‹ Kleber; sa vie, sa correspondanceChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Kleber continue à commander, par intérim, l'année de Sambre-et-Meuse. — Nou- Telle réorganisation de cette armée. — 11 remet l'intérim à Championnet. — Se relire à Strasbourg, puis à Paris. — Rérolution dû 18 fructidor.

La fin de la campagne de 1796 et surtout la mort de Marceau avaient douloureusement affecté Kleber. Il avait fallu que le découragement, le dégoût et le deuil fussent bien profonds, pour l'emporter, chez lui, sur le dévouement au pays et Tamour de la gloire.

Le gouvernement n'avait manqué , à Tégard du commandant démissionnaire, ni de courtoisie, ni de justice : il l'avait chaleureusement remercié des services rendus à la patrie, et lui avait alloué le traitement d'un général en disponibilité. Kleber en fut flatté et satisfaiL

« J'ai reçu, citoyens Directeurs, écrivait-il le 2 janvier 1797, votre lettre du 26 décembre par laquelle vous m'annoncez de la manière la plus affectueuse avoir autorisé le ministre de la guerre à accepter ma démission.

(( Cette lettre sera pour moi un titre précieux du droit que j'ai acquis à votre estime, et votre sollicitude à m'accorder provisoirement le traitement d'officier général réformé m'engage envers vous à la plus vive reconnaissance. »

L'attachement pour ses troupes, les devoirs que lui imposait la conduite du Directoire, les instances du général Beumonville, le retinrent encore quelque temps à l'armée de Sambre-et-Meuse , qui relevait provisoirement de Moreau. Il continua la réorganisa» lion , et s'occupa de constituer une solide division , que , d'après les ordres de Moreau , il devait envoyer à l'armée d'Italie. Il en confia le commandement à Bernadotte , comme le plus énergique et le plus capable. Priant fut désigné pour commander l'une des brigades, et chargé de réunir, le là janvier au plus tard, quatre demi-brigades à Trêves, pour les conduire ensuite à Metz, d'où elles devaient être dirigées sur l'Italie. Il lui est recommandé dé

a maintenir l*ordre en route et d'avoir partout une conduite qui démente les calomnies dont on a chargé l'armée de Sambre-et- Meuse. »

Kleber rendit compte à Moreau , le 7 janvier, des dispositions qu'il avait prises.

ft Yous trouverez ci-joint , mon cher général , le tableau des troupes marchant en Italie; vous y verrez les jours de leur arrivée à Metz, d'après lesquels vous pourrez calculer leur arrivée à Chambéry.

(( J'ai indiqué les officiers généraux qui se trouvent à la tête de ces troupes.

a Si tous les encadrements étaient au complet, cela ferait une belle armée d'à peu près 25,000 hommes; mais je ne dois pas vous dissimuler que les huit demi-brigades et les deux régiments de cavalerie ne forment au plus que i 2,000 hommes. D'après cela j'aurais été très-embarrassé, si vous ne m'aviez point prescrit le nombre des demi-brigades à envoyer.

a J'ai fait choix de Bernadotte pour commander la grande di-^ vision se dirigeant par Metz, parce que ce général attendait, d'un moment à l'autre , un congé du ministre de la guerre , dont il aurait profité pour demander son changement d'armée et à être employé dans un climat plus chaud que celui-ci , qui est nuisible à sa santé. Il m'a semblé d'ailleurs qu'il fallait à la tête d'une division aussi importante un officier ferme et capable de conduire et d'électriser une troupe. Vous n'ignorez pas, sans doute, que les étapes dans rintérieur ne sont pourvues ni de viande ni de fourrages, et que les fournisseurs refusent d'en délivrer parce qu'ils ne sont pas payés.

c Beurnonville me mande qu'il est encore incommodé; que cependant il a ordre d'attendre votre arrivée à cette armée; il ne veut plus servir que de conseil ; il veut partager avec moi l'intérimat. Je ne connais point tout ce langage; il faut, en affaire de service, que la porte soit ouverte ou fermée , et une armée conduite par des -conseillers, par plusieurs chefs, est une armée perdue. Aussi arriva-t-il que, pendant qu'à Ck)bIeDz je donnais des ordres pour extraire la colonne pour l'Italie y on en donnait en même temps à Dûsseldorf pour envoyer des corps contre les rebelles de la Belgique qui ont levé leur étendard. Cependant, il n*y

a pas de doute que, s'il arrivait un événement de guerre dans ces parages, je n'aie seul à en supporter la responsabilité, ce qui serait d'autant plus désagréable que j'ai reçu racceptation de ma démis* sion. Tout ceci, mon cher général , doit vous engager à vous rendre le plus tôt possible à cette armée, à laquelle vous êtes désiré et qui vous obéira avec la plus grande satisfaction.

a Je quitterai l'armée vers le 14 ou le 19 de ce mois. Je serais fort aise , en conséquence , que vos affaires à l'armée du Rhin pussent vous permettre d'arriver à celle-ci avant celte époque.

« P. S. J'ai communiqué l'une de vos lettres au général Ligneville, parce qu'elle donnait des nouvelles de votre résistance dans la tête de pont de Kehl , et que vous parliez des six bataillons que ce général avait mis à votre disposition à sa droite. Vous disiez dans cette lettre que nos troupes avaient laissé échapper une belle occasion de s'emparer de la tête de pont de Mannheim , dont le pont avait été emporté par les glaces. Ce paragraphe, que je n'ai envisagé que comme une simple réflexion , a vivement affecté le général Ligneville , qui le regardait comme un reproche dirigé contre lui ou contre Grenier. Il in 'en a écrit et doit vous en avoir écrit aussi. J'ai cherché à le calmer, en interprétant la chose ainsi que je la voyais, et que je devais la voir, d'après vos sentiments bien connus.

a Je vous observe, mon cher général, que les deux demi-brigades que l'on avait alors mises à votre disposition sont celles qui se réunissent à la colonne de votre armée , pour se rendre en Italie.

a* J'ai été très-sensible aux souvenirs de Sainte-Suzanne et Decaen. »

Comme Beurnonville , Moreau faisait des instances et même des démarches pour le retenir à l'armée. Kleber lui répondait de Coblenz, le 13.

tt J'ai reçu , mon cher général , ce matin, de très-bonne heure, votre lettre du 10 janvier, par laquelle vous m'annoncez la réception des miennes du 30 décembre 1796 et du 7 janvier 1797. Je suis louché et pénétré de tout ce que vous voulez bien me dire d'obligeant. Je pense , mon cher général , que vous êtes trop prévenu en faveur de mes talents et de mes services. Je n'ai fait que ce qu'une infinité d'autres auraient fait à ma place; mais, quoi qu'il

en soit, mon parti est irrévocablement pris. Je quitte l'armée te 20 janvier; ni ma santé ni les dégoûts qui remplissent mon Ame ne me permettent plus de servir ma pairie dans la carrière militaire, et je verrais avec peine que le Directoire fit une démarche pour m'y retenir. Mes chevaux et tons mes équipages sont vendus, etj*ai un besoin absolu de repos. J'aurais désiré vivement vous voir arriver ici avant mon départ; je l'aurais désiré pour moi et pour la chose publique, car, servant depuis trois ans dans cette armée , j'aurais pu vous donner tfuelques renseignements de localités que vous vous procurerez difficilement ailleurs , et qui sont cependant nécessaires dans un début ; mais je laisserai à Gobienz Buquet) qui vous remettra une note que je vous prie de brûler après en avoir pris connaissance. Je compte là-dessus sur votre loyauté si bien connue.

« Vous trouverez ci-joint, mon cher général, un projet d'organisation de cette armée en six divisions , dont une de cavalerie. Le Directoire exécutif avait recommandé à Beumonville de rompre le système divisionnaire; mais j'ai remarqué qu'une armée sans magasins et sans établissements d'aucun genre ne pouvait guère se conduire autrement. On est d'ailleurs fait à cette allure, et Je moment d'une guerre active n'est pas celui propre à la changer.

c Je vous préviens aussi , mon cher général , que Lefebvre , qui commandait la l'* division de l'armée, vient d'obtenir son changement pour celle de l'Ouest. Il jouissait de la plus entière confiance dans sa division, et si vous pouviez l'y faire revenir, vous rendriez un service à l'armée. J'ose même vous inviter à lui écrire particulièrement; il se rendra sans doute à cette démarche , parce qu'il chérit sa troupe, et qu'un mécontentement momentané a seul pu l'engager à demander son changement. Son adresse est rue Grétry, n" 2.

« Il serait bon que vous pussiez vous dispenser d'envoyer une demi-brigade de cette armée en Italie. Le général Beurnonville n'a envoyé , à la vérité , que de la cavalerie dans la Belgique ; mais les troubles qui s'y manifestent ne permettent pas sans doute la marche de 5,000 hommes d'infanterie qui doivent nous être envoyés de l'armée du Nord. Il est d'ailleurs bien certain que , si les prisonniers et les hôpitaux rentraient aux huit demibrigades parties pour l'Italie, ce renfort s'élèverait au delà de

20,000 hommes. J'attendrai donc là-dessus un nouvel ordre de votre part.

tt II ne me reste qu'à vous réliciter de votre glorieuse résistance dans la tête de pont de Rehl; c'est l'avoir vendu à un prix que l'ennemi ne peut avouer qu'à regret. Ce dernier fleuron est digne de la couronne que vous avez méritée par votre belle retraite d'Allemagne, qui vous a acquis autant de titres à la considération des vrais militaires que les plus grandes victoires. »

Le 23, Rleber porta à la connaissance de l'armée la nouvelle organisation qu'il venait de soumettre à Moreau. Ce fut son dernier acte de commandement. Il remit l'intérim au général Championnet, et informa de son départ le ministre de la guerre Petiet :

« Coblenz, 27 janvier 1797.

c( Je suis encore à l'armée. Je suis d'abord resté jusqu'au 13 janvier^ à l'invitation du général Beurnonville, et depuis le 13 jusqu'à ce jour, à la sollicitation du général Moreau , que j'attends d'un jour à l'autre.

« Mais, avant de quitter cette armée, j'ai encore un acte de justice à provoquer de votre part , en faveur d'un homme qui a fait avec moi toute la campagne dernière, et qui s'est acquitté de ses fonctions , non-seulement avec zèle et probité , mais encore avec infiniment d'intelligence , de talent et de tact. Cet homme est Fères , qui depuis deux ans remplit avec la plus grande distinction la place d'ordonnateur, et qui cependant n'est que commissaire des guerres ordinaire. Quand on trouve de tels sujets dans la foule , il faut se hâter de les mettre à leur rang, afin d'en obtenir de plus grands services.

a Le général Beurnonville, qui aura la satisfaction de vous voir incessamment à Paris, connaît cet administrateur, et je suis convaincu qu'il vous en dira pour le moins autant de bien que moi. Veuillez donc, je vous prie , citoyen Ministre, l'élever au grade de commissaire ordonnateur. Je suis persuadé môme que , lorsqu'il sera plus particulièrement connu de vous , vous ne l'y laisserez point et rélèverez à celui d'ordonnateur en chef. Je vous aurai, du reste , une obligation particulière pour ce que vous ferez pour ce brave et galant homme.

rc Je pense que Moreau arrivera sous deux ou trois jours : je me

retirerai aussitôt de l'armée. Je ne sais pas encore quelle sera la chaumière qui m'abritera ; mais quelle qu'elle puisse être , je ne cesserai d'y faire des vœux pour ma patrie et pour vous en particulier. 0

Il lui en coûtait de s'éloigner de cette armée de Sambre-et- Meuëe, dont il avait partagé les succès et les revers; c'était un grand regret que de l'abandonner au moment où il y avait encore des dangers à courir. Mais au point où en étaient les choses , il ne voulait et ne pouvait y rentrer que comme général en chef. La nomination de Hoche à ce commandement lui enleva cette espérance et hâta son départ.

Jusqu'à son arrivée à. Strasbourg, à part une lettre à Pajol, son aide de camp, il n'écrit plus qu'à Moreau, pour l'engager à venir près de lui et pour Tenlretenir de l'armée -de Sambre-et-Meuse.

« Coblesnz, 31 janvier 1797.

« Au général Moreau.

« Il y a aujourd'hui un mois que j'ai reçu l'acceptation de ma démission par le Directoire exécutif, et que j'étais le maître de me retirer. J'ai donc donné à la convenance tout ce qu'on peut exiger. Cependant, je vous aurais attendu encore, si je n'avais tu aujourd'hui dans les papiers publics que le Directoire vient de nommer le général Hoche au commandement de cette armée; ce qui me détermine à la quitter demain; et c'est à Strasbourg que je compte incessamment avoir le plaisir de faire votre connaissance et de vous assurer de vive voix des sentiments d'estime et d'admiration que vous m'avez inspirés. »

« Coblenz, 2 février 1797.

« A Pajol j chef éC escadron au 4° régiment de hussards.

0 Je vous préviens, mon cher Pajol , que ma démission a été acceptée par le Directoire exécutif, et que je quitte l'armée aujourd'hui pour me retirer dans mes foyers. Vous ne comptez donc plus dès cet instant comme aide de camp, ni comme officier à la suite de mon état-major. En conséquence, vous voudrez bien vous ren-

dre le plus tôt jiossible à votre corps et y remplir les fonctions du grade que votre valeur et votre bonne conduite militaire vous ont fait obtenir.

En continuant, mon cher Pajol , à vous conduire ainsi que vous Tavez fait près de moi , vous ne manquerez jamais de mériter l'estime et l'amitié de tous ceux qui seront à même de vous connaître et la confiance la plus entière des troupes qui vous obéiront. »

a Crefeld, 22 février 1797.

uAu général Moreau.

tt Lorsque vous recevrez cette lettre , mon cher général , la boutique sera remise au général Hoche , et vous nods tiendrez parole en venant nous revoir par ici pour aller à Maestricht. Si vous vouliez commencer votre course sur la Meuse par Venloo, votre chemin serait de passer par ici , et c'est un point à voir, ainsi que Stephanswert et Ruremonde.

« Vous n'ignorez sans doute pas que la plupart des généraux autrichiens de l'armée du bas Mayn partent pour Tltaiie avec beaucoup de troupes, ce qui jette les habitants entre la Sieg et le Mayn dans la plus grande consternation. Tout le monde fuit. Ce serait un beau moment de frapper si l'on était en mesure. On dit que le général Hoche amène de 20 à 25,000 hommes de son ancienne armée ; s'il en tire une quinzaine de mille de celle du Nord , celle de Sambre-et-Meuse , forte alors de plus de 80,000 hommes, reprendrait son ancienne splendeur; mais encore n'y aura-t-il rien de trop, par rapport au blocus du fort d'EhrenbreisteinetdeMayence, qui absorberont toujours au moins 40,000 hommes. Pour moi, j'en reviens à mes moutons , et je dis que, tant que vous ne vous occuperez pas sérieusement de la conquête des quatre places sur le Rhin, savoir: Ehrenbreistein, Mayence,Mannheimet Philippsburg, toat ce que vous ferez en Allemagne ne ressemblera jamais qu'à nne incursion de Tartares.

« Si vous restez quelques jours à Coblenz ,* vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir qu'en accordant deux séances, chacune d'une heure seulement, à mon petit peintre. Ne me refusez pas cette marque d'amitié, et Damas arrangera le reste. Je vous embrasse

de tout mon cœur, et compte sur le plaisir de voiis revoir bientôt, soit dans le haut, soit dans le bas Rhin. »

«Crefeld, 8 mars 1797.

c Au général Moreau.

a Votre officier de correspondance est venu ce soir à 5 heures, soûl comme une grive, m'apporler votre lettre. Je regrette infini* ment, ainsi que la famille de Layen, que les circonstances ne vous permettent pas de venir nous voir ; nous y comptions, et nous nous en faisions un vrai plaisir. Je devine déjà, à votre lettre, que vous ne comptez pas infiniment sur la promesse que Ton vous a faite, mais j'espère, nonobstant cela, que vous obtiendrez de grands succès, et je vous les souhaite de cœur et d'âme , autant pour vous en particulier que pour la gloire de nos armes. Rien de mieux que la translation des deux divisions du Nord ; mais Beurnonville fera l'impossible pour arrêter cette marche , et il est sur les lieux pour plaider sa cause, et les absents ont tort. Comme je compte vous suivre de près à Strasbourg , je ne m'étendrai pas davantage sur les opérations de la campagne prochaine ; nous trouverons l'occasion de nous en entretenir amplement. Je m'en fais une fêle , ainsi que de revoir Desaix, Sainte-Suzanne, etc. n

De Strasbourg Kleber se rendit à Paris, où son séjour fut inquiété par une grande surveillance. Les circonstances qui le rapprochaient du centre du gouvernement n'étaient point faites pour modifier son opinion à l'égard des gouvernants. Les membres du Directoire l'avaient déjà plusieurs fois fait avertir, même officiellement, de modérer ses critiques, ce qui naturellement n'avait contribué qu'à les rendre plus piquantes. Il avait été gracieusement accueilli par le ministre de la guerre, Petiet, qui, cherchant à faire prévaloir le mérite de Rleber, essaya de combattre la résolution oîi était ce général de ne paraître chez aucun des directeurs. Il le pressa tellement qu'enfin il le détermina à se laisser présentera Barras. Ils le trouvèrent faisant une partie de piquet. Comme il jouait au moment où ils entrèrent, il se contenta de les saluer d'un signe de tête, et, sa partie finie, il se leva, aborda Kleber, lui demanda s'il avait connu tels on tels généraux; après quoi , son tour étant revenu de se mettre au jeu , il le quitta.

Peliel et Kleber à peine hors de la maison, a comment, s'écria Kleber, c'est ainsi qu'on reçoit un homme qui croit avoir dignement rempli un poste important I — Hais de quoi vous plaignezvous , lui dit le ministre de la guerre ? Vous avez été bien accueilli, il vous a parlé. — Âh 1 s'il en est ainsi, ne me proposez jamais d'en voir un autre 1 »

A partir de ce moment , Kleber ne parut plus chez aucun des directeurs, et il continua à s'exprimer sur leur compte en des termes qui témoignaient encore moins de rancune que de mépris.

Se renfermant plus que jamais dans sa retraite , il ne voyait que peu d'amis, et cherchait dans l'étude Toubli des turpitudes gouvememenlales et la préservation des entraînements politiques.

Les préliminaires de Leoben (17 avril 1797) avaientamené une détente dans les relations extérieures. A Tintérieur, l'agitation des partis était plus profonde que jamais. Sous la conduite de Babeuf, les révolutionnaires organisèrent une formidable insurrection, qui fut étoutrée le 24 mai 1797. Babeuf porta sa tête sur l'échafaud. Menacé plus sérieusement encore par les royalistes, qui, à la faveur des élections, étaient entrés en grand nombre dans les Conseils , le Directoire prit des mesures pour reçter maître du pouvoir. Mais la division qui existait dans les corps législatifs et même jusque dans le sein du gouvernement détermina la majorité du Directoire à recourir à un coup d'État Un chef militaire était indispensable. A Paris se trouvaient alors plusieurs généraux : Lemoine, Humbert, qui commandaient des divisions actives ; Lefebvre et Kleber, en congé; Bernadotte, qui venait d'apporter les derniers drapeaux conquis par l'armée d'Italie. Quoique irrités contre les royalistes, les généraux n'étaient pas tous zélés partisans du Directoire. Kleber avait répondu aux directeurs : a Je tirerai sur vos ennemis; mais, en leur faisant face, à eux, je vous tournerai le dos , à vous. * On choisit Augereau, commandant de la place de Paris, ami de Barras, et Hoche, tout dévoué aux idées républicaines. Dans cette journée du 4 septembre 1797, dont je n'ai point à retracer ici les événements, la nation vit sa constitution violée. La liberté civile succomba sous la force militaire. Le 18 brumaire devait achever ce qu'avait commencé le 18 fructidor.

Le directeur Barthélémy (Garnot réussit à s'évader) et cinquante-trois députés montagnards et royalistes furent déportés.

Cédant à de sages conseils, RIeber élait resté étranger au coup d'État ; il faillit en être la victime. II fut porté sur la liste de proscription comme royaliste. Si Kleber avait trop de mérite et d'indépendance de caractère pour n'avoir point paru dangereux, il était en même temps trop franchement républicain pour qu'il lui fût difficile de se disculper d'une accusation slupide. G*est le général Hoche, dit-on, qui avait demandé la proscription de son prédécesseur à l'armée de Sambre-et-Meuse ; il fut étrangement surpris qu'on l'eût épargné. Strolz, l'aide de camp de RIeber, assure avoir lu une lettre de Hoche au Directoire dans laquelle ce général s'exprimait ainsi : c Vous n'avez rien fait dès que vous avez laissé en France l'homme le plus dangereux à la République, cette langue de vipère qui a perverti la moitié des officiers de l'armée. » On cherche d'où pouvait provenir cette haine sauvage d'un collègue, et l'on s'étonne que, dans un moment où les actes tyranniques étaient aussi faciles que multipliés, RIeber ait pu échapper aux conséquences d'une dénonciation aussi formelle de la part d'un homme qui devait avoir alors tant de crédit. Un remords peut-être fit rayer son nom de la liste fatale.

L'injustice de l'inculpation de royalisme ressort clairement de ce fait, que, lors des élections de l'an YI, ses^ennemis, dans le but de l'empêcher d'être nommé député, ne craignirent pas de l'accuser de jacobinisme. On doit chercher la vérité entre ces deux exagérations. Un des*contemporains de RIeber a dit de lui : (( C'est le seul vrai républicain que j'aie jamais connu. ^ Les jacobins et les communistes n'eurent point d'ennemi moins déguisé. Lors des élections, il déploya le plus grand zèle à faire dresser des listes raisonnables, à diriger le choix des assemblées électorales sur des hommes probes et énergiques, dignes de représenter le peuple français. Le grand tort de RIeber était de blesser sans nécessité. La pente de son caractère l'entratnait à juger trop facilement les pouvoirs dont il recevait les ordres. Ses jugements, justes au fond, devenaient piquants par la forme. Son esprit caustique lui fit des ennemis.

Le général habitait, sur la colline de Chaillot, à l'entrée de la rue dite depuis des Batailles , un petit pavillon isolé, qui fui plus* tard occupé par le célèbre chanteur Delsarte. Il eut bientôt pour compagnon de retraite son illustre ami , le général Moreau. Ils

furent les tranquilles témoins de la manière dont le Direcloire usa de son triomphe du i8 fructidor. La France, pour laquelle ils avaient tant de fois exposé leur vie, était livrée à la folie d'hommes qui redoutaient la paix extérieure comme une calamité, qui prenaient à tâche d'exciter la division à l'intérieur et d'établir la guerre civile dans la République. L'âme vraiment patriotique de Kleber souffrait de ce lamentable spectacle.

368 RLEBER.

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