lui envoyer un état approximatif des dépenses de l'administration sanitaire.

« Le Caire, 3 septembre, 1799.

(( Au général Rampon.

a Je vous envoie un sabre que le général en chef Bonaparte vous a destiné; je ne puis y ajouter que les expressions de l'estime que commandent vos vertus militaires et les services signalés que vous avez rendus à votre patrie. »

« Le Caire, 4 septembre 1799.

c Au général Menou.

a Je vous envoie le brave Rampon pour remplacer Destaing, auquel vous donnerez l'ordre de se rendre sur-le-champ ici, pour y recevoir sa nouvelle destination.

L'EGYPTE SOUS RLEBEEL 343

(( Rampon emmène avec lui le 1^' bataillon de la 18*; je le Terai suivre par le second, et alors vous me renverrez les deux bataillons de la 61*. Vous aurez encore le 3*^ bataillon de la 18*, et ces troupes, avec celles déjà sous vos ordres , formeront à l'avenir votre division, o

ft Le Caire, 4 septembre 17^.

a Au général JunoL

« Le sentiment de reconnaissance que vous savez si bien exprimer, et qui vous attache au général Bonaparte, ne peut qu'augmenter l'estime que je vous porte; vous partirez (1), général, et J'ai donné ordre à Damas de vous expédier sur-le-champ votre passeport, quoiqu'il me peine infiniment de ne pouvoir vous donner que de cette manière l'assurance de mon sincère et cordial atta- •cbement. n

(t Le Caire, 5 septembre 1799.

« Aux généraux Lanusse, Menou ei ViaL

^ a En prenant le commandement de l'armée, je n'ai pas trouvé un sol en caisse, et tous les services ont été et sont encore arrêtés. Vous voudrez donc mettre tout le zèle et toute l'activité au recouvrement de ce qui reste dû des contributions de votre province , et faire passer des fonds le plus tôt possible dans la caisse du payeur général. »

€ Au général Zajonchek, à Beni-Soueif,

« Tâchez de faire rentrer dans la caisse, avant quinze jours, au moins i50,000 francs sur les 300,000 qui sont dus dans l'arrondissement que vous commandez, o

(( A l'administrateur des finances, <i Je vous prie de faire prendre dans les magasins et de m'en-

(1) Junot avait demandé à rejoindre Bonaparte, qui l'avait élenè du rang de «ou&ofïicierau grade de gén^^fal.

344 RLEBER.

Yoyer douze pelisses, vin^ bénicbes et autant de châles de cachemire, pour en faire des présents. »

Ordre.

a Le général en chef, étant informé que les payeurs des divisions et ceux des provinces se permettent de payer, sans autorisation spéciale et en contravention aux ordres généraux rendus à cet égard, des mois d'appointementà des officiers supérieurs et autres; voulant qu'à l'avenir il y ait une égalité parfaite dans le payement de la solde de l'armée, ordonne :

€ Art. !•'. Le payeur de l'armée défendra sévèrement aux payeurs de division et de province de payer à aucun corps, à des officiers généraux et autres, aucun mois de solde ou d'appointemeni, sans y être autorisés par Tordre du jour.

(( Art. 2. Il ne sera fait à l'avenir par les commandants de province aucune distribution de fonds : les payeurs de division et de province recevront du payeur général seul les ordres de payement.

« Art. 3. Les payeurs sont personnellement responsables des sommes qu'ils acquitteront en contravention de l'article i^; la contrainte même exercée par la force armée ne pourra couvrir leur respoi^bilité. »

« Le Caire, 6 septembre 1799.

' € Au général Priant.

« Les services que sous mes yeux vous avez rendus à la patrie et dans la Belgique et en Allemagne, la manière distinguée dont vous vous êtes conduit depuis et en Italie et en Egypte, méritaient, mon cher général, un témoignage de satisfaction ; je vous le donne en doublant votre tâche, en augmentant vos travaux. Votre zèle, votre activité, si bien connus, si bien exprimés par Dessdx^ le voulaient ainsi, et je suis charmé que, dans cette circonstance, mon affection particulière ait été parfaitement d'accord avec les intérêts de la République et avec la justice qui vous était due.

€ Vous resterez sous les ordres de Desaix, pour tout ce qui concerne les mouvements et dispositions militaires. Les troupes nécessaires dans votre arrondissement vous seront fournies par ce

général. Yous vous établirez à Beni-Soueif, et vous aurez sous vos ordres le général Zajoncbek et Tadjudant général Boyer. »

« Le Caire, 7 septembre 1799.

« Au général Desaix.

a Vous trouverez ci-jointe^ citoyen général, la commission de Priant, que j'ai, cru devoir, en toute justice, élever au grade de général de division.

c Bonaparte doit vous avoir demandé depuis longtemps l'escadron du 18* dragons, ainsi que l'un des bataillons de la 61^; il doit vouis avoir demandé quelques centaines de chameaux ou dronaadaires, et je pense bien qu'il comptait aussi sur vous pour avoir quelques fonds. Si vous pouviez, en effet, envoyer ici une somme de 300,000 francs et 3 ou 400 dromadaires, vous rendriez le plus grand service. Je ne vous en donne point l'ordre positif, parce que je ne connais pas assez votre situation; je m'en rapporte donc, à^ cet égard, uniquement à votre zèle.

a Lorsque vous aurez fait passer au Fayoum, avec Priant, l'escadron du i8* dragons et le bataillon de la 61*, je ferai de suite réunir ici tout ce qui appartient au 22* chasseurs à cheval et vous l'enverrai.

« Toute la Syrie est en mouvement. Youssef-Pacha est à Damas ; 90,000 hommes doivent y être déjà réunis, et tout cela doit marcher droit au Caire. Us trouveront, je crois, un terrible ennemi en route, la famine, b

"« Le Caire, 8 seplerabre 1799.

« Au général Verdier, à Damîette.

« Je fais relever les troupes de Qatyeh et d'El-Arych par Reynier, et je fais venir ici la 75* demi-brigade. Damas vous donnera les ordres de détail à ce sujet. On fait de grands préparatifs en Syrie et je crois que nous aurons bientôt quelque chose à faire à Sàlheyeh.

a Ma confiance n'est pas tellement aveugle dans la conduite de Hassan«Tombar, que je ne pense qu'il faille le surveiller et le

suivre de près dans toutes ses démarches; mais seulement il faut le faire de manière à ce qu'il ne puisse s'en choquer et devenir de nouveau notre ennemi. Cette conduite est délicate, elle n*est pas impossible. Je lui ai alloué des fonds sur la caisse de Damiette ; vous n'apporterez aucun obstacle à son payement*.

« Dites à Sartelon qu'il mette la plus grande activité et la plus grande persévéranceà l'approvisionnement d'El-Arych et de Qalyeh. J'ai lieu de présumer que Hassan- Tombar^ profitant de ses caravanes, fait passer beaucoup de riz à nos ennemis; mais il est difficile d'empêcher cela, et puisqu^'on ne peut l'empôcher, il vaut mieux n'en point parler.

« Vous continuerez de commander provisoirement l'arrondissement composé des provinces de Damiette et de Mansourah; si je me suis servi du moi provisoire, c'est que je compte incessamment m'occuper d'une nouvelle distribution de troupes et de provinces. Faites, en attendant, observer la plus exacte discipline aux troupes, afin qu'il ne me soit jamais porté plainte de leurs excès. Assurez le divan de Damiette de mon affection, et dites-lui que je serai toujours porté à faire tout ce qui pourra contribuer à sa satisfaction, chaque fois que ses demandes seront conciliables avec les intérêts du gouvernement.

« Donnez une forte impulsion pour que le restant des imposi-' lions soit recouvré et versé dans la caisse. Les chevaux seront envoyés au Caire et seront conduits par un officier, qui sera personnellement responsable de leur livraison au chef de l'état-major général. »

« Le Caire. 8 septembre 1799.

a A Chanaleiiles.

€ J'ai Vil avec satisfaction que vous aviez parfaitement employé votre temps dans le recouvrement des impôts; mais, en affaires de finances et dans la situation où nous nous trouvons, il n'y a malheureusement rien défait tant qu'il' reste quelque chose à faire. Je compte donc assez sur votre zèle et sur vos talents, pour espérer que vous ferez bientôt rentrer dans la caisse tout ce qui reste dû des deux provinces de Mansourah et de Damiette.

« Croyez, mon cher Chanaleilles, que éloigné de moi je ne vous

perdrai jamais de vue, et, par toutes les qualités que je vous connais Je croirai toujours rendre service à la chose publique en vous procurant l'avancement que vous pourriez désirer, n

« Le Caire. 8 septembre 1799.

« Ju Père Bazile.

a J'ai reçu vos différentes lettres, mon R. P. Bazile; elles m'ont fait plaisir, parce que j'y ai reconnu la droiture de votre cœur. Engagez Hassan-Tombar à servir toujours avec zèle les Français, qui l'ont traité avec tant de magnanimité; engagez-le à envoyer souvent des émissaires à l'ennemi, afin que nous en ayons sans cesse des nouvelles; et s'il voulait venir me voir, il peut être assuré que je le traiterai avec infiniment d'égards. Je serais même charmé que vos affaires vous p'^rmissent de l'accompagner.

« Écrivez-moi par le plus prochain courrier les noms des deux scheiks de religion de Damiette, en me soulignant le nom de celui qui vint me trouver à l'Esbet pendant que la flotte parut au boghâz; il n'a qu'un œil. »

« Le Caire, 12 septembre 1799.

« Au général Desaixl

c Clément, votre aide de camp, est venu me voir hier, et en me demandant de lui faire délivrer des meubles pour votre maison, il m'a fait connaître que vous désiriez descendre au Caire et y prendre quelque repos. Si vous étiez, citoyen général, dans cette intention, et si la situation de la haute Egypte était telle que votre absence ne pût apporter aucun préjudice, je vous engagerais moimôme à donner suite à ce voyage; mais alors il serait, je crois, nécessaire de laisser Priant à Syout et de donner le commandement de Beni-Soueif à Belliard. Je soumets tout cela à votre prudence et au concours des circonstances dans lesquelles vous pourriez vous trouver. En vous rendant ici, vous pourriez bien avoir la satisfaction de combattre contre le grand vizir et contre ses éléphants; je vous organiserais pour cela une belle division et, en attendant l'arrivée de cette armée formidable , vous vous reposeriez

■ Le Caire , IS tcplembre 1799.

€ ÀK général Menov.

« On TOUS a monté la tête contre moi, mon cher Menoti, ou vous êtes malade de zèle et d'envie de bien Taire. Pensez, avant de tous

(1) Voir ci-^prèt'le nppoii ia 32 septembre.

délerminer, à lout ce que je vous ai dit de vive voix, puis alors seulement agissez. Il serait, ce me semble, aussi ridicule que vous quittassiez votre commandement , qu'il serait ridicule que deux hommes de notre âge et de notre caractère et façon de penser ne pussent vivre ensemble (i).

Tous recevrez par le prochain courrier une instruction particulière sur votre arrondissement (2); j'en agirai de même à l'égard de Desaix; le reste subira la loi commune et indîspensablement nécessaire. En attendant, tirez le diable par la queue. »

« Le Caire, 16 septembre 1799.

a Au général Menou.

u Je vous envoie l'adjudant général Morand pour servir sous vos ordres, soit comme chef d'état-major, soit d'une manière plus active, suivant que vous le jugerez convenable. Je le déclare propre à tout et surtout plein d'honneur, de délicatesse et de probité; c'est un de mes anciens enfants de l'armée de Sambre-et-Meuse, que je crois ne pouvoir mieux placer qu'avec vous. »

(1) On a peine à s'expliquer le mécontentement de Menou contre Kleber , après la lettre suivante, qu'il écrivait de Rosette le 11 septembre à Poussielgue :

(i Depuis longtemps je connais le général Kleber ; depuis longtemps je l'aime et l'estime ; ainsi que Bonaparte, il a bien servi la République et la servira bien encore; j'en suis convaincu. Kleber est excellent militaire ; sa tête est tout à la fois froide et énergique, son cœur franc, droit et loyal. Je servirai sous ses ordres avec le même empressement que sous ceux de Bonaparte. Ce que j'en dis est du plus profond de mon cœur. Depuis que j'existe, je n'ai jamais dit que ce que je pensais ; je sais que ce n'est presque jamais le moyen de plaire ; mais peu m'importe. Quand je descends dans ma conscience et que je suis assuré de pouvoir dormir sur mes deux oreilles. je ne m*inquiète plus de rien. — Menou. »

(7) Par un ordre en date du 14 septembre , Kleber avait divisé TËgypte en huit arrondissements, dont les chef-lieux étaient : l'** arrond. (provinces de Thëbes et cl de Girgeh), Syout; 2' arr. (prov. de Minyeh et Fayoum), Beni-Soueif; 3* arr. (prov. du Caire , comprenant les provinces de Gyzeh , de Qelyoub et d'Âtfyeh ), le Caire; 4* arr. (prov. d'El-Karaicb, d'El-Arych et de Suez), Belbeys; 5* arr. (prov. d'Alexandrie, comprenant le territoire d'Alexandrie, la province de Rosette et celle de Bahyreh), Alexandrie; 6* arr. (prov. de Damiette et Mansourah), Damiette; /• arr. ( prov. Gharbyeh ), Semenoud ; 8« arr. (prov. Menouf. ), Menouf.

« Le Caire, 16 fteptembre 1799.

a Au général Vial.

« J'ai reçu vos différentes lettres; l'article le plus pressant est celui relatif au blé et autres grains que pourrait requérir le commissaire des guerres Sartelon, pour les places de Damiette^ Qatyeh et El-Arych. 11 faut, à cet égard, non-seulement ;déférer à ses réquisitions, mais le seconder de tous vos moyens et de tout votre pouvoir. Cet objet est on ne peut plus important et doit fixer toute votre sollicitude.

a II faudra tâcher de punir le village de Zarca d'une manière ou d'une autre; je m'en remets, à cet égard, à votre prudence. Il faut aussi vigoureusement étriller le village de Bichbyeh, qui vous a mis dans le cas de marcher contre lui, et le condamner à une plus forte amende, v

« Le Caire, 1 6 septanbre 1799.

ix Au directeur général des finances.

c Vous êtes autorisé à terminer définitivement l'affaire du seheick Sàdàt. Tout lui sera restitué, à l'exception seulement de trois barques, sur lesquelles il sera mis sursis jusqu'à ce que j'aie pu connaître si elles ne sont pas indispensablement nécessaires pour le rétablissement du pont.

n En général, mon intention est de respecter toutes les fondations pieuses relatives à l'entretien des mosquées et de leurs scbeicks; ainsi toutes les réclamations pour de pareilles restitutions seront toujours favorablement accueillies. »

«i Le Caire, 17 septembre 1799.

« Au général Verdier, à DamieKe.

a El-Arych et Qatyeh font actuellement partie de l'arrondissement de Reynier; déjà il a envoyé des troupes pour relever celles de Qatyeh; l'adjudant général Martinet part demain pour relever également à ce poste le général Leclerc; il part enfin demain d'ici des troupes pour relever celles d'El-Arych.

<c Les commandants d'El-Arych et de Qatyeh recevront leurs instructions de Reynier, et vous n'aurez plus, à l'avenir, avec ce dernier poste, que des relations relatives aux convois qu'on pourrait y faire passer et aux nouvelles que vousr voudrez en recevoir.

a Le chef de Tétat-major vous enverra aujourd'hui duplicata de l'ordre qu'il vous a adressé pour faire yenir.an Caire la compagnie d'artillerie légère et la 75® demi-brigade. Dès que le bataillon de la V légère sera arrivé de Qatyeh à Damiette, vous enverrez un bataillon de ce corpsà Mansourah; vous en enverrez un autre à Damiette et le 3' formera la garnison de l'Esbet.

(( Vous donnerez ordre à la 25® demi-brigade de se rendre également au Caire, avec l'artillerie qui-lui est affectée.

a Je vous prie de ne pas perdre un moment pour l'exécution de tous ces mouvements. Comme d'ici à six mois il n'y a point de débarquements considérables à craindre, vous avez assez de troupes pour contenir le pays et recouvrer les impôts, et je serai en mesure ici pour marcher contre tout ce qui pourrait arriver par terre de la Syrie.

« J'ai donné les ordres les plus positifs à Yial pour qu'il seconde efficacement les réquisitions en grains.

« Comme je mets des fonds à la disposition du général [Samson] commandant le génie pour tous les travaux à faire dans toute l'Egypte, d'après les plans et estimations que je viens d'arrêter avec lui, vous ne ferez à l'avenir délivrer aucun fonds pour tout ce qui est relatif à ces travaux, et, comme je réglerai pareillement tous les autres services d'ici à quelques jours, les payeurs seront instruits à tenQps de ce qu'ils auront à délivrer pour chacun d'eux. C'est un soin dont je décharge les commandants d'arrondissements.

a Continuez de faire envoyer de temps en temps, par Hassan- Tombar, des émissaires en Syrie; on ne saurait, dans ce genre, avoir trop de nouvelles. »

Kleber apprenait, en effet, de tous côtés, que l'armée turque faisait des préparatifs, qu'on réparait les forliQcations de Jaffa, et qu'on attendait des troupes à Saint- Jean-d' Acre et à Gaza.

Dès son débarquement à Alexandrie, Bonaparte avait entamé des négociations avec la Porte. En octobre 1798, il avait écrit directement au grand vizir; le lendemain de la bataille dumontThabor^ il lui avait expédié de Nazareth un effendi de Damas; enûo, le

352 RLEBER.

17 août, il lui avait envoyé une lettre par Mehemet^Effendi^ qui avait été fait prisonnier à la bataille d'Aboukir.

Suivant la conduite politique de son prédécesseur, KJeber écrivit aussi le 17 septembre :

« Au grand vizir, généralissime des armées ottomanes.

& Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence il y a trente jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n*ait été interceptée par les bâtinients qui croisent dans la Méditerranée, je crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence; il est joint à la présente lettre.

a Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vousmême, car la nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France n'a jamais été un problème pour aucun politique, et il n'est pas un habitant de l'empire Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations.

a Les Français, en venant en Egypte, n'avaient d'autre but que de faire trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce dans rinde, et de les forcer à la paix.

u En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés qu'ils avaient reçus des Mameluks; ils délivraient l'Egypte de leur domination et rendaient au Grand Seigneur la jouissance entière de ce beau pays, que depuis un siècle il ne pouvait plus compter réellement au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirs^it aucun fruit.

a La conduite des Français a été conséquente à ces principes : arrivés en Egypte, les caravelles et le pavillon du Grand Seigneur ont été respectés et honorés; il a été fait une. guerre à outrance aux Mameluks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire, les sujets du Sultan ont été maintenus dans leurs propriétés, ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odgiakis et les milices du Grand Seigneur ont été conservés dans leurs droits et dans leurs jouissances; les kadis ont été confirmés et les lois turques suivies. L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands du Caire; la charge si importante de prince de la caravane de la Mecke a été donnée à un Osmanlis, kiâya du Pacha, et s'il n'a-

vait pas trahi ses devoirs^ cette caravane serait partie suivant l'usage; enfin la religion musulmane a été protégée et honorée.

a Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été contraints, malgré leurs vœux, malgré leurs intérêts, à se battre, en Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer, et au milieu de leurs victoires, au milieu de la guerre, ils n'ont rien diminué des égards et des sentiments d'affection qu'ils avaient témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une prompte réconciliation.

(I Que l'expédition d'Egypte ait été faite sans la participation formelle de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que cette expédition, pour réussir par rapport aux Anglais, exigeait la plus grande activité et surtout le plus profond secret.

€ La France, sûre des sentiments d'amitié de la Sublime Porte, sûre qu'elle ne pouvait blâmer une expédition dont elle retirait le principal avantage, puisqu'il en résultait l'affranchissement de l'une de ses plus belles provinces, devait croire qu*elle serait toujours à temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ses motifs de sa conduite même en Egypte.

a Mais, après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte se trouva privé des moyens de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe contre nous et contre vous : ils n'eurent pas de peine à persuader tout ce qu'ils voulurent^ et à donner à notre entreprise les couleurs les plus odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls et d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle.

« lis excitèrent un ressentiment facile à enflammer et ils hâtèrent d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre explication avec les Français lui eût découvert le piège dans lequel on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses véritables intérêts.

a II faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays.

« Les Français ne craignent ni leurs ennemis, ni leur nombre; ils ne craignent pas non plus la guerre; depuis dix ans ils en don-

nent des preuves ; mais en faisant la guerre à leur ancMenne amie la Sublime Porte, c'est comme s'ils se la faisaient à eux-mêmes ; nous devons pleurer même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos armées, auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre vos véritables ennemis.

a La négociation de cette paix est simple et facile; il n'existe point d'intérêts compliqués entre les deux nations, il ne s'agit que de l'Egypte, et l'Egypte est toujours à vous; elle y est plus que jamais, puisque les Mameluks n'y régnent et n'y régneront plus.

a Vous serez obligé de garder des ménagements parce que vous avez introduit au milieu de vous et comme alliés vos plus cruels ennemis, et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent aussitôt qu'ils en auront une occasion, qu'ils attendent avec impatience; mais c'est un motif de plus pour hâter les négociations et ne pas épuiser en efforts vains et impoliliques, contre nous, des armes, des hommes^et des richesses que réclament des dangers plus réels.

« Ea un mot, et en laissant de côté toutes considérations étrangères, la guerre entre nous ne peut avoir aucun but.

(( Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre; son importance est telle, que je ne saurais trop multiplier les moyens pour m'assurer qu'elle vous parviendra.

a Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance, elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus.

(( Le général en chef Bonaparte est parti lui-même pour aller travailler à une paix si nécessaire; je le remplace et je suis comme lui animé du désir devoir terminer notre malheureuse querelle, n

« Le Caire, 21 septembre 1799.

« Au général Donzeloi.

a Je vous félicite de cœur, mon cher général, sur la manière dont vous avez dirigé la défense de Qoseyr dans les journées du 13 au 16 août. On aime à voir des hommes d'un zèle aussi éclairé que le vôtre dans les circonstances où nous nous trouvons; et vous avez dans celle-ci fait connaître surtout que vous possédiez le talent précieux d'obtenir des succès en ménageant l'effusion du sai)g français.

Dites aux braves qui vous obéissent combien je suis satis^fail de leur conduite.

a Ci-joint le rapport que j'adresse au Directoire exécutif. Si j'ai oublié quelqu'un, je réparerai la faute à la première occasion.

« Le Caire, 22 septembre 1799.

« Au Directoire exécutif,

« Le 8 août, le général Desaix apprit que Mourad-Bey, après avoir débouché du désert au-dessus de Syout, était remonté jusqu'à El-Akmim; il fit aussitôt marcher à sa poursuite le chef de brigade Morand, qui bientôt le joignit, l'attaqua et le mit en fuite; plusieurs Mameluks furent tués, un kachef et 20 chameaux furent pris.

a Mourad-Bey se retira avec la plus grande précipitation ; mais Morand et son infatigable colonne, traversant en 4 jours 50 lieues de désert, le rejoignirent de nouveau dans la nuit du 11 août près de Samalout, surprirent son camp, passèrent au fil de Tépée grand nombre de Mamelucks et prirent 200 chameaux chargés de butin, 100 chevaux harnachés, ainsi qu'une quantité prodigieuse d'armes de toutes espèces. Mourad-Bey lui-même, poursuivi par un détachement du 20" dragons, n'échappa qu'à la faveur de l'obscurité.

a Le 14 août à midi, deux frégates anglaises s'embossèrent près du fort de Qoseyr et le canonnèrent aussitôt. A 4 heures de l'après-midi, douze chaloupes furent jetées à la mer, portant des troupes de débarquement; mais elles virèrent bientôt de bord en apercevant nos soldats dans le village. Les frégates continuèrent leur feu toute la nuit.

c Ces deux bâtiments changèrent de position dans la matinée du 15 août, pour battre le fort en brèche, en même temps qu'un débarquement de 300 hommes s'exécutait au village où, la veille, l'ennemi n'avait osé aborder. Les chasseurs de la 21^, qui y étaient embusqués, les laissèrent s'y engager, puis les accueillirent par un feu tellement vif que les Anglais, dans leur fuite, abandonnèrent leurs liiorts et leurs blessés.

e Cependant les frégates continuèrent à battre en brèche, et l'après-midi, à 4 heures, une nouvelle descente s'effectua sur une plage assez étendue au sud du port. Lé général Donzelot, qui commande à Qoseyr et qui dirigea cette défense, avait embusqué

quelqpies troupes dans les tombeaux voisins de la mer et dans les ravins qui bordent le désert, de sorte que les ennemis, ayant à essuyer un feu de front et de flanc, furent obligés de se rembarquer avec la même précipitation que le matin.

(c La canonnade ne diminua point, et le 16 à 7 heures du matin 400 hommes vinrent mettre à terre une pièce de 6 et tout ce qui peut être relatif à son service. On attaque les débarqués, on court sur la pièce, tout fuit devant nos baïonnettes pour regagner dans le plus grand désordre les embarcations : la pièce et ses agrès restent en notre pouvoir.

« Enfin, après un feu non interrompu de 64 heures, les frégates mirent à la voile, prirent le large et disparurent; parmi les troupes de débarquement, on remarqua beaucoup de cipayes.

a On a ramassé plus de 6,000 boulets dans le port seulement depuis le calibre de 24 jusqu'à celui de 8. »

a Le Caire, 23 septembre 1799.

a Soldats,

(c Vous venez de finir la septième année depuis Tépoque mémorable à laquelle le peuple français brisa les dernières entraves de la servitude et abolit la royauté, pour se donner un gouvernement républicain.

0 Vous avez' soutenu la République, vous Tavez défendue par votre valeur. Au Nord, au Midi, au Levant, au Couchant, .vous avez reculé nos frontières, et les ennemis, qui dans le délire de l'orgueil s'étaient déjà partagé nos provinces, n*ont bientôt plus calculé qu'avec effroi les bornes où vous pourriez vous arrêter.

« Mais vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un terme, tant de gloire exige un prix. Encore un moment de persévérance et vous êtes près d'atteindre et d'obtenir Tun et l'autre en donnant une paix durable au monde, après l'avoir combattu. »

Cependant l'armée du grand vizir s'avançait vers l'Egypte, et une escadre de dix-huit vaisseaux paraissait devant le boghâz de Damiette. Pourfaire impression sur l'esprit des Turcs du Caire, Kleber passa une grande revue dans cette ville le 24 septembre. Il écrivait en même temps au général Desaix que, vu la gravité des circons* tances^ il ne devait pas songer à s'embarquer pour la France.

c Vous pourriez vous rendre au Caire et y prendre quelque repos, jusqu'à ce que le grand vizir, qui est en pleine marche, vous rappelle sur les frontières du désert; il doit être rendu, en ce moment, à Gaza.

c Le général Bonaparte, dans la dépêche qu'il m'a adressée avant son départ, me dit que Tintention du gouvernement était que vous vous rendissiez en Europe au mois de novembre, à moins de circonstances majeures. Cette circonstance existe, et le général Bonaparte ne pouvait l'ignorer. Ni l'armée ni moi ne pouvons être dupes d'une réticence. Ainsi, mon cher général, prenez votre parti et attachez votre fortune à celle de nous tous. Croyez, au reste, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous dédommager de ce que pourrait avoir pour vous de désagréable ma résolution de vous garder jusqu'à ce qu'au moins notre querelle soit vidée avec le premier ministre de la Sublime Porte. »

Les jours suivants la division Reynier partit successivement pour Belbeys, de manière à y être rendue le 2 octobre. Elle fut renforcée du 14* dragons, pour établir une communication très-active entre Belbeys, Qatyeh et El-Arych. Un camp devait être établi à Birket-el-Hâggy.

Le 26, le généralen chef prescrivait à Reynier de prendre, dès son arrivée à Belbeys, des mesures pour intercepter le commerce de riz et de grains que faisaient les Arabes avec la Syrie, aRn de priver l'ennemi de cette ressource.

« Je suis prévenu, mandait-il, le 27, à l'administrateur des finances, qu'il se fait des chargements considérables de riz et de blé pour la Syrie, et que ces denrées, exportées de l'Egypte, forment toutes les ressources de l'armée ennemie qui se réunit à Gaza. Si dans d'autres temps ce commerce a pu être toléré, les circonstances exigent, aujourd'hui, impérieusement qu'il soit arrêté; j'en fais en conséquence publier, dans la ville du Caire et dans les provinces, la défense, et j'avertis que je ferai punir de mort tout homme pris en contravention de cet ordre. Je prescris^égalementaux commandants d'arrondissements et autres d'exercer à cet égard la plus grande surveillance, et j'abandonne, enfin, la moitié des prises aux troupes qui pourraient arrêter un convoi, en confisquant l'autre moitié au profit de la République. »

A leur départ pour l'Orient, l'imagination des Français s'était

exaltée; ils croyaient trouver le pays des splendeurs, des richesses et des jouissances. Les illusions s'en allèrent bien vite. La déception fut d'autant plus amèreque la réalité répondit moins aux espérances. Les bords du Nil ne purent effacer le souvenir du désert. D'ailleurs l'arriéré dans la solde, Tantagonisme entre les soldats de l'armée d'Italie et de l'armée de Sambre-et-Meuse, constituaient autant de causes de mécontentement, que vinrent aggraver encore la destruction de la flotte à Aboukir et le départ de Bonaparte. Ses ennemis, et il n'en manquait pas, l'accusaient d'avoir abandonné l'armée. La nostalgie du pays aidant, on en était venu à ne désirer qu'un moyen honorable de quitter l'Egypte et de retourner en France. C'est sous ces impressions, auxquelles les sphères supérieures du commandement n'échappèrent point, que fut adressé au . Directoire le fameux rapport du 26 septembre, où se trouvent quelques insinuations malveillantes contre Bonaparte et des exagérations sur l'impuissance et le dénûment où il avait laissé l'armée. Quant à la proposition de l'abandon de l'Egypte, ce n'était pourtant qu'à la condition du maintien de l'occupation militaire jusqu'à la paix générale. Voici ce rapport:

« Au quartier général du Caire, le 4 vendémiaire an VIII (26 septembre 1799 ).

c Citoyens Directeurs.

a Le général en chef Bonaparte est parti pour la France le 2S août au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez- vous à Rosette le 24; je n'y ai trouvé que ses dépôches. Dans l'incertitude si le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer copie et de la lettre par laquelle il me donne le commandement de l'armée, et de celle qu'il adressa au grand vizir à Constantinople, quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.

« Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la situation actuelle de l'armée.

« Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes i même de vous faire représenter l'état de ses forces à son entrée en Egypte. Elle est réduite de moitié, et nous occupons tous les points capitaux du triangle des cataractes à El-Arych, d'El-Arych à Alexandrie, et d'Alexandrie aux cataractes.

a Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre des hordes de Mameluks découragés, mais de combattre et de résister aux efforts réunis de grandes puissances : la Porte, les Anglais et les Russes.

Cl Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution d'hommes dont je viens de parler! Les essais de fonderie n'ont pas réussi; la manufacture de poudre établie à THe de Roudah n'a pas encore donné et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en obtenir; enfin la réparation des armes à feu est lente, et il faudrait, pour activer ces établissements, des moyens et des fonds que nous n'avons pas.

« Les troupes sont nues, et cette absence de vêtements est d*auiant plus fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes les plus actives de la dyssenterie et des ophthalmies, qui sont les maladies constamment régnantes. La première surtout a agi cette année sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année derrière, à la même époque.

c Le général Bonaparte, avant son départ, avait, à la vérité, donné des ordres pour habiller l'armée en drap ; mais pour cet objet, comme pour beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des finances, qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis, sans doute, dans la nécessité d'ajourner Texécution de cet utile projet. Il faut parler de cette pénurie.

0 Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au dehors entourés d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion favorable. Cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en caisse, ni aucun objet équivalent.

« Il a laissé, au contraire, un arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte seule à 4,000,000.

« L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement

de ce qui reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine pour la dépense d*un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de novembre qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en faut pas douter^ on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra combattre.

«c Enfin, le Nil étant cette année très-mauvais, plusieurs provinces, faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra se dispenser d'avoir égard.

« Tout ce que j'avance ici, citoyens Directeurs, je puis le prouver et par des procès-verbaux et par des états certifiés des différents services.

(( Quoique l'Egypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son cœur est sans cesse ouvert à l'espoir d*un changement favorable.

(( Les Mameluks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits.

a Mourad-Bey est toujours dans la haute Egypte avec assez de monde pour occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un moment, sa troupe se grossirait bien vite, et il viendrait nous inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des secours en argent et en armes.

a Ibrahim-Bey est à Gaza avec environ 3,000 Mameluks; el je suis informé que 30,000 hommes de l'armée du grand vizir et de Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.

a Le grand vizir est parti de Damas, il y a environ vingt jours; il est actuellement campé auprès d'Acre.

(( Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait la crise fatale s'approcher : vos ordres sans doute ne lui ont pas permis de la surmonter. Que celte crise existe, ses lettres, ses instructions, sa négociation entamée en font foi : elle est de notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que les Français qui se trouvent en Egypte.

« Si cette année , me dit le général Bonaparte, malgré toutes « les précautions, la peste était en Egypte, et que vous perdissiez

« plus de quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle se- <f rait en sus de celle que les événements de la guerre occasionne- (c raient journellement, dans ce cas, vous ne devez pas vous haf sarder à soutenir la campagne prochaine ; et vous êtes autorisé à « conclure la paix avec la Porte Ottomane, quand même l'évacua- « tion de TÊgypte en serait la condition principale. »

a Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout la situation critique dans laquelle je me trouve.

f Que peuvent quinze cents hommes de plus ou de moins dans l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à combattre?

(( Le général dit ailleurs : « Alexandrie et El-Arych, voilà les « deux clefs de l'Egypte. »

«c El-Arych est un méchant fort à quatre jours de marche du désert. La grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d*y jeter une garnison de plus de 250 hommes. 600 Mameluks et Arabes pourront, quand ils voudront, intercepter sa communication avec Qatyeh; et comme, lors du départ de Bonaparte, cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois soutenus dans les brûlants déserts; mais, d'un côté, ils ont tant de fois été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand vizir, qui enflamme leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous en faire abandonner.

a Alexandrie n'est point une place, c'est un camp retranché; il était, à la vérité, assez bien défendu par une artillerie de siège; mais depuis que nous l'avons perdue, cette artillerie, dans la désastreuse campagne de Syrie; depuis que le général Bonaparte a retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir qu'une faible résistance.

« Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès qu'il a obtenu au poste d'Aboukir.

« Il a en effet détruit la presque totalité des Turcs qui étaient débarqués; mais qu'est-ce qu'une perte pareille pour une grande na-

tioQ à laquelle on a ravi la plus belle porlion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et Tintérêt prescrivent également de se venger et de reconquérir ce qu'on avait pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant ni les préparatifs ni la marche du grand vizir.

tt Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense, citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au grand vizir(l), en lui envoyant le duplicata de celle de Bonaparte. Si ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de l'Egypte aux conditions suivantes :

0 Le Grand Seigneur y établirait un pacha, comme par le passé.

« On lui abandonnerait le myry, que la Porte a toujours perçu de droit et jamais de fait.

(( Le commerce serait ouvert réciproquement entre la Porte et la Syrie.

a Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et les forts, et percevraient tous les droits, avec ceux des douanes, jusqu'à ce que le gouvernement ait conclu la paix avec l'Angleterre.

« Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus éclatante victoire; mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point, j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas, je me guiderai d'après les circonstances.

(( Je connais toute l'importance de la possession de l'Egypte; je disais en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est la marine. La nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet qu'on avait pu se proposer.

(1) Voir ci-desBos p. 352.

« Je n'entrerai point, citoyens Directeurs, dans les détails de toutes les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de TEarope peut offrir; ils ne sont point de mon ressort.

a Dans la détresse oii je me trouve, et trop éloigné du centre des mouvements^ je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de Tarmée que je commande : heureux si, dans mes sollicitudes, je réussis à remplir vos vœux. Plus rapproché de vous, je mettrais toute ma gloire à vous obéir!

<( Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous manque en matériel pour l'artillerie et un tableau sommaire de la dette contractée et laissée par Bonaparte.

V Salut et respect,

a P.S . Au moment, citoyens Directeurs, oîi je vous expédie cette lettre^ quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant Damiette, attendant la flotte du Capitan-Pacha, mouillée à Jaffa, et portant, dit-on, 15,000 hommes de débarquement. 15,000 hommes sont toujours^ réunis à Gaza, où le grand vizir s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, un soldat de la 25* demi-brigade fait' prisonnier du côté d'El-Arych. Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé de rapporter à ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur général de trembler. Ceci parait annoncer ou la confiance que le grand vizir met dans ses forces ou un désir de rapprochement. Quant à mai, il me serait de toute impossibilité de réunir plus de 5,000 hommes en état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune^ si je ne puis parvenir à gagner du temps par des négociations. »

Le général en chef n'avait pas à lutter seulement contre les Turcs et les Arabes. L'administration lui donnait aussi beaucoup d'ennuis.

a J'espère arriver^ écrivait-il à Menou le 28 septembre^ ou au moins approcher au plus près à ce qui fait l'objet de vos désirs, mais non celui de la majorité des hommes qu'on m'a mis dans la nécessité de commander. Il semble que c'est pour la première fois que vous voyez des fripons, et que c'est pour cela qu'ils vous exaspèrent à ce haut degré. Pour moi, depuis huit ans que je fais la guerre, j'en ai vu partout et à toutes les armées, et j'ai vu aussi

loutes les manières vous ne pouvez manquer ae dicd laire.

c Lorsque vous vous rendrez ici, amenez tous les détachements de la 61*, même celui de ce corps que j'avais donné k la commis-

sion des grains, et qu'il faudra remplacer; si vous aviez encore quelques autres troupes disponibles, et qu'il n'y eût pas grand in^ convénient à les faire descendre, veuillez leur en donner l'ordre. Il parait que nous aurons bientôt à faire sur plus d'un point, et que nous touchons au dénoûment de la pièce; nous tâcherons de le rendre digne de nous. >

« Le Caire, 7 octobre 1799.

a Au général Yerdier.

« Le général Samson a dû faire passer aussi des fonds à la direction du génie dé Damiette ; s'il ne l'avait pas fait, il n'y aurait point de ma faute, car j'ai donné pour cela les ordres nécessaires. Ce général doit, au surplus, être près de vous en ce moment, et il pourra TOUS dire ce qui en est.

tt Ramassez une centaine de barques à Bel casse et Mahasarah ; faites-les bien garder; et au cas que l'ennemi exécute un débarquement sur la plage étroite qui sépare le lac de la mer, vous pourriez, en môme temps que vous l'attaqueriez par terre, l'attaquer aussi par le lac en vous servant de ces barques; car, lors môme que vous sauriez que 3,000 Turcs ont en effet débarqué, vous n'hésiteriez pas, sans doute, à les attaquer, avec 300 de nos braves, dans une position si désavantageuse.

« Bourlos est occupé par les troupes de Menou; ainsi vous ne devez point vous en inquiéter. L'Esbet doit être en ce moment inaccessible par les eaux, et au moyen de tous les avisos que vous ayez et que je vous envoie, au moyen de la demi-galère et de la batterie du boghâz, vous ne devez, ce me semble, rien craindre non plus pour l'entrée du Nil. »

« Le Caire, 7 octobre 1799.

« Au général Samson^ à Damiette.

, c Je suis fâché que vous n'ayez pas fait avant votre départ la répartition des fonds nécessaires aux différentes directions; cela fait, à ce qu'il parait, retarder les travaux sur tous les points. Veuillez y mettre ordre le plus tôt possible. Je désirerais aussi que le chef de bataillon Gazais se rende sans aucun délai à El-Arycb, pour pren-

dre le commandement de ce fort. Je lui envoie directement la ietlre de commandement, afin d'éviter toute espèce de contestation, s'il y trouvait un autre chef de bataillon.

« Faites pousser, je vous prie, les travaux de TEsbet et ceux de la tour de Mansourah; ordonnez aussi, s'il est nécessaire, quelques améliorations à Tyneh et à Omm-F&reg, puis venez nous joindre aûn de pouvoir marcher avec nous sur S&lheyeh. »

« Le Caire, 7 octobre 1799.

n Au chef de bataillon Cazals, à l'Esbet,

a Vos camarades, mon cher Cazals, ont fait la campagne pénible de la Syrie, pendant que vous êtes resté à TEsbet. Je sais que cela a été malgré vous, je sais que vous y avez été utile t^t grandement occupé; mais tout cela ne vaut point le passage du désert: vous allez donc le tenter et prendre le commandement du fort d'Ël- Arych.

a Vous y serez le premier attaqué par l'armée du grand vizir ; c'est vous dire que c'est le poste d'honneur, c'est vous inviter à vous distinguer; j'aurai l'œil sur vous, et la gloire et les récompenses militaires vous attendent à la fois.

a Je n'ai d'autres instructions à vous donner que celle de vous faire aimer, d'électriser les troupes et de vous défendre jusqu'à la dernière demi-once de pain. La nuit on peut tout entreprendre sur les Turcs; vous vous servirez de son ombre pour faire de vigoureuses sorties et enclouer leurs pièces lorsqu'ils seront parvenus à les établir.

a Sans attendre d'autre ordre, vous partirez sitôt que vous aurez reçu la présente; une heure de délai serait une heure précieuse de perdue, dont vous pourriez devenir responsable. Lorsque vous serez parvenu à votre nouveau poste, le chef de bataillon Geoffroy pourra vous remplacer à l'Esbet. n

a Le Caire, 8 octobre 1799.

(( Au général Priant, à Beni-Soueif.

« Je donne des ordres pour qu'il soit mis à votre disposition une somme de 4,000 livres pour achever, non-seulement la redoute

de Beni-Soueif, mais encore celle de Minyeh. J'ordonnerai aussi qu*onvous envole les deux pièces de 3.

a Je suis fort aise de voir vos souffrances cesser.

« Battez fortement l'estrade; tâchez de tuer Mourad-Bey. Envoyez-nous beaucoup d'argent môme des chameaux et des chevaux, si faire se peut. »

« Le Caire, 8 octobre 1799<

<K A Vordonnaieur de la marine.

a Je suis bien convaincu que vous avez le plus grand besoin de 100,000 livres par mois pour subvenir aux dépenses de la marine; mais je ne puis vous en donner que 50,000, et il faut vous arranger en conséquence. Toutes les demandes, toutes les observations et toutes les réclamations que vous seriez dans le cas de m'adresser à ce sujet ne pourraient me porter à faire davantage.

« L'habillement de la marine est arrêté, et les draps vont être' distribués.

a Mon intention, en faisant suspendre les travaux, ordonnés par Bonaparte, du superbe phare, n'a pas été d'empêcher qu'on éclairât les vaisseaux de l'escadre qu'il se propose de nous envoyer; seulement j'exige que cela s'opère avec le plus d'économie possible. 11 est ridicule de s'abandonner à des objets de luxe, lorsqu'on laisse une armée nue et sans solde depuis dix mois.

« J'ai toujours regardé le système des réquisitions comme une mesure désastreuse; c'est vous dire qu'il ne faut y avoir recours qu'à la dernière extrémité et jamais sans la participation et le consentement du général Menou. ^

« Il serait très-bon sans doute que l'on armât des avisos] pour la défense des bouches du Nil ; mais, encore une fois, il faut vous renfermer dans la dépense des 50,000 livres et ne jamais oublier que le personnel doit y être compiis.

a Je vous préviens que d'ici à dix jours, au plus tard, il arrivera à Alexandrie une personne de confiance chargée de dépêches importantes pour le gouvernement; il faudra lui donner un bâtiment bon voilier et passablement armé; vous en conférerez aussi avec le général Menou; mais la chose doit être tenue secrète, et je désignerai moi-même les personnes qui pourront profiter de cette occasion pour passer en Europe.

a Tous les bâtiments qui se trouvent actuellement dans les deux ports d'Alexandrie sont mis en réquisition, et il né doit en sortir aucun sans un ordre exprès de moi; mais, voulant aussi pourvoir aux besoins des capitaines et des équipages, je vous prie de me présenter un projet, à cet égard, dans lequel vous admettrez également la plus stricte économie. Ce projet contiendra le tableau nominatif des bâtiments et de leurs capitaines, avec la somme à accorder à chacun d'eux pour chaque mois, frais d'entretien compris. Il est entendu que les rations de vivres leur seront distribuées comme aux marins militaires.

« Je crois vous avoir déjà recommandé d'exercer la plus rigoureuse surveillance sur les bâtiments à expédier en Europe, afin qu'aucun d'eux ne soit pourvu ou chargé que de ce qui lui est indispensablement nécessaire en équipage, agrès, munitions de guerre et de bouche. »

« Le Caire, 8 octobre 1799.

« Au général Davùut.

« J'ai reçu votre lettre de Mansourieh. Il faut que vous restiez sur ce point jusqu'à ce que j*aie des nouvelles du général Desaix, et que vous y battiez Testrade pour que Mourad-Bey ne puisse passer^à votre insu. Je suis fâché que vous ayez perdu des dromadaires, parce que ces bétes sont difficiles à remplacer.

« Les habitants de Mansourieh se plaignent que des Français leur ont enlevé des bestiaux; il faut empêcher cela et convenir avec eux relativement à ce qui pourrait vous être nécessaire pour Ja subsistance. Faire fournir et point prendre est la seule manière bonne en pareille occasion. Il n'y a encore rien de nouveau ici. n

« Le Caire, 8 octobre 1799.

« Au général Menou.

(( Aucun bâtiment ne sortira du port d'Alexandrie que lorsque j'aurai besoin d'envoyer des dépêches au gouvernement; ainsi, tout ce que vous me proposez relativement au commerce des denrées 4\x pays ne peut avoir lieu. Que le citoyen Dalmas ait fait quelques chargements de ce genre, rien de mieux ; que vous lui ayez foit payer

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 369

les droits de douane, etc. c'est mieux encore; j'avais moi-même prêché une certaine liberté de commerce lorsque je commandais à Mansourah et Damiette. J'ai trouvé cette liberté établie entre TÉgypte et la Syrie lorsque je suis arrivé au Caire; mais j'ai dû la faire cesser, parce que la première loi à la guerre est de mettre Tennemi qui nous menace dans la détresse. Les armées de Gaza, d'Acre et de Damas n'ont subsisté jusqu'ici et ne subsistent encore que des denrées qui leur sont venues et qui leur arrivent de l'Egypte; c'est ce qui m'a déterminé à défendre toute espèce d'exportation, sous peine de mort. Je ne puis donc permettre à Alexandrie ce que je défends ici ; quelque disposé que je $ois d'ailleurs, ne vous attendez donc à aucune mesure générale autre que celle-là.

c Ce que vous me dites des intérêts de la Porte à l'égard de la Russie est connu et senti de tout le monde ; mais quand les gouvernements sont parvenus à une certaine vétusté, il ne leur est plus permis que de délirer et de prendre des partis absurdes. La plus grande folie qu'ait pu faire le cabinet de Constantinople, c'est d'avoir permis aux Russes de passer les Dardanelles; une des grandes bêtises de notre Directoire est de s'être brouillé avec les Turcs, et, à présent que les affaires n'ont plus ni règle, ni mesure, il est très-difficile de calculer ce qui se fera ou ce qui ne se fera point. Mon dessein n'a jamais été d'aller en Syrie; le désert est un fossé qu'il faut laisser passer à son ennemi. Belbeys et Sâiheyeh sont les points où je dois l'attendre ; au reste, je négocierai, je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps; vous en agirez de même de vos côtés. »

« Le Caire, 9 octobre 1799.

(( Au général Menou,

a Nous éprouvons un pressant besoin de riz au Caire, et nous sommes sans moyens pour nous en procurer. Il faut que vous veniez à notre secours. Faites, en conséquence et très-promptement, une réquisition de 1,000 ardebs de riz sur la province de Rosette.

o Vous soulagerez autant que possible l'habitant en faisant, eu égard aux facultés de chacun, la répartition la plus juste; il faut surtout ne point atteindre le pauvre; mais je m'en remets bien, sous ce rapport, à votre sollicitude.

a Je vous prie de veiller aussi à ce que, au fur et à mesure que

370 KLkBER.

les rentrées s'efTectueront; il en soit fait des envois sur le Caire. »

« Le Caire, 11 octobre 1799.

a Au général Desaix,

« Au reçu de la présente, vous voudrez bien, non-seulement descendre de votre personne au Caire^ mais donner encore des ordres pour que toutes les troupes qui sont en ce moment avec vous et toutes celles qui ne seraient pas indispensablement nécessaires pour la plus stricte défense du V et du 2* arrondissement vous suivent très-immédiatement. Vous pouvez croire que ce n'est qu'à la de^ nière extrémité que je vous fais passer un pareil ordre; son inexécution compromettrait infailliblement Tarmée.

a Priant pourrait rester à Beni-Soueif ; je lui fais passer des fonds pour achever la redoute que vous aviez ordonnée sur ce point (1). »

« Le Caire, 1 1 octobre 1799.

a Au général Menou.

«J'envoie Barras porter des dépêches en France; il ne devra mettre sur le bâtiment qui le portera que des invalides absolus, que l'ennemi puisse laisser passer, et au nombre desquels il comprendra Devaux. Vous retiendrez Junot, jusqu'à nouvel ordre, et remploierez dans les fonctions de son grade.

« Le grand vizir a renvoyé Teffendi qui était porteur de la lettre de Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil et marquée au coin de la plus haute insolence (i). Il faut.

(1) Voir ci-dessus, p. 366.

(2) Voici celte lettre :

Du quartier général , à Damas ( sans date ].

<• Youssef-Pacha, grand vizir et généralissime de Varmée de la Sublime Perler au modèle des princes de la nation du Messie, au soutien des grands de la secte de Jésus ^ Vestimé et ajfectionné Bonaparte (dont la fin soit heureuse), run des généraux de la République française, salut et amitié.

" J'ai reçu votre lettre par la voie de Mohamed-Koushdy effendi. et j'en ai compris le contenu.

d*après cela, renoncer entièrement à traiter avec les ministres de

« Tout le monde oonnatt l'ancieime amitié de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois et sa grande bienveillance envers la République française, mais personne n'ignore non plus que les Français , excités et poussés par des malintentionnés portés à semer partout le trouble et la discorde, ont entrepris de Élire des choses que jamais on n'avait ouïes, et qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne , n'a jamais faites. C'est ainsi qu'ils ont attaqué l'Egypte à l'improviste , et se sont emparés de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime Porte.

« Il est étonnant qu'après une semblable démarche tous ayez pu écrire dans Totre lettre que la République française est notre amie , et que les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde comme ses véritables et loyaux amis.

a Sont-ce les Anglais, les Russes ou lesAllemands, dont tous parlez ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Egypte et à s'en rendre maîtres ?

« Lequel de ces trois gouvernements a fait en temps de paix la moindre chose qui soit contraire aux droits des nations?

i< Vous m'écrivez que l'intention de la République n'a été que de détruire les Mameluks , et qu'elle a toujours désiré de vivre en paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les Mamelulis étant dans la dépendance de la Sublime Porte , c'est à elle de les diriger ; d'ailleurs , une pareille intention était-elle conforme aux lois des nations même les plus petites?

« Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la République française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître bien étranges , dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié que la Sublime Porte a toujours témoignées à votre gouTememeut , les Français ont rompu avec elle la bonne harmonie , d'une manière tout à fait contraire aux droits des nations , et ont commis par là une action

blAmable.

tt C'est une idée bien extraordinaire que celle que vous aTez de vouloir instruire la Sublime Porte de la Téritable situation de l'Arabie et de l'Egypte , qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont eu de tItc force attaqué TÉgyple, et que la Sublhne Porte leur a déclaré , conformément à la loi et aux droits des nations , une guerre qui a pour elle les augures de la Tictoire . on n'a pas différé un moment de préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre , et à leTer, dans tout l'empire Ottoman , des troupes aussi nombreuses que les étoiles des deux , pour les faire marcher par bataillons Ters la Syrie et l'Egypte. Il était nécessaire que l'hiTer finit, qu'on entrât dans la belle saison , et que moi-même, plénipotentiaire absolu et généralissime de l'armée de la Sublime Porte , je me rendisse en Egypte par la Syrie , conformément aux ordres , auxquels obéit l'uniTers, du trèspuissant, très-magniiique , très-grand, très-fort, mon protecteur, mon seigneur, mon souTerain , qui est aussi grand que le grand Alexandre, roi des rois , asile de de la justice.

« Après aToir complété le nombre des canonniers, celui des bombes, des canons et de tous les instruments de guerre , je suis entré à Damas.

tt D'un côté, j'enToiedeTant moi par terre des troupes toujours fatales à leurs en-

372 KLEBKR.

la Sublime Porte ou recouvrir et s'envelopper d'infamie, ce à quoi aucun individu de l'armée ne consentira sûrement pas.

« Celte circonstance ne doit pas vous empêcher d'entrer en pourparlers avec les bâtiments européens qui pourraient se présenter devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un parlementaire russe ou anglais ; j'inspirerais par là aux Turcs une jalousie, ou plutôt une défiance qui pourrait les rendre plus traitables, et mon objet principal, celui de gagner du temps, se trouverait toujours rempli. »

nemis , me tenant à l'arrière-garde , prêt à marcher avec mon quartier général D'un autre c6lé , les Français , pour avoir rompu la paix d'une manière inouïe, ont été dipersés et détruits à Corfou et en Italie ; ce qui devait nécessdrement être le résultat de leur démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux glorieuses nations nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se trouvaient dans ces parages , après avoir été devant Alexandrie , sont employées en Chypre i l'embarquement d'un grand nombre de troupes nouvelles , et l'escadre anglaise jointe à celle de la Sublime Porte doivent attaquer de concert Alexandrie et ses parages. Ce sera alors, comme vous pouvez le juger vous-même , que les Français connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie , et tu verras , quand la poussière sera dissipée , si ta es iur un cheval ou sur un dne.

R Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous avez à renouer une amitié pure et sincère , et qu'ainsi il paraît que vous demandez sûreté et saufconduits , expliquez-moi si vous désirez seulement sauver votre vie, parce que dans ce cas-là \ en vertu de la loi de Mahomet , qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui demandent grâce et pardon , je vous ferai embarquer avec tous les Français qui se trouvent en Egypte , et je vous ferai parvenir sains et saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas à ce que je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais dessein, apprenez que. si l'on manquait à un pareil engagement , ce serait violer <^ que la loi nous prescrit , et agir d'une manière tout à fait opposée aux droits des nations ; tandis que l'on est bien loin de se croire permis de se détourner, à votre exemple , du chemin droit , pour suivre un senUer qui n'est pas conforme aux principes et aux règlements des nations.

« Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre, cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Egypte ; mais si vous pariez , en vous embarquant sur les bâtiments de la Sublime Porte, vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée , ni de la part des Russes , ni de celle des Anglais , nos alli^ ; et vous épargnerez l'effusion du sang humain et la destruction inutile de tant de malheureux, qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musuhnans.

« Que si , à votre arrivée à Paris , le vœu de la République est de rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre , je ferai de mon c6té tout ce qui dépend de moi pour le succès d'une affaire si utile.

« Dans le cas où vous n'adhéreriez à des propositions si convenables , j'espère

« Le Caire, 12 octobre 1799.

a Au Directoire exécutif.

a L'eiTendi m*ayant demandé hier matin une réponse par écrit à la lettre du grand vizir, je lui ai dit que les Français ne répondaient à de pareilles missives qu'avec le canon et la pointe de leurs baïonnettes; que j'attendrai, que je verrai celte armée formidable au sortir du désert, et que là le vizir apprendra à connaître à son tour ce que peuvent des hommes à qui dix années de guerre et de succès ont donné l'habitude de vaincre. Comme j'ai prononcé ces mots avec la plus grande véhémence, reffendi et le pacha Mustafa, présents, m'ont conjuré de me calmer, en m'assurant que tout ce que les expressions de celte lettre du grand vizir pouvaient avoir d'âpre et d'offusquant était plutôt dirigé contre la personne de Bonaparte, que l'on regardait comme le seul auteur de l'inva-

qii*à moD arri?ée dans ces contrées , je finirai comme je le dois tout ce qui vous concerne , et je mettrai un terme à la route que fait la République française, route qui ne peut la conduire qu'à sa perte. Le créateur de la lumière du monde n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français , d'une manière contndre aux lois et aux règlements : c'est la cause pour laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous câtés.

« Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans les départements de l'Italie , dans les villes d'Ancône et de Naples et dans les environs , votre escadre qui était sortie pour venir au secours de l'armée d'Egypte a été brûlée par les escadres anglaises, russes et de b Sublime Porte. Vous pouvez conclure de tous ces événements que le vent du malheur*et du désordre commence à soufifler contre les Français, et qu'ils sont devenus désormais l'objet de la colère du Trèfr-Haut.

« Vous qui êtes renommé par votre intelligence et par la sagesse de la direction que vous avez imprimée aux affaires delà République française, vous aussi, vous n'ayez considéré le lendemain que d'aujourd'hui.

« Le Grand Seigneur, souverain de la terre , roi des rois, asile de la justice, ayant destiné .une armée formidable contre l'Egypte , vous connaîtrez bientôt , s'il platt à Dieu , la grandeur, la dignité , le zèle et la force de la Sublime Porte.

« Quoique, d'après les fausses démarches des Français et leur conduite contraire aux droits des nations , il ne fût pas nécessaire de répondre à ce que vous m'avez écrit ; sans m'arréter à ces considérations , et parce que le refus d'une réponse serait contraire aux usages et à la bienveillance , je vous ai écrit cette lettre amicale , et je vous l'ai envoyée par ledit effendi. Après que vous l'aurez reçue, ce sera à vous à choisir celui des deux partis que vous devez prendre. »

[aklis cl 1m aalrM milices du pays, cl qui percefralt lout le myr; réserré w

L'ÉGYFTE SOUS KLEBER. 375

Le 23 octobre, Priant informait le général RIeber que M[ourad- Bey avait échappé à la poursuite de l'adjudant général Boyer,

Sultan ; qu*en même temps le commerce serait ouvert de nouveau avec Constantinople et li Syrie ; qu'en attendant le moment où l'Egypte serait évacuée, rarmée française se réserverait pour son entre'. ien les autres revenus seulement, quoique insuffisants;

« 110 Que, dans la balance de l'Europe, il était dans l'intérêt de l'Espagne cl de la Prusse, comme de l' Angleterre et de la France, de s'opposer à l'agrandissement de l'Empereur, mais surtout de la Russie ; et qu'il serait très-facile de lier ce système de manière à le mettre en activité à l'instant même où la Russie voudrait menacer l'empire Ottoman ;

(i 120 Qu'il fallait que le grand vizir manifestât extérieurement le désir de pousser la guerre contre les Français , en rejetant hautement toute proposition ostensible autre que celle de l'évacuation pure, simple et subite de l'Egypte ; qu'en même temps il en prit prétexte d'augmenter ses forces , et les augmentât de fait ; que secrètement il apportât toutes les lenteurs possibles dans la marche de son armée, et, à cet égard , un général en chef ne manque jamais de motifs : celui de l'inondation de l'Egypte en est un puissant et réel ; ensuite celui de la mauvaise saison qui s'approche et qui ne permettrait plus une diversion par mer. Ces moyens donneraient le change aux Russes ;

« 13o Que le grand vizir sondât les Anglais sur leur opinion relativement à la situation politique de l'empire Ottoman, en leur faisant sentir combien l'Angleterre est intéressée â le soutenir et à empêcher qu'une autre puissance ne se mette à sa place ; qu'il les engageât , sous ce rapport, à entrer en pourparlers avec les Français, pour arriver à une alliance des trois puissances contre la Russie , beaucoup plus conforme aux intérêts de l'Europe que la guerre qui existe aujourd'hui;

« 140 Qu'il est d'autant plus urgent que la Porte entre en arrangements avec la France, en revenant à ses véritables intérêts, sans s'arrêter à ce qui a pu se passer antérieurement , qu'elle doit craindre qu'à son tour le gouvernement français, irrité d'avoir fait en vain tant d'avances pour rétablir une paix qu'il n'a réellement jamais eu l'intention de rompre, ne prenne le parti de s'unir, contre ses propres intérêts , avec la Russie et l'Empereur, pour écraser l'empire Ottoman et faire de sa dépouille le prix de la paix générale.

« 150 Klebêr a ajouté que ce serait le parti qu'il prendrait lui-même si, après de nouveaux efforts, qui seraient encore longs, il se trouvait dans llmpossibilité de résister aux forces combinées qui l'attaqueraient;

« 160 Qu'il est urgent de donner aux négociations un commencement conforme à ces principes et d'en avertir le gouvernement français assez à ten ps pour qu'il puisse diriger en conséquence ses démarches vi»-â-vis des autres cabinets et surtout des Anglais; qu'à cet effet le général en chef expédierait des courriers par mer, tandis que le grand vizir pourrait aussi faire passer par terre ces importantes dépêches.

« 170 Le pacha et l'effendi sont demeurés d'accord de la justesse de ces principes ; ils ont insisté surtout sur la nécessité de négocier avec les Anglais. L'effendi a observé que, si les Russes soupçonnaient la négociation , ils pourraient atta-

r la fidélité des bcTS. >

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 877

tnmsport des grains. Accélérez et protégez de votre mieux la remonte des hommes à pied que j'ai envoyés dans la haute Egypte; enfin, envoyez-nous de Targent.

a T&chez de suppléer au vide que laisseront ces deux régiments de cavalerie par une grande activité de vos colonnes montées à dromadaires. On nous assure ici que tous les beys ensemble descendent pour se rendre avec armes et bagages en Syrie; j'envoie pour m'en assurer Rampon dans rAtfyeh ; j'en écris aussi à Reynier dans la Chergafûeh, et vous ne négligerez sans doute rien de votre côté pour en avoir des nouvelles certaines. Cet événement ne serait nullement malheureux, et j'aime mieux les savoir tous réunis sur un point que disséminés comme ils Font été jusqu'à présent. »

« Le Caire, 26 octobre 1799.

(( Au général Menou.

a J'ai reçu, citoyen général, le paquet que vous m'avez adressé, contenant des lettres de John Reith, secrétaire du commodore Sidney-Smith, à Marmont, et qui sont relatives au cartel d'échange des prisonniers de guerre.

c Disposé à me prêter avec empressement à tout ce qui pourra contribuer au soulagement des braves militaires que le sort aurait fait tomber dans la captivité, je vous autorise d'entrer, pour cet objet, en pourparlers, soit avec le commodore anglais, soit avec le commandant de la flotte turque. Je dois pourtant vous observer que je ne connais ce cartel que par l'ordre du jour du 8 août, et s'il y avait des articles qui ne fussent pas contenus dans cet ordre, il faudrait vous faire représenter copie de la pièce originale. »

« Le Caire, 27 octobre 1799.

a Au grand vizir.

(( J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le trésorier du très-considéré Mustafa-Pacha , et, après en avoir compris le contenu , j*en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc qu'à prier Votre Excellence d'ajouter foi à ce que ce pacha, notre prisonnier et pourtant notre très-honoré ami, pourra

VOUS écrire. Il s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur le passé que sur Tavenir, et j'ose inviter Votre Excellence à considérer surtout que, de quelque côté que puisse se ranger la victoire, dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux puissances pour lesquelles nous agissons. s>

« Le Caire, 30 octobre 1799.

a A Sidaey- Smith ^ commandant f escadre anglaise dans les mers

du Levant.

a Monsieur le général,

a Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bona« parte et moi avons écrites au grand vizir le 30 thermidor (17 août) et le premier jour complémentaire (17 septembre) derniers.

d Je n'ignorais pas Talliance contractée entre la Grande-Bretagne et l'empire Ottoman ; mais je crois inutile de vous expliquer les motifs diaprés lesquels je me suis expliqué directement avec le grand vizir. Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des puissances avec lesquelles elle était en guerre quand nous sommes venus en Egypte compte des motifs qui nous y ont amenés.

< Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec Mohamed-Koushdy elTendi (1), j'ai demandé moi-même votre intervention dans ces négociations, persuadé que je suis qu'elles peuvent devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans doute autant que moi.

« Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à cet objet; vous n'avez jamais pensé sérieusement qu'une armée française et chacun des individus qui la composent pussent écouter des propositions incompatibles avec la gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien; et certes, l'Egypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.

« Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Egypte unique-

(1) Voir ci-dessus , p. 3''4, note.

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 879

ment pour retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs et multiplié les moyens de défense à l'extérieur; mais ils la quitteront avec autant de plaisir que d'empressement si cette évacuation peut devenir le prix de la paix générale.

a Les événements de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma position en Egypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers au delà des Alpes : c'est une bataille perdue qui nous a 6té l'Italie; une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la République française savait se relever avec éclat de ses revers.

« Les forces que je commande peuvent me suffire encore longtemps, et quelque actives que soient les croisières ennemies dans la Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver qu'elles n'ont pu empêcher l'escadre française de passer de Brest à Toulon et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre espagnole. Le nioindre secours que je recevrais me rendrait pour toujours inexpugnable.

« Avant deux mois je n'ai rien à craindre de l'armée du grand vizir; avec 200 hommes je garde les défilés inondés des pays cultivés, et si cette armée est retenue dans les déserts, elle est forcée d'y périr de misère.

a J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuses, pour garder les forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il sera possible de faire une attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une fonderie et des manufactures d'armes sont en activité et me mettent insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des deux mers avec lesquelles nous communiquons.

« Mais comme le but auquel, en définitive, il faut atteindre est la paix; qu'on peut, en s'en tendant, la faire dès à présent, comme on la fera plus tard ; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang; qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait, j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage, et la place honorable que vous occupez dans la carrière

tembre, Sidney-Smith avait mouillé devant Damiette avec ses deux vaisseaux de guerre et dix-huit transports chargés de troupes ; ces transports s'augmentèrent successivement jusqu'à cinquante-trois. Le 29 octobre, Sidney-Smith s'empara d'une tour abandonnée, située à un kilomètre de la mer, sur le boghâz de Damiette, Tarma d'une pièce de 24, et le 1" novembre il débarqua 4,000 janissaires sur la rive droite du Nil, entre la mer et le lac Menzaleh. Verdier, qui commandait à l'Esbet, marcha contre eux, avec 800 hommes d'infanterie et 150 dragons, et les jeta à la mer, où ils périrent, hormis 800 qui furent faits prisonniers. Sidney-Smith leva l'ancre et disparut. Kleber s'attendait à d'autres débarquements, a II est à présumer, écrivait-il à Desaix, le 4 novembre, que l'ennemi, malgré la leçon exemplaire qu'il vient de recevoir de Verdier, fera encore de nouvelles tentatives pour s'emparer du fort de l'Esbet et de Damiette ; je désirerais donc que vous restassiez sur les lieux, et que vous prissiez le commandement des troupes, jusqu'à ce que les affaires soient décidées d'une manière ou d'une autre.

a Je vous envoie encore un bataillon et 80 chevaux de renfort ; ils partiront ce soir.

« Donnez-moi souvent et promptement de vos nouvelles. >

Desnoyer, chef de brigade de la 2* d'infanterie légère, avait été tué à l'affaire de l'Esbet. Le 5 novembre , le général en chef adressait aux troupes de cet officier les paroles suivantes :

« Vous avez à pleurer un chef qui sut mériter en même temps et votre amour et votre estime ; je viens confondre mes regrets avec les vôtres : vous savez combien il m'était cher.

« Mais, lorsqu'un héros tombe, que reste- t-il à faire à ceux qui demeurent encore?... à le venger.

« Soldats ! que l'image de ce jeune officier soit sans cesse devant vos yeux, que le souvenir de sa brillante valeur ne cesse d'enflammer votre courage, et la victoire, le croyant encore à votre tête, continuera à vous préparer des succès, des triomphes.

c Soldats I avec la couronne que je pose sur la tombe du brave Desnoyer, recevez les témoignages de ma satisfaction de la manière distinguée dont vous vous êtes conduits à la journée du 1*' novembre. »

iàvmo4tl«deipTincu de la nation du Ueuie,avtoutimûe*graKd$dtlttiKle

il déclare comme toujours que, tant que nous serons en Egypte, il n'y aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et, si je ne me

de Jésus, à f honoré et esHmé Kleber {dont la fin puisse être heureuse), un des généraux de France, salut et amitié,

« J'ai reçu la lettre que tous m'arez envoyée par le trésorier de Mustafa-Pacha , et j'en ai compris le contenu , qui me fait voir que tous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la République française , et que tous cherchez à excuser ce qui s'est passé. Vous m'ayez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du Caire, et que tous l'aTiez remplacé. J'ai reçu , jointe à cette lettre / la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte , qui me^ fut remise par Mohamed-Koushdy effendi , et que tous me diles m'aToir euToyée dans la crainte que la première n'ait été prise par quelqu'un des bàlîmenls qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que tous aTez reçu ma réponse à la. lettre de Bonaparte, que j'ai euToyée par le même effendi qui était porteur de la sienne , et que tous aTez parfaitement compris le sens de ce que je lui écriTais.

« 11 me semble par Totre lettre , ainsi que je tous l'ai déjà dit , que tous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique que l'effusion du sang humain ?

« Je dois TOUS obsenrer, d'après le désir que tous montrez de rétablir la paix entre la Sublime Porte et la République française', qu'il faut commencer par faire connaître les pouToirs donnés par les cinq directeurs de la France , désigner ensuite les plénipotentiaires et le lieu des conférences où l'on pourra discuter tout ce qui ]>eut renouer la paix entre les deux puissances , et que nécessairement ces préliminaires prendront beaucoup de temps.

« Si , en proposant la paix , tous n'aTCz d'autre intention que de retourner en sûreté d'où tous êtes Tenu , et entamer des négociations pour cet objet ; quoique je sois en route pour marcher au Caire , suItI d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du Très-Haut , la loi de Mahomet prescriTant formellement à tous les Musulmans de faToriser tous ceux qui demandent protection et salut , ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte , je tous ferai aToir toute sûreté de la Sublime Porte , pour qu'il n'arriTC le moindre donmiage , de la part des Anglais ou de tout autre, à. tous, ni à aucun des Français qui sont en Egypte, et qui pourront en partir aTec leurs armes. Je garantirai Totre retour en France sur les bâtiments français qui sont en Egypte , et s'ils ne suffisent pas, sur ceux de la Sublime Porte.

« Lorsque tous serez anÎTés dans Totre pays , si TOtre République témoigne le désir de rétablir la paix aTec la Sublime Porte , tous saTCz qu'il doit être ouTcrt à cet effet des négociations entre les euToyés de part et d'autre , conformément aux anciens usages établis.

« Si TOUS désirez donc assurer TOtre retour dans Totre pays , cet arrangement pourra aToir lieu conformément à ce que je Tiens de tous dire ; et si tous aTez quelque autre moyen qui tous paraisse plus convenable pour Totre sûreté , ne tardez pas à m'en instruire. C'est pour cet objet que je tous écris la présente ; quand tous l'aurez reçue et que tous en aurez compris le contenu , réfléchissez beaucoup à sa fin , en saisissant bien ce. que je tous propose. »

me forcer à l'abaodoaner, j'aurais obéi, et, au lieu de faire des dé-

marches toujours honorables quand il s'agit de terminer une guerre impolitique et sans objet, j'aurais suivi, dans les combats, la gloire, compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que j'eusse reçu de nouveaux ordres.

a Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu faire la guerre à la Sublime Porte. Les changements qui ont eu lieu dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition d'Egypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire Ottoman.

« C'est à ce désir que j'ai cédé , en faisant auprès de Votre Excellence toutes les avances convenables.

« J'ai offert d'évacuer l'Egypte ; je ne crois pas que la guerre que nous nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle ne peut l'être pour toute l'Europe. Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Egypte, j'en demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation de l'Egypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de revenir, quand elle aura réfléchi aux véritables intérêts de la Sublime Porte. Elle sentira quelle serait sa responsabilité personnelle si elle attendait du sort incertain des combats un succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance funeste.

« Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Egypte, il est indispensable de s'entendre, et j'insiste d'autant plus pour établir des conférences à cet effet, que je donnerai è mes délégués des instructions telles, qu'ils ne se sépareront pas des vôtres sans avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à celle de Votre Excellence.

(( Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre saufconduits en blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes envoyés.

a Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les intérêts de mon pays et de l'humanité me commandent, je serai au moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre,

Capitan, Thôte de Chanaleilles, dont il est le protégé; je crois que vous ne feriez pas mal de faire mettre la main dessus. Mandez-moi comment se sont conduits les deux principaux scheiks de religion/ »

a Le Caire, 16 norembre 1799.

91 Au Directoire exécutif.

u Mourad-Bey, après la défaite que lui fit éprouver le général Morand, errait dans les déserts de la haute Egypte, et ne rentrait dans le pays cultivé que pour y faire des vivres ou prendre quelque repos. Desaix, qui cherchait, à quelque prix que ce fût, à se débarrasser de cet infatigable ennemi, organisa deux colonnes mobiles, composées d'infanterie montée à dromadaires, de cavalerie et d'artillerie. Ces colonnes partirent de Syout, à la fin de septembre, commandées : Tune par Desaix lui-même, et l'autre par Boyer.

« Le 9 octobre, Boyer, après trois journées de marches forcées, joignit Mourad-Bey dans le désert de Sedim&n. A peine notre infanterie eut-elle le temps de mettre pied à terre et de réunir ses dromadaires, qu'elle reçut la charge des Mameluks et des Arabes réunis ; elle la repoussa avec vigueur, et par la baïonnette et par un feu de mousqueterie à bout portant. Cependant les dromadaires devinrent l'objet de la convoitise des ennemis, et trois fois ils tentèrent de s'en rendre maîtres. Mais nos troupes ne s'ébranlèrent point et ripostèrent avec la même valeur à ces attaques réitérées. Enfin, les Mameluks et les Arabes prirent la fuite, et notre infanterie, remontée sur ses dromadaires, se mit à les poursuivre aussitôt.

f Nous eûmes dans cette affaire un homme tué et 17 blessés. L'ennemi abandonna dans le sable plus de 40 cadavres.

c Je donnais alors ordre à Desaix de se rendre au Caire pour prendre le commandement d'une division dans le corps d'armée destiné à agir contre le grand vizir, qui s'achemine de la Syrie.

« Boyer poursuit aux talons Mourad-Bey, qui toujours lui échappe au onoment où il croit l'atteindre. Ce bcy, fatigué de ces courses continuelles, passe le Nil, le 22 octobre, à la hauteur d'Atfyeh; il évite les troupes de Rampon qui se trouvaient alors dans cette

lobre, dix-huit bâtiments turcs mouillèrent devant le boghâz de Damiette, et ils furent successivement augmentés^ de manière qu'on en compta bientôt cinquante-trois.

0 Le Commodore Sidney-Smith , monté à bord du Tigre, commandait cette flotte. La côte fut sondée depuis Tyneh jusqu'au bogbâz; la passe du boghâz même fut marquée par des bouées, et des chaloupes canonnières furent établies sur cette ligne. Le 29 octobre, l'ennemi, à la faveur de ces chaloupes, s'empara d'une tour située à un quart de lieue de la mer, à l'embouchure du Nil ; il y établit un poste et une pièce d'artillerie.

<r Aussitôt que je fus prévenu de ces dispositions d'attaque, je fis partir le 3 novembre pour Damiette Desaix avec deux bataillons et environ 150 dragons. Avec ce renfort, je pouvais être tranquille sur ce point; l'événement a fait connaître que j'aurais pu l'être avant.

a En effet, le l*' novembre à la pointe du jour, l'ennemi exécuta son débarquement et jeta à terre, du premier -transport, environ 4,000 hommes, qui s'occupèrent aussitôt à se retrancher; le point qu'ils choisirent est situé entre la rive droite du Nil, la mer et le lac Menzalëh.

a Yerdier, qui était campé entre TEsbet et la côte, instruit de cette descente, marche sans délibérer, attaque et passe au fil de l'épée près de 3,000 Turcs, n'accordant la vie qu'à environ 800 d'entre eux qui implorent sa clémence.

(( Les troupes que commandait Verdier dans cette audacieuse défense montaient à peine à 1,000 hommes.

c II a été enlevé à l'ennemi 32 drapeaux, une pièce de 24 et quatre pièces de campagne avec leurs approvisionnements.

a Les troupes de débarquement destinées à cette expédition étaient au nombre de 8,000 hommes, tous janissaires d'élite sortis de Constantinople il y a à peu près trois mois, et dont environ la moitié a été mise à terre. Yerdier croit que, nonobstant cette défaite, les autres ne manqueront pas de venir sous très-peu de temps.

a Nous avons eu dans cette journée 97 blessés et 22 tués. Du nombre de ces derniers se trouve le chef de brigade Desnoyer, commandant la 2* légère, officier d'un grand mérite, dont les talents égalaient la froide intrépidité.

« Yerdier s'y est couvert de gloire^ autant par son audace que

« Au général Frianl.

« Vous pouvez laisser dans la haute Egypte la 31' légère, vu les

craintes de Donzelot d'ôlre attaqué à Qoseyr; je vais vous faire passer le détachement de la 88* qui se trouve ici.

c Je ne saurais trop vous recommander de faire la plus grande diligence pour passer dans TAtfyeh et donner la chasse à Mourad et à ses Mameluks et Arabes. Vous pouvez disposer de Boyer, que j*ai renvoyé vers vous. »

« Le Caire, 22 novembre 1799.

m Au Président de l* Institut.

« Je crois devoir charger l'Institut de transmettre aux deux commissions qui ont visité la haute Egypte le témoignage de ma vive satisfaction sur la manière dont elles se sont acquittées de celte mission^ en attendant que je puisse en rendre compte au Directoire exécutif, en leur payant le tribut d'éloges qui leur est dû.

« On ne peut qu'applaudir à l'activité surprenante, à l'union qui a régné et au partage bien entendu des travaux entre les membres des deux commissions, et surtout à l'idée vraiment libérale et patriotique de confondre tant de belles choses dans un seul et grand ouvrage, et de déposer les objets qui en sont susceptibles dans les collections nationales.

a Ceux des Français qui, avant la formation des commissions ou pendant leurs recherches, ont visité la haute Egypte sous le rapport des sciences et des arts, et qui en ont allié l'étude à d'autres occupations, doivent aussi se réunir aux commissions, car l'objet est le môme : celui de recueillir pour répandre l'instruction et concourir à élever un monument littéraire digne du nom français.

« Je désire, en conséquence, que l'on prenne des mesures promptes pour assurer la rédaction des différents travaux, pour distribuer les matières et désigner celui qui sera chargé d'ordonner l'ensemble de ce beau tableau et d'en lier toutes les parties.

« L'Institut sentira la nécessité d'une introduction générale partant d'un seul jet, de même que tous les artistes conviendront que les monuments et les dessins du môme genre doivent être traités de la même main, quand il sera question de les livrer au burin.

« Le Caire, 26 novembre 1799.

(L Au général Verdier.

u Je reçois votre lettre du 23 novembre (i); j'écris à Devaux de m'envoyer ici la 2*, si vous n'avez pu la déterminer à marcher. Elle aura eu le temps de se calmer. Je suis fâché que vous n'ayez pas pris ce parti sur-le-champ; les mutins, arrivés ici, auraient vu la docilité de leurs camarades. Je suis fâché encore que vous ayez quitté Pamiette ; vous ne deviez le faire qu'après des ordres; l'adjudant général Devaux ne peut me convenir sur ce point, et j'y envoie le général Fugière pour essayer de remettre l'ordre. »

« Le Caire , 26 novembre 1799.

« Au Directoire exécutif.

<L Depuis le départ de Bonaparte, je vous ai expédié deux courriers pour vous faire connaître la situation dans laquelle ce général a laissé l'Egypte, tant au dedans qu'au dehors.

ft Le citoyen Barras portait mes premières dépêches ; il est sorti du port d'Alexandrie le 4 de ce mois ; le chef de brigade d'artillerie Grosbert est chargé des secondes, avec duplicata des précédentes; il doit appareiller au moment où je vous écris.

« Celle-ci, citoyens Directeurs, n'est que pour vous prévenir qu'il est plus que probable que dans deux mois l'Egypte sera retournée au pouvoir de la Porte, soit par la voie des négociations, soit par le sort des armes; encore dois-je supposer que je serai victorieux, car, vaincu, il n'est point de salut pour l'armée.

c Si Bonaparte est arrivé en France dans une circonstance où son intérêt ne lui commande pas de trahir la vérité; si les dépêches que je vous ai expédiées vous sont parvenues, vous vous attendiez, citoyens Directeurs, à l'événement que je vous annonce;

(1) Dans cette lettre, le général Verdier informait Kleber que, au moment où, conformément aux ordres reçus, il avait voulu faire embarquer pour Qatyeh la 2* demi-brigade légère, elle s'était mutinée, et les soldats avaient refusé de partir avant d'être payés. Il avait emprunté 51,034 francs pour leur donner un à-compte et, par ce moyen, mettre un terme à la rébellion. Le 3« et le 20* dragons avaient fourni, dans cette affaire, les meneurs les plus dangereux. Ils ne songeaient qu'à caintuler avec l'ennemi pour rentrer en France.

déshonorer, n'altendit que la mort de son brave chef Desnoyer, est supprimée pour cause d'insubordination (!}; elle cessera désormais d'être portée sur les contrôles de l'armée.

c Art 2. Tous les officiers et sous-officicrs qui ne seront pas por« teurs d'un certificat du général Verdier, attestant qu'ils n'ont pas participé à l'acte de désobéissance dont cette demi-brigade s'est rendue coupable, et qu'ils ont fait, au contraire, ce qu'il convenait pour ramener la troupe au sentiment de l'honneur, seront dégradés.

« Art. 3. Le chef de l'état-major général pourvoira à l'incorporation de cette troupe dans les demi-brigades de l'armée qui lui ont été désignées, par des instructions particulières.

« Art. 4. Le générai en chef se réserve de prononcer sur la 32® de bataille, ainsi que sur les détachements des 3^ et 20^ régiments de dragons qui auraient pris part à la sédition de la 2® légère, lorsqu'il aura été plus particulièrement instruit de leur conduite.

« Le général en chef témoigne sa satisfaction aux officiers, sousofficiers et dragons du 18® régiment, qui ont donné, dans cette circonstance, l'exemple de la subordination et de la discipline qui doivent caractériser les troupes animées des sentiments de l'honneur et sans cesse jalouses de remplir leur devoir. »

a Au grand viiir Youssef-Paclia.

^ J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a écrite, il y a huit jours , avec la copie de celle qu'elle a fait remettre à mon envoyé , dont je n'ai pas encore de nouvelles.

« J'attends son retour pour envoyer mes délégués et entamer enfin les conférences qui doivent rétablir l'antique amitié, interrompue un moment, entre la France et la Sublime Porte ; mes intentions, à cet égard, sont aussi pures qu'invariables.

(c Quant à ce que Votre Excellence me dit concernant l'armée qui se trouve maintenant à ses ordres à JalTa, je me bornerai à lui observer qu'il n'a pu entrer dans sa pensée, non plus que dans celle des alliés de la Sublime Porte, que la crainte ait pu, en au-

(1) Voir ci-dessus, p. 393, noie.

de me conlrarier, celte mesure me mettra à môme de tenir la main haute et de proposer des conditions plus difficiles ; d'un autre côlé, je n'ai plus rien à craindre sur les côtes d'ici au printemps prochain , et l'armée du grand vizir, campée dans les plaines humides de JafTa et de Gaza, achèvera de se décourager par la misère et les maladies. Je suis donc à peu près arrivé à mon but de gagner du temps, pour vous mettre à même de me faire connaître vos intentions et me donner vos ordres; mais je vous déclare, citoyens Directeurs, que sans renforls je serai hors d'état d'ouvrir la campagne prochaine ; surtout si je suis obligé d'accepter la bataille sur les frontières de la Syrie, comme cela pourrait bien arriver, les Anglais dirigeant tout et le vizir n'étant véritablement qu'un homme de paille. Au premier jour, j'aurai Thonneur de vous expédier un paquet plus considérable, avec triplicata de mes précédentes. »

« Le Caire, 4 décembre 1799.

^ Au général Verdier.

(c J'ai reçu votre lettre du 30 novembre. Je ne doute nullement de votre zèle, de votre bonne volonté et de votre courage; mais il est des circonstances où tout cela ne suffit pas : telle était celle de la révolte de la 2^ légère.

« La plus grande faute que vous ayez faite et que vous ayez pu faire est d'avoir séparé et envoyé à Mahasarah les chefs, officiers et sous-officiers de ce corps, qui, seuls, devaient vous répondre de son obéissance, ou au moins contribuer efficacement à le ramener promptement à l'ordre. Je vous avoue que jusqu'à présent je n'ai pu me familiariser avec cette mesure. La seconde faute est d'avoir capitulé avec ces soldats tant qu'ils étaient dans cet état de révolte.

c Un autre reproche que j'ai à vous faire est d'avoir inutilement et inconsidérément envoyé une foule de parlementaires à bord des bÀtiments ennemis et surtout du choix singulier que vous avez fait. Certes, ni Devaux, ni Darmagnac ne devaient prétendre à de pareilles missions, où le courage n'est compté pour rien, et le talent de se présenter et de parler est tout. Je suis surtout à connaître encore pourquoi le chef de brigade du génie Lasowski a aussi été de cette partie. Enfin vou^ avez reçu des papiers publics, vous

L'EGYPTE SOUS RLEBER. 399

parti, je la ferai passer à Alexandrie, aux ordres de Lanusse, pour parcourir la province de Bahyreh, actuellement infestée d'Arabes. Vous pouvez ra'écrire un mot à ce sujet et, en attendant, ne point mécontenter Hussen-Rachef (1) et lui témoigner au moins au dehors beaucoup de confiance, car la moindre apparence de suspicion pourrait l'engager à nous trahir, et, alors, autant vaudrait-il lui faire couper la télé sur-le-champ.

t « Je ne m'oppose nullement à la suppression du divan de Mansourah; j'en ai toujours été mécontent; vous en agirez à cet égard ainsi que vous le jugerez convenable. Je vous laisse aussi le maître sur le choix de Taga des janissaires. Le divan de Damiette pourra demeurer réduit de deux membres, c'est-à-dire qu'il n'est pas nécessaire d'y remplacer Moussa-Youssef ni Capitan. 11 faudra augmenter de quelque chose le traitement del'aga des janissaires, dont vous devez être content.

(( Il faut mettre toutes les nuits double sentinelle au magasin à poudre de l'Esbet et devant tous les autres établissements de cette importance.

« L^ petit bâtiment que vous voyez en mer porte sans doute Morand, à qui vous direz de ma part de se rendre ici dans le plus court délai possible.

ce Quelque chose qui puisse arriver du côté de la Syrie, vous ne serez plus dans le cas d'y envoyer du renfort, et vous conserverez pour la défense de vos côtes et pour les colonnes mobiles à envoyer dans le Delta les trois bataillons de la 32*, celui de la 4* légère qui doit .incessamment vous arriver et le détachement du 18® dragons. Cela ne doit pas vous empêcher d*avoir une correspondance très-suivie tant avec Rosette qu'avec Qiityeh. »

n Le Caire, 4 décembre 1799.

c Au général Priant.

« Je présume qu'à l'heure qu'il est vous êtes aux trousses de Mourad-Bey, et que vous le forcerez incessamment à se jeter de nouveau dans la haute Egypte ou en Syrie ; car il ne faut absolument pas qu'il reste aux environs du Caire. Si vous pouviez le détruire, vous vous couvririez de gloire.

(1) Hns<^n-Kachef était le commandint de la compagnie d? Mameluks.

LÊGTPTE SOUS KLEBER. 40t

désirée de l'Europe enlière, qui ne cesserait de bénir ceux qui l'auraient provoquée. Vous aimez la gloire, monsieur le général; la plus grande que Ton puisse acquérir est, ce me semble, d'attacher son nom à un pareil événement. »

« Le Caire, 7 décembre 1799.

c Le général en chef commandant l'armée de la République française en Egypte nomme et délègue, par la présente, Desaix, général de division, et Poussielgue, administrateur des finances, pour conférer avec les délégués de Son Excellence le grand vizir et M. Sidney-Smith, ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique près la Porte Ottomane, sur l'occupation et les conditions de l'évacuation de l'Egypte, leur donnant pleins pouvoirs de signer conjointement en son nom tous actes préliminaires, tels qu'armistices, sauf-conduits, et autres, comme aussi d'arrêter et de signer en son nom les conditions qu'ils auront consenties pour l'évacuation de rÉgypte, sauf, pour ce dernier objet, la ratification ordinaire des parties contractantes dans le délai qui aura été convenu. »

n Instructions au général Desaix et à Vadmiwstrateur Poussielgue.

(c !• Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter une supensiou d'armes pour tout le temps qu'elles dureront , sous la condition, en cas de rupture, de n'agir offensivement de part et d'autre que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit armistice.

ce â<» La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes, ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire Ottoman, une des premières conditions à exiger pour consentir à l'évacuation de TÉgypte sera la dissolution de celte triple alliance contre la France, et une nouvelle garantie du gouvernement anglais de cette même intégrité de l'empire Ottoman.

« 3® Depuisl'envahissement de l'Egypte par les Français, la Porle, en usant de représailles, s'est emparée des lies de Corfou, Zante et Céphalonie. Les envoyés demanderont de la manière la plus expresse

402 RLEBER.

que ces lies (et ce qui en dépend) soient restituées à la France, à qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement anglais pendant tout le temps que durera la guerre.

(( 4® Ainsi, dès que l'évacuation de TÉgypte aura été arrêtée, ces lies et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent seront abandonnées par les troupes de la Porte et par celles de ses alliés. Le général en chefKleber sera maître d'y envoyer de suite, et directement de rÉgypte, telles garnisons, munitions de guerre et de bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du resie, que les ports et places de ces lies seront restitués dans le même état où ils se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées.

(( 5^ Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de l'évacuation de l'Egypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des lies de Malte et de Gozzo, de leurs forteresses et dépendances. Le général en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et de bouche, qui seront envoyées directement de TËgypte avec les passe-ports et sauf-conduits nécessaires. Le général en chef pense que cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si la Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur l'occupation de ces lies par les Français ou par les Russes, ils devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester et s'y maintenir, plutôt que de les voir possédées par les derniers.

a 6** Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus, l'évacuation de l'Egypte serait consentie par les plénipotentiaires français, ils traiteront les détails sur la manière dont cette évacuation aura son exécution, et stipuleront nominativement les places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la Porte. ^

« 7* Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation des articles ci-dessus, il enverra, au lieu où se tiendront les conférences, l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le nombre de bâtiments qui devra être fourni par la Porte à l'armée française, pour elle, ses bagages, ses armes, munitions de guerre et de bouche.

c( 8^ La forme des sauf-conduits pour le passage de l'armée sera

stipulée particulièrement; ils devront être conçus de la manière la plus honorable et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à ce qui aura été convenu de part et d'autre.

c 9*" Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des biens de ceux des habitants de TÉgypte qui ont servi les Français avec la soumission que Ton doit à tout gouvernement établi.

(( 10^ Toutes choses devant être rétablies, entre la France et la Sublime Porte, comme par le passé, les négociants français résidant en Egypte, ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la même liberté, des mêmes privilèges et franchises qd'avant l'occupation de ce pays par l'armée française.

« 11" Tous les prisonniers faits de part et d'autre, tant à Corfou, Zante, Géphalonie, en Syrie, en Barbarie ou sur quelque autre point de l'empire Ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur patrie respective avec les secours et passe-ports nécessaires.

« 12"" Toutes hostilités entre la France et la Sublime Porte, ainsi qu'entre les puissances barbaresques, cesseront aussitôt après l'évacuation de rÉgypte, en attendant les conclusions définitives de la paix entre lesdites puissances.

Cl 13<> Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles portées dans les présentes instructions.

«c IV Si, cependant, notre situation en Europe était telle que nos frontières fussent déjà envahies, et nos places principales prises ou attaquées, ce que les plénipotentiaires français connaîtront facilement par les papiers publics qu'on ne manquera pas de leur communiquer; comme, alors, très-probablement, les plénipotentiaires adverses n'acquiesceront pas aux conditions ci-dessus et qu'ils insisteront au contraire sur l'évacuation pure et simple de l'Egypte, les plénipotentiaires français déclareront, dans ce cas , que jamais le général français ne consentira à une semblable évacuation que sur les ordres par écrit de son gouvernement : ils demanderont un sauf-conduit pour expédier un courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et une suspension d'hostilités jusqu'à son retour, qui sera fixé à quatre mois.

404 RLEBER.

a 15® Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement.

(( 16*^ Les plénipotentiaires ne correspondront ofBciellement que par écrit, o

« Le Caire, 9 décembre 1799.

(( Ordre du jour.

a Rleber, voulant avoir égard au vif repentir que lui a manifosté la grande majorité de la S* légère par l'empressement qu'elle a mis à lui faire connaître les auteurs et moteurs de la rébellion dont elle s'est rendue coupable, le 23 novembre, àDamietle (I), et considérant surtout que les officiers et sous-officiers n'ont en rien participé à cet oubli scandaleux de ses devoirs ;

« Ordonne que cette demi-brigade soit réorganisée et continue à être portée sur les états de l'armée, avec les modifications suivantes , savoir :

(( Art. V. Les trois bataillons seront composés chacun de quatre compagnies de chasseurs seulement.

« Art. 2. Les compagnies de carabiniers demeurent supprimées et seront incorporées dans les différents corps de l'armée.

a Art. 3. La musique demeure attachée à la 61* demi-brigade.

<t Art. 4. Les principaux coupables seront remis incessamment au conseil de guerre, o

« Le Caire, 10 décembre 1799.

€ Au général Verdier.

« Lorsque Desaix sera de retour de ses conférences, il vous instruira si les affaires ont pu s'arranger ou non. Dans le dernier cas, qui est le plus probable, on ne tardera pas à combattre, et alors vous laisserez un bataillon à l'Esbet, et vous emploierez les autres à surveiller et défendre, d'un côté, la langue de terre entre la mer et le lac Menzaleh, de l'autre, le canal d'Achmoun, en laissant une garnison à Mansourah et en éclairant cette province sur

(l) Voir ci-desftus, p. 393.

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 465

la rive droite du Nil par des colonnes mobiles entre le canal de Chercawie et celui de Mœze. Il sera surtout essentiel d'empécber que l'ennemi ne puisse s'emparer d'aucun moyen d'embarcation du lac Menzaleb. Vous avez pour tout cela et pour la garnison de Damiette même des troupes en suffisante quantité. En attendant, levez le plus de contributions que vous pourrez.

«c Mécontent, en général, de la conduite des habitants de la ville de Damiette, vous la frapperez d'une contribution de 25,000 pataquès. »

a Au général Lanusse.

a Le citoyen Casiez, sculpteur, a modelé en cire un très- beau zodiaque, pris dans les ruines de l'ancienne Thèbes. Je veux lui faire sculpter en marbre ce morceau infiniment intéressant; mais nous n'en trouvons point ici qui soit propre à remplir cet objet, tandis que je suis informé qu'il existe dans les magasins de la douane d'Alexandrie des marbres de diverses dimensions, parmi lesquels il est probable qu'il s'en trouvera une pièce sur laquelle ce zodiaque pourra être sculpté. Je vous prie donc de me les faire expédier au plustôt. b

« Le Caire, 12 décembre 1799.

a AU général Lanusse.

(( Il ne faut pas voir les choses trop^en grand pour être convaincu que, d'ici à quatre ou cinq mois, ni Alexandrie, ni aucun point de la côte dont le commandement vous est confié ne seront et ne pourront être attaqués, eu égard à la mauvaise saison. C'est donc vers le seul point attaquable et où je suis véritablement menacé qu& je dois, en bonne guerre, réunir mes forces.

« Dès que j'en aurai fini avec le grand vizir, je m'empresserai de vous renvoyer les troupes que je vous ai momentanément retirées; en attendant, simplifiez le plus possible votre service et faites même monter la garde à ces nombreux Français qui se trouvent réunis à Alexandrie, et qui, quoique la plupart trop poltrons pour combattre, sauront au moins empêcher que l'on ne mette le feu à un magasin.

tt Mourad-Bey, qui avec plusieurs autres beys réunis occupe la province d'Atfyeh avec une assez grande quantité de Mameluks, m'a déterminé à envoyer Rampon avec des troupes à pi^d et à cheval (1). La tranquillité de la côte vous permettra aussi d'employer votre cavalerie pour dissiper les rassemblements de Moghrebins et d'Arabes qui se forment dans le Bahyreh. i>

a Le Caire, 16 décembre 1799.

(( A ^ordonnateur en chef.

n Je vous préviens que l'armée se réunira à Belbeys etSàlheyeh dans les premiers jours du mois prochain. Je vous invite^ en conséquence, à mettre une activité extraordinaire à rapprovisionnement de ces deux places, tant pour les hommes que pour les chevaux et chameaux. »

« Le Caire, 17 décembre 1799.

f( Au général Desaix.

c Après votre départ du Caire, Morand m'a rendu compte que sir Sidney-Smith était disposé à accorder des passe-ports pour faire transporter nos blessés en France. Vous les accepterez si vous le trouvez encore dans ces dispositions, et me les ferez passer surle-champ. J'ai environ 600 hommes dans le cas de profiter de cette heureuse circonstance.

« Le 8 ou le 9 de ce mois, lë colonel John Douglas a envoyé son lieutenant-colonel Branley à El-Arych, pour faire au commandant de ce fort une sommation pleine de jactance et de ridicule. Ce dernier y^a répondu ainsi qu'il le devait; mais cette démarche, qui ne peut avoir été faite que par les ordres du Commodore Smith, me ferait presque croire qu'il ne mettra point dans la négociation toute la volonté possible pour la terminer. Vous ferez tel usage que vous jugerez à propos de cette observation.

(1) Priant informait (1 1 décembre) le général en chef qu'il avait poursuiyi Mourad-Bey dans des déserts à peine praticables ; il était près de l'atteindre , mais, obligé de s'arrêter pour faire des vivres, il exprimait la crainte que ce bey ne prît assez d'avance pour passer le Nil & Akmim. 11 était résolu à le poursuivre jusqu'à Assouan.

a Quant au terme à accorder au parlementaire que je demande de pouvoir envoyer en France, il peut être fixé, ainsi que je l'ai dit dans mes instructions, à quatre mois, et même à trois, si cela était absolument nécessaire, n

a Le Caire , 19 décembre 1799.

a Au grand vizir.

« L'officier parlementaire que j'avais envoyé à sir Sidney-Smith n'a été de retour au Caire que le 6 de ce mois; cependant, le lendemain le Commodore se trouvait déjà devant Damiette et paraissait étonné de ce que mes plénipotentiaires n'étaieni point encore arrivés. Ils eussent eu des ailes qu'ils ne l'auraient pu. Dès lors le vaisseau a disparu et, depuis le 11, mes envoyés sont à l'attendre (1). J*ai cru devoir vous prévenir de ces particularités, afin qu'aucun retard, ni aucune mauvaise intention ne puissent m'êlre imputés.

(( Je ne parlerai pas à Votre Excellence de la sommation qui a été faite à la garnison d'El-Arych de la part du colonel Douglas, en même temps que mes plénipotentiaires se sont rendus au lieu indiqué pour les conférences, parce que je suis convaincu que déjà elle aura désapprouvé cette démarche. »

« Le Caire, 22 décembre 1799.

c( Au général Samson.

« J'ignorais l'événement arrivé à El-Arych, lorsque je reçus votre lettre, par laquelle vous me faites connaître que le trimestre du chef de bataillon Gazais est expiré, et qui m'a fait prendre la détermination d'envoyer à ce poste le général Morand. Ainsi -cette affaire n'entre pour rien dans mes dispositions. Si vous croyez devoir laisser encore cet officier dans ce fort, j'y consens de grand cœur ; mais je crains qu'il ne s'hffecte tout autant d'être remplacé dans son commandement que s'il était réellement relevé : vous en agirez toutefois ainsi que vous le jugerez convenable. Mon intention n'est point de faire de la peine à Gazais, que j'aime et que j'estime, et, au chapitre de l'amour-propre près, je crois qu'il s'arrangera fort bien avec Morand. »

(1) Le 16 Sidney-Smilh n'avait point encore reparu.

408 RLEBER.

Le 24 décembre, le général Desais informait l'adjudant généra Devaux qu'il venait de conclure avec le commodore Sidney-Smith un armistice d'un mois. II l'invitait à en donner connaissance à l'armée , et en particulier au général Destaing, à Qatyeh. Il ajoutait : «c II ne faut pas trop se fier à tout cela. » L'événement d'El- Arych ne tarda pas à justifier cette défiance. .

Le 25 , le général en chef écrivait au grand vizir :

(( Le courrier de Votre Excellence m'a remis sa dei;^ière dépêche le 24 de ce mois, à 10 heures du soir. J'allais expédier le lendemain à mes plénipotentiaires, qui se trouvaient à Damiette depuis quatorze jours, l'ordre de se rendre par terre à Gaza, lorsque j'ai reçu d'eux la nouvelle que le vaisseau de sir Sidney-Smilh avait paru et qu'ils allaient se rendre à son bord. Je présumé qu'en ce moment ils sont près de Votre Excellence et que les négociations sont en bon train.

(( L'approche de l'armée de Votre Excellence n'a rien dû ajouter ni diminuer à mes instructions ; mes intentions, mes vœux sont toujours les mêmes; ils sont conformes aux intérêts de la France, de la Sublime Porte et de l'Angleterre. Votre Excellence serait encore à Damas que je ne changerais pas de. langage; j'offre la paix, l'amitié et l'évacuation de l'Egypte d'une main, et j'accepte la bataille de l'autre. Votre Excellence choisira dans sa sagesse.

c Conformément aux usages de la guerre et à ce que dicte la saine raison, je fais suspendre les hostilités, et je compte bien que Votre Excellence agira de même pour ce qui la regarde.

a Si, depuis longtemps, on avait pu s'entendre, il y aurait eu beaucoup moins de sang répandu. Puissions-nous enfin voir le terme de nos différends, qui jamais n'auraient dû exister, o

a Le Caire, 25 décembre 1799.

« Au général Desaix et à l'administrateur Poussielgue.

(( Le J9 de ce mois, j'ai expédié à Gaza au grand vizir la lettre dont vous trouverez ci-joint copie (1). Pendant qu'elle cheminait, le vizir, de son côté, m'envoyait son Tartare, qui est arrivé hier soir vers 11 heures. La lettre dont il était chargé porte en substance

(1) Voir ci«des8a8, p. 407.

L'EGYPTE SOUS RLEBËR. 409

que le gros temps n'a pas permis à sir Sidney-Smitb de tenir devant les côtes de Damiette, qu'il fut obligé de gagner le large, où, surpris par une tempête, il eut beaucoup de peine à regagner Jafla.

(( 11 a fait, depuis, une seconde tentative qui n'a pas mieux réussi, ce qui l'a déterminé, lui vi^ir, à inviter sir Sidney-Smilh à se rendre à Gaza, où il me prie d'envoyer pareillement mes plénipotentiaires. J'allais donc faire partir vos chevaux et vos tentes pour Qatyeb et vous engager à traverser le lac Menzaieh pour vous y rendre pareillement et continuer de là votre route par terre. Mais, au moment où l'on faisait toutes ces dispositions, je reçois votre lettre du 21 par laquelle vous m'annoncez l'apparition du Tigre, qui probablement vous conduira à Gaza, oh je vous fais tenir celle-ci par duplicata au moyen du Tartare, et en même temps par le retour de l'exprès que vous m'avez envoyé de Damiette,

a Je n'ai rien à ajouter à tout ce que je vous ai mandé, sinon de me faire connaître l'ultimatum de sir Sidney-Smith avant de rompre les négociations, et, comme le manque de vivres pourrait peut-être rendre difficile l'acceptation de Tarmistice et de l'envoi du courrier, vous j)Ouvez avancer de ma part que, dès que la trêve sera arrêtée, j'ouvrirai le con^merce en blé et grenailles entre l'Egypte et la Syrie, par terre ; que j'en prends dès à présent l'engagement formel ; mais il faut que les troupes oltomanes se retirent en totalité sur Gaza, sans rien laisser devant El-Arych.

a Je ne réponds pas à la proposition de sir Sidney-Smitb relativement à l'occupation provisoire d'Ël-Arych et de Qatyeb par les troupes ottomanes; car je pense qu'elle n'a pu m'être faite sérieusement. >

« Le Caire, 25 décembre 1799.

a. Au général Priant.

c( Vous avez dans la haute Egypte, pour agir contre Mourad- Bey, le tiers des troupes disponibles de l'armée, et il n'était sans doute pas trop raisonnable de penser que, menacé par Tarmée du grand vizir, qui est déjà à El-Arycb et qui n'attend pour commencer les hostilités que la rupture infaillible des négociations, je puisse laisser dans l'Atfyeb Rampon et ses troupes, sur lesquelles dorénavant vous ne devez plus compter; mais vous y suppléerez par vos talents, votre zèle et votre grande activité.

€ Les troupes d'ici sont en marche pour se porter sur les frontières de la Syrie, et je n'attends qu*un courrier pour partir moimême avec le corps de cavalerie. Je compte que vous vous appliquerez à couvrir le Caire du côté de l'Atfyeh, et à faire en sorte que Mourad-Bey et ses partisans ne puissent rien faire de considérable.

« Vous apprendrez de grandes nouvelles d'ici à quinze jours : j'ai le pressentiment que nous mettrons le grand vizir et son armée en pleine déroute. »

n Au général Dugua.

a Je vous' préviens qu'il s'est établi un nouveau foyer d'intrigues dans les prisons de la citadelle, d'où partent journellement des billets séditieux adressés aux différents corps; il m'en a été remis, hier, trois de ce genre.

(( Aucun écrit ne doit sortir de ces lieux de détention sans la participation du commandant Dupas, qui, avant de les faire tenir à leurs adresses, doit en prendre lecture. Donnez des ordres en conséquence. D

« Le Caire, 28 décembre 1799.

« Au général Régnier.

a Je reçois à l'instant votre lettre du 27, par laquelle vous m'annoncez la présence des ennemis entre El-Arych et Qatyeh et la présence du vizir devant El-Arych. Quoique, ainsi que vous, j'aie peine à croire ces nouvelles, il faut pourtant agir comme si elles étaient fondées, réunir vos troupes à Sâlheyeh et renforcer Qatyeh ; car, si l'ennemi occupait ce dernier poste, il n'y aurait plus moyen de communiquer avec El-Arych. Je n'attends plus qu'une lettre de vous pour me mettre en marche pour Belbeys avec le "reste de l'armée; il faut conséquemment que votre correspondance soit extraordinairement active. Ce qui me tranquillise est la marche de Morand et de deux bataillons de la 25®, partis hier d'ici pour Qatyeh. Si chacun fait son devoir, ces quinze bataillons sont déjà en état d'arrêter tout, ce que le grand vizir aurait inconsidérément lâché contre nous.

a P. S. J*ai fait filer le Tartare à travers la division d'ici et toute l'artillerie; les choses étaient disposées de manière que, pendant deux heures de temps, il n'a vu que des troupes, du canon et des chameaux. Tout cela a paru l'étonner; je ne sais l'effet que cela pourra produire, b *

R Le Caire, 29 décembre 1799.

« Au général Reymer.

a 11 faut aller débloquer El-Arych sitôt que vous serez en mesure. J'envoie ce soir la 75* avec Rampon à Belbeys, et je le suivrai demain. L'attaque que je vous ordonne est d'autant plus nécessaire que les propositions de sir Sidney-Smith sont de la plus grande indécence. Je ne crois pas que votre succès puisse être équivoque, et, conséquemment, vous allez vous couvrir de gloire. Je resterai de ma personne à Belbeys. Si vous voulez de la cavalerie, je vous en enverrai. »

«( Le Caire, 29 décembre 1799.

« Au grand vizir.

(( J'apprends que les escarmouches continuent devant El-Arych et, en conséquence, je déclare à Yolre Excellence que, tant qu'elle n'aura pas fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve, aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts mêmes confiés à Votre Excellence ne lui prescrivaient point la plus grande loyauté dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations.

a J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange arrêté entre le général français Marmont et Patrowa-Bey devant Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de Votre Excellence , puisque Sidney-Smith le rappelle souvent dans ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est connu que j'ai peut-être cinquante fois plus d'Osmanlis à offrir en échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai pour elle. »

« Le Caire, 29 décembre 1799.

^ Au général Dugua.

(( Je pars demain avec la cavalerie^ rartillerle et ce qui reste de la division du général Desaix ; je vous laisse, indépendamment des troupes auxiliaires, une partie de la â* légère et la 18* de bataille, ce qui, avec l'artillerie du fort, me parait bien suffisant pour garder le Caire et Gyzeh. J'ai écrit à Priant de vous couvrir,, du côté de TAtfyeh, des partis ennemis.

a Je vous autorise à ouvrir toutes les lettres qui pourraient m'étre adressées pendant mon absence et à répondre aux plus pressantes. Je laisse au Caire l'ordonnateur en chef et le payeur général; secondez l'un et l'autre : le premier, pour m'envoyer fréquemment des subsistances par l'occasion de la caravane de Tbor; le second, pour obtenir fréquemment des Coptes les fonds nécessaires au service. Je préviens le Divan de mon départ; je vous donnerai fréquemment de mes nouvelles. »

« Le Caire. 29 décianbre 1799.

« Au général Régnier.

c Je me bâte de vous prévenir que je viens de recevoir, à l'instant, une lettre de Devaux, qui annonce que Desaix a conclu, le 24, un armistice d'un mois. Ma lettre dans laquelle je vous ai ordonné d'aller attaquer El-Arycb, et dont le général Robin s'était rendu porteur, était partie lorsque j'ai reçu cette nouvelle. Je cbange, en conséquence, mes dispositions et je n'envoie, demain, à Belbeys que Rampon avec la 75' et le restant du 2* régiment de dragons. Quant à vous, mon cher général, je vous donne l'option, ou de marcher sur El-Arych et de culbuter Dervich- Pacha, en feignant d'ignorer cet armistice, chose sur laquelle oq s'expliquerait ensuite, ou bien, si vous n'étiez point en mesure de le faire, d'attendre un courrier que je vous expédierai très-incessamment, des dépêches duquel vous prendriez connaissance, pour vous y conformer. Vous devinez déjà que c'est un arrangement que je proposerai au grand vizir pour conserver la communication libre

L'EGYPTE SOUS KLEBER. 4i8

avec £1-Ârycb. Cependant, la première mesure est celle que je préférerais ; de toutes les manières, il faut conserver nos communications.

(( Je partirai pour Belbeys avec le restant de la troupe , ou sur une de vos lettres qui m*annoncerait l'approche de l'ennemi, ou dans cinq ou six jours. »

« Le Caire , 30 décembre 1799.

a Au général Reynier.

« Ci-joint une copie de la lettre que j'écris au grand vizir. Le Pacha, de son côté, lui écrit également, ainsi qu'à Dervich-Pacha, pour les engager à ne pas donner lieu par une imprudence à une rupture des négociations entamées, les engageant à retirer ou faire retirer leurs troupes aune marche d'El-Arych, pour me laisser la libre communication avec ce fort. D'après ces lettres et l'armée en marche qu'a vue le Tartare, j'ai la presque conviction que Dervich-Pacha se retirera à votre approche; mais il faudra marcher le plus tôt possible et dès que votre division sera réunie. Je fais filer de suite un bataillon de la 75' sur Qatyeh, qui pourrait suffire à ce poste pendant votre absence , de manière que vous auriez non-seulement toute votre division mais encore la 25* pour agir, et votre succès me parait certain.

< Je tiens singulièrement à ce que Morand et une nouvelle garnison soient jetés dans le fort d'El-A.rych avant que l'ennemi entreprenne de l'attaquer, et, s'il y avait un convoi prêt à Qatyeh, vous ne manqueriez sûrement pas de l'y jeter en môme temps; aussitôt cette opération faite, vous reviendriez sur vos pas, en laissant une demi-brigade à Qatyeh et prenant la position de Sâlheyeh avec le reste de la division.

€ Quant à la nouvelle de l'armistice, elle ne m'est point arrivée directement parle général Desaix, elle m'a été seulement annoncée par l'huluberlu Devaux, et ce qu'il y a de particulier, c'est que Devaux m'annonce qu'il doit avoir été conclu le 24; tandis que j'ai reçu de Desaix une lettre du 25, dans laquelle il ne m'en parle nullement. Ceci, comme vous voyez, met notre conscience grandement à l'aise.

a Je suis impatient d'apprendre votre marche sur El-Arych; instruisez-m'en le plus tôt possible. »

« Le Caire, 30 décembre 1799.

a Au citoyen Livron.

« Je vois avec plaisir que vous acceptez la mission que je vous ai offerte pour la Turquie. Il est pour nous de la plus grande importance de connaître la situation des esprits et des choses de ce pays, et je n'ai sans doute pu faire un meilleur choix pour obtenir les renseignements qui me sont nécessaires à cet égard, ayant la certitude que vous correspondrez à cette marque de confiance et de mon estime avec autant de zèle que de sagacité, et que je ne tarderai pas à recevoir les notes que je vous ai demandées conformément aux instructions ci-jointes.

a Je vais m'occuper à vous procurer tous les moyens que vous me dites vous être nécessaires pour remplir sûrement la mission dont vous êtes chargé.

0 Ci-joint votre passe-port, qui, dans tous les temps, vous mettra en règle vis-à-vis du gouvernement français; vu les difficultés et l'éloignement de votre mission, il est valable pour une année.

(( Instructions.

(( 1® Se procurer toutes les nouvelles de l'Europe en général et des nouvelles particulières de la France ;

nT S'il se fait de nouveaux préparatifs d'un embarquement prochain pour l'Egypte, où, et à quelle quantité à peu près;

« 3* S'il marche des troupes par l'Anatolie pour renforcer l'armée du grand vizir en Syrie; *

< 4^ Quelle est l'opinion des Turcs en général et des grands en particulier sur l'alliance entre la Russie et la Porte. La haine entre ces deux nations est-elle toujours la même? Les Anglais ontils réussi à nous faire détester autant qu'ils le prétendent? Ou pourrait-on avoir quelque espérance de rapprochement et de paix entre la France et la Porte avant la paix générale ?

(« 5" De quel œil les Turcs voient-ils les Russes occuper les Iles de Corfou, Zante et Géphalonie ? Les Anglais, eux-mêmes, n'en

conçoivent- ils pas quelques inquiétudes, ou au moins quelque jalousie? »

« Le Caire, 31 décembre 1799.

<c Au général Reynier.

c Deux heures après le départ de ma lettre d'hier^ j*ai reçu une lettre de sir Sidney-Smith, du 26 déceinbre, par laquelle il m'annonce qu'il va se rendre à Gaza avec mes deux plénipotentiaires, à l'invitation du grand vizir. La suspension d'armes, pendant le temps que dureront les négociations, ne peut donc plus être équivoque. En conséquence, j'ai donné ordre à Rampon de rentrer avec la 75" et au SO^ dragons, pour diminuer la consommation des magasins de Belbeys. Vous reviendrez vous-même prendre position dans ce dernier endroit dés que vous aurez la certitude que Morand sera arrivé à El-Arych, laissant cependant à Sâlheyeh assez de monde pour pouvoir favoriser la rentrée des denrées achetées par les agents dans les différents villages. Le général Robin, qui vous attendra à Belbeys, en fera autant de son côté. Tous ces mouvements n'auront, au reste, pu produire qu'un très-bon effet moral sur l'armée ennemie. Je ferai toujours partir, le 10 janvier, la 61^ pour relever la 25* à Qatyeh et à El-Arych. »

« Le Caire, 31 déceinbre 1799.

« Au général Reynier.

a Je viens de recevoir votre lettre du 29 ; les choses sont actuellement dans le même état que ces jours derniers; c'est à vous à me faire connaître ce qui se passe du côté de S&Iheyeh, et, dans tous les cas, il serait bien bon que vous pussiez tenir votre division réunie à Sâlheyeh; mais si les vivres vous en empêchaient absolument, il faudrait bien revenir sur Belbeys, sauf à retourner de nouveau à la fin du mois à Sâlheyeh. On a envoyé de l'argent pour ramasser de Porge et des fèves; mais les employés marquent que sans force armée rien ne bouge et que les denrées achetées et payées ne rentreront jamais dans les magasins; il faudra donc nécessairement vous entendre avec les administrations à ce sujet.

416 RLEBER.

Je fais parlir d'ici difTéreDis convois pour Belbeys^ profitant pour cela des chameaux de la caravane de Thor, arrivée le 27 au Caire. »

« Le Caire, 3 janvier ISOO.

< A Desaix et à Povssielgue.

« Je vous préviens que je fais partir demain mon aide de camp Baudot avec une dépèche pour Sidney-Smith et une autre contenant un supplément d'instructions qu'il est chargé de vous remettre en mains propres, ou au moins à un de vos officiers, qu'à cet effet vous pourriez expédier à Jaffa, si c'est là le point de mouillage. Vous voudrez bien profiter de son retour pour me faire connaître où en sont vos conférences.

(( Je vous prie de vous occuper vivement du déblocus d'El-Arych, sans lequel il serait difficile qu'un armistice pût avoir lieu, et, sans cet arnCiistice, je ne vois pas comment l'on pourrait asseoir avec calme les bases des négociations dont vous êtes chargés, j»

« Le Caire , 3 janvier 1800.

a A Desaix et à Poussielgue.

(( J'ai reçu les lettres que vous m'avez adressées du bord du Tigre, et je vous présume actuellement sur la plage de Gaza.

(( J'ai reçu aussi les journaux de Francfort jusqu'au 40 octobre ; ils ont particulièrement fixé mon attention.

« Si jamais le douzième paragraphe (1) de la lettre de Bonaparte doit être applicable à une circonstance, c'est bien celle-ci : l'Ita-

(1) Voici le paragraphe mentionné : « Si. par des événements incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours ni nouvelles de France ; si, cette année, malgré toutes les précautions, la peste était en Égyple, et que vous perdiez plus de 1,500 soldats, perle considérable puisqu'elle serait en sus de celle que les événements de la guerre occasionneraient journellement ; je dis que, dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte Ottomane, quand même l'évacuation de l'Egypte devrait en être U condition principale. Il faudrait seulement éloigner rexéculioo de cet ordre, si cela était possible, jusqu'à la paix générale. «

lie perdue, Tarixiée navale sortie de la Méditerranée et bloquée dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis ; les Anglais et les Russes dans la Hollande ; Millier battu sur le Rhin ; les frontières de TAlsace livrées à la défense de ses habitants; la Vendée ressuscilée de ses cendres, et Mayence en feu ; enfin, le corps législatif proposant de déclarer la patrie en danger, et rejetant cette proposition, non pas parce que le danger n'existe réellement pas, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y apporterait aucun remède : quoi de plus alarmant !

a D'après cela et la situation plus que pénible dans laquelle je me trouve , et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières prétentions et tâcher de sortir d'un pays que, sous plus d'un rapport, je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas môme s'occuper en France, si ce n'est pour en improuver la conquête. L'espoir d'un renfort prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la patrie : hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état de nous faire parvenir.

« En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la Porte Ottomane pendant la guerre et la libre sortie de l'Egypte avec armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et contre tous à notre retour en IÇrance, vous devez conclure le traité sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de suite pour garantie du traité le- fort d'El- Arych; mais les autres places et forts, tant dans la haute Egypteque dans la basse, ne seront évacués ni cédés que lorsque tous les bâtiments nécessaires à notre traversée seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de vivres. Le nombre de ces bâtiments sera calculé sur 25,000 hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages; j'en fournirai de mon côté à sir Sidney-Smith en nombre et à grade égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du grand vizir, d

418 RLEBEa.

« Le Caire, 4 janvier 1800, 10 heures du soir.

il A Baudot, aide de camp.

« J'apprends à Tinstant que le fort d'El-Arych a été pris de surprise le 30 décembre, tandis que l'armistice devait commencer le 24, suivant un avis donné par Devaux à Destaing. Vous préviendrez de cet événement mes plénipotentiaires et vous leur ferez dire, si vous ne pouvez leur communiquer cette lettre, qu'il n'y a plus à balancer, qu'il faut terminer la négociation en se rapprochant le plus possible de mes dernières instructions. Hâtez votre marche ainsi que votre retour (1). »

a Le Caire, 4 janvier 1800.

tf Au général Reynier,

a J'ai reçu votre lettre il y a deux heures. L'événement d'El-Arych est un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre; il est affligeant, mais il ne doit pas nous décourager : une bataille gagnée peut nous donner encore le temps de nous reconnaître.

(( Je donne ordre à Rampon de se rendre à Sâlheyeh, avec les deux bataillons de la 75® qui lui restent et son artillerie; vous ferez bien de lui confier ce poste important et de lui laisser les trois bataillons de cette brigade. Vous rassemblerez alors toute votre division à Qatyeh pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie, si elle vient vous l'offrir, ou pour l'aller chercher à U •première citerne, si vous êtes instruit à temps de son arrivée. Vous avez quatorze bataillons, un régiment de cavalerie et une belle artillerie ; je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant succès ; au reste, je donne encore l'ordre à Verdier de vous envoyer deux bataillons de Damiette.

« Quant à moi, je resterai avec la 61% la cavalerie et l'artillerie de réserve à Belbeys, pour couvrir le Caire contre tout ce qui pourrait venir par l'Ouady, et pour communiquer avec Suez, fortement en l'air depuis la perte d'El-Arych. Tout cela va s'exécuter sur-lechamp ; ne différez pas non plus d'un instant votre mouvement.

(1) La lettre du 5 à Desaix et à Poussielgue prouve que ce billet devait courir après Baudot, déjà parU.

a Je vais écrire à Priant de se rendre près de moi ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est dans cette attitude que nous attendrons les événements ultérieurs. Marcher sur Bl-Arych sans attaquer le fort est une folie : ils fuiront devant vous et reviendront sur leurs pas lorsque vous aurez disparu. Attaquer le fort serait pire encore. 9

« Le Caire , 5 janvier 1800.

« A Desaix et à Poussielgne.

« Hier à 10 heures du soir, c'est-à-dire longtemps après le départ de Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que l'ennemi, ayant profité du caractère sacré d'un parlementaire, a surpris, le 30 décembre, El-Arych et, après un grand carnage essuyé de part et d'autre, a réussi dans ses entreprises. Vous devez naturellement être mieux que moi instruits de cet événement et de ses détails et vous aurez pu déjà faire vos réclamations à cet égard. Si cependant vos négociations prennent la tournure que j'en espère, il serait inutile d'insister sur la restitution de ce fort ; mais qu'au moins l'armistice proposé par le grand vizir et Sidney-Sroith, et qui doit être connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir respecté, et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs à croire que ni le grand vizir ni Sidney-Smith ne sont en rien et pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens; c'est à vous à m'en instruire.

ft Je pars demain avec toute l'armée pour occuper toute la lisière du désert et me tenir prêt à tout événement. »

Ainsi Kleber ne sut que le 4 janvier la surprise d'El-Arych. Voici ce qui s'était passé.

Le 22 décembre, environ 30,000 hommes de l'armée du grand vizir, ayant à leur tête le seraskier Radjup-Pacha, investirent le fort d'El-Arych, et, le même jour, le chef de bataillon Cazals fut sommé de se rendre; il répondit qu'il se défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Le 23, l'ennemi établit des batteries et construisit des parallèles. Le 24, à la pointe du jour, les batteries turques ouvrirent le feu. Le grand vizir arriva, accompagné du colonel anglais Douglas, avec de l'artillerie et des troupes considérables. Un corps de

cav alerie, Turcset Mameluks, enleva sous le fort une demi-compagnie de grenadiers.

Le 25, Tennemi fait une attaque contre le fort d*El-Arych. Elle est repoussée. A l'entrée de la nuit, le commandant Cazals est prévenu de discours séditieux teilus dans la garnison, et prend les mesures nécessaires pour arrêter un mouvement insurrectionnel près d'éclater. A 10 heures, il reçoit une lettre, portant 80 signatures et écrite au nom de la garnison , qui lui signifie de rendre la place dans le délai de douze heures. Le 26, au point du jour, le commandant rassemble la garnison dans l'intérieur du fort et cherche à ramener les soldats au devoir en faisant appel à leurs sentiments d'honneur. Son discours est interrompu et suivi de cris séditieux. Ayant enfin obtenu le silence, Cazals s'écrie : ^ Soldats 1 si tout ce que Ton a pu vous dire ne vous satisfait pas; puisqu'il s'en trouve parmi vous qui veulent se déshonorer, je vais faire ouvrir les portes que les lâches se retirent et aillent trouver l'ennemi. Quant à moi, je me défendrai jusqu'à la dernière extrémité, avec les officiers et les braves qui ont encore des sentiments français. D

La porte fut ouverte; mais ces dernières paroles furent décisives, et tout le monde reprit son poste.

La situation oh se trouvait la garnison rendit impossible l'arrestation des principaux meneurs.

Deux heures après le coucher du soleil, l'ennemi tente une attaque et est repoussé avec une perte considérable.

Le 28, construction d'une nouvelle batterie, assez rapprochée de la tour à l'ouest de la porte vers laquelle paraissait se diriger l'attaque.

Après six jours de tranchée ouverte, les progrès de l'ennemi ne répondaient point au grand appareil qu'il avait déployé; la défense était active, et peu de nos pièces étaient démontées, malgré 7 à 8,000 coups de canon et près de 3,000 bombes tirées sur la place.

Le commandant Cazals espérait, dans les conditions où il «e trouvait, soutenir le siège tant que. dureraient les munitions de guerre, qu'il ménageait de manière à prolonger la défense jusqu'au 10 ou 15 janvier 1800. Mais l'esprit d'insubordination et de révolte qui s'était manifesté dans l'armée, notamment à Damiette

et à Alexandrie, s'était communiqué jusqu'à El-Arych par l'incorpora tion, dans la 13* demi-brigade, de quelques grenadiers de la 2* légère, insurgés de Damiette.

Le 29, pour repousser une attaque de l'ennemi, le commandant Gazais ordonna une sortie de la compagnie de grenadiers du bataillon de la 13*. Le capitaine se porta en avant, mais, n'ayant été suivi que par 2 hommes, il fut obligé de rétrograder. Le commandant réitéra trois fois Tordre d'attaquer Tennemi , qui était d^jà établi sur le saillant d'un bastion : les grenadiers répondirent qu'ils ne marcheraient pas. Cependant une partie des troupes continuait la défense et, par un feu de mousqueterie et une grêle de pierres, couvrait de morts et de blessés les glacis où les ennemis s'établissaient; mais un grand tumulte régnait dans la lunette où étaient placés les grenadiers, et dans le fort plusieurs soldats criaient qu'il fallait se rendre, et refusaient de combattre.

Le commandant Gazais fit tous les efforts possibles pour rappeler au devoir les séditieux; ce fut en vain; quelques soldats essayèrent môme d'abattre notre drapeau, dont la garde avait été confiée à deux officiers, qui, entourés de quelques braves, purent le défendre ; il fut plusieurs fois abattu et relevé ; on en vint même au point de s'entr'égorger dans l'intérieur du fort.

Les grenadiers, croyant sans doute n'avoir pas assez fait pour leur honte, appelèrent l'ennemi, qui, voyant le feu interrompu, se montrait hors de ses tranchées; les Turcs se portèrent en foule à la lunette et y furent introduits par ces grenadiers.

D'un autre côté, des volontaires, après avoir arboré le drapeau musulman sur une tour^ aidèrent les Turcs à monter dans le fort. Plusieurs de ces traîtres ne tardèrent pas à recevoir la récompense de leur trahison : ils furent descendus par les mêmes cordes et, arrivés au pied du mur, eurent la tête tranchée.

Le commandant avait envoyé un officier du génie en parlementaire pour obtenir une suspension d'armes. Gomme cet officier sortait du fort, les Turcs se jetèrent sur lui et le massacrèrent.

Le fort se trouvait envahi de tous côtés, et le commandant, ne pouvant plus songer à la moindre défense, demanda à capituler pour tâcher de sauver le peu de braves qui lui étaient restés fidèles.

Au mépris de cette capitulation , et malgré les elTorts que firent les chefs turcs pour arrêter les désordres de leurs troupes fanati-

sées, le fort d*El-Arych ne tarda pas à présenter le spectacle affreux d'une place prise d*assaut. De toutes parts les Français étaient égorgés, massacrés ; à ces scènes d'horreur vint se joindre l'explosion d'une tour qui renfermait des poudres, et qui engloutit sous ses décombres Turcs et Français.

La milice turque se conduisit avec une cruauté indescriptible : 22 Français qui se trouvaient dans une tour furent placés succes- 'sivement^ur un canon^ où on leur trancha la tête à coups de pioche; un seul fut sauvé par un officier turc.

Les Français échappés au massacre furent conduits auprès du grand vizir, qui les traita avec humanité.

La garnison du fort, qui se composait du 1^ bataillon de la 13* demi-brigade, d'une compagnie de canonniers et de quatre compagnies de sapeurs, total 450 hommes, perdit 240 hommes, y compris les quelques pertes depuis le commencement du siège.

Quelques propos qui avaient fait croire à la garnison qu'El- Arych était abandonné à ses propres forces; les manœuvres secrètes des Anglais et des Turcs, qui promettaient le traitement le plus favorable et le retour en France, furent les principales causes de ce malheur, qui aurait été évité, si les troupes avaient su sacrifier à l'honneur et à l'intérêt de la patrie les sentiments personnels. Le massacre d'une partie de la garnison fut le prix de son insubordination et de sa lâcheté. •

Les nouvelles d'Europe et la surprise déloyale d'El-Arych précipitèrent le dénouement des négociations.

Dans la pensée du Directoire et du général Bonaparte, l'expédition d'Orient avait été entreprise contre la Grande-Bretagne et non contre la Turquie. « L'intention de la République française était de détruire les Mameluks, et non de faire la guerre à la Sublime Porte; de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle allié Pempereur Sélim. » ( Lettre de Bonaparte au grand vizir, 17 août 4799.) <( Les Français, en venant en Egypte, n'avaient d'autre but que de faire trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce des Indes, et de les forcer à la paix. » (Lettre de Kleber au grand vizir, 47 septembre 1799.) Aussi, dès le lendemain de la prise d'Alexandrie, le général en chef de l'armée d'Orient s'était empressé de rassurer Constantinople sur les intentions du gouvernement français. Ces protestations d'amitié , d'ailleurs

démenties par les actes, n'avaient point empêché la Turquie de céder aux sollicitations intéressées de TAngleterre et de déclarer la guerre à la France dans le mois de janvier 4799. Avant son départ pour l'Europe, Bonaparte avait écrit (17 août) au grand vizir pour lui rappeler ses démarches infructueuses auprès du Grand Seigneur et pour lui montrer que « la Sublime Porte, avec une précipitation inouïe, avait déclaré la guerre à ses véritables amis et s'était alliée à ses véritables ennemis »«

Kleber n'avait fait que poursuivre les négociations entamées par son prédécesseur.

Persuadé que l'occupation de l'Egypte par l'armée française rallumait la guerre dans toute l'Europe, il espérait que l'évacuation de cette province pourrait être un acheminement à la paix générale. C'est alors qu'il se détermina à faire au grand vizir les premières ouvertures. L'évacuation, effectuée à cette époque, satisfaisait les intérêts de l'empire Ottoman, procurait un grand avantage à l'Angleterre, qu'elle délivrait de toute inquiétude sur les Indes, et l'armée française, forte de ses victoires et de sa position, avait le droit d'exiger des compensations honorables proportionnées aux avantages qu'elle abandonnait. Tel était le sens des conditions que devait présenter le général Desaix.

Les négociateurs français avaient ordre de demander : 1® à conclure une paix définitive avec la Porte; 2** que la Turquie se détachât de la triple alliance et rétablit ses anciennes relations avec la République française; 3** que l'Angleterre garantît l'inlégrîté de l'empire Ottoman; 4** qu'en échange de l'évacuation de l'Egypte, on rendit tout ce que les alliés avaient pris sur les Français dans la Méditerranée; 5"^ que l'armée française, avec ses canons, armes et bagages, fût transportée en droite ligne à Toulon, où elle serait, dès le moment de son arrivée, disponible pour exécuter les ordres de son gouvernement.

A la demande d'une évacuation pure et simple, faite par Sidney- Smitb, Kleber avait répondu fièrement au commodore anglais : < Vous n'avez jamais pensé sérieusement qu'une armée française et chacun des individus qui la composent puissent écouter des propositions incompatibles avec ta gloire et l'honneur. Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Egypte uniquement pour retourner dans leur patrie... mais ils la quitteront avec autant de

plaisir que d'empressement, si, cette évacuation peut devenir le prix de la paix générale. » (Lettre du 30 octobre.)

Le commandant de TÉgypte était convaincu (ses rapports au Directoire le prouvent) qu'il lui serait impossible, avec une armée réduite par les maladies, nue, mal payée et dispersée de tous côtés, de résister sans renfort aux Turcs et aux Anglais et de contenir les populations fanatisées. Les événements devaient se charger de lui donner plus tard un éclatant, un heureux démenti. Il n'en est pas moins vrai qàe cette conviction dirige ses démarches diplomatiques. Tant qu'il n'a pas tout à fait perdu l'espoir d'être secouru, il négocie sans doute pour arriver à la paix, pour arrêter Teffusion du sang ; mais il a aussi pour but immédiat, à défaut d'autre ré-sultat, de gagner du temps, de ralentir la marche de l'armée du grand vizir, qui, « campée dans les plaines humides de Jaffa et de Gaza, achèvera de se décourager par la misère et les maladies. 9 (Lettre au Directoire, 3 décembre i799.)

Malgré l'approche de l'armée du grand vizir, dans les derniers jours de décembre il ne s'est point encore départi de ses premières exigences.

Le 25 il écrivait au général Priant : « Vous aurez de grandes nouvelles d'ici à quinze jours; j'alle pressentiment que nous mettrons le grand vizir et son armée en pleine déroute ; o le 29, au général Beynier : « L'attaque est d'autant plus nécessaire que les propositions de sir Sidney-Smith sont de la plus grande indécence. Je ne crois pas que votre succès puisse être équivoque. »

Le 3 janvier il apprit les désastres de la France et, le lendemain, la catastrophe d'El-Arych. Il n'y avait plus de secours à espérer de la mère patrie, et il semblait difficile de compter absolument sur les dispositions de l'armée d'Egypte. Le mauvais état des finances laissait un arriéré de plus d*une année de solde, et le manque d'argent, joint aux privations qu'éprouvait le soldat, avait fait naître en lui le désir immodéré de revoir la France. La 3* légère s'était mutinée à l'Ësbet, le 22 novembre. Le 17 décembre le général Lanusse avait rendu compte d'une insurrection qui avait éclaté dans une partie de la garnison d'Alexandrie, au sujet du prochain départ du bâtiment V America. « Des soldats se sont portés au fort Gaffarelli pour empêcher ce bâtiment de partir, disant qu'il emporte beaucoup d'argent, quand la troupe ne reçoit

plus sa solde depuis longtemps ; que des voleurs y ont pris la place des blessés. »

Lanusse était parvenu à apaiser ce mouvement, et tout le monde était rentré dans Tordre, sur la promesse qu'incessamment il ferait distribuer de l'argent; il avait ordonné l'arrestation des plus mutins, espérant arrivera découvrir les instigateurs, qu'il ne supposait pas être de simples soldats.

a II s'était établi un foyer d'intrigues dans les prisons de la citadelle du Caire, d'où partaient journellement des billets séditieux adressés aux différents corps. » (Lettre de RIeber au général Dugua, 26 décembre 9.)

« Les nouvelles des succès ou des revers qu'aurait la République en Europe doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs, » avait écrit Bonaparte en quittant TÉgypte.

D'après ces circonstances et ces instructions, RIeber, « comme général et comme citoyen, » crut devoir se relâcher de ses premières prétentions. « L'espoir d*un renfort prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps, écrit-il le 3 janvier à ses plénipotentiaires ; cette espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la patrie. Hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état de nous faire parvenir. »

Cette détermination du diplomate n'empêche point le soldat de prendre les mesures militaires que commande la situation.

« Le Caire , 7 janvier 1800.

a Au général Jteynier,

<c Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il parait que sir Sidney-Smitb, sous prétexte de mauvais temps, tient mes plénipotentiaires au large, pour laisser au vizir le temps d'agir. Je pars demain pour me rendre à Belbeys, et de là je pourrais fort bien vous aller joindre avec quelques renforts. A Tavenir, il faudra retenir à Qatyeh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés de la part du grand vizir et me faire parvenir leurs paquets. «Pendant le temps qu'ils auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que ce qu'on voudra bien leur faire connaître. »

« Le Caire, 7 janyier 1800.

(c Au grand vizir.

« Votre dernière lettre m'a été remise hier par le Tartare Moussa. Ce môme jour j'avais expédié vers le quartier général de Votre Excellence un homme de confiance du très-honoré Mustafa-Pacha, portant des dépêches à mes plénipotentiaires, que je croyais arrivés à Gaza, et je vous ai fait connaître par cette môme occasion, et par ledit Musttffa-Pacha, mon opinion sur Tévénemenl d'El-Arych, ainsi que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer pourarriver à un accommodement également désirable pour les deux parties. Ce que j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement français ne puisse un jour m'accuser de n'avoir pas employé tous les moyens d'arrêter l'effusion du sang entre deux nations qui, plus que jamais, ont le plus grand intérêt à se réunir étroitement, et pour que, en cas que mes propositions ne soient pas écoutées, Votre Excellence demeure seule comptable, non-seulement envers son souverain Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de celui qui pourrait couler encore ; qu'elle demeure comptable envers la Sublime Porte d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle aurait pu obtenir avec certitude de la manière la plus conforme aux intérêts de l'empire Ottoman : je parle de l'évacuation de l'Egypte, et je m'explique.

a Votre Excellence m'a proposé dans ses lettres précédentes : 1** notre libre sortie de l'Egypte avec armes, bagages et toutes autres propriétés; 2® qu'il serait fourni, à cet effet, à l'armée, de la part de la Sublime Porte, tous les bâtiments nécessaires et pourvus de vivres pour retourner en France. J'accepte ces deux propositions, à la simple condition qui suit , savoir :

(( Qu'aussitdtque les Français auront évacué l'Egypte, la Sublime Porte se retirera de la triple alliance , dans laquelle elle ne s'est engagée et n'a pu s'engager que pour maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette évacuation, serait rétablie.

a D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de s'entendre sur les difTérents détails d'exécutioft, et je propose pour cela trois moyens : le premier serait d'abandonner ce travail aux plénipotentiaires, actuellement à bord d u Tigre ou à Gaza ; le deuxième, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre reisef-

fendi^ accompagné d'un autre grand de votre armée, à Qatyeh ou à Sâlheyeh, où j'enverrais de mon côté un officier général chargé de mes pouvoirs, si, alors que Votre Excellence recevra cette lettre, mes envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier général ; le troisième, enfin, serait d'autoriser et de donner pleins pquvoirs pour cet objet au très-honoré Mustafa-Pacha, actuellement au Caire ; en six heures de temps tout pourrait être terminé.

a Je demande à Votre Excellence une réponse catégorique, en lui observant que de toutes les manières une suspension d'armes garantie par des otages est aussi indispensable que conforme aux droits de la guerre ; sans cette suspension, nos négociations ne deviendraient que le prétexte d'un affreux brigandage et de lâches assassinats. Je dois aussi vous prévenir que j'ai reçu la nouvelle officielle que déjà , le 24 décembre, il a été conclu à bord du Tigre, entre sir Sidney-Smith et mes plénipotentiaires, un armistice d'un mois, sauf prolongation , s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me semble qu'il est obligatoire que Votre Excellence y consente. On ne s'est jamais joué de choses aussi sacrées et aussi importantes. »

« Le Caire, 7 janvier 1800.

(c A Desaix et à Poussielgue.

^ Vous trouverez ci -jointe ma dernière lettre au grand vizir; sa teneur doit vous servir de règle dans votre conduite. J'ai voulu d'un coup trancher les difficultés^ pour arriver promptement à un but qui me parait autant conforme aux intérêts de la France qu'à ceux de la Porte.

a Trois objets principaux doivent fixer votre attention : !• que les troupes ottomanes ne puissent entrer en Egypte que lorsque les bâtiments de transport qui doivent nous être fournis par le vizir seront arrivés dans les différents ports ou mouillages de l'Egypte; 2<* que, pour la scrupuleuse observation du traité et de l'armistice qui doit s'ensuivre, il soit donné des otages et autres moyens de garantie; 3® qu'il ne soit mis aucune entrave à la faculté que nous nous réservons de pouvoir agir envers et contre tous nos ennemis, après notre rentrée en France; tout cehi avec les modifications que vous jugerez nécessaires et que les circonstances pourront exiger. »

« Le Caire, 8 janTÎer 1800.

a Au général Fugière.

a Je vous ai conGé une importante mission, celle de reconduire dans leur patrie 800 héros mutilés, ainsi que vous. Vous plaiderez leur cause près le Directoire exécutif, et personne plus que vous n'est fait pour inspirer en leur faveur ce vif intérêt qui console de toutes les peines, et qui leur procurera sans doute le repos dû à leurs longs et pénibles travaux (1).

ce Vous présenterez au Directoire exécutif 32 drapeaux pris sur l'ennemi au combat de Damiette; c'est un témoignage de leur valeur digne d'ôtre porté par vous et par les braves que vous commandez, et qui doit ajouter à l'accueil paternel que vous en recevrez.

« Recevez mes adieux et les témoignages de mon estime et de mon amitié, o

tt Le Caire , 8 janvier 1800.

€ Au général Reynier,

a Je viens de recevoir votre lettre du 5, par laquelle vous me faites part des renseignements que vous avez pris des deux soldats de la 43* sur l'événement d'El-Arych. Le grand vizir m'en parle à peu près dans le môme sens. Les ennemis ont perdu un pacha à trois queues nommé Selim-Mustafa.

a Je ne sais pas plus que vous s'il y a un armistice ou non; Je n'en suis instruit que par une lettre de mes deux envoyés , dont je ne puis me servir parce qu'il y est question d'autres choses encore, et que d'ailleurs ce n'est qu'une lettre et non une note ofBcîeiie signée des parties respectives, ainsi que cela devait être. Il faut passer cette bévue à Desaix, qui capitule ainsi que moi pour la première fois; mais comment la passer à Poussielgue, qui a la plus haute prétention à être versé dans tout ce qui concerne la diplomatie? Quoi qu'il en soit, il faut vous tenir sur vos gardes et réunir votre division à Qatyeh, ainsi que je vous l'ai déjà mandé, à moins

(1) La croisière anglaise de la Méditerranée ayant refusé, d'après les ordres da cabinet de Saint-James, de reconnaître les passe-ports et saufs-condoits dâirrés par Sidney-Sroith et le grand yizir, le général Fogière ne put remplir la mission qui lui était confiée.

UÈGYPTE SOUS KLEBER. 429

que vous ne voyiez toute impossibilité d'y subsister; dans ce cas, vous resteriez à Sâlheyeh, jusqu'à ce que Qatyeh ait pu ôlre mieux approvisionné. x>

a Au camp de Belbeys, 11 janyier 1800. a Au grand vizir,

u J'ai cru devoir prévenir Votre Excellence que, pour être à même de répondre plus promptement à ses déterminations en faveur de la paix et d'une heureuse réconciliation, ou bien pour la guerre, je suis venu à Belbeys, d'où, sous très-peu de jours, je me rendrai à Sâlheyeh; c'est là que j'attendrai la réponse à ma dernière dépêche.

< Il me semble que, soit que mes plénipotentiaires soient actuellement arrivés au quartier général de Votre Excellence, ou qu'ils soient encore le jouet des vents, il serait, dans tous les cas, convenable, pour arriver plus tôt à une fin désirable aux deux parties, que vous envoyassiez à mon quartier général deux grands de votre suite, qui, instruits de vos intentions, pourraient aplanir beaucoup de difficultés et donner, conséquemment, à nos négociations plus d'activité. »

tt Belbeys, Il janvier 1800.

« Ordre du jour.

« Le quartier général partira de Belbeys demain, 42, avec les guides à pied et ceux à cheval, un escadron du T hussards et le détachement des dromadaires venu du Caire, dont 20 resteront à Belbeys, aux ordres de Davout. »

« Sâlheyeh, 15 janvier 1800.

a A Desaix et à Pomsielgue.

« J'ai reçu ensemble, à Sâlheyeh, où je suis arrivé le 13, vos différentes lettres et notes. Celle dont mon aide de camp Baudot (1)

(1) Le 11 janvier Desaix et Poassielgue avaient fait savoir au général K]el)er qu'ils n*avaient point va l'aide de camp Baudot, et qu'ils n'avaient pas reçu le supplément d'instructions.

430 RLEBER.

était porteur relatait en peu de mots la situation de la France jusqu'au commencement d'octobre dernier, et j'en inférais que se livrer à l'espoir d'un renfort dans de semblables conditions, ce serait s'abandonner à une idée entièrement chimérique; qu'en conséquence il fallait songer à porter à notre patrie les secours

qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni môme nous promettre (1)

Ceci, joint à l'extrême pénurie d'argent dans laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus pénible encore que la présence de l'ennemi, me portait à vous prescrire de consentir à l'évacuation de ce pays à la simple condition que la Porte Ottomane se retirerait aussitôt de la triple alliance. Depuis cette époque, le fort d'Ël- Arych a été pris, et, malgré mes efforts, je ne puis réunir, tant ici qu'à Belbeys et à Qatyeh, plus de 6,000 hommes pour m'opposer à l'armée ennemie qui s'avance. Que cela suffise pour nous assurer la victoire, je le veux; mais quel avantage en retirerai-je ? Celui de me livrer pieds et poings liés à la première sommation menaçante qui succéderait à mon triomphe momentané : et si je la perdais, cette bataille décisive, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé l'accepter?

a Ces considérations et d'autres encore, que je m'abstiendrai d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui concerne l'évacuation de l'Egypte; mais si le grand vizir, trop fortement lié par le traité du 5 janvier 1799 et plus fortement encore par les circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre la neutralité que je lui ai proposée et qu'au fond de son cœur il désire plus que nous, je vous autorise à passer outre et à traiter de l'évacuation pure et simple, en évitant seulement de donner à cette reddition la formule d'une capitulation, et vous appliquant, au contraire, à lui imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du plénipotentiaire sir Sidney-Smith en date du âO décembre dernier.

u Conclusions,

<i l^Nous sortirons de l'Egypte aussitôt que le nombre de b&liments nécessaires à notre transport et approvisionnés de subsistances aura été fourni par la Porte Ottomane.

(( 2^ Les bâtiments français et autres restés dans le port d'Ale-

(1) Voir ci-deBsus, p. 416.

zandrie seront armés eu guerre el employés de préférence à rembarquement des troupes.

ce 30 Nous aurons, ainsi qu'il a déjà été convenu, tous les bonneurs de la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.

« 4^ Jusqu'au moment de la réunion des bâtiments turcs dans les ports de l'Egypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles. La baute Egypte seulement sera de suite et successivement évacuée jusqu'au Caire. Toute l'armée partira en môme temps des ports de l'Egypte, pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être qu'après l'équinoxe du printemps.

(( 5^ Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le reis efîendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet effet au lieu qui sera indiqué.

« 6** L'armée française percevra les revenus de l'Egypte jusqu'au moment de l'évacuation, et il sera consenti jusqu'à cette époque une trêve bien entendue et garantie réciproquement par des otages.

a Tous donnerez à toutes ces clauses et arrangements toute l'étendue et les modifications nécessaires pour leur exécution et toujours de la manière la plus bonorable pour l'armée française ; enfin vous ne romprez, en aucun cas, les conférences à moins que le traité ne soit définitivement conclu.

« P, S. Je désirerais que vous pussiez convenir qu'il ne sera fait de part et d'autre aucun présent d'usage. )>

« Sàlheyeh, 16 janvier 1800.

a A Desaix et à Poussielgue.

« Quatre beures après que je vous ai expédié ma dernière dépêcbe est arrivé l'aide de camp Savary, m'apportant vos lettres des i3 et 14. Je n'ai, de mon côté, autre cbose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et consentir l'évacuation de TÉgypte pure et simple, et de la manière la plus bonorable pour l'armée française ; mais il me semble qu'il est de l'intérêt Oôme des Turcs de n'entrer'en Egypte que lorsque nous l'aurons évacuée au moins en partie; car,

comment éviter sans cela un carnage qui peut-être rendra tous les traités illusoires? Ainsi un mois de trêve me parait presque indispensable. L'évacuation de l'Egypte supérieure est surtout très-difficile, pour ne pas dire impossible, sans cela. Je remets, au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité. »

Quelques jours après son arrivée au camp des Turcs, à EI- Arych, Desaix avait écrit à Kleber : a Gardez-vous d'évacuer l'Egypte. Il se murmure qu'une révolution a eu lieu en France et que Bonaparte est à la tète de TËtat. Quant à ce qu'on appelle l'armée du grand vizir^ c'est un misérable amas de bandits; il y a sans doute quelques braves gens, mais en petit nombre. Cette armée'est incapable de résister à l'attaque d'une de nos divisions. Ils se disent 80,000 hommes ; je ne les évalue pas à plus de 30,000 combattants. Ils annoncent l'arrivée des Russes ; les présents qui sont destinés aux généraux et aux officiers russes sont étalés dans les tentes où nous tenons les conférences; vous voyez que le piège est grossier. S'ils attendaient une armée européenne quelconque, ils n'eussent pas commencé la campagne. y>

Moins confiant que Desaix dans les résultats d'une campagne, Kleber n'entrevoyait pas, dans la victoire même, des chances certaines de salut pour l'armée qu'il commandait.

« Sâlheych, 16 janvier 1800.

« A Desaix.

a J'ai reçu la lettre particulière que vous m'avez écrite. J'ai partagé bien sincèrement les souffrances et les ennuis que vous avez éprouvés sur mer, et aujourd'hui je ne suis pas moins inquiet de vous voir au milieu d'un peuple barbare et effréné, qui ne connaît et ne respecte ni droits, ni usages de la guerre : c'est du moins le tableau que m'en fait sir Sidney-Smith, qui ne me paraît pas lui-même être fort tranquille. Cependant, j'espère que le grand vizir saura vous couvrir de l'égide de son autorité, et qu'il ne vous arrivera aucune malencontre.

a Je vous envoie quelques dromadaires, que vous pourrez faire rester avec vous, pour vous servir de garde et d'escorte pour votre retour.

0 Je n'ai point reçu, ainsi que vous le présumez, des nouvelles

de France, et j'ai même la conviction qu*il ne m'en arrivera pas, par la raison que, n'ayant point de secours à m'envoyer, on trouvera plus commode de me laisser le soin de débrouiller celle alTaire, sauf à m'approuver ou à m'improuver ensuite , suivant les circonstances. Il n'en faut pas douter, Bonaparte avait fait le sacrifice de ce pays longtemps avant son départ;, mais il lui fallait une occasion pour le fuir, et il ne l'a fui que pour éviter la catastrophe de sa reddition. Je dis plus, c'est que, s'il avait trouvé à Toulon 10,000 hommes destinés à me porter du renfort, il se serait bien gardé de les faire embarquer, il en aurait plutôt renforcé l'armée dont il va prendre le commandement; car c'est à présent plus que jamais le moment où il doit s'assurer de ses succès en Europe, puisque sans eux il serait perdu et culbuté en moins de temps qu'il ne s'est élevé. Vous me voyez agir en conséquence de tout ce que je vous dis; mais, si de votre côté votre cœur était ouvert à l'espérance, si, improuvant ma conduite, vous aviez la certitude de mieux faire, je serais charmé que vous vous expliquassiez avec franchise; je vous remettrai alors le commandement dont j'ai été chargé malgré moi, et vous me verrez vous obéir avec autant de zèle et de dévouement que vous en montrez dans la circonstance. Parlez I Pour moi, qui ne veux point voir assassiner en détail le reste de cette armée, sans avantages réels pour la patrie; pour moi, qui ai regardé cette expédition comme complètement manquée aussitôt après l'événement désastreux d'Aboukir et la déclaration de guerre de la Porte, je persisterai dans ma résolution, sans m'inquiéter si le blâme ou les éloges doivent m'attendre; ma plus douce récompense a toujours été l'assentiment d^ ma conscience, et elle me dit que je fais bien. Je crois avoir d'ailleurs des armes suffisantes pour me défendre contre ceux qui voudraient m'attaquer.

« Les succès que nous avons obtenus en Hollande et en Suisse m'ont fait éprouver une grande réjouissance; mais ni ces succès ni l'engouement avec lequel a été reçu Bonaparte, et auquel on devait s'attendre, ne changent rien à ma situation ; je n'en suis pas moins à bout de tous mes moyens. »

Pour être prêt à tout événement, Kleber ordonna, le 17, au général Priant d'évacuer la haute Egypte et même Qoseyr, de lever^ chemin faisant, le plus de contributions et de grains qu'il sera possible et de faire transporter ces grains au Caire. Par un autre ordre

du même jour, Priant devait se rendre à Sàlheyeh pour prendre le commandement d'une division, dès qu'il aurait expédié les instructions nécessaires pour l'évacuation de la haute Egypte.

tt Sàlheyeh , 19 janTÎer 1800.

« A Desaix et à Potissielgue.

€ J'ai reçu aujourd'hui votre lettre du 16 et les pièces qui y

étaient jointes D'après les miennes que je vous ai envoyées

par l'aide de camp Clément, également en date du i6, je pense qu'il ne me reste plus rien à dire, parce que je dois présumer qu'elles vous auront été remises le 18 et que, lorsque vous recevrez celle-ci, vous aurez conclu les principaux articles du traité.

(( Je vous observe cependant qu*il me paraltinutile de stipuler trois mois d'armistice, en attendant que les bâtiments qui doivent nous être fournis soient arrivés : ne serait-il pas plus clair de dire que l'armistice durera jusqu'à ce que tous les bâtiments nécessaires au transport de tous les Français en Egypte nous aient été fournis, que nous soyons tous embarqués et hors des ports et de la vue des côtes de l'Egypte? Car cet armistice doit naturellement durer tant qu'il y aura un seul Français à transporter. Vous avez, à la vétilé, ajouté que cette suspension d'hostilités serait prolongée de droit dans le cas où, au bout du terme de trois mois, les moyens de transport ne seraient point arrivés ; mais, d'après la mesure que vous me donnez de l'entendement des gens avec qui vous traitez, peut-on croire qu'ils comprendront bien ce que veut dire ce mot de droit t

« Je vous engage à tenir avec opiniâtreté à la clause que le Caire ne sera évacué que dans six semaines après la signature du traité; mais vous pouvez néanmoins vous relâcher de la quinzaine, c'est-à-dire réduire ce terme à un mois, en leur accordant toutefois la faculté d'y établir un pacha avec sa garde, dont le nombre serait fixé au plus bas. Ce personnage pourra nous être nécessaire dans la circonstance, surtout si ce pouvait être Mustafa- Pacha, notre prisonnier.

« Tous mettrez la même opiniâtreté pour obtenir*les 800,00(> livres par mois, tant que l'armée restera en Egypte, et, si cela souffrait trop de difficultés, il faudrait au moins obtenir de suite 1,500,000 francs une fois payés. Je tiens tellement à ces deux con-

diiions, que je vous autoriserais presque à rompre les négociatious en cas de refus, pour peu que, d'après la connaissance des forces ennemies que vous pouvez avoir acquise, vous préjugiez que nous obtiendrons la victoire. Mais considérez bien, avant de vous laisser aller à cette démarche, que, si j'éprouvais un revers, je n'ai* aucune place pour me rallier, et que l'ennemi serait au Caire avant que je pusse y arriver; que Mouràd est dans TAtfyeh avec 600 Arabes; que cette province ainsi que celle de la Charkyeh sont sur le point de se révolter; que tous les Beys, qui étaient restés jusqu'ici audessus des cataractes, descendent à grandes journées pour se réunir à Mourad ; que je suis obligé de faire rétrograder des troupes que j'avais fait venir de la haute Egypte, pour marcher contre ces rassemblements; que je ne pourrai réunir que 4,500 hommes à Qatyeh, devant laisser le reste de mes forces à Sàlheyeh et à Belbeys, postes nullement à l'abri d'un premier coup de main; enfin, que, depuis votre départ de l'Egypte, une nouvelle insurrection de troupes a eu lieu à Alexandrie, qu'on a tiré le canon, que l'on a parlé hautement de se rendre aux Anglais; que si la démarche n'a pas été faite, c'est que, heureusement, alors il n'y avait pas de vaisseaux ennemis devant le port. Vous savez sans doute actuellement aussi que le fort d'El-Arych n'est tombé au pouvoir des ennemis que par la trahison de la garnison, qui a hissé elle-même les ennemis dans l'intérieur du fort. Je ne vous parlerai pas de l'état des finances; il est tel, que je ne vis plus au jour le jour, mais du momentacluel à celui qui lui succède. Au milieu de tout cela, je suis calme et j'attendrai avec sang-froid les événements; mais il m'est au moins permis, ce me semble, de donner en de pareilles conjonctures le moins possible à la fortune et de soumettre, au contraire, tous les résultats à un calcul exact et géométrique. Ces résultats sont qu'il ne faut point combattre, mais que nous devons composer, tandis qu'avec ces peuples barbares nous avons encore assez de moyens pour obtenir par la force l'exécution des conditions qui seront convenues. Si pourtant il nous arrivait du renfort? Je vous ai dit ailleurs (i) les raisons qui me portent à croire que nous n'en devons point espérer ; depuis l'arrivée de Bonaparte en France, n'a-t-on pas eu le temps de m'expédier, non pas un, mais dix

(1) Voir la lettre du 10 janvier à Desaix, ci-dessuî, p. 432.

avisos? Oq ne Ta pas fait, parce qu*0Q n'avait rien à me promettre. Voilà la multitude des raisons qu'il faut que vous preniez en considération dans le traité que vous allez conclure. Si je remporte la victoire, je n'obtiendrai qu'un délai de trois mois, et il faudra de nouveau-, non point combattre, mais capituler; si je suis battu, je suis comptable envers la République de 20,000 hommes, qui ne pourront échapper au fer assassin d'une soldatesque effrénée et furieuse, qui n'est que trop payée pour ne respecter ni droit des gens, ni usages de la guerre, puisque en cela nous lui avons donné le plus funeste exemple. Pesez et agissez. »

« Sàlheyeh, 19 jan?ier 1800.

« A sir Sidney'Smith.

(( J'ai reçu votre billet du 13. Comme son contenu n'est nullement relatif à l'objet qui nous a réunis et pour lequel nous traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser réception. Je profite toutefois de cette occasion pour avoir l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à mes plénipotentiaires de traiter en définitif de l'évacuation pure et simple de l'Egypte, je leur envoie, néanmoins, par mon aide de camp Damas l'ordre exprès de rompre les conférences dès lors qu'ils trouveraient, de la part du vizir et de la vôtre, trop de résistance à obtenir les conditions accessoires et qui seraient relatives à l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande; parce que je crois avoir encore des moyens plus que suffisants pour ar* rôter l'ardeur et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée, et je m'en réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me serait la plus pénible serait d'être obligé de revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre loyauté; .mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent bien à môme de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne à cœur, o

« Sélheyeh » 20 janvier 1800.

* Au général Dugua.

f Trouvant ici neuf généraux réunis, j'ai cru devoir les convoquer pour les consulter sur l'état présent de nos affaires en Egypte,

et pour saToir d'eux si, dans les circonstances où nous nous trouvous, et qui vous sont parfaitement connues, il serait prudent de hasarder une bataille, ou s'il ne vaudrait pas mieux profiter des offres qui nous sont faites et sortir librement de TÉgypte avec armes, bagages et effets. Le mauvais état de nos finances comparativement à nos nombreux besoins, un pays ouvert et sans aucune place tenable, des habitants prêts à se révolter à un léger revers, et le silence qu'affecte le gouvernement ont été mis en considération, d*une part, et, de l'autre, l'importance de la conservation de l'Egypte sous les rapports 'généraux et particuliers. Le tout mûrement délibéré, il a été pris une détermination unanime, que je m'abstiendrai de vous faire connaître, voulant savoir votre avis sans l'influencer; vous voudrez bien me le faire passer dans le plus court délai possible.

a Si Lanusse est arrivé au Caire lorsque vous recevrez cette lettre, vous le ferez délibérer avec vous et signer la délibérfition. »

a Sélheyeb, 20 Janyier 1800.

« A Desaix et à Poussielgue.

(( Ayant ici trois généraux de division et six généraux de brigade, j'ai cru de mon devoir, dans une circonstance aussi délicate, de les réunir en conseil de guerre; ce qu'ayant fait, ils furent tous d'opinion que, d'après le silence constant du gouvernement, notamment depuis l'arrivée de Bonaparte en France, il n'y avait plus à concevoir aucun espoir raisonnable de secours; que dès lors la conservation de l'Egypte est dans l'ordre des choses impossi- • blés, et qu'en conséquence il ne pouvait résulter aucun avantage de la bataille que nous étions prêts à livrer, dans le cas même où nous obtiendrions la victoire; tandis que l'armée serait perdue sans ressources, si elle éprouvait un revers; qu'il était donc convenable de se prêter aux arrangements qu'on pourrait nous proposer relativement à l'évacuation pure et simple de ce pays, pourvu que les conditions fussent telles qu'en arrivant en France nous puissions de suite agir et porter à nos armées un puissant renfort. De toute cette délibération il a été dressé procès-verbal, qui a été unanimement signé. Je ne prétends point, par cette pièce, décharger ma responsabilité, mais elle ne doit pas moins m'être précieuse et nie

confirmer de plus en plus dans ma résolution. Je n'ai, au reste, rien à ajouter à ce que je vous ai dit dans mes précédentes : pourvoir à la solde et à la subsistance de l'armée en attendant notre départ; conserver le plus longtemps possible le Caire et Ttle de Roudab, est ce qui doit fixer davantage votre attention : vous vous entendrez facilement sur les autres détails. Si sir Sidney-Smith se proposait de venir ici, je n'y vois pas d'inconvénients. »

a Sâlheyeb, 22 janvier 1800.

c A Desaix et à Poussielgue.

(( J'ai reçu vos dépêches du 19. Je me hâte de vous prévenir, pendant qu'il en est temps encore, que je ne signerai le traité qu'autant que la solde de la troupe et sa subsistance pendant son séjour dans ce pays seront positivement assurées et garanties. Je pourvoirai cependant de mon mieux à l'objet des subsistances pendant le temps que je resterai maître du Delta et des deux rives du Nil.

a Je consens à évacuer le Caire 45 jours après la signature du traité, à condition que je conserverai le fort d'Ibrahim-fiey, faisant tête de pont de l'Ile de Roudah, et toute la rive gauche delà branche occidentale du Nil, jusqu'à ce que les bâtiments nécessaires à notre transport, fournis et approvisionnés par les Turcs, soient arrivés dans les ports et reconnus tels par les commissaires respectifs désignés par l'article 3. Je demande aussi qu'il soit dit dans cet article que, en cas de difficultés, elles seraient décidées d'après les règlements de la marine française, au lieu de l'être par ceux de la marine anglaise, et cela pour ne pas paraître recevoir la loi du vainqueur, ce qu'il faut en tout avoir grand soin d'éviter.

(( La méfiance des négociateurs turcs vous autorisant à en faire paraître aussi, vous exigerez la conservation du terrain que je demande à garder jusqu'à notre évacuation, comme une garantie du traité, et vous en demanderez même telle autre que vous jugerez convenable pour l'exécution des conventions que vous arrêterez, et qui ne pourront néanmoins être exécutées qu'après ma ratification. Cependant vous considérerez ces décisions moins comme des ordres impératifs que comme des observations, qui ne doivent, en aucun cas , compromettre votre dignité de plénipotentiaires revêtus de pouvoirs absolus.

€ Je, dois aussi vous instruire que, par une lettre particulière écrite de la propre main du vizir à Mustafa-Pacha, prisonnier au Caire, il parait désirer fortement d'avoir une entrevue secrète avec moi, afin de pouvoir conférer sur les bases d'un nouveau traité d'alliance entre la France et la Porte, dont, ajoute-t-il, l'évacuation de rÉgypte doit être regardée comme le plus heureux précurseur.

(( Je ne vous dis cela que pour que vous puissiez tirer de ces dispositions le parti le plus convenable aux circonstances, n

« Sàlheyeb, 25 janvier 1800.

« Au général Dugua.

(( J'ai reçu votre avis sur la question si, dans la situation où nous nous trouvons, il serait avantageux de rompre les négociations pour accepter une bataille douteuse. Vous avez partagé l'opinion de vos camarades, que je crois actuellement devoir vous faire connaître, en vous envoyant le procès- verbal du conseil, que vous pourrez signer, si vous le jugez à propos. Lanusse ne dit ni oui, ni non; cela est plus commode.

(( La nouvelle de l'arrivée des Marocains, Algériens, Moghrebins, etc., est une considération de plus; car, quoique ces gens-là ne me paraissent guère redoutables, ils font nombre, obligent à faire des détachements, et contribuent toujours, conséquemment, à affaiblir l'armée. Mon intérêt particulier seul demanderait à ce que je préférasse le combat; aussi je me*couche tous les soirs dans la résolution de le faire, et ce n'est que le matin à mon réveil que des idées plus calmes et plus raisonnables me suggèrent qu'il faut savoir sacrifier la gloire personnelle à l'intérêt général et n'être pas même arrêté par l'injustide qui nous attend, o

« Sâlheyeh , 26 janvier 1800. « Ordre.

(( L'armée sera formée en cinq divisions, dont quatre d'infanterie et une de cavalerie. Les premières seront commandées par les généraux Reynier, Priant, Rampon et Lanusse, et celle de la cavalerie, par le général Davout.

c Le général Reynier, commandant la l'* division, aura sous ses ordres : les généraux de brigade Lagrange, Robin; les adjudants généraux Cambis, Morand; la 22* légère, les 9*, 13* et 25* de bataille; une pièce de li^ trois de 8, une de 5 et deux obusiers de 6 pouces, avec leurs attelages et caissons.

« L'adjudant général Cambis sera chargé du détail de cette division,

c Le général Priant, commandant la 2* division, aura sous ses ordres : les généraux de brigade Belliard, Donzelot; les adjudants généraux Aimeras, Gelli-Vieux; la 21* légère, les 61 •,75* et 88* de bataille; une pièce de il, deux de 8, une de 5 et deux obusiers de 6 pouces, avec leurs attelages et caissons.

a L'adjudant général Aimeras sera chargé des détails.

a Le général Rampon, commandant la 3* division, aura sous ses ordres : les généraux Zajonchek, Destaing; les adjudants-généraux Sornet, Devaux ; la 2* légère, les 25* et 32* de bataille ; trois pièces de 8, une de 5 et deux obusiers, avec leurs attelages et caissons.

a L'adjudant général Sornet sera chargé des détails de cette division.

a Le général Lanusse, commandant la 4* division, aura sous ses ordres : les généraux de brigade Yial, Verdier; les adjudants généraux Julien, Valentin; la 4* demi-brigade légère, les 18* et 69^ de bataille ; quatre pièces de 8, une de 5 et un obusier, avec leurs attelages et caissons.

a L'adjudant général Julien sera chargé des détails.

« Le général Davout, commandant la division de la cavalerie, aura sous ses ordres : les 7* hussards, 22* chasseurs , 3*, 14*, 18*, et 20* dragons; quatre pièces de 8 et deux obusiers, avec leurs attelages et caissons.

tt L'adjudant général Roize sera chargé des détails.

«c Le corps de guides à pied et à cheval et le régiment des dromadaires seront à la suite du quartier général.

a Les généraux Songis, commandant l'artillerie ; Samson, commandant le génie ; Desaix, Dugua, Menou et Leclerc suivront le quartier général, pour être employés à des commandements particuliers.

V Les adjudants généraux Boyer et Martinet seront attachés à l'état-major général de l'armée. »

« S&lbeyeh , 27 janvier 1800.

c A Desaix.

€ Je conviens, mon cher général, vous avoir donné une mission d'autant plus cruelle, que le succès dont vous l'avez couronnée ne peut vous faire espérer d'autre récompense que celle de votre propre satisfaction et de la mienne. Une œuvre de raison a toujours été accueillie avec indifférence, et du public et du gouvernement, quoique pour l'accomplir il ait fallu souvent plus de lumières, de talent et de persévérance, que pour l'action la plus brillante en apparence. Je conviens encore que, si je vous avais laissé partir au mois de novembre, vous auriez passé des moments bien agréables à Paris; mais, ou je vous connais mal, ou vous avez toujours préféré de remplir vos moments utilement plutôt qu'agréablement. Enûn, cher général, pour dissiper entièrement votre mauvaise humeur contre moi, mettez un instant Desaix à la place de Kleber et celui-ci à la place du premier, et demandez alors à Desaix ce qu'en pareille circonstance il aurait fait. Mais la plus grande tâche vous reste à remplir à Paris : c'est là que vous aurez à soutenir contre la toute-puissance irritée le faible qui n'a pour auxiliaire que raison et vérité. Si vous êtes écouté, votre triomphe est certain; si vous ne l'êtes pas, vous saurez toujours, je pense, ainsi que moi, élever votre âme au-dessus de l'injustice.

a Je donnerai des ordres pour que les bâtiments que vous demandez soient mis à votre disposition, et vous fixerez vous-même le moment de votre départ. Je vous ferai aussi solder ce qui vous est dû. J'étais loin de penser que j'étais votre débiteur; je me serais sans cela empressé depuis longtemps de m'acquitter de ma dette.

c Comptez sur cette somme ; mais comptez surtout sur. mon inviolable attachement^ fondé sur la plus solide estime. i>

L'Egypte n'offre point ces lignes naturelles de défense, ces chaînes de montagnes ou ces rivières qui^ en Europe, déterminent les systèmes de fortification, d'attaque et de défense d'un pays. Elle n'a pas de ces postes dont la possession entraîne celle d'une province. La côte étendue et plane de la Méditerranée est bien accessible partout pour les petites chaloupes; mais il n'est que peu

de points propres à opérer ud grand débarquement; dans un seul les vaisseaux peuvent trouver un abri contre les vents et s'approcher assez de la côte pour soutenir les troupes. L'ennemi, une fois établi, peut, hors la saison de l'inondation, pénétrer facilement dans le pays. Tout est ouvert devant lui; rien ne Toblige à s'arrêter, s'il n'est pas retenu dans sa marche par quelque corps d'armée, qui occupe les points resserrés entre le Nil et les lacs. Des fortifications pour défendre le passage des bouches du Nil peuvent seules le gêner dans ses opérations; mais elles ne sont rien sans la protection d'une armée.

Le passage du désert de Syrie a nombre de difficultés; la route est déterminée par les lieux où l'eau se trouve; une partie de ces points peuvent être occupés et fortifiés, mais ils peuvent aussi être tournés par les corps de cavalerie qui composent les armées turques, aidés par de grands moyens de transport. Ces premières difficultés surmontées, l'Egypte est entièrement ouverte du côté du désert. Les places qu'on pourrait y construire n'arrêteraient point l'ennemi, puisqu'il n'v a aucune route tracée par la nature ou par l'art.

La ville du Caire, placée à l'ouverture de la vallée du Nil, près du lieu où ce fleuve se divise, se présente naturellement comme le centre de toutes les opérations militaires, ainsi qu'elle est celui du gouvernement et du commerce : aussi avait-elle été choisie pour être le lieu de rassemblement, d'où Parmée pourrait se porter sur les frontières attaquées.

Cette ville est trop étendue et contient une population trop considérable pour qu'on eût pu penser à la fortifier et à la défendre; on occupait seulement les points qui la dominaient. On avait tiré le parti le plus ingénieux de l'ancien château; et du chaos de ces vieillesconstructions, s'étaitélevéeune citadelle susceptible d'êtredéfeodue par un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position commandaient la ville du Caire, et en imposaient aux habitants. D'autres petits postes avaient été construits autour de la ville^ vers les quartiers éloignés de la citadelle, pour défendre, avec de petites garnisons, quelques établissements.

Menacé d'une invasion immédiate par le désert et d'une attaque par mer au retour du printemps, placé d'ailleurs, depuis l'occupation d'El-Arych par les Turcs, entre la nécessité de rompre les

négociations ou de consenlir à l'évacuation pure et simple, sans aucune condition politique, Kleber, afin de remettre le pluspromptement possible l'armée d'Orient à la disposition de la France, avait autorisé ses plénipotentiaires à passer outre sur la question de neutralité de la Porte, en s'appliquant seulement à donner à la reddition de l'Egypte le caractère d'un traité (lettre du i5 janvier), où seraient insérées toutes les conditions relatives « à l'honneur, à la gloire et à la sûreté de l'armée » (lettre du 19 janvier, à Sidney-Smith). Cette convention avait été signée au camp des conférences, près d'EI-Arych, le 24 janvier.

Quelques jours après, RIeber renvoyait au grand vizir l'exemplaire turc avec sa ratification au bas :

a Je soussigné, général en chef commandant l'armée française en Egypte, approuve et ratifie les conditions du traité ci-dessus, pour avoir leur exécution en leur forme et teneur, devant croire que les vingt-deux articles y relatés sont entièrement conformes à la traduction française signée par les plénipotentiaires du grand vizir et ratifiée par Son Altesse, traduction dont le sens sera exactement suivi chaque fois que, à cet égard, et pour raison de quelques variantes, il pourrait s'élever des difficultés.

(( Au quartier général de Sàlheyeh, le 8 pluviôse an viii (28 janvier 1800).

«c Signé : Kleber. »

Le résultat des négociations fut aussitôt porté à la connaissance des troupes et communiqué au gouvernement.

n Sâlbeyeb , 28 janyier 1800.

« A Carmée.

« Soldats !

« Un concours de circonstances majeures, qu'il ne m'est pas permis encore de vous faire connaître, m'a déterminé à arrêter le cours de vos victoires et à négocier avec nos ennemis au lieu de les combattre. Ainsi, d'après le traité que je viens do conclure, dans quatre mois vous reverrez votre patrie et vous continuerez à la servir de vos armes et de votre valeur, d'une manière plus efficace que désormais vous n'eussiez pu le faire en ces contrées.

< Soldais ! si j'avais été consulté pour me charger du fardeau que m*a laissé le général Bonaparte, certes je ne l'aurais point accepté ; car je sentais trop vivement que mes forces ne répondaient point à l'importance du poste que j'occupe, dans des conjonctures aussi difficiles; mais il vous est connu que je ne pouvais opter.

« J'ai toutefois la conviction consolante que, si je n'ai pas fait pour vous tout ce que méritaient votre courage et votre dévouement à la République, j'ai fait au moins tout ce qu'il était humainement possible de faire dans la situation pénible où j'ai trouvé l'armée. Ceux d'entre vous qui ne seront point sourds à la voix de la raison me rendront cette justice.

(c Soldats! des engagements solennels et réciproques nous lient avec l'armée ottomane; j'ai la persuasion la plus intime qu'il n'entre dans la pensée ni du vizir ni d'aucun des chefs musulmans de les trahir; mais, dans leurs institutions licencieuses, pourrontils toujours répondre de la conduite de ceux qui leur sont subordonnés? Non sans doute. C'est donc à vous, qiii vivez sous une discipline sage et raisonnée, à prévenir ou à éviter des rixes qui peuvent entraîner après elles les plus graves inconvénients, les suites les plus funestes. Je ne laisserai impunie aucune insulte qui pourrait vous être faite, mais aussi je punirai suivant toute la rigueur des lois celui d'entre vous qui en aurait provoqué. »

« SAlbeyeh, 28janTier 1800.

n Aux Directeurs.

a Vous trouverez ci-jointe la convention relative à Tévacualion de l'Egypte (i), que je viens de ratifier et que je vais renvoyer à mes

(1) Voici le texte de ce traité Tameux :

R CoDTention pour l'évacuation de l'Egypte, passée entre les citoyens Dbsaix, général de division, et Poussielgue, administrateur général des finances, et Leurs Excellences Mustafa-Rascho), effendi tefterdar, et Mustafa-Razycbbr, effendi re» el-kettab, ministres plénipotentiaires de Son Altesse le suprême vizir. « L'armée française en Egypte, voulant donner une preuve de ses désirs d'arrêter l'effusion du sang et de voir cesser les malheureuses querelles survenues entre la République française et la Sublime Porte, consent A évacuer l'Egypte, d'après les dispositions de la présente convention, espérant que cette concession pourra être un acheminement à la pacification générale de l'Europe

plénipotentiaires près le grand yizir. J'ai prévu cet événement avant ma sortie du Caire, et déjà, dans mes précédentes, je vous

« Art. l*'. L'armée française se reUrera avec armes, bagages et effets, sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et transportée en France, tant sur ses bâtiments que sur ceux qu'il sera nécessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et, pour que lesdits bâtiments puissent être plus promptement préparés, il est convenu qu'un mois après la ratification de la présente, il sera envoyé au château d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la Sublime Porte.

« Art. 2. Il y aura un armistice de trois mois en Egypte à compter du jour de la signature de la présente convention ; et cependant, dans le cas où la trêve expirerait avant que lesdits bâtiments A fournir par la Sublime Porte fussent prêts, ladite trêve sera prolongée jusqu'à ce que l'embarquement puisse être complètement effectué ; bien entendu que, de part et d'autre, on emploiera tous les moyens possibles pour que la tranquillité de l'armée et des habitants, dont la trêve est l'objet, ne soit point troublée.

R Art. 3. Le transport de l'armée française aura lieu, d'après le règlement des commissaires nommés à cet effet par la Sublime Porte et par le général en chef Kleber ; et si, lors de l'embarquement, il survenait quelque discussion entre lesdits commissaires sur cet objet, il en sera nommé un par M. le commodore Sidney- Smith, qui décidera d'après les règlements maritimes de l'Angleierre. '

<t Art. 4. Les phices de Qatyeh et de Sâlheyeh jseront évacuées par les troupes françaises le huitième jour, ou au plus tard le dixième jour après la ratification de la présente convention. La ville de Mansourah sera évacuée le quinzième jour ; Damiette et Belbeys le vingtième jour ; Suez sera évacuée six jours avant le Caire ; les autres places situées sur la rive orientale du Nil seront évacuées le dixième jour, le Delta sera évacué quinze jours après l'évacuation du Caire. La rive occidentale du Nil et ses dépendances resteront entre les mains des Français jusqu'à l'évacuatioo du Caire ; et cependant, comme elles doivent être occupées par l'armée française jusqu'à ce que toutes les troupes soient descendues de la haute Egypte, ladite rive occidentale et ses dépendances pourront n'être évacuées qu'A l'expiration de la trêve, s'il est impossible de les évacuer plus tôt. Les places évacuées par l'armée seront remises A la Sublime Porte dans l'état où elles se trouvent actudlement.

n Art. 5. La ville du Caire sera évacuée dans le délai de quarante jours, si cela est possible, ou au plus tard dans quarante-cinq jours A compter du jour de la ratification de la présente.

tt Art. 6. Il est expressément convenu que la Sublime Porte apportera tous ses soins pour que les troupes françaises des diverses places de la rive ocddentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages vers le quartier général, ne soient, pendant leur route, inquiétées dans leurs personnes, biens et honneur, soit de la part des habitants de l'Egypte, soit par les troupes de l'armée impériale ottomane.

« Art. 7. En conséquence de l'article ci-dessus et pour prévenir toutes discussions et hostilités, il sera pris des mesures pour que les troupes turques soient toujours suffisamment éloignées des troupes françaises.

« Art. 8. Aussitôt après h ratification de la présente convention , tous les Turcs

Tai fait pressentir. De grandes discussions vont s'élever à ce suje mais, si la véracité et la loyauté du générai Bonaparte égalent sa

et autres nations sans distinction sujets de la Sublime Porte, détenus ou retenus en France, ou au pouvoir des Français en Egypte, seront mis en liberté ; et. réciproquement , tous les Français détenus ou retenus dans toutes les Tilles et échelles de l'empire Ottoman, ainsi que toutes les personnes, de quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations et consuhits français, seront également mis en liberté.

« Art. 9. La restitution des biens et propriétés des habitants et des sujets de part et d'autre ou le remboursement de leur valeur aux propriétaires commencera immédiatement après l'évacuation de l'Egypte, et sera réglé à Gonstantinople par des conmiissaires nommés respectivement pour cet objet.

« Art. 10. Aucun habitant de l'Egypte, de quelque religion qu'il soit , ne sera inquiété, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Français pendant leur occupation de l'Egypte.

« Art. 11. Il sera délivré à l'armée française, tant de la part de la Sublime Porte que des cours ses alliées, c'est-à-dire celles de la Grande-Bretagne et de la Russie, les passe-ports, sauf-conduits et convois nécessaires pour assurer son retour en France.

« Art. 12. Lorsque l'armée française d'Egypte sera embarquée, la Sublime Porte ainsi que ses alliés promettent que, jusqu'à son retour sur le continent de la France, elle ne sera nullement inquiétée ; comme, de leur côté, le général en chef Kleber et l'armée française en Egypte, promettent de ne commettre, pendant ce temps, aucune hostilité, ni contre les flottes, ni contre les pays de la Sublime Porte et de ses alliés, et que les bâtiments qui transporteront ladite armée ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de France, à moins de nécessité absolue.

a Art. 13. En conséquence de la trêve de trois mois stipulée ci-dessus avec l'armée française pour l'évacuation de l'Egypte, les parties contractantes conviennent que, si, dans l'intervalle de ladite trêve, quelques bâtiments de France, à l'insu des commandants des flottes alliées, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiront après avoir pris l'eau et les vivres nécessaires, et retourneront en France munis de passe-ports des cours alliées; et, dans le cas où quelques-uns desdits bâtiments auraient besoin de réparations, ceux-là seuls pourront rester, jusqu'à ce que lesdites réparations soient achevées, et partiront aussitôt après pour la France, comme les précédents, par le premier vent favorable.

n Art. 14. Le général en chef Klel>er pourra envoyer sur-le-champ en France un aviso, auquel il sera donné les sauf-conduits nécessaires pour que ledit aviso puisse prévenir le gouvernement français de l'évacuation de l'Egypte.

R Art. 15. Étant reconnu que l'armée française a besoin de subdstances journalières pendant les trois mois dans lesquels elle doit évacuer l'Egypte, et pour trois autres mois à compter du jour où elle sera embarquée, il est convenu qu'il lui sera fourni les quantités nécessaires de blé, viande, riz, orge et paille, suivant Tétai qui en est présentement remis par les plénipotentiaires français, tant pour le séjour que pour le voyage; celles desdites quantités que l'armée aura retirées de ses magasins après la ratification de la présente seront déduites de celles à fournir par la Sublime Porte.

haute fortune, je trouverai sans doute en lui le plus intrépide défenseur. Dans le cas contraire, je saurai me défendre de mes

A Art. 16. A compter du jour de la ratification de la présente convention, l'armée française ne prélèvera aucune contribution quelconque en Egypte ; mais, au contraire, elle abandonnera à la Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles qui lui resteraient à lever jusqu'à son départ, ainsi que les chameaux, dromadaires, munitions, canons et autres objets lui appartenant qu'elle ne jugera pas à propos d'emporter, de même que les magasins de grains provenant des contributions déjà levées, et enfin les magasins de vivres. Ces objets seront examinés et évalués par des commissaires envoyés en Egypte, à cet effet, par la Sublime Porte et par le commandant des forces britanniques, conjointement avec les préposés du général en chef Kleber, et reçus par les premiers au taux de Tévaluation ainsi faite, jusqu'à la concurrence de la somme de 3,000 bourses, qui sera nécessaire à l'armée française pour accélérer ses mouvements et son embarquement ; et si les objets cidessus désignés ne produisaient pas cette somme, le déficit sera avancé par la Sublime Porte à titre de prêt, qui sera remboursé par le gouvernement français, sur les billets des commissaires préposés par le général en chef Kl<y>er, pour recevoir ladite somme.

« Art. 17. L'armée française ayant des frais à faire pour évacuer l'Egypte, elle recevra, après la ratification de la présente convention, la somme stipulée, dans l'ordre suivant, savoir : le quinzième jour, 500 bourses; le trentième jour, 500; le quarantième jour, 300; le cinquantième jour, 300; le «soixantième jour, 300; le soixante et dixième jour, 300; le quatre-vingtième jour, 300; et, enfin, le quatrevingt-dixième jour, 500 autres bourses. Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles seront reçues en prêt des personnes commises à cet effet par la Sublime Porte ; et, pour faciliter l'exécution desdites dispositions, la Suï>lime Porte enverra, immédiatement après l'échange des ratifications, des commissaires dans la ville du Caire et dans les autres villes occupées par l'armée.

<c Art. 18. Les contrîbutions que les Français pourraient avoir perçues après la date de la ratification et avant la notification de la présente convention, dans les divers points de l'Egypte, seront déduites sur le montant des 3,000 bourses cidessus stipulées.

a Art. 19. Pour accélérer et faciliter l'évacuaUon des places, la navigation des bâtiments français de transport qui se trouveront dans les ports de l'Egypte sera libre pendant les trois mois de trêve, depuis Damiette et Rosette jusqu'à Alexandrie, et d'Alexandrie à Rosette et Damiette.

« Art. 20. La sûreté de l'Europe exigeant les plus grandes précautions pour empêcher que la contagion de la peste n'y soit transportée, aucune personne malade ou soupçonnée d'être atteinte de cette maladie ne sera embarquée; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le délai convenu pour l'évacuation, demeureront dans les hôpitaux, où ils se trouveront sous la sauvegarde de Son Altesse le suprême vizir, et seront soignés par des ofiiciers de santé français qui resteront auprès d'eux jusqu'à ce que leur guérison leur permette de partir, ce qui aura lieu le plus tôt possible.

« Les articles 11 et 12 de cette convention leur seront appliqués comme au

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propres armes, et j'ose vous prier de suspendre voire jugement jusqu'à ce que j'aie pu me faire entendre.

(( La sortie de la Méditerranée des escadres française et espagnole; l'acte d'accusation dressé contre les anciens membres du Directoire, dans lequel l'expédition d'Egypte est improuvée de la manière la plus formelle et regardée comme la source de tous les maux qu'éprouve la République ; enfin le silence constant du gouvernement(même depuis l'arrivée du général Bonaparte en Europe), sont autant de raisons qui devaient m'enlever toute espérance d'un prompt secours; et, dans cette hypothèse, j'ai cru ne pouvoir faire mieux que de gagner du temps en continuant des négociations entamées par mon prédécesseur. J'allais les prolonger encore, lorsque le grand vizir, poussé par l'impatience de son armée et plus encore par sa*cour, entièrement maîtrisée par les Anglais, vint se porter devant El-Arych pour attaquer ce fort, que la lâcheté de la garnison remit en son pouvoir le 7* jour de sa présence. Tout changea de face alors, et des rapprochements auxquels je n'aurais consenti qu'à la longue durent se faire en quelques jours.

a L'armée du vizir, que les rapports les plus modérés avaient toujours portée à 25,000 hommes, est réellement forte de plus de 40,000 combattants, dont le plus grand nombre en cavalerie. Un

refile de rarmée, et le commandanl en chef de Tannée française s'engage à donner les ordres les plus stricts aux différents officiers commandant les troupes embarquées de ne pas permettre que les bâtiments les débarquent dans d'autres ports que ceux qui seront indiqués, par les officiers de santé, comme offrant les plus grandes facilités pour faire la quarantaine utile, usitée et nécessaire.

« Art. 21. Toutes les difficultés qui pourraient s'élever, et qui ne seraient pas prévues par la présente convention, seront terminées à l'amiable ^tre les commissaires désignés à cet effet par Son Altesse le suprême vizir et par le général en chef Rleber, de manière à en faciliter l'exécution.

n Art. 22. Le présent ne sera valable qu'après les ratifications respectives, lesquelles devront être échangées dans le délai de huit jours, en suite de laquelle ratification la présente convention sera religieusement observée de part et d'autre.

« Fait, signé et scellé de nos sceaux respectifs, au camp des conférences près d'BI* Arych, le 4 pluviôse an vm de la République française (24 janvier 1800),.et le*28 de la lune de chabban, l'an de l'hégire 1214.

a Signé: le général de division Desaix, le citoyen Étiernb Poussiklgui, plénipotentiaires du général Rleber; et Leurs Excellences Mustapa-Rascbid, effendi tcflerdar, et Mustafà-Razycher, effendi reis el-kettad, plénipotentiaires de Soa Altesse le suprême vizir. »

cabotage actif et non interrompu l'approvisionne de la Syrie en munitions de bouche et de guerre. A ce train, à celte multitude, je pouvais opposer 8,000 hommes, qu'un pays entièrement ouvert et sans appui me mettait dans la nécessité de partager entre Belbeys, Sâlheyeh et Qatyeh ; car les Beys, qui descendirent et se réunirent dans la province d'Alfyeh, ne me permirent point de dégarnir le Caire ni de rappeler les troupes de la haute Égj^pte. Dans cet état de choses, qui eût osé m'assurer la victoire? J'avais cependant besoin de cette certitude avant d'accepter la bataille, parce que le moindre échec pouvait m'exposer à perdre sans ressource une armée qui, n'ayant aucun point de retraite assurée, eût été obligée de traverser, toujours en combattant, un pays révolté, pour arriver, après de longues et pénibles marches, dans Alexandrie, seule place qui soit actuellement à l'abri d*un premier coup de main. Pour courir une chance aussi désastreuse, je n'avais d'autre avantage à espérer du succès le plus complet que celui de gagner deux ou trois mois, après lesquels j'eusse été réduit à la nécessité de capituler et dé recevoir sans restrictions la loi du vainqueur; car, menacé alors de nouveau par la Syrie, en môme temps que sur les côtes, je n'aurais pu, sur aucun point, opposer des forces suffisantes.

a Je ne vous parle point de l'esprit qui anime le soldat, quoique des insurrections se soient manifestées successivement à Damiette et à Alexandrie ; je veux croire que ceux qui se trouvent réunis autour de moi, animés par la présence des généraux, eussent fait leur devoir; mais à coup sûr leur patience est à bout, et le départ du général Bonaparte a produit sur eux les impressions les plus funestes.

(( Cependant, avant de conclure le traité, j'ai voulu connaître l'opinion des officiers généraux présents au camp, et j'ai cru même ne pouvoir terminer une affaire de cette conséquence sans les convoquer en conseil de guerre. Tout y a été discuté lentement et mûrement, et, en commençant par le plus jeune, chacun a émis librement et séparément son opinion. Vous-en trouverez, citoyens Directeurs^ le résultat dans le procès-verbal ci-joint. Si je suis contraint de fournir un mémoire à ce sujet, je donnerai à chaque raison qui y est alléguée le développement nécessaire, et je l'appuierai de pièces justificatives suffisantes.

a Cette lettre vous est portée par Damas, un de mes aides de camp; quinze jours après lui, partira le général Desaix, qui, ayant

été plénipolentiaire près le grand vizir, pourra vous donner verbalement tous les détails que vous pouvez désirer. Je dois, en attendant, vous faire connaître que le grand vizir est porté ardemment à ramener la France et la Porte à leurs anciennes liaisons d'amitié et de commerce.

d Je puis donc,'au moins, dans la situation oii je me trouve, me livrer à l'idée consolante de voir la Porte redevenir notre alliée; les Anglais abandonner une coalition monstrueuse et colossale, qu'ils n'auront plus intérêt à soutenir, et enfin la paix générale devenir le résultat d'une reddition dont je n'aurais jamais dû demeurer chargé. »

« Sâlbeyeh , 28 janyier 1800.

a A Desaix et à Poussielgue.

« Je vous renvoie la convention relative à l'évacuation de l'Egypte, ratitiée, avec des restrictions que les variantes entre la traduction française et le texte turc m'ont déterminé à faire. Vous voudrez bien faire observer cette non-conformité dans les deux pièces, afin que de suite il y soit remédié, ne présumant pas qu'il puisse y avoir en pareille matière la moindre intention de surprise.

<x Voici en quoi elles consistent :

« A l'article 13, dans le traité turc il n'est point question, comme dans le français, de vivres à prendre par nos bâtiments qui arriveraient à Alexandrie dans l'intervalle de la trêve; il faut donc faire ajouter ce mot.

(( L'article 18 du f urc m*a été traduit ainsi : a Dans le cas où avant a ou après la ratification on aurait perçu des revenus, dans quelce ques endroits de l'Egypte que ce puisse être, jusqu'à la publica- « tion du traité, le montant en sera déduit sur les 3,000 bourses « que l'on doit prêter. » Il est clair que, si l'on doit déduire sur les 3,000 bourses toutes les sommes que l'armée française à perçues en Egypte avant la ratification du traité, il ne lui reviendra pas un sol, ce moi avant étant indéfini.

c< Quanta l'article 2, je ne comprends point et je ne comprendrai jamais ce que veut dire cet armistice de trois mois. L'armistice doit, ce me semble, commencer dès à présent et durer jusqu'à ce que nous soyons rendus à Toulon ou à Marseille; au reste, je suis sur

tout cela d'autant moins difficile, que je compte infiniment sur la grande loyauté du grand vizir et de la Sublime Porte, et que j'ai, d'un autre côté, du canon et des baïonnettes. Cependant, si vous pouviez obtenir quelques articles additionnels et explicatifs, qui préviendraient et lèveraient toute difficulté^ cela ne serait que mieux, et il faudra ne rien négliger pour cela. Je ne doute point que sir Sidney-Smilh ne se range de votre côté, d'après tout ce que vous m'avez dit sur sa manière d*étre et d'agir.

« Si je savais que vous dussiez venir bientôt avec sirSidney-Smith , je vous attendrais à Sàlbeyeh. Vous pourriez me le faire savoir par le retour du courrier. Je suis un peu prévenu contre le reis effendi; il a écrit une lettre à Mustafa-Pacha, notre prisonnier, qui ne lui a pas été remise, parce qu'en faux bel esprit il a cherché de la manière la plus entortillée à jeter du louche sur ma loyauté. Cet homme doit être un fat, ou je me trompe fort. J'ai en revanche la plus haute opinion des bonnes intentions et de la probité du vizir. Vous m'avez aussi donné une trop bonne idée du Commodore Smith pour que je ne vous engage point à lui faire savoir le désir sincère que j'ai de le connaître personnellement. Nous nous sommes, dans l'arrangement que nous venons de conclure, arraché les conditions les armes à la main; mais, actuellement que l'on s'entend, les bons procédés doivent commencer, et la méfiance réciproque doit faire place à la franchise et à la loyauté. »

n Sâlheyeh, 29 janTier 1800.

(( Au général Dugua.

a Tout est fait et fini,. ainsi que vous le verrez par les pièces que vous envoie le général Damas. Si la raison et la justice président au jugement que l'on portera sur ma conduite, je ne puis m'attendre qu'à être approuvé; si c'est l'animosité, la sottise, Ja vengeance, quelque chose que j'eusse fait, quelque parti que j'eusse pu prendre, j'aurais toujours été blâmé; et, dans ce cas, j'aime mieux l'être en sauvant les débris d'une armée qu'en l'abandonnant à une perte infaillible quelques instants plus tard. Votre opinion paraît être la mienne, et je me suis déjà aperçu que je n'ai contre moi que des hommes faibles et lâches, ou des esprits biscornus, qui eussent tremblé à l'approche du danger. »

« SAlheyeb , 30 janvier 1800.

a Au Directoire exécutif.

« Je viens de signer, citoyens Directeurs, le traité relatif à l'évacuation de rÉgypte, et je vous en envoie la copie; celle qui porte la signature du grand vizir ne pourra m'ètre remise que d'ici à quelques jours, l'échange devant avoir lieu à El-Arych.

(( Je vous ai rendu compte, par mes dépêches précédentes, de la situation où se trouvait cette armée lorsque je fus obligé d*en prendre le commandement; je vous ai informé aussi des négociations que le général Bonaparte a commencées avec le grand vizir et que j'ai dû continuer.

(( Quoique, à cette époque, je comptasse peu sur le succès de ces négociations, j'espérai cependant qu'elles ralentiraient assez la marche et les préparatifs de guerre du vizir, pour vous donner le temps de m'envoyer des secours en hommes et en armes, ou au moins des ordres précis sur la conduite que j'avais à tenir dans les circonstances pénibles où je me trouvais. Je fondais cet espoir de secours sur ce que je savais que les flottes espagnole et française se trouvaient réunies à Toulon et n'attendaient pour en sortir qu'un vent favorable. Elles en sont sorties, en effet, mais pour repasser le détroit et rentrer à Brest. Cette nouvelle affligea profondément l'armée, qui apprit en même temps nos revers en Italie, en Allemagne, en Hollande et jusque dans la Vendée, sans qu'il parût qu'on prît aucune mesure propre à arrêter le cours des malheurs qui menaçaient jusqu'à l'existence de la République.

(( Cependant le vizir s'avançait de Damas; d'un autre côté, au commencement de brumaire une flotte parut devant Damiette (1).

« Cet événement ne rendit pas les négociations plus faciles; le vizir manifesta les mêmes intentions et ne suspendit sa marche que pendant le temps qui lui était indispensable pour former ses établissements et se procurer des moyens de transport. La tête de cette armée arriva bientôt jusqu'à Jaffa.

(c Le Commodore Sidney-Smitb m'écrivit vers cette époque, c'est-à-dire quelques jours avant le débarquement de Damiette, et comme je connaissais toute l'influence qu'il avait sur le vizir, je

(1) Voir ci-desaus, p. 331 et 3S9.

crus devoir, non-seulement lui répondre, mais même lui proposer pour le lieu des conférences le vaisseau qu'il moulait. Je répugnais également à recevoir en Egypte des plénipotentiaires anglais ou turcs, ou à envoyer les miens au camp de ces derniers. Ma proposition fut acceptée^ et dès lors les négociations prirent une marche plus déterminée. Tout cela cependant n'arrêta point Tarmée ottomane, que le grand vizir conduisit sur Gaza.

c Pendant tout ce temps, la guerre continuait dans la haute Egypte, et les Beys, dispersés jusqu'alors, pensèrent à se réunir à Mourad, qui, toujours poursuivi et jamais abattu, entraînant dans son parti les Arabes de la province de Beni-Soueif^ ne laissait pas que d'occuper des forces et de donner des inquiétudes.

« La peste nous nienaçait aussi de ses ravages et nous enlevait déjà plusieurs hommes par décade, à Alexandrie et dans d'autres places.

c Enfin, le 22 décembre, le général Desaiz et Poussielgue, que j'avais nommés plénipotentiaires, ouvrirent à bord du Tigre les conférences avec sir Sidney-Smith, à qui le grand vizir avait donné des pouvoirs pour traiter. Ils devaient tenir les parages de Damiette à Alexandrie; mais un coup de vent très-violent les ayant obligés de gagner le large, ils tinrent la mer pendant 18 jours : au bout de ce temps, ils descendirent au camp du vizir. Ce dernier s'é tait porté sur El-Arych (1)....

c La prise d'El-Arych était un événement d'autant plus malheureux que le général Reynier était en marche pour faire lever le blocus avant que le gros de l'armée turque fût arrivé. Dès cet instant, on ne pouvait plus espérer de traîner les négociations en longueur : il s'agissait d'examiner mûrement le danger qu'il y avait à les rompre, d'écarter les motifs d'une vanité personnelle et de ne point exposer tous les Français dont la vie m'était confiée à des suites terribles, que plus de délais rendaient inévitables.

c Les rapports les plus récents portaient l'armée ottomane à 80,000 hommes, et elle devait s'augmenter encore; on y comptait douze pachas, dont six du premier rang. 45,000 hommes se trouvaient devant El-Arych, ayant 50 pièces de canon et des caissons en proportion ; cette artillerie était traînée par des mulets. 20 autres pièces étaient à Gaza avec le corps de réserve ; le reste des

(1) Voir d-dessu8, p. 419.

troupes se trouvait à Jaffaet dans les environs de Ramieh. Un cabotage actif approvisionnait le camp du vizir. Toutes les tribus d'Arabes secondaient à l'envi cette armée et lui fournissaient plus de 45,000 chameaux. On m'a assuré que les distributions s'y faisaient régulièrement.

« Toutes ces forces étaient dirigées par des officiers européens, et 5 à 6,000 Russes étaient attendus d'un moment à l'autre.

« A cette armée j'avais à opposer 8,500 hommes, divisés sur les trois points de Qatyeh, Sâlheyeh et Belbeys. Cette répartition était nécessaire pour &ciliter nos communications avec le Caire et pour pouvoir porter promptement des secours à celui de ces postes qui aurait été le premier attaqué. En effet, il est certain qu'on peut les tourner ou les éviter tous. C'est ce qu'a fait récemment Ëlfy-Bey, qui, pendant les négociations, est entré avec se» Mameluks dans la Charkyeh, pour se réunir aux Arabes et, de là, rejoindre Mourad dans la haute Egypte. Le reste de l'armée était distribué ainsi qu'il suit : 1,000 hommes, aux ordres du général Yerdier, pour former la garnison de l'Esbet, lever des contributions en argent et en denrées et tenir en obéissance le pays entre le canal d'Achmoun et celui de Mœze, agité sourdement par le scheick Lescam. i^800 hommes étaient aux ordres du général Lanusse pour fournir les garnisons de Rosette, Aboukir et Alexandrie, contenir le Delta et le Bahyreh. i ,200 hommes étaient demeurés au Caire et à Gyzeh, et ils étaient obligés de fournir des escortes aux convois ûe l'armée ; enfin, 2,500 hommes se trouvaient disséminés dans la haute Egypte sur une ligne de plus de 150 lieues; ils avaient journellement à combattre les Beys et leurs partisans. Le tout forme 15,000 hommes : voilà, en effet, ce que, en évaluant au plus haut, on peut compter de combattants disponibles dans l'armée.

« Malgré cette disproportion de forces, j'espérais la victoire, et j'aurais hasardé une bataille, si j'avais eu la certitude de l'arrivée d'un secours avant la saison des débarquements ; mais cette saison étant une fois arrivée sans que j'eusse obtenu du renfort, j'étais obligé de renvoyer au moins 5,000 hommes sur les côtes; il me restait 3,000 hommes pour défendreun pays ouvert de toutes parts, contre l'invasion de 30,000 cavaliers secondés par les Arabes et les habitants du pays. Sans places fortes, sans vivres, sans argent, sans vaisseaux, je devais prévoir ce moment et me demander ce que je

pourrais faire alors pour la conservation de Tarmée : il ne restait aucun moyen de salut. On ne peut traiter que les armes à la main avec des bordes indisciplinées de barbares fanatiques qui méconnaisent tous les droits de la guerre. L'évidence de ces motifs a frappé tous les esprits; elle a déterminé mon opinion. J'ai donné des ordres à mes plénipotentiaires de ne rompre les négociations que dans le cas où Ton proposerait des articles qui pussent compromettre notre gloire et notre sûreté ; mais je n'ai fait cette démarche qu'après m'ôtre éclairé du conseil des ofûciers généraux qui m'entouraient. Leur avis était unanime; l'évacuation fut arrêtée, et les motifs exposés dans un procès- verbal. Je viens d'accomplir, citoyens Directeurs, une action que la raison approuvera dans tous les temps; mais je n'en suis pas moins affligé d'avoir été contraint d'attacber mon nom à un événement qui ne m'appartient point.

a Je n'avais pas seulement à vaincre toutes ces difficultés de ma position militaire, il fallait encore surmonter des obstacles admi* nistratifs qui se renouvelaient sans cesse. L'inondation ayant été très-défectueuse cette année, la valeur moyenne des revenus se trouvait réduite d'un tiers; de plus, si la perte successive des forces militaires m'eût obligé de retirer les troupes de la haute Egypte, cet abandon aurait occasionné une diminution de revenus plus considérable encore. Gela seul me mettait dans l'impossibilité absolue de soutenir la campagne prochaine. Je donnerai plus de développement à ces assertions; il suffit en ce moment, pour détruire les idées exagérées que l'on se serait faites des revenus annuels de l'Egypte, de citer la dette de 11 millions qu'a laissée le général Bonaparte avant son départ, quoique, à son arrivée en ce pays, il ait trouvé des ressources extraordinaires, qui aujourd'hui sont épuisées entièrement.

a Je termine ce rapport, citoyens Directeurs, en tous observant que les circonstances de ma situation n'ont point été prévues dans l'instruction que m'a laissée le général Bonaparte; il ne me parle nullement de l'arrivée du grand vizir, soit qu'en effet il n'y crût pas, ou qu'il eût d'autres motifs pour ne m'en point informer. Lorsqu'il me promet de prompts secours, il fonde, ainsi que je l'avais fait, ses espérances sur la réunion des flottes française et espagnole dans la Méditerranée. On était alors loin de penser que ces flottes

reioMrneraient dans l'Océan, et que l'expédition d'Egypte, entièrement abandonnée, deviendrait un chef d'accusation contre ceux qui l'ont ordonnée.

c Je joins à cette lettre copie de ma correspondance, tant avec le grand vjzir qu'avec le commodore Sidney-Smith et mes pléni* potentiaires, ainsi que toutes les notes officielles remises de part et d'autre. Je joins aussi copie des rapports qui m'ont été faits sur la prise d'Ël-Arych et sur différentes insurrections dont nos troupes se sont rendues coupables à Damiette et à Alexandrie ; vous apprécierez vous-mêmes l'importance de pareils événements. Je dois cependant ajouter, pour rendre témoignage à la vérité, que partout où j'ai été présent nos troupes m'ont manifesté une confiance absolue et le plus louable dévouement; quant à celles de la haute Egypte, je ne puis leur reprocher le moindre murmure.

« Au reste, pendant son séjour en Egypte, l'armée française a gravé dans l'esprit des habitants le souvenir de ses victoires, celui de l'équité et de la modération avec lesquelles nous avons gouverné, le sentiment de ses forces et la puissance de la nation dont elle fait partie. Le nom français sera longtemps respecté, non-seulement dans cette province de l'empire Ottoman, mais encore dans tout rOrient. »

• « 1^^ février 1800.

« A Geoffroy Saint-HUaire , membre de la commission des arts.

«Je vous autorise formellement à faire à M. Banks, président de la Société royale de Londres, l'envoi que vous sollicitez. Je vois cette correspondance avec satisfaction. Ce commerce réciproque de lumières est important pour les sciences, et les guerres politiques ne doivent jamais l'interrompre.

c Je profite de cette occasion pour vous témoigner tout l'intérêt que je prends à vos utiles recherches sur l'histoire naturelle et aux succès qui seront la récompense de votre zèle. »

Rleber partit de Sàlheyeh le 5 février et arriva le 7 au Caire. Il y apprit la chute du Directoire et l'élévation de Bonaparte à la tête du gouvernement.

c Les papiers étrangers qui annoncent l'événement du 18 brumaire, écrivait-il le 14 à Auguste Damas, n'auraient pas dû retar-

LÉGYPTE SOUS KLEBER. 457

der votre départ : ce qui a été vrai hier l'est encore aujourd'hui, et le sera par de là les siècles. Le général Bonaparte n'est pas à redouter pour moi; au lieu d'être partie, il est actuellement juge dans une affaire qu'il connaît aussi bien que moi. S'il est juste, l'armée et moi devons également nous attendre à l'accueil le plus distingué; s'il est injuste, il se déshonorera malgré sa puissance, et alors tant pis pour lui.

tt Partez le plus tôt possible, afin que mes dépêches puissent arriver promptement. »

« Le Caire, 28 février 1800.

a Au gén&al Dugua,

«J'ai reçu votre lettre du 21 courant; j'ai bien pensé que Tobstacle apporté par le commandant de la corvette anglaise au départ de nos bâtiments ne pouvait provenir que de l'ignorance, où étaient cet officier et l'amiral commandant dans la Méditerranée, de la convention qui venait de se conclure; cependant, cette alerte m'avait déjà fait mettre en garde et les notes officielles allaient leur train.

(( Par un petit billet que me fit tenir hier au soir le négociant Pini, je vois qu'il y a encore de grands changements dans le gouvernement français ; il y a toute apparence que Lépide et Antoine ont été mis à la porte, et que le nouvel Auguste aura voulu rester tout seul : cela devait finir ainsi! un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? Que ce soit Jacques, que ce soit Paul, qu'importe encore? Comptez, vous autres jÊgyptiens, sur un prompt secours de 15,000 hommes au milieu de tout ce tapage et d'une guerre continentale plus furieuse que jamais, sans argent et sans marine I II faut avouer que nous avons bien choisi notre moment pour fonder notre colonie. Plus je réfléchis sur l'opération que je viens de terminer, plus je suis convaincu que la postérité me décernera une couronne pour avoir eu le courage de donner une issue raisonnable à une entreprise extravagante et lâchement abandonnée par son auteur. Mais si le roi voyait celai S'il le voyait et qu'il fût juste, il dirait que cela est vrai; s'il est injuste, tant pis pour lui, et je m'en moque. »

(c Le Caire , 6 mars 1800

<i Au général Dugua,

a J'ai reçu, la nuit dernière les dépêches de France apportées par le chef de brigade Latour-Maubourg ; elles consistent en gazettes, brochures nouvelles, en une feuille de promotions, en une lettre insigniQante et boursouflée de Berthier, en un récit sommaire de l'événement du 18 brumaire par le général Glarke. Aucune assu* rance de secours et pas un mot de Bonaparte. Que conclure de ce silence? que conclure de ces platitudes insérées dans les journaux sous le titre de nouvelles de Constantinople^ de leUres de Grotbert? J*en infère tout bonnement que l'on se moque de nous, et il s'ensuit que je ne dois en rien changer de conduite et de mesures. Je vous écris à la hâte. Si le vent vous contrariait encore quelques jours, je vous ferai passer de nouvelles dépêches pour le premier consul : dans le cas contraire, je les expédierai par quelque autre.

(( Adieu. Rappelez-vous que la vérité^ plus encore que la République^ est une et indivisible, et que cette dernière ne saurait être solidement fondée que par des hommes qui savent respecter la première et ne la redoutent jamais. »

« Le Caire, 6 mars 1800.

a A Poussielg'ue.

c< Le chef de brigade Latour-Maubourg ne m'a apporté aucune autre chose de France que des journaux, etc., aucune assurance de secours, pas un mot de Bonaparte.

(( La conduite de Grosbert est une scélératesse, ou plutôt une lâcheté, qui n'étonne personne. Il est cependant parti d'ici dans les mêmes intentions que vous, dans celles de faire connaître la vérité. Je suis bien éloigné de croire que vous l'imiterez; mais, je le vois, vous aurez bien de la peine à vous faire entendre.

«Pour attendre avec sécurité la saison des débarquements, l'armée du vizir étant sur les frontières de la Syrie, il m'eût fallu avoir 30,000 combattants présents sous les armes, une place forte à Belbeys, des magasins et des moyens de transport. Vous savez ce que je possédais : nous avons épuisé cette matière. La toute-puissance de Bonaparte peut un instant étouffer la vérité ; mab tôt ou tard

elle se fera connaître. Falsum stare non potest. C'est là toute ma consolation, et si j'avais à recommencer ce que j'ai fait, je le ferais encore. Établir une colonie, sans gouvernement stable, sans marine, sans finances et une guerre continentale efTrayante sur les bras, est le comble du délire.

<( Je vous souhaite un prompt et heureux voyage et, à votre arrivée, la fermeté nécessaire pour ne point pâlir devant le maître suprême.

« Renvoyez-moi le procès-verbal du conseil de Sâlheyeh, ou du moins déchirez-le ; je serais fâché que mes camarades signataires en essuyassent le moindre désagrément, et mon intention est de n'en faire usage qu'à la dernière extrémité. »

R Le Caire , 7 mars 1800.

« Ju ministre de la guerre Berthier.

< J'ai reçu avant-hier soir vos dépêches des 12, 16 et 19 janvier.

a Je m'attendais à quelques nouvelles instructions, à une assurance positive de secours prochain en hommes et en armes ; au lieu de cela, je ne lis que des promesses vagues de souvenirs.

« Je m'abstiens, citoyen ministre, de vous communiquer les réflexions que cette conduite m'a suggérées; vous le devinerez bien aisément; je m'abstiens également de vous donner des nouvelles de ce pays-ci: Gonstantinople parait trop bien vous servir; mais ce dont je ne puis m'abstenir, c'est de vous accuser réception de la lettre que vous voulûtes bien m'écrire au moment de votre embarquement pour la France, et, les circonstances n'étant plus les mêmes, je vous engage aujourd'hui à faille connaître au publie égaré ce que vous vous proposiez de peindre avec les couleurs les plus fortes au Directoire. »

R Le Caire, 7 mars 1800.

« Au général Clarke, directeur du dépôt de la guerre.

« Le chef de brigade Latour-Maubourg est arrivé avant-hier au soir au Caire, et les dépêches qu'il m'a remises sont les premières que j'aie reçues de France depuis le départ de Bonaparte de l'Egypte. Mon étonnement a été grand de n'y trouver rien de positif

sur un secours prochain, ni aucune instruction ultérieure à celle qui m'avait été laissée, quoique les circonstances aient prodigieusement changé depuis. D'après cela, j'ai dû me féliciter de l'arrangement que je venais de conclure , et qui vous sera connu lors* que vous recevrez la présente.

a Latour-Maubourg sera attaché à mon état-major; c'est à lui à vous faire connaître s'il a lieu d'être satisfait de l'accueil qu'il a reçu et du cas que je fais de la recommandation dont il était porteur. Mes regrets sont de ne pouvoir lui fournir ici des occasions de signaler son courage; mais j'espère qu'à son retour en Europe il sera plus heureux, et qu'en appréciant la preuve non équivoque qu'il vient de donner de son zèle et de son dévouement à la patrie, on s'empressera de le rendre au grade qu'il occupait et que des malheurs attachés aux circonstances de la Révolution lui avaient enlevé.

a Vous pensez bien que de tout ce que vous avez envoyé en journaux, livres et brochures, ce qui nous a le plus intéressés est la nouvelle constitution. Je l'ai lue et j'ai cru m'apercevoir que l'arbre était assez solidement étayé; mais c'est le quatrième que depuis dix années nous plantons : les premiers n'ont point porté de fruits, ou ils ont été bien amers; j'espère plus en celui-ci; cependant, avant de lui offrir le tribut de mon encens, je veux en goûter les prémices. L'armée, il n'en faut point douter, l'acceptera ce contrat social de l'an viii; je l'accepterai avec elle ; il lui sera présenté dès qu'elle se trouvera un peu plus réunie, »

a Le Caire, 10 mars 1800.

li Au grand vizir,

a Je reçois à l'instant la lettre que Votre Altesse vient de m'adresser en réponse à celle que je lui écrivis concernant l'occupation de l'île de Roudah et des forts qui en dépendent. Nous allions nous entendre sur cet objet avec Son Excellence Mustafa-Pacha, notre ami, lorsqu'on vint me remettre une dépêche du commodoreSidney- Smith, datée de Chypre du 20 février. Son contenu est tel qu'il met l'empêchement le plus positif à l'évacuation du Caire parles troupes françaises, jusqu'à ce que par de nouvelles conférences nous puis» sions lever les difficultés apportées par lord Reith, commandant

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 461

en chef la flotte anglaise dans la Méditerranée. Cette difficulté est de nature à pouvoir être regardée, dès ce moment, comme une violation manifeste du traité solennellement conclu entre nous; mais, convaincu de la bonne foi et de la loyauté de Votre Altesse, j*ai cru, avant de me déterminer à aucune démarche, devoir lui demander une explication franche et prompte sur la conduite qu'elle prétend tenir et sur laquelle je réglerai la mienne, mes sentiments et mes désirs étant toujours les mômes et ne voulant jamais rien négliger de tout ce qui pourrait renouer Tancienne amitié entre la République française et la Sublime Porte, o

« Le Caire, 11 mars 1800.

« Au général Eeynier.

« Envoyez sur-le-champ et sans perdre une minute à Birket-el- Hadjy pour donner contre-ordre sur l'évacuation de ce fort, de même que pour celle de tous les autres du Caire, que je vais faire réarmer. En passant chez moi ce matin, je vous dirai ce dont il est question. »

« Le Caire, 11 mars 1800.

a A l'armée.

tt Soldats I

(( Le commandement de la flotte anglaise dans la Méditerranée ayant passé en d'autres mains, cette circonstance apporte quelques retards à l'exécution du traité que j'ai conclu avec le grand vizir; ils ne sauraient durer longtemps; mais, en attendant, il faut nous tenir sur nos gardes et conserver cette attitude guerrière qui imprime le respect et Peffroi, lorsqu'il est nécessaire.

a Soldats I je suis chargé de veiller à votre conservation autant qu'à votre gloire. Je remplirai votre attente; mais j'exige de vous, dans toutes les conjonctures, confiance et obéissance. »

n Le Caire, 14 mars 1800.

« A monsieur le commodore Sidney-Smith.

c J'ai reçu vos dépêches des 20 et 21 février dernier relativement

aux difficultés qu'apporte lord Keith à l'exécution du traité d'EI- Arych. Vous pensez à cet égard, Monsieur le Commodore, que, si nous conférions personnellement ensemble, nous pourrions aplanir ces obstacles inattendus. J'y consens volontiers, et vous invite, eii conséquence, à vqus rendre au Caire le plus tôt qu'il vous sera possible. Le commandant d'Alexandrie a ordre de vous fournir tous les moyens pour y arriver avec sûreté et de la manière la plus convenable.

(( Je suis depuis trois jours en pourparlers avec le grand vizir; la loyauté et la sagesse qu'il met dans sa conduite me donnent le plus grand espoir que tout s'arrangera à l'amiable, u

<t Le Caire, 16 mare 1800.

c Au général Damas et à Gloutier, membre de V Institut.

(( Note officielle communiquée aux commissaires du grand vizir.

« Ma confiance en la loyauté de la Sublime Porte et de son vizir est sans réserve; mais lord Keith est décidé à ne respecter aucun arrangement que je pourrais avoir pris avec cette puissance ou ses ministres, et non-seulement il nous refusera le passage dans la Méditerranée, mais il empêchera encore qu'on nous envoie les moyens d'embarcation que la Sublime Porte doit nous fournir et qui , d'après le dire de sir Sidney, doivent être tirés de la Sicile.

a II faut faire connaître aux commissaires la lettre qu'à ce sujet * m'écrit Poussielgue ; ils verront que nous ne négligeons rien de notre côté pour faire lever promptement toutes les difficultés. Si Son Altesse le grand vizir en fait autant du sien, j'ose espérer qu'elles seront bientôt levées ; si au contraire on veut brusquer les affaires, j'aurai pour moi la justice et, conséquemment, Dieu et la victoire. Mais j'ai lieu de penser que Son Altesse agira avec plus de sagesse, et qu'elle ne donnera rien au hasard, lorsqu'avec un peu de temps, de fermeté et de prudence, elle peut obtenir plus sûrement l'objet de ses désirs et celui de neuf mois de travaux. C'est d'ailleurs sur la réponse qui me sera fournie aujourd'hui que je réglerai définitivement mes démarches ultérieures, protestant que je n'ai d'autre pensée que l'exécution ponctuelle du traité solennellement conclu, d'autre désir que de renouer le plus prompte-

ment possible l'amitié et les intérêts qui liaient depuis tant de siècles la France avec la Sublime Porte.

a J'ai invité sir Sidney à se rendre au Caire et de là au camp du vizir; il me semble prudent de l'attendre, au moins sa réponse à ma lettre ou celle du vizir, avant de prendre une détermination définitive.

a II n'est pas inutile de faire remarquer aux commissaires de la Porte que le plénipotentiaire qui agit pour un de leurs alliés me conseille lui-même de ne point évacuer le Caire et de laisser les choses dans l'état oîi elles se trouvaient lorsque je reçus la lettre qui m'annonça l'opposition apportée par lord Keilh à l'exécution du traité, et ce jusqu'à ce que cet obstacle soit absolument aplani. »

En rentrant au Caire, Rleber n'était pas sans inquiétude sur a l'œuvre de raison qu'il venait d'accomplir. » Les efforts qu'il fait, dans sa correspondance, pour convaincre ses compagnons d'armes qu'il a tenu la seule ligne de conduite raisonnable et possible, témoignent assez qu'il n'est point parvenu à se convaincre lui-même. Il en veut surtout à Bonaparte d'avoir rejeté sur lui le fardeau de cett8 responsabilité, et son mécontentement se traduit par des expressions dont j'ai dû quelquefois tempérer la vivacité.

Cependant, le traité conclu, il fallait en exécuter les clauses. Les places fortes de Qatyeh, de Sâlheyeh, de Belbeys, de l'Esbet, de Suez, tous les forts de la haute Egypte, toute la rive droite du Nil en suivant la branche de Damielle, furent remis au grand vizir.

Dès que les Turcs eurent pris possession de Belbeys, les Osmanlis commencèrent à accourir au Caire, y commirent quelques excès et attaquèrent même une patrouille, dont deux grenadiers furent tués. Kleber se plaignit de cette conduite à Mustafa-Pacha , qui commandait à la capitale pour le grand seigneur ; les assassins furent arrêtés : cinq eurent la tête tranchée et cinq autres furent étranglés. Malgré cette mesure, les excès allaient en augmentant.

Heureusement, la violation de la convention d'El-Arych par la Grande-Bretagne et la nouvelle de l'élévation de Bonaparte à la tête du gouvernement de la France donnèrent aux événements

un cours imprévu. « Il fallut que Bonaparte, l'Angleterre et la Porte se réunissent pour révéler à Kleber toute l'étendue de son génie, d (Bignon, Histoire de la diplomatie.)

Le gouvernement anglais, pour se venger, sur l'armée d'Orienl, de Taffront du duc d*Yorck en Batavie, et pour empêcher cette armée de prendre part aux opérations de la campagne qui allait s'ouvrir en Europe, ne voulut pas reconnaître les engagements pris en son nom par Sidney-Smilh, D'après des lettres interceptées (1) sur la Méditerrnaée par les croiseurs anglais, Tarmée française en Egypte, réduite à 7 ou 8,000 combattants, manquait d'argent, d'armes, de munitions ; les Mameluks et les Arabes étaient plus puissants que jamais; la population, mal disposée, menaçait d'égorger les Français. Le cabinet de Saint-James avait donc cru pouvoir exiger l'évacuation aux conditions les plus humiliantes pour notre armée.

Le ministère anglais envoya, le 17 décembre, l'ordre à l'amiral Keith d'arrêter les bâtiments portant les troupes françaises et de les conduire en Angleterre, de quelques sauf-conduits qu'ils fussent munis. Conformément à ces instructions, l'amiral Keith établit une nouvelle croisière devant Alexandrie. Le 19 îéYner une corvette venant en droiture d'Angleterre parut devant celle place, et le capitaine de ce bâtiment déclara o qu'il avait, pour ne laisser sortir personne, des ordres que ceux de Smith ne pouvaient annuler. » Quelques jours après , Kleber reçut la fameuse lettre de l'amiral Keith.

A l'arrivée du colonel Latour-Maubourg (4 mars), la position du commandant de l'armée d'Egypte était très-critique. Les Français avaient évacué toutes les places, et laissé ouvertes les portes du désert. Une partie des troupes était déjà rendue à Rosette et à Alexandrie. On avait désarmé la citadelle du Caire, qui devait être, ainsi que les forts, livrée aux Turcs le 14 mars.

Les nouvelles de France, en réveillant l'ardeur des soldats, mirent fin à Tindécision du général en chef. Tout en ouvrant des pourparlers, pour arriver à une solution pacifique ou pour gagner du temps, on commença immédiatement à réarmer la citadelle

(1) Suivant le général Bertrand , c'était an duplicata du rapport du 26 septem* bre. Voir ci-dessus, p. 358.

du Caire, les forts et Gyzeh. L'artillerie fut débarquée; les troupes et les magasins relournèrent vers la capitale.

Le 11 mars, le général Heynier reçut l'ordre de faire camper sa division dans la plaine située au-dessous de Boulâq, la droite au fort Gamin, la gauche au Nil vers le village de Dgezireth; de garder les débouchés qui conduisent du fort Gamin à El-Qobbet et aux villages situés entre le Nil et la route de Syrie; d'occuper la citadelle et les forts Gamin, Dupuy et Sulkowski, et de remettre à la division Priant le fort de l'Institut, la ferme d'Ibrahim-Bey et le Vieux-Caire.

Le général Priant établit, le 12, sa division, la droite au fort d'Ibrahim-Bey, la gauche au hameau de Dgezireth-el-Oralegeh, le dos au Nil, gardant tous les débouchés qui conduisent de la plaine d'Ibrahim-Bey à El-Qobbet par la citadelle et le Mocqattam , ceux qui par la gauche conduisent de cette môme plaine au fort Gamin ; et il occupa la ferme d'Ibrahim-Bey, le fort de l'Institut et le Vieux-Caire.

La veille, Kleber avait reconnu la position à prendre en cas de combat; les jours suivants, on travailla aux communications entre l'artillerie et les divisions. Le 16, une reconnaissance fut poussée vers Birket-el-Hadjy, pour s'assurer de la position de Tavant-garde ennemie à Mataryeh, et de son corps d'armée, établi près du village d'El-Khânqah.

En recevant la lettre de lord Reith, Kleber avait prévu que les moyens de conciliation n'auraient aucun succès et que la force des armes devrait tout décider. Cependant il ne voulut pas négliger les dernières ressources de la politique qui l'avait guidé jusque-là, et fît proposer au grand vizir un arrangement d'après lequel l'armée ottomane se retirerait à Belbeys (l'avant-garde turque se trouvait alors à El-Khânqah), et le grand vizir attendrait le résultat des •ouvertures qui seraient faites à lord Reith pour obtenir du gouvernement de la Grande-Bretagne son accession à la. convention d'El-Arych. Les conférences avec les commissaires du grand vizir durèrent du 15 au 18 mars. On ne put s'entendre sur les conditions proposées par Kleber.

Le grand vizir s'obstinait à vouloir l'évacuation du Caire et donnait comme garantie sa signature apposée au bas du traité, tandis que le général en chef de l'armée d'Egypte exigeait le consentement formel des conimandants des flottes anglaise et russe.

Sans écouter les avis des officiers anglais, qui lui conseillaient d'accorder un délai d'un mois, le grand vizir résolut de prévenir le général français en se jetant avec son armée dans le Caire. Ayant épuisé tous les moyens de conciliation et terminé les préparatifs pour le combat, Kleber fit lire, le 17 mars au soir, un ordre du jour en ces termes :

« Soldats !

(( Voici la lettre qui vient de m'être adressée par le commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée :

a A bord du vaisseau de Sa Majesté la Reine-Charlotte, à Mioorque, le 8 jan- « vier.

« Monsieur,

(( Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir a à aucune capitulation avec l'armée française que vous corn- « mandez en Egypte et en Syrie, excepté dans le cas où elle met- <c trait bas les armes, se rendrait prisonnière de guerre et aband donnerait tous les vaisseaux et toutes les munitions du port et € ville d'Alexandrie aux puissances alliées ; et, dans le cas où une a capitulation aurait lieu, de ne permettre à aucune troupe de re- € tourner en France qu'elle ne soit échangée, je pense nécessaire (f de vous informer que tous les vaisseaux ayant des troupes c françaises à bord et faisant voile de ce pays, d'après les passec ports signés par d'autres que ceux qui ont le droit d'en ac- (( corder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je ^ commande de rentrer à Alexandrie, et que ceux qui seront (( rencontrés retournant en Europe, d'après des passe-ports ac- <c cordés en conséquence d'une capitulation particulière avec une « des puissances alliées, seront retenus comme prises, et tous les a individus à bord considérés comme prisonniers de guerre.

tt Keith. > <c Soldats!

« On ne répond à de telles insolences que pandes victoires : préparez-vous à combattre. »

Cette proclamation produisit sur l'armée le plus grand effet. Elle ne manifesta plus qu'un désir, aller au combat; elle n'eut

UÉGYPÏE SOUS KLEBER. 467

plus qu'un sentiment, la conOance dans le succès et la satisfaction de conserver intact Thonneur du drapeau.

<K Jamais outrage ne fut plus vivement ressenti; Tinjure était commune; chacun brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent à cette généreuse indignation, et Ton eût drt qu'en ce moment l'armée poussait un cri de guerre unanime.

a Le vizir avait rejeté toutes les propositions que je lui avais adressées.; il ne voyait dans notre modération que le témoignage de notre faiblesse : convaincu que je ne pouvais m'opposer à la marche de son armée, il exigea l'évacuation du Caire au terme convenu, celle de tous les forts et celle du Delta... La communication de la lettre de lord Keith n'avait rien changé aux dispositions du vizir; sir Sidney-Smith représenta inutilement qu'il convenait de tout suspendre de part et d'autre; le. vizir repoussa ce conseil, persista dans ses prétentions et consentit seulement à promettre des otages et des subsides.

«c Pendant que duraient les conférences, le vizir augmentait ses forces, déjà considérables; il répandit dans les provinces des firmans dans lesquels les Français étaient représentés comme des infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités ; établit des chefs de sédition dans toutes les villes, et enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme rebelles, de se réunir, au nom de la re\jgion et du souverain, pour exterminer les Français.

« Cependant les troupes françaises étaient arrivées de la basse Egypte et du Sayd.

(K Ne voulant point attaquer le vizir sans une déclaration expresse d'hostilités, je lui adressai la lettre suivante :

« Le Caire, 19 mars 1800.

€ Au grand vizir.

« L'armée dont le commandement m'est confié ne trouve point, dans les propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une garantie suffisante contre les prétentions injurieuses et l'opposition formelle du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité; en conséquence, il a été résolu, ce matin, en conseil de guerre, que ces propositions seraient rejetées, et que la ville du

Caire ainsi que ses forls demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce que f aie reçu, du commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée , une lettre directement contraire à celle qu'il m'a adressée, le 8 janvier, et que j'aie entre mes mains les passe-ports signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.

« D'après cela, toutes les conférences ultérieures entre nos commissaires deviennent inutiles, et les deux armées doivent, dès cet instant, se considérer comme en état de guerre.

a La loyauté que j'ai apportée dana l'exécution ponctuelle de nos conventions donnera à Votre Altesse la mesure du regret que me fait éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances que contraire aux avantages communs de la République française et de la Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais pénétré du désir de voir renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient depuis longtemps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre manifeste la pureté de mes intentions; toutes les nations y applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les auteurs de cette nouvelle dissension.

« Je préviens aussi Votre Altesse que je garderai comme otage, à mon quartier général , Son Excellence Mustafa-Pacha , jusqu'à ce que le général Galbeau, retenu à Damiette, se soit renjj^u A Alexandrie avec sa famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, et sur lequel on me fait des rapports Irès-exlraordinaires.

« La sagesse accoutumée de Votre Altesse lui fera distinguer aisément de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra altérer la haute considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour elle. »

En même temps on ordonnait au camp les préparatifs de combat.

« Au milieu de la nuit suivante, je me rendis, accompagné des guides de l'armée et de mon état-major, dans la plaine d'El-Qobbet oîi se trouvait déjà une partie des troupes; les autres arrivèrent successivement et se rangèrent en bataille. Je parcourus les rangs, et remarquai la confiance et la gaieté .de nos soldats, présage ordinaire de la victoire."»

L*armée française était forte de 15,000 hommes d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie; 9,000 se trouvaient au Caire ou dans le Delta. La gauche était commandée par Heynier, et composée de deux brigades, sous les ordres des généraux Robin etLagrange. Priant commandait la droite : elle comprenait les deux brigades Belliard et Donzelot. Le général Leclerc avait le commandement de la cavalerie. L'artillerie comptait soixante bouches à feu. Une demi-brigade était en réserve; une était au Caire, une à Gyzeh, deux à Alexandrie, une à Rosette et deux dans le Delta. L'armée du grand vizir était de 60,000 hommes, dont 35,000 sur le chaitip de bataille ; 15,000 étaient détachés à Belbeys, à Sàlheyeh, à Damiette et dans la haute Egypte.

Le SO mars, à une heure du matin, l'armée française quitta son camp et se porta dans le désert, en arrière du village de Qobbet- EI-Âzeb. Elle se forma en quatre grands carrés: ceuxde droite, aux ordres de Priant, étaient composés : le premier, des 21* légère et 88* de bataille; le deuxième, des 61" et 75* de ligne. Ceux de gauche, aux ordres de Reynier, étaient formés : le premier, des 22* légère et 9® de ligne; le deuxième, des 13^ et 85® de ligne. Un cinquième carré, composé de la 25**, était placé en arrière de la division Reynier, dont il faisait partie. L'artillerie des demi-brigades était aux angles des carrés, et celle de position entre les carrés d'une même division.

Les compagnies de grenadiers et de carabiniers étaient en avant et sur les flancs, toujours prêtes à se former en colonnes d'attaque. La cavalerie, composée des 3", 14®, 15®, 18* et 20® de dragons, du 22* de chasseurs, du 7* de hussards et des* guides, était en colonne entre les deux divisions. L'artillerie légère marchait sur les flancs, soutenue par deux divisions de dromadaires.

Le camp du grand vizir était entre El-Khânqah et Abou-Zaabel. Son avant-garde, forte de 5 à 6,000 janissaires d'élite et d'un corps considérable de cavalerie, était retranchée dans El-Mataryeh, avec 16 pièces de canon.

A trois heures du matin, l'armée française se mit en marche. La division Reynier s'arrêta hors de la portée du canon d'El-Mataryeh, pendant que la cavalerie et la division Priant se plaçaient entre ce village et celui d'El-Merg.

Pendant ce mouvement, Nadir-Pacha et Ibrahim-Bey, à la tête

de 6,000 hommes de cavalerie, se dirigeaient sur le Caire. Les guides les chargèrent et furent enveloppés. L'issue de cette affaire aurait été funeste à nos cavaliers, si le 22^ de chasseurs et le 14* de dragons ne se fussent portés pour soutenir l'action. Après un combat opiniâtre, Nadir-Pacha et Ibrahim-Bey remontèrent le Nil et se jetèrent dans le Caire. L'insurrection, organisée à l'avance, éclata dans tous les quartiers à la fois.

Cependant la division Reynier se porta sur El-Mataryeh ; les carabiniers et grenadiers, formés en colonnes d'attaque, se précipitèrent sur Tennenii ; les carrés marchaient en avant ; on battit la charge et, sous la protection de l'arlillerie, le village fut emporté après la plus vigoureuse résistance.

Maître d*El-Mataryeh, Reynier y laissa le petit carré pour briser les affûts, enclouer les pièces, enlever les blessés, et se dirigea de suite sur Héliopolis, où sa division se rallia.

Des nuages de poussière annoncèrent bientôt l'arrivée de l'armée turque, qui prit position sur une pente insensible joignant les villages de Seriâqous et d'El-Merg. Le vizir, de sa personne, s'établit derrière un bois de palmiers, près de ce dernier village. La division Priant fut attaquée par les tirailleurs qui garnissaient le bois. Cependant l'armée française avançait en reprenant insensiblement son premier ordre de bataille. Des pièces d'artillerie placées sur le front de l'armée turque tirèrent quelques coups sur nos troupes. Nos pièces répondirent par un feu soutenu, qui fit bientôt cesser celui de l'ennemi. Alors et presque en môme temps, tous les drapeaux se réunirent de tous les points de la ligne ennemie, signal ordinaire d'une charge générale. Les Français laissèrent approcher les assaillants à demi-portée de mitraille. Notre infanterie ne voulait tirer qu'à bout portant. Arrêtés par les premières décharges, les Turcs se séparèrent et, notre feu continuant, ils se déterminèrent tout à coup à prendre la fuite.

Le vizir était dans le village d'El-Merg , exposé au feu de nos pièces; il attendait le succès de ses ordres. C'est alors que son armée s'ébranla, entoura de toutes parts l'armée française, qui se trouva ainsi placée au milieu d'un carré de cavalerie d'une demilieue de côté. Mais les Arabes ne tardèrent pas à se disperser. Voyant que cette attaque n'avait pas réussi , le vizir rétrograda précipitamment à El-Rhânqah.

L'armée française continuant à s'avancer sur ce village, la cavalerie qui était devant elle se retira confusément et prit la fuite. L'armée ottomane était trop vivement poursuivie pour qu'elle pût s'arrêter à EI-Khânqah. Les Français y arrivèrent avant le coucher du soleil et y passèrent la nuit, sous les tentes de l'ennemi.

Kleber s'empressa d'annoncer sa victoire au Caire.

« El-Khânqah , 20 mars , soir.

ft Au citoyen Fourier.

« Nous avoçs donné à la plaine d'Héliopolis une nouvelle célébrité par la victoire que nous venons de remporter sur le grand vizir; nous lui avons enlevé 30 'pièces de canon et tous ses équipages. Il couche ce soir à Belbeys; nous irons le déloger demain, pour le conduire, avec Taide de Dieu, au delà du désert.

(( Annoncez cette nouvelle aux membres du Divan et dites-leur que, si la Providence continue à m'ôtre favorable, la première chose dont je m'occuperai à mon retour sera de les réinstaller dans leurs fonctions. »

« El-Khânqab , 20 mars.

et Au commissaire Glouiier.

« Je viens enfin de terminer avec le grand vizir, en le chassant tambour battant de Mataryeh et d'El-Rhânqah ; demain nous irons le visiter à Belbeys, et après-demain, ou le jour suivant au plus tard, à Sâlheyeh, d'où nous l'expédierons par le désert ; car je ne croîtrai réellement cette œuvre couronnée que lorsqu'il sera retourné en Syrie. »

C'est à Khftnqah que Rleber apprit l'insurrection du Caire. Il y envoya le général Lagrange avec un bataillon.

L'armée se mit en marche à minuit, en môme temps que Lagrange, et se porla sur Belbeys, Rejmier formant l'avant-garde.

A midi on était devant la ville ; Reynier la tourna par la droite, et Priant s'en empara, sauf le fort placé entre la ville et le canal d'Àbou-Menedgi ; mais les Turcs qui le défendaient furent obligés de se rendre le lendemain, au nombre de 800, avec la faculté de rejoindre le grand vizir.

473 KLbBER.

Le 22, Reynier et la cavalerie partirent à midi, et, deux heures après, le quartier général avec la division Priant, commandée par le général Belliard. Reynier bivouaqua sur la lisière du désert, à deux lieues de Korâym; le quartier général resta en avant du village de Saïda, à une lieue en arrière de Pavant-garde.

Le 23, à deux heures du matin, la division Reynier se mit en mouvement avec la cavalerie. Au point du jour, elle était devant Korâym, lorsqu'on entendit au loin quelques coups de canon. Le général préviift l'approche de Tennemi, en gagnant une petite hauteur; il y établit le carré de droite avec Tartillerie de position, en laissant celui de gauche et la cavalerie à portée d'observer les mouvements de l'ennemi. A peine ces dispositions étaient-elles prises que la division fut enveloppée par une nombreuse cavalerie, soutenue d'un corps d'infanterie; notre artillerie les éloigna bientôt; ils se contentèrent de rester en présence.

Kleber et la diyision commandée par Belliard avaient quitté leurs bivouacs au point du jour. Le quartier général, ayant pour escorte la compagnie des guides et le 7* hussards, prit les devants à une lieue de Korâym ; le canon de Reynier fit accélérer la marche, et;le général en chef, avec une pièce des guides, s'avança jusque sur les hauteurs voisines de Korâym, d'oîi l'on apercevait l'armée ennemie.

Le quartier général avait peu de développement. L'élat-major, les hussards et les guides se formèrent de manière à présenter un grand front. Ce déploiement n'en imposa point à l'ennemi, qui avait pu remarquer notre faiblesse numérique, et la cavalerie turque, enhardie, commença à s'ébranler pour se jeter sur nous. Attendre l'ennemi dans cette position était un parti dangereux; rétrograder* vers la division Belliard semllait impossible^ à cause desonéloignement.

Kleber, qui avait défendu de tirer le canon de détresse, ordonna alors de se porter en avant pour rejoindre Reynier. Cet ordre s'exécuta d'abord avec assez d'ensemble; mais les cavaliers ennemis, qui n'avaient à faire, pour tomber sur nous, que la moitié du chemin que nous avions à parcourir avant d'arriver à Reynier, eurent le temps de se jeter dans l'intervalle qui nous séparait de cette division. Pour les éviter autant que possible, on appuya à gauche sous les murs du vilbge de Korâym. Le quartier

général fut fort mal reçu par les Arabes qui bordaient les murs et fusillaient tout ce qui était h. leur portée; et il y eut un moment de désordre. Les guides passèrent à droite rangs serrés et ne furent pas entamés; les hussards, qui protégeaient la pièce de canon, furent assaillis par une multitude de cavaliers; ils se mêlèrent avec eux; les Osmanlis tombèrent sur la pièce et le caisson , tuèrent tous les charretiers et emmenèrent les chevaux.

Leclerc, commandant la cavalerie, voyant l'embarras et le danger où se trouvait le général en chef, envoya deux régiments de cavalerie en masse, qui balayèrent promplement l'ennemi. Rleber fut frappé par les Arabes près des murs des jardins du village et gagna sans autres accidents la division Reynier.

On perdit dans cette affaire une vingtaine d'hommes tués; il y eut une quinzaine de blessés. Presque tous les dromadaires des généraux et officiers d'élat-major furent pris avec leurs effets. Les Turcs laissèrent quelques cavaliers sur le champ de bataille.

La division Belliard arriva bientôt, se dirigeant sur la droitede la division Reynier; dès qu'elle fut parvenue à hauteur de Reynier, toute Tarmée se porta en avant: l'ennemi effectua sa retraite. On bivouaqua à mi-chemin de Rorâym à Sâlheyeh, sur les bords d'un marais, du côté des terres cultivées.

Le 24 dès le matin, on continua le mouvement sur Sâlheyeh et on arriva dans le camp des Turcs. La grande quantité de tentes et d'objets de toutes espèces abandonnés prouvait là précipitation avec laquelle l'ennemi était parti; on y trouva môme trois canons et trois mortiers, ainsi que toute l'artillerie garnissant les ouvrages, qui étaient encore dans l'état où les Français les avaient laissés.

Les nouvelles reçues du Caire pressaient le général en chef d'y rentrer. Priant était partide Belbeys le 22 avec la 61*^ demi-brigade, pour appuyer le général Lagrange.

La division Reynier resta en observation à Sâlheyeh, et devait, dès qu'elle aurait reçu des vivres et des munitions, marcher sur El-Arych, dans le dessein de détruire le fort. Kleber partit, le 24 vers quatre heures du soir, pour le Caire, avec la cavalerie, l'artillerie, les 75* et 88* demi-brigades.

De Sâlheyeh Belliard se porta, avec sa brigade (21*légère), surDamiette, attaqua la division turque qui s'en était emparée, la battit aux champs de Choarah et entra sans opposition dans l'Esbet; il y

trouva douze pièces de canon^ outre l'artillerie que les Français y avaient abandoi\née.

Le 27 mars, Kleber arrivait au Caire; le lendemain il écrivait au général Destaing:

€ La bataille d'Héliopolis, les combats de Belbeys et de Rorâym ayant déterminé le vizir à repasser le désert avec son armée, sans même prendre le temps de faire de Teau et des vivres, nous n'en aurons rien à craindre de longtemps. Nous avons cependant encore une petite queue à écorcher au Caire; mais cela sera fini avant trois jours, à ce que j'espère, et nous profiterons de la sottise pour rétablir un peu nos finances. »

La soumission du Caire fut moins prompte que le général en chef ne l'espérait. Tous les débouchés des rues étaient fermés par de grosses murailles à double raitg de créneaux et appuyées à des maisons, dont les terrasses servaient de places d'armes. Pour renverser de tels obstacles, il fallait du canon. Or le parc d'artillerie, qui avait été évacué sur Alexandrie, n'était pas encore arrivé. Rleber, d'ailleurs, voulant ménager la ville, essaya de jeter la division parmi les insurgés, afin de les amener à capituler.

Pendant les derniers événements, Mourad-Bey était resté neutre. Après la bataille d'Héliopolis, il se soumit à Kleber, fut proclamé sultan français, et, par un traité signé le 5 avril, reçut les deux provinces du Sayd à titre de feudatairede la République, moyennant un tribut annuel de 250 bourses de 20,000 médins, de 15,000 ardebs de froment et de 25,000 d'orge et autres grains ; il s'engagea aussi à fournir un corps de Mameluks pour combattre avec nous. Pendant le siège du Caire, il se tint dans la province d'Atfyeb, coupa la communication de la Syrie avec le pacha que le grand vizir avait envoyé dans la haute Egypte, et approvisionna les assiégeants. Osman, l'un de ses Beys, demeura au quartier général comme député.

a Je n'avais point encore rassemblé tous les moyens militaires qui devaient me répondre du succès, écrit Kleber^ et j'étais décidé à tout employer pour me rendre maître du Caire par une autre voie que celle d'une attaque de vive force, voulant sacrifier l'éclat d'un succès à deux intérêts bien plus chers : la conservation de l'armée et celle d'une ville nécessaire à son établissement dans ce pays.

<( C'est alors que je fis éclater les intelligences que j'avais eues avec Mourad-Bey. L'estime des vertus militaires communes *aus

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 475

Français et aux Mameluks et surtout Tadversité avaient rapproché de nous cet ancien maître de l'Egypte.

a Aussitôt que la conv^tion d'El-Arycb lui était parvenue, il avait recherché Tamitié des Français. Le vizir le somma de se rendre dans son camp dans le temps que tout annonçait une rupture. Mourad-Bey ne voulut pas le faire sans mon consentement; je lui répondis que sous les tentes du vizir, aussi bien que sous les siennes, je ne voyais jusqu'ici que des amis ; qu'il était libre de se porter avec ses troupes au camp de Youssef-Pucha. Il fit l'accueil le plus obligeant à l'adjudant général Morand, qui eut à ce sujet une conférence avec lui.

c Deux jours avant la bataille de Mataryeh, jugeant que les hos« tilités étaient inévitables, je cherchais à m'assurer des dispositions de Mourad-Bey.

« L'épouse d'Aly-Bey, devenue depuis celle de Mourad, femme du plus noble caractère et dont la maison est, depuis plus de trente ans, le seul asile qu'il y ait en Egypte pour les malheureux, avait été traitée avec honneur et bienveillance par les ordre? du général Bonaparte et par les miens. Elle commença nos négociations avec Mourad-Bey et nous transmit ses réponses, a Que les Français, ditce il à mon envoyé, s'engagent à livrer bataille au grand vizir, et je (( suis prêt à passer avec les miens de son camp dans le leur. » Satisfait d'une réponse aussi franche, je lui fis savoir que mon intention était qu'il ne prit aucune part au combat, si mes ennemis m'y contraignaient. Il s'était retiré en effet avant l'action de Mataryeh. Mes premières négociations avec ce Bey furent continuées après le refus d'exécuter la capitulation du Caire. Il m'envoya Osman Bardissi-Bey, de sa maison, et le chargea de pouvoirs.

a Vous déclarerez aux Français, lui dit-il, que je m'unis aujour- « d'hui à eux, parce qu'ils m'ont mis dans l'impossibilité de contic nuer la guerre. Je demande à m'établir dans une partie de TÉ- « gypte, afin que, s'ils la quittent, je m'empare, avec les secours « qu'ils me fourniront, d'un pays qui m'appartient et qu'eux seuls a peuvent m'enlever. Je jure d'unir mon sort au leur jusqu'à cette a époque, et je serai fidèle à mes conventions. »

« Aussitôt après l'échange du traité (5 avril), Mourad-Bey nous fit parvenir des subsistances, et ne cessa d'entretenir des intelligences qui préparèrent une capitulation définitive. Son influence

dans le Caire n'ayanl point un effet aussi prompt qu'il le désirait, il me proposa d'incendier la ville, et peu de temps après il m'envoya des barques chargées de roseaux.

« Dervich-Pacha s'était rendu dans la haute Egypte par suite de la convention d'El-Arych. Averti de la reprise des hostilités, il rassembla un corps de 10,000 hommes, et marcha quelques journées vers le Caire. J'exigeai de Mourad-Bey qu'il se portât contre eux. Ce prince m'informa que, sur les ordres qu'il avait expédiés, ce pacha avait déjà été abandonné des deux tiers de ses gens, a Au reste, a ajoutait-il, faites-moi savoir si vous demandez sa tète ou si vous « exigez seulement qu'il se retire de l'Egypte. » Dervich-Pacha ne tarda pas à repasser en Syrie (i). »

Les travaux du siège continuaient. Le 31 mars et le 1^*" avril on chercha à déloger l'ennemi de la Direction du génie, dont il s'était emparé. Le 2 avril, le général Al m ey ras attaqua le quartier copte.

Une pièce de 8 ouvrit la brèche. Dès qu'elle fut praticable, un détachement s'y jeta et délogea les insurgés; mais l'artillerie et la mousqueterie de l'ennemi ne permirent pas de s'y maintenir. On l'abandonna, en y mettant le feu. La citadelle et le fort Dupuy commencèrent à lancer des bombes et des boulets rouges. Nadir- Pacha etIbrahim-Bey demandèrent à capituler. Les janissaires, les Mameluks et les Moghrebins continuèrent la résistance. Rleber se vit donc forcé de recommencer les hostilités.

(( J'aurais le Caire dès demain, écrivait-il le 10 au général Lanusse, si je voulais y enterrer 1,500 à S,000 Français: mais ils me sont trop chers pour cela, et j*ai pris le parti de temporiser, de diviser et de négocier. Je n'ai pas à m'en repentir jusqu'ici, et j'espère sous peu de jours être entièrement maître de cette capitale et de toute l'Egypte.

m Belliard a eu une courte et' bonne affaire à Damiette, où il a enlevé à l'ennemi 14 pièces de canon, non compris celles trouvées à l'Esbet, également en notre possession. Rampon commandera désormais sur ce point ; je vousprie de correspondre fréquemmentavcc lui.

« Nous avons enlevé à l'ennemi en tout 30 bouches à feu en bronze, non compris celles que nous avions laissées dans les forts en les évacuant. Plus de 200 drapeaux ou étendards ont été portés

(1) ExlraiU d'un rapport de Kleber, resté inachevé par suite de sa mort.

en triomphe à mon quartier général. Les camps d'Ël-Khânqah et de Sàlheyeh nous ont fourni plus de 2,000 lentes, parmi lesquelles il y en avait d'une richesse étonnante; la voiture du grand vizir suspendue sur quatre ressorts, douze litières couvertes de dorures et de sculptures, des malles, des caisses de toutes les façons, des batteries de cuisine, des lits en fer, et tout cela en profusion, épars parmi les haillons, les cadavres d'hommes, de chevaux, de chameaux, offrait à nos soldats un spectacle aussi singulier que dégoûtant. »

Le même jour il envoyait une lettre au caymacan de la Sublime Porte, à Constantinople.

« Votre Excellence a sans doute été informée de la marché et du résultat des négociations que j'avais conclues avec Son Altesse le suprême vizir Youssef- Pacha, et, d'après des assurances qui m'ont été données par des personnes de marque de votre nation, je dois penser que le traité d'El-Arych a obtenu l'approbation de Sa Majesté l'Empereur Sélim IL Plusieurs articles de ce traité avaient déjà reçu leur exécution, et l'armée française, particulièrement, remplissait avec fidélité ses engagements.

<L J'étais sur le point d'évacuer le Caire, lorsque je reçus de lord Keith, commandant en chei la flotte anglaise dans la Méditerranée, une lettre qui excita la surprise et surtout l'indignation de tous les Français. J'en joins ici la copie. Cet écrit, qui suppose l'ignorance absolue de ma position et Toubli de ce qu'on doit à ses alliés, rendait illusoires, non-seulement la convention d'El-Arych, mais encore toute espèce de traité que je pourrais à l'avenir conclure avec la Sublime Porte. A Tégard des conditions injurieuses que cette lettre renferme, Votre Excellence comprendra facilement que J'armée française en Egypte ne peut jamais se trouver dans le cas d'y souscrire.

« J'avais fait part de ces observations au suprême vizir, et je lui proposais de différer l'évacuation du Caire jusqu'à ce que cette difficulté inattendue fût levée. Je ne pouvais demander une garantie plus modérée de l'exécution de nos conventions. Son Altesse s'y est refusée, et elle a préféré abandonner au hasard d'une bataille la possession de ce pays, qui lui était toute assurée. Cetle bataille a eu lieu le 20 mars, et le ciel, protégeant la justice de ma cause, m'a donné la victoire. Cependant, le désir sincère que j'ai toujours eu de rétablir les liens d'amitié et ;d'intérêt qui ont uni pendant

tant de siècles les deux nations n*a pu être altéré par cet événement. La Sublime Porte me trouvera encore disposé à la remettre en possession de TÉgypte aux conditions stipulées à El- Arych, sauf quelques modifications que les circonstances actuelles ont rendues nécessaires.

« Ainsi une nouvelle effusion de sang serait absolument sans objet, et une négociation régulière, et dont Teffet ne serait point arrôlé par des ordres imprévus, rendrait à Tempire Ottoman des provinces que Ton s'efforcerait inutilement de nous enlever par la voie des armes. Si Votre Excellence partage ces intentions de paix et de concorde, elle les fera connaître à S. M. l'Empereur Sélim JI, et sans doute elle en obtiendra l'ordre de renouer sans délai des conférences qui nous conduiront au but que nous avons un égal désir d'atteindre. »

La proclamation suivante fut adressée en même temps aux insurgés de Boulàq :

c Dieu grand et miséricordieux veut que celui à qui il donne la victoire en use avec clémence et magnanimité; en conséquence, Rleber accorde un pardon général et particulier aux habitants de Boulâq qui, pendant la présence de l'armée ottomane, se seraient armés et auraient agi, soit offensivement, soit défensivement, contre les troupes françaises sans cesse triomphantes , espérant que cet acte d'humanité attachera de plus en plus la majorité du peuple au gouvernement français, tant qu'il plaira au destin de le maintenir dans ces contrées.

« Rleber charge les scheiks et ulémas de faire connaître la présente disposition à tous les habitants de Boulâq, et ordonne que chacun se livre paisiblement à ses travaux et à son industrie, s

Le général en chef n'obtint pas le résultat désiré : les habitants, prenant pour de la faiblesse ce qui n'était qu'un excès de bonté, persistèrent dans leur révolte et voulurent suivre le sort de la ville du Caire.

Le 44 avril, Belliard étant arrivé de Damiette avec de nouvelles ressources, l'attaque fut ordonnée. Les troupes de la division Priant, sous les ordres du général Belliard, attaquent, le 15 au point du jour, toutes les avenues occupées par l'ennemi : elles enlèvent les barricades, massacrent tout ce qu'elles trouvent en armes et incendient les maisons qu'elles ne peuvent forcer. Toutes les horreurs

UÉGYPTE SOUS KLEBER. 479

de l'assaut eurent Heu à Boulâq, et le général Priant les fit cesser dès qu'il fui certain de la possession de ce faubourg. Les principaux habitants se jetèrent à ses genoux, en demandant grâce pour le reste de leurs compatriotes. Ce pardon fut accordé, et on arrêta les progrès de l'incendie et du pillage, afin que les ressources qui s'y trouvaient fussent profitables à l'armée. Rleber imposa Boulâq d'une contribution de 200,000 pataquès.

Pendant qu'on se battait à Boulâq, les Turcs du Caire ne restaient pas inactifs; ils sortirent du quartier des Boucheries et furent repoussés. D'un autre côté, ils attaquèrent chaudement le santon d'Aboukir^ dont Reynier s'était emparé. Les Osmanlis se précipitèrent dans nos tranchées, saisirent même les baïonnettes de nos soldats, et poussèrent l'intrépidité jusqu'à venir boucher les créneaux du santon ; le sang-froid de nos grenadiers les obligea bientôt à reculer.

Plusieurs fourneaux se trouvant prêts à jouer, on prépara une attaque générale pour la nuit du 15 au 16. Le général en chef adressa un ordre du jour à Tarmée.

« Soldats!

« Vous allez attaquer quelques quartiers de la ville du Caire; si vous la livrez au pillage, c'en est fait de vous; chaque maison deviendra votre tombeau. La proie ne vous échappera pas, je vous le promets; mais, avant, il faut vaincre et détruire nos ennemis.

a En conséquence, j'ordonne que tout homme trouvé au pillage soit puni de mort. »

Une pluie abondante, qui tomba a\i coucher du soleil, força de différer l'attaque.

Les Turcs firent une tentative sur un poste et furent vivement repoussés.

(( J'ai voulu faire attaquer hier et mettre le feu à quelques quartiers du Caire, écrivait Rleber à Lanusse le 16; mais un orage, accompagné d'une pluie abondante, m'a obligé d'ajourner cette opération. Après avoir épuisé toutes les voies de persuasion et de clémence à l'égard de Boulâq, j'ai été obligé de le faire attaquer de vive force et de le livrer au pillage et à la flamme. Je répugne ex-^ trêmement à en user de même avec le Caire; mais il faudra en ve-

nir là, si la famine, qui déjà les travaille, ne met ses habitants à la raison.

a Destaing écrit, en date du i3, au chef d'état-major général, qu'il est entré dans le port d'Alexandrie 45 bâtiments, dont plusieurs frégates russes armées en guerre. Si cela est, il faut de suite et sans aucun délai les désarmer, et mettre les canons, la poudre et les fers coulés à la disposition de rartillerie de terre; s'emparer également de toutes les autres armes portatives; mettre en arrestation tout ce qui est Russe ou Turc, ne laissant en liberté que les Grecs, sans pourtant excepter leurs bâtiments et les armes ci-dessus.

a Quant aux équipages grecs, j'envoie le capitaine Nicolo pour leur faire proposer de servir avec nous comme auxiliaires. Au cas qu'ils se déterminent, comme je n'en doute pas, vous me les enverrez tous ici sous la conduite du commandant Nicolo, et escortés par un détachement français.

a Les armes portatives trouvées sur les différents bâtiments leur seraient délivrées contre un reçu qu'en donnerait le commandant Nicolo, et dans lequel il serait spécifié l'espèce d'arme et à quel équipage elle appartenait. Il en sera usé de même de tous les autres bâtiments qui pourraient successivement entrer dans le port.

a Vous n'aviez sans doute pas réfléchi à la situation actuelle des choses lorsque vous me fîtes une demande de fonds pour faire aller vos dllférents services. Je ne puis, là-dessus, que vous indiquer la manière dont on y subvient ici.

a J'ai versé à la caisse mes propres fonds, 40,000 livres; Thévenin et ses employés en ont fourni 50,000; Priant, 15,000; d'autres personnes encore, tant militaires que civiles, se sont cotisées pour des sommes plus ou moms fortes, et je me suis rendu personnellement lesponsable de l'acquittement de ces dettes sur les premières contributions que nous pourrons faire rentrer. Je ne doute pas qu'en donnant l'exemple, vous ne trouviez à peu près les mêmes ressources à Alexandrie ; c'est du moins la seule que je puisse dans ce moment vous offrir, d

21 avril. — « Je vois que déjà vous avez pris toutes les précautions nécessaires et que je vous avais prescrites par une de mes précédentes. II serait à cfésirer qu'il nous arrivât ainsi beaucoup de bâtiments chargés de denrées, et il est fâcheux que les Anglais les empêchent d'entrer.

L'EGYPTE SOUS KXEBER. 481

c( J'ose espérer que sous quatre ou cinq jours le Caire sera en notre pouvoir, et, avec celte ville, toute TÉgyple; je ne puis cependant rien assurer de positif, ayant affaire aux hommes à la fois les plus slupides et les plus perfides.

« Vous pouvez répondre sans scrupule aux signaux pour faire entrer d'autres bâtiments; cette mesure est trop innocente pour devoir répugner à la délicatesse, surtout lorsqu'on a affaire à des Anglais, Russes, Turcs et Mameluks. ^

Jusqu'au milieu d'avril toutes les opérations au Caire n'avaient guère eu pour but que notre maintien^dans la maison du général en chef et dans le quartier copte. Il était temps de faire sentir à l'ennemi que cette longanimité procédait d'un sentiment d'humanité et non de la crainte ou de la faiblesse. Le 17, les parcs étant arrivés, on attaqua de tous les côtés. La citadelle, les forts Dupuy, Sulkowsky et de l'Institut, le quartier général, les buttes devant le quartier des Tanneries, firent pleuvoir sur la ville les bombes, les obus, les boulets rouges. On fit sauter la maison de la femme de Mourad-Bey; les 300 Turcs qui l'occupaient furent ensevelis sous les ruines. Le feu se déclara à la fois dans plusieurs quartiers. Le bombardement et l'attaque de la nuit du 20 au 21 changèrent les dispositions du peuple.

Le 21, Nadir-Pacha, Osman-Effendi et Ibrahim-Bey demandèrent à capituler. D'après les conditions accordées par Rleber, les troupes ottomanes et les Mameluks devaient évacuer la ville et se retirer en Syrie avec armes et bagages, excepté l'artillerie, qui resterait au Caire; 3,000 habitants, qui craignaient la vengeance du vainqueur, les suivirent. Le général Reynier fut chargé d'escorter ces troupes avec le nombre d'hommes nécessaire pour les garantir de toute insulte et les protéger.

«Je désirerais, lui mandait Rleber, le 24, que vous fissiez suivre, mais de loin, l'armée de Nadir-Pacha jusqu'au delà du pont £1- Kasné, pour avoir la certitude qu'elle suit en effet la route qui lui est prescrite.

«c Je passe à Ibrahim-Bey. C'est lui ainsi qu'Elfy-Bey qui s'étaient opposés à l'exécution de la première capitulation et ils étaient parvenus à ranger de leur côté et les habitants et la soldatesque turque; il était donc nécessaire de les gagner : je n'ai pu le faire qu'en traitant] d'abord avec Mourad et en faisant espérer à

482 KLEBEB.

Ibrahim les mêmes avantages qu'à son confrère. Rien n'est écrit à ce sujet; mais voici ce que j'ai promis : Ibrahim-Bey et tous les Mameluks sortiront de la ville du Caire avec l'armée ottomane, comme s'ils avaient l'intention de la suivre en Syrie, afin, disent-ils, que leurs femmes et leurs enfants au Caire ne deviennent pas les victimes de la fureur des Osmanlis, ce qui arriverait s'ils pouvaient soupçonner un traité particulier avec les Français ; mais, arrivés soit à Belbeys soit à Sâlheyeh, ces Beys vous feront connaître leurs intentions de se rendre dans la haute Egypte, et aussitôt vous leur en fournirez les moyens, en exigeant toutefois d'eux de passer par le désert et de ne point approcher du Caire, sous quelque prétexte que ce puisse être. Ibrahim-Bey, pour toute garantie, est porteur d'un passe-port de ma part et il lui sufûra. »

Le 24, les postes français occupèrent les portes. Le 25, les barricades furent détruites, les cadavres enterrés, les mosquées purifiées.

Le 27, Kleber fit une entrée triomphale par la porte des Victoires, à la tête de l'armée, qui avait reçu un ordre du jour ainsi conçu :

(( Soldats I pour épargner votre sang, j'ai fait marcher de front les négociations avec les opérations militaires. Le plus grand obstacle que j'aie rencontré est celui de parvenir à rassurer les habitants contre le pillage et la dévastation ; l'exemple de Boulâq, où je vous ai permis d'assouvir un instant votre juste vengeance, était terrible à leurs yeux ; je suis parvenu à les rassurer, je leur ai promis sûreté et protection tant pour leurs personnes que pour leurs propriétés, et aussitôt ils ont cessé d'apporter des empêchements à la sortie des troupes ottomanes.

(( Soldats ! quand votre chef prend des engagements au nom de l'armée, c'est à vous à les remplir ; je compte également sur votre obéissance et sur le sentiment de votre propre intérêt : un seul excès pourrait rendre illusoire la capitulation qui vient d'être conclue. Ne vous bornez donc point à vous abstenir de commettre le moindre désordre, mais empêchez encore qu'il n'en soit commis par cette foule d'hommes qui, cachés pendant les dangers, vous entourent, ne sortant de leurs refuges, lorsque le péril est passé, que pour mettre le comble à leur déshonneur. Je défends, en conséquence, toute espèce de pillage. »

Il écrivait le 28 au général Lanusse :

« Nous sommes enfin débarrassés de nos hôtes incommodes; ils coucheront ce soir à Sâlheyeh. De leur propre aveu, on leur a tué 2,000. hommes dans la ville^ non compris quantité d'habitants. Nous étions tellement postés sur les flancs de leurs principaux établissements qu'ils sentaient qu'un seul effort suffirait pour les mettre tous en déconfiture. L'attaque de la nuit du âO au 21 leur a, seule, coûté 500 hommes. C'est une bien infernale guerre que cette guerre à gouttières et à barricades I Nos soldats ne voulaient pas y mordre au commencement; mais enfin les apprentis allaient bientôt surpasser leurs maîtres ; car on peut ainsi appeler les Turcs pour la défense des places et d'un poste quelconque.

« J'ai reçu les procès-verbaux et les états des marchandises apportées par les différents navires entrés dans le port d'Alexandrie ; ce qu'il y a d'heureux, c'est qu'il s'y trouve beaucoup d'objets qui peuvent être grandement utiles à l'artillerie et à la marine, indépendamment des canons, qui serviront à l'armement de nos côtes. 0

Il mandait, le 30, au général Rampon :

(( L'attaque de la nuit du 20 au 21 a mis une telle épouvante parmi eux, qu'ils m'ont prié en grâce de ne leur point donner d'infanterie pour escorte. Je n'ai pu y consentir, et, pour leur ôter toute envie de revenir, j'ai mis à leurs trousses et sur leurs flancs toute la division Reynier. Yoilà donc l'Egypte encore une fois conquise ; dans deux mois ce sera probablement sur la côte qu'il faudra combattre.

(( Vous pouvez permettre aux capitaines grecs venus à Damiette de faire des chargements en henné, indigo, riz, etc., mais non de blé ; engagez-les à revenir et promettez-leur protection et assistance. Dites-leur, enfin, que tous ceux de leur nation qui voudront servir avec nous seront bien reçus et bien payés et qu'au bout d'une année de service je leur donnerai des terres en propriété. »

Le 16 avril il avait écrit au président de l'Église grecque à Alexandrie la lettre suivante :

a II est arrivé beaucoup de Grecs à Alexandrie ; mon intention est qu'ils soient protégés. Ainsi, s'ils éprouvaient la moindre insulte, la moindre vexation de la part des habitants du pays, même

484 RLËBER. '

(les Français, vous pouvez vous adresser avec confiance au général Lanusse, qui s'empressera de rendre justice. Vous pouvez môme m'écrire directement chaque fois que vous le jugerez nécessaire. J'ai donné dans tous les temps des ordres pour qu'on ne touche nullement à votre maison d'Alexandrie; elle sera sans cesse respectée; vous pouvez y compter. Ceux des Grecs qui entreront à noire service seront soldés et traités comme les Français. »

Le 29 avril, Mourad-Bey et Kleber se virent à Gyzeh et se donnèrent des marques d'estime. Mourad-Bey était beaucoup moins grand que Rleber; il dit, en l'apercevant : o Voilà le plus beau chrétien que j'aie vu. » Le lendemain, Mourad-Bey partit pour le Sayd. Il nous fut toujours fidèle, soumit la haute Egypte, en chassa les agents du grand vizir, ce qui permit de tenir l'armée plus concentrée.

Les renforts envoyés par le grand vizir au secours des insurgés du Caire ne se pressaient point de rentrer en Syrie. Le 10 mai le général en chef appelait l'attention de Reynier sur ces incursions :

a Je reçois l'avis que les cavaliers et l'infanterie envoyés par le grand vizir au secours du Caire ne sont point relournés à Gaza; mais qu'ils sont restés à El-Arych, où ils vont être renforcés de 7 à 8,000 hommes, pour faire de suite une nouvelle invasion en Egypte. Ce corps sera soutenu par un autre semblable, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la grande armée dirigée par le général anglais Rohler soit en mesure d'agir.

« D'un autre côté, on m'avertit encore que les Arabes de Bulbeis, de Toumilat et des Ayaidis font un grand amas de blé et de riz, pour être successivement transporté à El-Arych. Les lieux de leurs emmagasinements souterrains sont : Sadies, Naamné, Cbalchalamon, Mechtoul, Thaouanéeet principalement Gezire-Bulbeis, d'où ils débouchent de nuit pour entrer dans le désert- entre Abou- Ballah et El-Menaîsch. Les riz tirés de Damiette s'enfouissent à Tannah et Sâne.

« D'après cela, il est nécessaire que vous portiez une de vos demi-brigades à Sâlheyeh et une autre à Belbeys, avec l'instruction de faire des courses et des prises le plus possible. Si vous le jugez à propos, le chef d'état-major fera, en outre, fournir 40 ou 50 hommes de cavalerie pour Belbeys. Je désirerais que le commandant de ces six bataillons se ttntà Sâlheyeh; Tautre brigade de

votre division resterait au Caire jusqu'à nouvel ordre. Donnez, je vous prie, des ordres en conséquence et faites commencer le mouvement dès demain. »

Après la soumission du Caire, RIeber prit toutes les niesures qui pouvaient consolider sa conquête et assurer à la France la possession de l'Egypte. Prévoyant qu'il aurait à attendre longtemps encore les secours de la mère patrie, il profita des bonnes dispositions des habitants pour augmenter ses forces en créant des corps auxiliaires, dont l'effectif atteignit en très-peu de temps le chiffre de 4,000 hommes. Il représenta particulièrement aux Coptes que, s'ils avaient été armés pendant le siège du Caire, leurs quartiers n'auraient pas été pillés par les Turcs ; qu'il était de leur intérêt de concourir avec les Français à la défense commune; et il les engagea à former un bataillon de 500 hommes, qu'il fit instruire et habiller à la française. Cette création d'un corps de Coptes était certainement un moyen de développer le goût du service militaire ; il paraissait néanmoins plus avantageux encore d'amener les habitants du pays, chrétiens et musulmans, à s'enrôler dans les demi- brigades, oîi ils prenaient plus facilement l'esprit français. Ces recrutements, habilement encouragés, réussirent dans la haute Egypte : la Si* demi-brigade fit, en peu de temps, 300 recrues.

Les répugnances des habitants de la basse Egypte ne semblaient point insurmontables.

Les Grecs, d'un caractère plus belliqueux, avaient toujours montré plus d'empressement. Des deux compagnies de cette nationalité créées par Bonaparte, celle qui se trouvait au Caire lors du siège s'était fort bien battue. Kleber forma une légion où l'on engagea beaucoup de Grecs nouvellement arrivés dans les ports. Elle compta bientôt 1,500 hommes.

Tous ces corps auxiliaires faisaient des progrès rapides et donnaient l'espoir de services très-utiles.

L'occupation de toute la haute Egypte et de Qoseyr et la guerre contre Mourad-Bey auraient employé beaucoup de troupes. II était cependant nécessaire de tirer de ce pays des ressources pour nourrir l'armée et payer ses dépenses. Kleber avait obtenu ce double résultat par la paix avec Mourad-Bey, qui devint tributaire pour les p rovinces dont on lui confia le gouvernement. Les postes mili- %

486 RLEBER.

laireç de Syoul, Minyeh et Beni-Soueif furent gardés par un pelit nombre de Français ; pour protéger les opérations du gouvernement dans les provinces conservées, Kleber se réserva la faculté d'entretenir garnison à Qoseyr; mais il voulut attendre, pour en profiter, que les troupes qu'on y enverrait y fussent moins isolées, après rétablissement de quelques communications maritimes entre Suez et Qoseyr.

On avait toujours regardé la ville du Caire comme trop considérable et trop peuplée pour être défendue; cependant, après le siège qu'il avait été obligé d'en faire, Kleber résolut d'empécber que, dans des circonstances pareilles à celle de la bataille d'Héliopolis, des partis ennemis ne pussent y pénétrer et susciter une nouvelle révolte. En conséquence, il ordonna la réparation d'un ancien mur d'enceinte, la construction de quelques tours et l'occupation de plusieurs postes. Il destinait particulièrement à ce service les troupes auxiliaires grecques et coptes; de manière qu'il aurait toujours Tarmée disponible; mais, en ordonnant ces travaux, il ne pensait point que, dans aucun cas, elle dût s'y enfermer.

Il ne voulait que des ouvrages simples, assez forts pour remplir deux objets importants : contenir les habitants de cette grande ville, fermer le Caire aux ennemis. Les fortifications qu'il faisait construire étaient suffisantes contre des armées turques, peu habituées aux attaques régulières, mal organisées pour ce genre de guerre, et qui savent à peine se servir de leur artillerie. Le général en chef ordonna aussi les travaux nécessaires pour la défense des côtes.

L'armée avait éprouvé beaucoup de difficultés pour les transports, dans les moments critiques, parce qu'alors les Arabes qui louaient leurs chameaux s'éloignaient. Afin d'assurer ce service important, Kleber fit établir un parc de cinq cents chameaux toujours disponibles, et qu'on employait, en tiBmps ordinaire, aux différents services. Il prescrivit une levée des chevaux et des chameaux nécessaires pour remonter la cavalerie et l'artillerie. 11 fit préparer des ponts volants pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient à marcher de la côte sur la frontière de Syrie, et ordonna des reconnaissances pour organiser toutes les comniuni-^ cations entre les divers postes occupés par l'armée.

Le Caire avait mérité d'être puni : le général en chef le condamna à 12 millions de contribution. 80 bâtiments turcs, escortés par quatre corvettes, étaient entrés dans le port d'Alexandrie, au mois de février, pour servir à transporter Tarmée. Après la rupture, ils furent confisqués, et les marchandises qu'ils contenaient furent vendues. Ces ressourcés eitraordinaîres donnèrent les moyens de payer l'arriéré, qui s'élevait alors à 11 millions, y compris la solde, et d'attendre la saison oîi l'on perçoit les impositions ordinaires.

Ce que l'état de guerre et les difficultés inséparables d'un nouvel établissement avaient empêché Bonaparte d'effectuer, Rleber pouvait le faire après la victoire d'Héliopolis.

Il établit un comité administratif, composé de cinq cents membres, chefs des principales administrations, qui discutaient avec lui les améliorations que les circonstances rendaient possibles. Les modifications introduites dans toutes les parties de l'administration apportèrent beaucoup d'économie dans les dépenses, diminuèrent les fï*ais de perception, et mirent un frein à beaucoup de vexations ou de dilapidations.

Il ôta les moyens de spéculer au préjudice du bien-être des soldats et améliora leur sort , en faisant payer les rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de l'habillement au compte des corps.

Le flotte turque^ commandée par le Capitan-Pacha, parut, dans les derniers jours de mai, devant Alexandrie. ] Craignant qu'elle ne portât des troupes et ne méditât quelque débarquement, Rleber; dès qu'il en eut la nouvelle, quitta le Caire avec une partie des forces qu'il avait dans cette capitale, et donna des ordres pour réunir à Rahmânieh celles du Delta.

« Au reçu de la présente, mandait-il le T' juin, de Gyzeh, à Reynier, vous vous rendrez au Caire, parce que je dois partir pour Alexandrie, où Tennemi prépare un débarquement. Si vous ne m'y trouvez plus, je vous y laisserai mes instructions.

« Vous repousserez avec votre division tout ce qui se présentera du côté de la Syrie ; vous maintiendrez la tranquillité au Caire et ferez continuer la rentrée de la contribution. Ceci doit vous •faire sentir d'autant plus combien il est instant que vous fassiez rentrer les grains. »

Kleber quitta le Caire le 3 juin. Le 5 il écrivait de Terraneli au général Menou :

a II ne s'est encore effectué aucune descente. Il est certain que c'est Gapi tan-Pacha, monté à bord dut^élim, qui est en présence avec 14 bâtiments. Les dernières nouvelles d'Alexandrie sont du 31 mai. «

« Maintenez la tranquillité au Caire (1).... Je me fais fort de faire prendre au Capilan la même route qu'au grand vizir.

c P. S. Ayez, je vous prie, l'œil à la formation de la légion copte, ainsi qu'à celle des Grecs, et recommandez à Faul trier de hâter leur armement. »

Ayant appris à Rahmânieh que le Capitan-Pacha était venu sérieusement-parader devant Alexandrie, afin d'entamer quelques négociations, Kleber défendit de recevoir à terre aucun parlementaire, et revint au Caire, laissant dans le Delta, vis-à-vis Rahmânieh, un camp volant de deux demi-brigades et de deux régiments

(1) Cette leUre fait supposer que, à son départ pour Alexandrie, Kleber ayait laissé le commandement du Caire au général Menou, qui ne s'était pas encore rendu dans la haute Egypte, et qui répondait, le 8 juin :

tt La lettre que j'ai ret^ue hier de vous m'a fait un plaisir que je ne saurais TOUS rendre; je vois que les idées tristes (passez-moi le terme) qui vous assiégeaient se dissipent. Oui, mon général, vous êtes appelé k une grande et magnifique mission et, quoique vous m^eussiez prescrit de ne plus vous parler politique, je ne puis m'eropècher de vous désobéir lorsqu'il s'agit de vous donner des preuves de mon inviolable dévouement, j'oserai dire de mon amitié et de mon attachement franc et inaltérable : comptez sur moi à la vie, à la mort, pour tout ce qui peut concourir au service de la République et pour tout ce qui peut vous intéresser personnellement, parce que je suis certain que vous ne voudrez jamais que ce qui peut être utile au bien général. Je sais que vous avez le cœur grand, généreux, libéral, mon cher général. Oubliez, je vous en conjure, quelques ressentiments personnels : on est si grand quand on sait pardonner; on est si tourmenté, quand on est affecté du sentiment contraire ; on est si récompensé par l'estime générale, quand on ne voit que la chose publique ; on est si content de soi-même quand on n'écoute pas les passions personnelles. Je vous répète que je serai tout à vous, jour et nuit, en tout et partout. Ce n'est point flagornerie; £e serait indigne de vous et de moi : c'est l'expression de mes sentiments.

« Salut, attachement et respect, ition général.

« Miifou. »

Et l'homme qui tient ce langage ne trouvera rien de mieux, plus tard, pour se faire pardonner la perte de l'Egypte, que de calomnier la mémoire du vainqueur dHéliopoUs !

L'EGYPTE SOUS KLEBÉR. 489

de cavalerie, disponibles pour aller sur tous les poinls de la côte qui pourraient élre menacés, ou sur la frontière de Syrie.

Le peuple de TÉgypte, qui peu de temps auparavant croyait notre perte certaine, ntius regardait alors comme les maîtres absolus d'un pays d'où aucune puissance ne pouvait plus nous forcer à sortir. Mourad-Bey, qui s'honorait partout du titre de notre ami en se disant un général français, contribuait beaucoup à fortifier cette opinion.

La situation devenait chaque jour plus florissante ; au découragement avait succédé la confiance ; les idées de retour en France semblaient avoir fait place à l'intention de fonder un établissement durable et à la ferme volonté de le défendre contre une armée anglaise. On s'attachait à l'Egypte, depuis qu'on l'avait reconquise. On comptait sur l'avenir, lorsqu'un attentat vint ruiner toutes ces espérances. Le jour môme où Desaix, que les musulmans avaient surnommé le sultan juste, tombait à Marengo, enseveli dans son triomphe, à 800 lieues de distance, Kleber, son camarade, son ami, expirait au Caire sous le poignard d'un séide.

L'administration du grand vizir pendant près de deux mois et le séjour de nombreux Osmanlis dans la capitale de l'Egypte avaient complètement changé les dispositions des habitants à l'égard des Français. Lors de l'insurrection, les malheurs inévitables d'une répression avaient encore aigri les esprits; un acte impolitique du général en chef les exaspéra. Kleber fit répartir sur les principaux scheiks et sur les propriétés des mosquées une partie de la charge de la contribution. El-Sâdât fut surtaxé; il était signalé par sa haine secrète contre les Français; c'était l'auteur de la première révolte du Caire. Il refusa de payer. Il fut arrêté ^ enfermé dans la citadelle. Toutes les menaces le trouvèrent inébranlable. Kleber, irrité, lui fit donner la bastonnade. Cet outrage au sang du Prophète indigna les gens de la loi.

D'un autre côté, le grand vizir Youssef, vaincu à Héliopolis, à peine échappé des périls du désert, le cœur gonflé de honte et de rage, revint en Syrie, et se hâta de publter des écrits où Kleber était représenté comme un homme sans foi, un destructeur de religion. Au nom de Mahomet et du Coran, le ministre invitait tous les bons musulmans au combat sacré, leur rappelant que des récompenses éternelles attendent ceux qui égorgent un infidèle : il promit en outre

490 RLEBER.

sa protection et de grandes récompenses à quiconque frapperait le commandant des chrétiens en Egypte. Cet appel fut entendu.

Soleyman-el-Halepi se faisait remarquer à Jérusalem par son ardente piété. Agé d'environ 24 ans, il était dévoré d'une profonde mélancolie, qu'entretenait dans son âme l'exaltation religieuse. 11 n'hésita pas à se dévouer, et reçut un poignard de la main des agents du grand vizir. On lui donna aussi trente pièces d'argent avec un dromadaire pour faire sa route.

Arrivé au Caire, Soleyman se prépara au combat sacré par des prières et des jeûnes; il suivait tous les jours sa victime, il étudiait avec soin ses habitudes, et se familiarisait avec les localités du quartier général.

Le 14 juin 1800, Rleber, après avoir passé une revue dans l'île de Roudah, rentra au Caire, et vint déjeuner chez le général Damas, son chef d'état-major. Plusieurs officiers supérieurs, des membres de rinstitut, des chefs d'administrations, assistaient à ce repas. Kleber fut très-gai. Lorsqu'on se fut levé de table, il prit à part l'architecte Protak), et lui proposa d'aller au quartier général pour se concerteravec lui surdes réparations à faire. L'habitation du général en chef était attenante à celle de Damas; comme il traversait la galerie qui sépare les deux bâtiments, un homme assez mal vêtu, profitant du moment où l'architecte était à quelque distance, s'approche du général en chef, se prosterne avec humilité, et semble vouloir pré* senter un placet. Ému de l'air du suppliant, Kleber s'avance et se penche vers lui. Soleyman se relève alors, tire un poignard, et frappe le général au cœur. Rleber tombe, en criant : a Je suis assassiné I q Protain accourt, saisit le meurtrier; il veut le retenir; mais Soleyman le frappe de six coups de poignard et le renverse. Il retourne alors vers Kleber, et lui fait trois nouvelles blessures. Quand les convives réunis chez le chef d'état-major arrivèrent, le général respirait encore. Tous les secours lui furent prodigués, mais en vain : il ne proféra plus une seule parole.

Ainsi tomba sous le fer d'un assassin celui qu'avaient épargné vingt batailles et cent combats. L'amour de la patrie et l'amour de la gloire furent ses seules passions. Ennemi de la dissimulation, il disait tout haut (trop haut parfois) la vérité. Jamais il n*abusa de la victoire. Impétueux et maître de lui-même dans le combat, il ne

se laissait ni abattre par les revers, ni éblouir par le succès. Avec lui commença, avec lui finit la gloire de sa famille.

He pass'd — nor of his name and race Hath left a token or a trace.

(Lord Byro?!', TheG't(wur.)

Comme le vainqueur de Leuclres et de Manlinée, Kleber a laissé des filles immortelles, ses victoires.

En un instant la fatale nouvelle fut répandue par toute la ville. Fous de douleur et de rage, les soldats voulaient saccager le Caire et massacrer les habitants. L'autorité des chefs eut grand'peine à contenir leur indignation.

Les scheiks et les aghas de la ville avaient été mandés immédiatement. On voulait examiner si cet attentat ne se rattachait point à quelque conspiration plus étendue. Un aide de camp vint demander s'ils [devaient être introduits. Le général Reynier, à qui il porta la parole, lui dit de prendre les ordres du général Menou, qui le lui renvoya, et il s'établit entre eux une discussion sur le commandement de l'armée. C'était le commencement de l'indécision et de l'impuissance.

Le nouveau commandant adressa aux troupes la proclamation suivante :

a Quartier général du Caire , 15 juin 1800.

a Abdallah MenoUy général de division, commandant en chef de l'armée d'Orient par intérim.

« Soldats!

« Un horrible attentat vient de vous enlever un général que vous chérissiez et respectiez. Un ennemi qui ne mérite que le mépris et l'indignation du monde entier, un ennemi qui n'avait pu vaincre les Français commandés par le brave Kleber, a eu la lâcheté de lui envoyer un assassin. Je vous dénonce, je dénonce au monde entier le grand vizir, chef de cette armée que vous avez détruite dans les plaines de Mataryeh et d'Héliopolis. C'est lui qui, de concert avec son agha des janissaires, a mis le poignard à la main du nommé Soleyman-el-Halepi, qui, parti de Gaza depuis

32 jours, nous a enlevé hier, par le plus noir des assassinats, celui dont la mémoire doit être chère à tout bon Français.

(1 Soldats! Kleber avait dissipé, en marchant à votre tête, cette nuée de barbares qui de l'Europe et de TAsie étaient venus fondre sur TÉgyple.

(( Kleber, en dirigeant vos invincibles cohortes, avait reconquis rÉgypte entière en 10 jours.

* Kleber avait tellement restauré les finances de l'armée que tout l'arriéré était payé et la solde mise au courant.

« Kleber par les règlements les plus sages avait réformé une grande partie des abus presque inévitables dans les grandes administrations.

« Le plus bel hommage que vous puissiez rendre à la mémoire du brave Kleber est de conserver cette attitude fîère et imposante qui fait trembler vos ennemis partout oîi vous portez vos pas; c'est de vous astreindre vous-mêmes à cette discipline qui fait la force des armées; c'est de vous rappeler sans cesse que vous êtes des républicains, et que partout vous devez donner l'exemple de la moralité et de Tobéissance à vos chefs, comme vous donnez partout celui du courage et de l'audace dans les combats.

« Soldats ! l'ancienneté de grade m'a provisoirement porté au commandement de l'armée; je n'ai à vous offrir qu'un attachement sans bornes à la République, à la liberté et à la prospérité de la

France.

(c J'invoquerai les mânes de Kleber; j'invoquerai le génie de Bonaparte; et, marchant au milieu de vous, nous travaillerons tous de concert pour l'intérêt de la République.

<K Abdallah Menou. »

La douleur des soldats fut sincère : leurs regrets auraient été bien plus amers encore, s'ils eussent pu prévoir ce qui devait arriver en 1801 (1).

(1) Lorsque Kleber fut assassiné , le général Menou prit par %pdenneté le commandement de l'armée. La caisse de l'armée faisait face & la solde ; l'habillement du soldat était dans le meilleur état ; les hôpitaux renfermaient peu de malades ; les subsistances étaient assurées; les places fortes, approvisionnéss ; la nourriture du soldat, saine et abondante; les casernes, réparées et pourvues; les transports de de l'armée , assurés. Ifis travaux du génie avaient augmenté les forUfications d'A«

a Dans son intimité, le premier consul laissa voir le profond chagrin que lui causait la mort de Kleber. Il ne regrettait point en lui, comme en Desaix, un ami, il regrettait un grand général, un chef habile, plus capable que personne d'assurer l'établisse* ment des Français en Egypte, établissement qu'il regardait comme son plus bel ouvrage, mais que le succès définitif pouvait seul convertir de tentative brillante en entreprise grande et solide (1). »

Sans l'attentat du 44 juin 1800, TÉgypte serait peut-être aujourd'hui (décembre 4875) une colonie française, et une clef d'or ne suffirait point pour en ouvrir les portes.

Les révélations de l'assassin firent connaître les instigations du grand vizir et la complicité des ulémas de la mosquée de Gama-el- Azhar. Trois muddens furent condamnés à avoir la tète tranchée ; quant à Soleyman, la commission militaire prononça è l'unanimité qu'il aurait d'abord le poing brûlé, et qu'il serait ensuite empalé. Son corps, abandonné sur l'instrument de supplice, devait servir de pâture aux oiseaux de proie.

L'exécution de ce jugement fut fixée au jour des obsèques de

Depuis le moment oti le général en chef avait cessé de vivre, le canon tirait de demi-heure en demi-heure. La solennité des funérailles eut lieu le 47 juin. Le convoi suivit les principales rues du Caire, au bruit mesuré du canon et de la mousqueterie ; de tous

lexandrie ; les ateliers a?aient repris leur acti?ité ; les fabriques reéomraençaient à prospérer; enfin la situation adininistratiTe était prospère. La situation politique n'était pas moins rassurante ; le vizir, battu, jeté dans le désert, relégué en Syrie, dans l'impossibilité d'agir, paralysé par la ])este, la désertion, ne pouvait de longtemps inquiéter l'Egypte. Mourad-Bey était devenu notre allié ; la paix était assurée. Enfin l'armée vivait dans la plus parfaite barroonie.

L'ombre de Kleber nous protégea longtemps. Les habitants du Caire, si prompts & s'insurger, ne voulaient plus croire à la possibilité de ressaisir la victoire. Mais le poids des opéraUons militaires était tombé sur Menou , trop faible pour le sou* tenir, trop présomptueux pour le remettre en des mains vigoureuses et s'en rap* porter à des généraux plus dignes de la confiance de l'armée. En 1801, une armée anglaise, débarquant à Alexandrie, attaqua et repoussa nos troupes. Menou se vit obligé de capituler. 11 fallut se résoudire & évacuer cette Egypte que Kleber avait su reconquérir et que Kleber aurait su conserver.

(OThiers, histoire du Consulat et de V Empire, 1. VI.

les rangs sortirent des soldats, qui, les larmes aux yeux, vinrent déposer des couronnes de lauriers et de cyprès sur le corps de leur glorieux chef. Le secrétaire de Tlnslilut d*Égyple, Fourier, du haut d'un bastion qui dominait les troupes rangées en bataille, prononça Téloge funèbre de Kleber, et le corps de l'illustre guerrier fut descendu dans la fosse qu'on lui avait creusée à Tun des bastions du camp retranché, désigné sous le nom d'Ibrahim-Bcy,

Le cortège se remit en mouvement, et prit le chemin de Tesplanade de l'Institut, oti Soleyman et ses complices devaient subir leur peine. Le jeune Syrien marchait d'un pas ferme, avec une contenance assurée, reprochant à ses compagnons la faiblesse qu'ils laissaient voir à des infidèles. Son courage ne se démentit pas un moment; et s'il répandit quelques pleurs, ce fut lorsque, dans la prison, on lui rappela sa famille. Les trois ulémas furent d'abord décapités; puis on commença par appliquer le poignet de Soleyman sur un brasier ardent; le feu dévora ses chairs, sans que la douleur lui arrachât un cri; il supporta le second supplice avec la môme fermeté; ses traits se décomposèrent à peine, et lorsque le pal, fixé perpendiculairement, l'eut élevé dans les airs^ il promena ses regards sur la multitude, et prononça d'une voix sonore la profession de foi des musulmans : u II n'y a point d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »

Soleyman resta vivant sur le pal pendant près de quatre heures.

Lors de l'évacuation du Caire (juin 1801), le général Belliard (1) ramena à Marseille le corps de Kleber. En 1818, les restes mortels de l'illustre Strasbourgeois, redemandés depuis trois ans par sa ville natale, furent transférés en grande pompe du château d'if à Strasbourg.

(1} Belliard, cet ancien commandant de la province de Thèbes anz cent portes, dans le commandement duquel les caravanes s^appktudissaierU de pouvoir dormir et qui, gouverneur du Caire, avait pris Clievert pour son modèle, signa une convention honorable, d'après laquelle sa petite garnison fit sa retraite avec armes et bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions, marcha au milieu des Anglais, des Turcs, des Mameluks, emporta avec elle les dépouilles de Kleber (comme Chevert avait voulu enlever de Prague les canons aux armes de l'empereur Charles de Bavière, allié de la France), s'embarqua sur des vaisseaux anglais, et revint dans sa patrie aux frais des puissances alliées.

En vertu d'un arrêté des cçnsuls du 6 septembre 1801, « un monument, gage de la reconnaissance nationale, » a été élevé sur la place des Victoires, à Paris, « à la mémoire des généraux Desaix et Rleber, morts le même jour, dans le môme quart d'heure, Tuii à la bataille de Marengo, qui reconquit Htalie aux armes de la République, l'autre en Afrique, après la bataille d'Héliopolis, qui reconquit TÉgypte aux Français. »

Ce n'est qu'en 1840 qu'on, lui a érigé à Strasbourg sur la place d'armes une statue en bronze. Kleber est debout; il vient de recevoir la lettre de lord Reith; il la froisse d'une main fiévreuse et, se rejetant en arrière, il lance un défi à ses insolents ennemis : « Les armes que. vous demandez, venez les prendre I » Cette statue, cette place, cette vrile, n'appartiennent plus à la France; les habitants de Strasbourg, les compatriotes de Kleber, ne sont plus Français... que de cœur!

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