‹ Kleber; sa vie, sa correspondanceChapitre 4 sur 20 · A L'ARMÉE · texte numérisé non relu

A L'ARMÉE

Je dédie à Tarmée la vie d'un soldat illustre.

Raconter les actions et faire connaître les œuvres, telle doit être, selon moi, la tâche de l'écrivain qui entreprend Thistoire d'un grand homme. C'est dans cette pensée que j'ai recherché ,'et réuni, non sans peine , toute la correspondance de Kleber.

Dès son enfance, Kleber se sentit porté vers le noble métier des armes. Une éducation sévère fortifia encore ce penchant naturel. Jeune , il aimait l'étude de la philosophie et la gloire militaire. Doué d'un esprit vif et pénétrant, amoureux de s'instruire , il se plaisait à consulter l'histoire , a ce témoin « des temps, cette lumière de la vérité, cette mémoire vi- « vante qui nous apprend à vivre. » ( Cicêron , De VOraleur, II, IX.)

Les hauts faits des héros de l'antiquité l'attiraient, le passionnaient. Quand, plus tard, à Timitation des grands modèles qui avaient charmé sa jeunesse, il fut devenu lui-même un héros , Kleber faisait encore ses délices de la lecture des anciens.

Rien d'étonnant dès lors de trouver chez le commandant en chef de l'armée d'Egypte des traits et des paroles dignes des Thémistocle et des Léonidas. Lorsqu'il fit mettre à l'ordre de Tannée d'Orient la dépêche de l'amiral Keith qui lui demandait de déposer les armes, il l'accompagna de ce seul commentaire : « Soldats , on ne répond à une telle insolence que par

viij A L'ARMÉE.

<t des victoires. Préparez-vous à combattre ! » Le matin de la bataille d'Héliopolis , il disait à ses soldats : « Mes amis y vous a ne possédez plus en Egypte que le terrain sous vos pieds ; « si vous reculez d'un pas, vous êtes perdus. »

De sa personne Kleber exerçait sur les troupes un ascendant irrésistible. La nature lui avait donné cette mâle beauté que Tart attribue aux demi-dieux d'Homère. Taille imposante , corps athlétique , membres robustes , tout en lui symbolisait cettfe vertu guerrière qu'on adorait à I^acédémone. Son visage respirait la fierté et la noblesse des traits sous lesquels la poésie représente Achille (1). Les éclairs de son regard trahissaient les tumultueuses ardeurs de son &me. Dans l'action y son front s'illuminait, et rappelait la statue de la Gloire dans son temple. Alors le soldat se jetait en avant , enthousiasmé par cette apparition brillante. Bonaparte lui-même , ce grand entraîneur d'hommes , n'échappait point à cette fascination , car il lui arriva de s'écrier : a Persojine n'est beau « comme Kleber un jour de combat. »

On comprend dès lors que cet homme de guerre, si majestueux, si entraînant, si sûr de lui-même et, souvent, des faveurs de la fortune , ait été le plus populaire de nos généraux de cette époque légendaire. Ses troupes ne doutaient jamais du succès; elles le voyaient ardent, audacieux, convaincu : elles avaient foi en lui.

Kleber possédait d'ailleurs les vertus qui gagnent le cœur des soldats : la simplicité et la bonté. L'uniforme sans or, sans broderies, qu'il portait avec tant d'élégance, flattait leurs instincts des charmes militaires. Personne n'a si bien compris

(1) £v Sé ol ôa^s

AeivèvOirè pXeçaptov , uj^sl <Té)ac, è^tt^âciy^ty. ( Iliade , XIX, 16-17. )

A L*ARMÉE. ix

la vie des camps. Il sympathisait avec les troupiers par ses manières 9 par ses mœurs, trop souvent même par son langage , au point d^avoir certains de leurs défauts.

On le savait insouciant et capricieux comme un enfant , accessible à la bonté extrême comme à Tenthousiasme , à la mauvaise humeur aussi bien qu*aux entraînements surhumains.

Il lui échappait parfois des murmures^ des propos peu mesurés 9 des mots passionnés ou amers , arrachés par quelque accès de faiblesse aux orages d'une &me fortement trempée. Hais, par leffet d'un contraste étrange, ce frondeur, cet insoumis , qu'il était si difficile par moments de courber sous le joug de la discipline , savait admirablement y plier les autres. Ses troupes, correctement obéissantes, n'avaient jamais qu'une volonté, la sienne.

U faut dire que cet ascendant ne s'exerçait pas seulement par les séductions extérieures, qui n'atteignent que le vulgaire, mais encore et surtout par l'effet de la puissance morale , qui pénètre si profondément au cœur des gens de bien. Kleber était un grand caractère.

Il avait façonné son àme sur les modèles que lui offraient les austères grands hommes de l'antiquité, dont la vie le remplissait d'admiration.

Jaloux de son honneur autant que Fabius , intègre comme Caton , il professait pour les richesses le mépris d'un Fabri«cius (1).

(1) « Des richesses 1 je n'en veux point. Une seule obole de plus , et surtout mal acquise , dérangerait tout le système de mon bonheur, de ma philosophie. Si je Voas fusais, ferme et féal ami; l'énumération des services que m'a rendus ma pauvreté . au milieu de cet orage politique , dont la foudre , dirigée par la cupidité et renvie. atteignit , frappa, atteint <çt frappe encore tant d'innocentes, ricti-

Page 1