Le pont de Foukouï de la province de Yéti zén
Un pont moitié en pierre d’un côté, moitié en bois de l’autre, séparant deux districts de la même province dont l’un était régi par un daïmio riche, l’autre par un daïmio pauvre.
11. Yatsou-hashi (le pont en 8 parties) de la province de Mi kawa.
Un pont, aux compartiments zigzaguant sur un vaste marais, de la forme de ces châssis mobiles, sur lesquels les enfants font avancer des soldats, un pont élevé, pour aller voir dessus, la floraison des iris du ma-
rais.
l’art japonais.
Tout peintre japonais, disais-je, dans mon étude sur Outamaro, a une œuvre érotique, a ses shnngwa , ses peintures de printemps.
Et je parlais alors de la peinture érotique de l’Extrême-Orient, « de ces copulations comme, encolérées, du culbutis de ces ruts renversant les paravents d’une chambre, de ces emmêlements des corps fondus ensemble, de ces nervosités jouisseuses des bras, à la fois attirant et repoussant le coït, de ces bouillonnements de ventres féminins, de l’épilepsie de ces pieds, aux doigts tordus battant l’air, de ces baisers bouche-à-bouche dévorateurs, de ces pâmoisons de femmes, la tête renversée à terre, la petite mort sur leur visage, aux yeux clos, sous leurs paupières fardées, enfin de cette force, de cette énergie de la linéature qui fait du dessin d’une verge, un dessin égal à la main du Musée du Louvre, attribuée à Michel- Ange. »
Ces lignes, je les écrivais d’après trois albums d’impressions merveilleuses, dont j’ignorais encore l’auteur, et que je sais maintenant
être Hokousaï, et avoir pour titre : Kinoyé no Komatsou , les Jeunes Pins, dont la publication est de 1820 à 1830.
C’est dans ces albums qu’existe cette terrible planche : sur des rochers verdis par des herbes marines, un corps nu de femme, évanoui dans le plaisir, sicut cadaver , à tel point qu’on ne sait pas, si c’est une noyée ou une vivante, et dont une immense pieuvre, avec ses effrayantes prunelles, en forme de noirs quartiers de lune, aspire le bas du corps, tandis qu’une petite pieuvre lui mange goulûment la bouche.
C’est dans ces albums, que se trouve cette planche d’un voluptueux indescriptible : sur les ondulations d’une étoffe de pourpre, le bas d’un ventre de femme, ou s’est introduit un doigt de sa main, d’une main au poignet nerveusement cassé, aux longs doigts contournés, à l’attouchement doucement titillant , d’une main qui, dans sa courbe, a l’élégance volante d’une main du Primatice.
Je laisse là, la description des autres albums, je veux seulement signaler une série de petits sourimonos, dont quelques-uns sont à cache , et ont été sans doute publiés vers les dernières années du xvme siècle, et dans lesquels, au milieu des frénésies animales, on trouve des affais-
j/art japonais.
sements béats, des brisements de cous de nos primitifs, des attitudes mystiques, des mouve-r ments d’amour presque religieux.
XXXIY
En 1828, paraît le Yéhon Teikin wôra Correspondances TRAITANT DU JARDIN DE FAMILLE, un des plus parfaits livres, illustrés par Hokousaï, et gravés par YégawaTomékiti : trois volumes, où les compositions d’Hokousaï, prenant tantôt le milieu, tantôt le haut de la page, sont encastrées dans une ancienne écriture d’une grasse calligraphie, admirablement rendue par le graveur calligraphe Bountidô.
C’est l’ancienne éducation intellectuelle du Japon, faite dans la maison paternelle, et pas dans les écoles. Et ce livre, où le mot tei veut dire jardin, et le mot kin éducation, nous fait connaître un traité, dont le texte écrit en langage courant, usité dans les correspondances journalières a pour but de donner une éducation morale aux enfants dans la famille, meme pendant qu’ils jouent au jardin.
L’intérêt de ces volumes, où une illustration,
toute moderne, et sans rapport avec le texte, est intercalée au milieu de cette écriture du xive siècle, c’est surtout la représentation des industries et des métiers du pays.
Voici une cuisine : la cuisine officielle du souverain, où les cuisiniers ne peuvent toucher à rien qu’avec des baguettes ; voici l’atelier d’un sculpteur, sculptant une chimère colossale; voici deux planches de forgerons, dans l’une desquelles, un vieux ciseleur, aux lourdes besicles, est en train d’entailler une garde de sabre; voici une teinturerie, avec le teinturier aux bras teints jusqu’à la saignée; voici des brodeurs, brodant la soie étendue sur un châssis; voici les métiers à tisser de la ville et de la campagne; voici la faiseuse de chapeaux de paille, et la faiseuse de papier à l’usage domestique ; voici le fabricant de parapluies, voici le faiseur de petites boîtes en lames de bois roulées; voici le peintre de kakémonos; voici le sculpteur spécialiste des statues et statuettes de Bouddha, voici le diseur de bonne aventure offrant de la rue à des femmes dans leur intérieur, son petit faisceau de cinquante baguettes, révélatrices de bonne ou mauvaise chance de leur vie; voici enfin la boutique du libraire, avec l’annonce des derniers livres.
l’art japonais.
Et dans cette représentation des industries et des métiers, une merveille que le d’après nature des attitudes, la vérité des mouvements, l'attentionnement des hommes et des femmes à la chose qu’ils font, et la tranquillité calme de l’application pour les besognes délicates, et la violence des anatomies pour l’effort des gros ouvrages.
Dans le second volume c’est le fabricant de nattes, tatami; c’est le modeleur cle théières en métal; c’est le chandelier, à la main enduisant de cire une tige de bambou, qu’on retire; c’est le vendeur d’huile; c’est un entrepôt de saké; c’est un marchand de légumes frais; c’est un marchand de légumes secs; c’est un préparateur de plantes marines, comme Yaonori , le kombou , et qu’on mange bouilli, grillé ou séché; c’est une faiseuse de filets; c’est un séchoir de pieuvres, dont la chair séchée sert à faire des soupes très délicates.
Le troisième volume contient un très petit nombre de planches d’industries. Il n’y a guère qu’un tourneur de meules, avec lesquelles on blanchit le riz ; un broyeur de thé en poudre, pour le genre de cérémonie, dite Tchanoyu, et se divisant en Koïtoha et Mattcha; un faiseur de macaronis de sarasin, représenté à côté des figures
comiques de deux a valeurs de macaroni, tout à la joie gloutonne de leur occupation. Et parmi ces industries, un industriel particulier, uu conteur d’histoires, jouant un peu les personnages qu'il met en scène, et toujours entouré d’un nombreux public de gens qui ne savent pas lire, et ainsi que dans nos feuilletons, arl’êtant son récit au moment le plus intéressant, et faisant revenir les gens, avec la suite à demain.
Plusieurs planches sont consacrées à la célébration de légumes phénoménaux de certaines provinces du Japon. Ici une rave de la province d’Ohmi qu’il faut deux hommes pour porter, là une pousse de bambou de la province de Iyo, qui a l’air d’un mât de navire, plus loin encore, deux navets gigantesques de la province Owari, enfin un petasite de Akita, cette petite plante grande comme une laitue, qui sert dans l’image qui la représente, de parasol à un homme et à une femme.
Et dans les trois volumes, mêlées aux planches représentant des métiers et des industries, des planches de toutes sortes: l’audience d’un daïmio; une rue de Yédo; un intérieur d’un temple bouddhique ; une salle de tribunal avec les trois juges sur une estrade, et
l'art japonais.
le public assis à terre; le frappement sur un taï en bois pour annoncer un service religieux; la récolte des kaki; la pêche au cormoran; et encore des planches, comme les quatre classes de la société japonaise : le guerrier, le paysan, l'ouvrier, le marchand, la dernière classe dans eette société aristocratique.
Mais de toutes ces images, les plus charmantes sont des sortes de culs-de-lampe, représentant celle-ci, une femme vue de dos à sa toilette qui se met une épingle dans les cheveux devant un miroir reflétant sa figure, abaissée avec le plus gracieux mouvement de cou, et l'abandon derrière elle d'une main tenant un écran; et celle-là, formée tout simplement du groupement d'une chimère, de deux peignes, d'une coupe à saké, d’une pipe, d’une fleur.
Le premier volume est publié en 1828, le second en 1848, le troisième est sans date, mais tous les dessins sont de 1828.
Le baron de Hubner, dans sa Promenade autour du monde, raconte qu'à Odawara, après le repas dans la grande maison de thé de la ville, un homme s'est présenté, porteur d’une boîte, divisée en quatre compartiments, contenant du
I sable rouge, bleu, noir, blanc, et qui, en le jetant sur le plancher, comme un cultivateur jette la semence, dessinait et peignait à la fois des fleurs, des oiseaux, et à la fin, — au milieu des rires bruyants des hommes et des femmes, des sujets érotiques, dignes de la Chambre, secrète de Pompéi.
En 1828, un livre qui est, pour ainsi dire, le manuel de cet art, mais pour les femmes, et sans aucun modèle obscène, paraissait sous ce titre : Bongwa hitori keiko . Etude par soi-même du dessin sur plateau, par Mme Tsukihana Yeir avec une illustration, due pour la plus grande part, à Hokousaï.
La première planche représente, à côté de boites de sables de différentes couleurs, deux jeunes femmes accroupies par terre, devant un plateau: Tune, une cuiller à la main, P autre, une planchette, toutes deux en train de composer un tableau.
Et l’album contient, représentés en deux couleurs,— une couleur grisâtre, une couleur rougeâtre, — d’abord des motifs élémentaires, comme une tige de bambou, une fleur d’iris, des lapins éclairés par la lune, puis des motifs plus compliqués, comme une tortue, un faisan doré, un paon.
l’art japonais.
Et dans le texte, de petits croquetons donnent la figuration de la planchette, de la cuiller, et la manière, dont la main doit les tenir, et laisser tomber le sable.
En 1830, paraissent en planches séparées :
Hiakou monogatari , les Cent Contes : une série d’estampes fantomatiques, d’un caractère terrifique tout à fait extraordinaire, et dont il n’a paru que cinq planches, peut-être à cause de l’effroi qu’elles causaient.
La plus effrayante, c’est une lanterne fabriquée sur le modèle d’une tête de mort, avec les cheveux hérissés sur le haut de la tête, et flasques et pendants sur les tempes, avec les fibrilles de sang du blanc des yeux, avivés par la lueur intérieure de la lanterne, avec la couture ou le collage du papier, imitant d’une manière invraisemblable, les sutures d’un crâne; et cette tête de mort, produit d’une imagination ingénieusement macabre, se détachant sur le bleu noir de la nuit.
Une autre estampe : une femme ogresse, aux
H0K0USAÏ.
cheveux ressemblant à une crinière, aux yeux demi-fermés remplis d’une noire prunelle, au nez busqué d’un bouc, aux crocs bleuâtres saillant des deux côtés d’une bouche, tachée de sang, à la main de squelette, avec laquelle elle tient, derrière son dos, une tête d’enfant qu’elle a commencé à dévorer.
Une autre estampe : une femme fantôme, soulevant une moustiquaire, où dort un sommeil tranquille, une femme, moitié à l’état de squelette, moitié à l’état anatomique dénudé de la peau, et dont les osselets de la main sont verts dans l’ombre, et couleur de chair dans la lumière.
Une autre estampe : une pâle tête de morte chevelue, à la bouche ouverte, d’où un soupir se dessine sur le ciel noir, comme le dessin d’un souffle sur de l’air glacé, et le haut du corps sortant d’un puits, formé comme des anneaux d’un sei’pent, et qui sont un enchaînement d’assiettes vertes. C’est l’apparition de la petite servante Okikou, dont j’ai raconté l’histoire dans la Mangwa.
Une autre estampe simplement allégorique, représentant la fiche d’un mort, la feuille où sont inscrites la date de sa naissance, la date de sa mort, avec au milieu son nom, et à côté, les bonbons apportés pour l’anniversaire de
l’art japonais.
son décès, une feuille d’un bouquet tombée dans un bol, un présentoir, autour duquel s’enroule un serpent.
En cette même année 1830, ou dans des années qui la touchent de très près, paraît Shika Shashinkiô , Images des poètes, une série de dix grandes impressions en couleur (H. 50, L. 22 centimètres) qui, selon moi, est la série révélatrice du grand dessinateur et du puissant coloriste, qu’est Hokousaï.
Dans ces dix compositions, du plus fier dessin, de la plus savante assurance dans le trait, la coloration de l'aquarelle qui les recouvre, a une solidité, pour ainsi dire, un gras , qui vous enlève toute impression d’un coloriage sur du papier, mais vous fait regarder ces images, ainsi que vous regarderiez des panneaux, recouverts de la plus sérieuse peinture à l’huile. Non, rien ne peut donner une idée de la grandeur, du pittoresque, de la couleur à la fois réelle et poétique des paysages en hauteur, où se passent ces scènes lyriques.
Les titres de cette série de la plus grande rareté, tantôt portent le nom d’un poète, tantôt le titre d’une poésie.
I. Dans un paysage montagneux, au bord de la mer, un poète chinois, une branche de saule lui servant de cravache, chevauche sur un cheval blanc, à la selle toute garnie de houppes écarlate : un cheval dont la blancheur se détache merveilleusement sur le bleu intense du lointain de la mer.
II. Le poète chinois Lihakou, appuyé sur un long bambou, avec deux enfants dans les plis de sa robe, est en contemplation devant une cascade, qui a l’air de tomber perpendiculairement du haut du ciel, une cascade aux bleus transparents, aux violets transparents de l’eau dans sa chute. Une planche d’une coloration sourde et comme patinée, d’un effet admirable.
III. Dans une anse de la mer, où est remisé un bateau, en face d’un rocher rose, à moitié perdu dans les nuages, et à la forme d’une architecture féerique, entouré de ses disciples, le poète chinois Hakou-rakou-tén, à qui l’on doit des poésies descriptives célèbres, est penché vers un batelier, qui d’en bas, semble le renseigner sur le site.